L’Europe est en mal de souveraineté numérique

En fait. Le 18 novembre, la France et l’Allemagne ont tenu à Berlin un « Sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique » où plusieurs ministres des Etats membres – dont Anne Le Hénanff – étaient conviés. Les Gafam, eux, ont été tenus à l’écart. La souveraineté numérique cherche ses champions européens.

En clair. Le chancelier de la République fédérale d’Allemagne Friedrich Merz et le président de la République française Emmanuel Macron l’avaient programmé lors du 25e conseil des ministres franco-allemand qui s’était réuni le 29 août 2025. Le Sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique – ou Summit on European Digital Sovereignty (SEDS) – vient donc d’avoir lieu à Berlin, le 18 novembre dernier (1), avec 800 invités triés sur le volet (dont 250 pour la délégation française).
Le couple franco-allemand cherche, avec d’autres pays européens, à faire contre-poids à la position dominante des Gafam sur le marché unique numérique. A défaut des champions européens capables jusqu’à maintenant de sérieusement rivaliser avec les Big Tech américaines, Paris et Berlin se sont mis d’accord pour que leurs administrations publiques fassent de la préférence européenne, en montrant l’exemple dans le domaine de « l’IA souveraine » dans leurs services publics. Et ce, en prévoyant d’établir un « partenariat public-privé stratégique avec [le français] Mistral AI et [l’allemand] SAP ». L’éditeur français de (suite) l’IA générative Le Chat – déjà largement promu en France par Emmanuel Macron (2) – et l’éditeur allemand de logiciel de gestion intégrée SAP – depuis longtemps numéro un des logiciels en Europe – devront se mettre d’accord d’ici mi 2026. A ce moment-là, dans le cadre d’une nouvelle entité créée sous le statut juridique de Consortium pour une infrastructure numérique européenne (Edic, dans le jargon bruxellois), « la France, l’Allemagne, Mistral AI et SAP formaliseront leur engagement par la signature d’un accord-cadre contraignant ». Cet Edic « Mistral AI-SAP », qui sera « présidé par les ministres compétents des deux pays », sera ouvert à d’autres fournisseurs européens (3).
Le chemin de la souveraineté numérique des Vingt-sept sera long, car leurs services publics utilisent à plus de 80 % des outils numériques non-européens et le plus souvent américains. Les Gafam avancent aussi masqués en Europe, comme lorsque EDF annonce le 5 novembre renforcer « la souveraineté de ses données en se dotant de son “cloud de confiance” » auprès de Bleu (Orange et Capgemini) et S3NS (Thalès), deux sociétés françaises alliées respectivement à… Microsoft et Google (4). Cinq jours avant, la Cour des comptes (5) pointait le retard de la France dans le « cloud souverain ». @

Bruxelles songe à harmoniser aussi les influenceurs

En fait. Le 24 octobre se termine la consultation publique de la Commission européenne sur la future législation sur l’équité numérique – le Digital Fairness Act (DFA). Parmi les pratiques préjudiciables pour les consommateurs, il y a « le marketing trompeur par des influenceurs des médias sociaux ».

En clair. Sous la houlette du commissaire chargé de la démocratie, de la justice, de l’état de droit et de la protection des consommateurs, l’Irlandais Michael McGrath, la Commission européenne envisage d’intégrer les influenceurs dans sa future proposition législative Digital Fairness Act (DFA). Lucie Rousselle, membre de son cabinet, indique à Edition Multimédi@ que la proposition de DFA sera présentée en 2026 après une étude d’impact issue de la consultation.
Parmi les remèdes sur lesquels Bruxelles questionne les personnes intéressées par la protection des consommateurs en ligne, dans ce qui est censé être le « marché unique numérique », il y a ceux destinés à « lutter contre des pratiques commerciales trompeuses d’influenceurs sur les médias sociaux ». Ce futur règlement DFA s’inscrira dans le cadre du nouvel « Agenda du consommateur » pour la période 2025-2030, dont l’adoption est prévue pour le 29 octobre prochain (1). Ce « Consumer Agenda » comprendra (suite) « un plan d’action pour les consommateurs dans le marché unique ». Et qui dit « marché unique » dit « harmonisation » du cadre légal, y compris pour les influenceurs, afin de « prévenir la fragmentation du marché » et « réduire l’insécurité juridique ». Dans son appel à contribution lancé mi-juillet et ouvert jusqu’au 24 octobre 2025, la Commission européenne pointe « par exemple, l’absence de divulgation de communications commerciales ou la promotion de produits nocifs auprès de leurs abonnés ». La future législation sur l’équité numérique pourrait prévoir des « interdictions ciblées » pour assurer « la prévention des pratiques préjudiciables des influenceurs », et imposer « la communication au sujet des responsabilités des entreprises qui collaborent avec eux ».
Bruxelles demande ainsi dans son questionnaire en ligne (2) : « En ce qui concerne les pratiques commerciales déloyales des influenceurs, pensez-vous que de nouvelles mesures devraient être prises au niveau de l’UE pour améliorer la protection des consommateurs et le fonctionnement du marché unique ? ». Parmi les six domaines où les actions de l’UE contribueraient à « réduire la fragmentation du marché unique qui peut exister actuellement en raison de divergences entre les législations nationales (3) ou entre les interprétations des juridictions ou autorités nationales », la Commission européenne mentionne bien les pratiques commerciales des influenceurs. @

AI Act, DSA, MiCA, … Superposition réglementaire : le casse-tête européen pour les projets innovants

L’ambition européenne pour un « marché unique numérique » a généré un véritable labyrinthe de textes réglementaires que nul n’est censé ignorer, pas même les start-up et les fintech, sauf à devenir hors-la-loi. Mais à ce patchwork s’ajoute le manque de coordination entre autorités compétentes.

Par Arnaud Touati, avocat associé, et Mathilde Enouf, juriste, Hashtag Avocats

L’Union européenne a une ambition manifeste : réguler de manière exemplaire la transition numérique. Du règlement sur l’intelligence artificielle (AI Act) aux directives concernant les services numériques (DSA/DMA), en passant par la régulation des actifs numériques (MiCA) et la résilience opérationnelle du secteur financier (DORA), le législateur européen ne cesse d’introduire des normes structurantes. Chacun de ces textes, pris séparément, a pour objectif de pallier une carence. Ensemble, ils constituent un écosystème réglementaire complexe, parfois dépourvu de cohérence, souvent difficile à appliquer.

Accumulation de textes sans réelle coordination
Pour les initiatives novatrices, en particulier les start-up et les fintech, cette accumulation de normes peut rapidement devenir complexe. Cela est d’autant plus vrai que les normes et directives techniques ne cessent de croître, changeant constamment le champ de la conformité sans perspective de stabilité à moyen terme ni durabilité juridique. Actuellement, le cadre réglementaire en Europe se fonde sur plusieurs éléments-clés. L’AI Act (1) met en place une catégorisation des systèmes d’intelligence artificielle basée sur leur niveau de risque, imposant des exigences rigoureuses aux systèmes considérés comme étant « à haut risque ». Le DSA (2) et le DMA (3) ont pour objectif de réguler les grandes plateformes numériques tout en offrant une protection accrue aux utilisateurs. MiCA (4) régule la création de jetons et l’offre de services liés aux crypto-actifs. DORA (5) impose des normes rigoureuses de cybersécurité dans le domaine financier. De nombreux intervenants de l’écosystème sont également soumis aux règles (suite) anti-blanchiment. On peut également trouver d’autres documents transversaux, sectoriels ou techniques. Cela constitue un millefeuille réglementaire complexe où les obligations s’accumulent sans véritable coordination, engendrant des superpositions et parfois même des contradictions. Chaque texte s’appuie sur ses propres définitions, logiques, et fait appel à diverses autorités de supervision, sans qu’il y ait une articulation claire entre elles. Une start-up œuvrant dans divers secteurs tels que les actifs numériques et l’intelligence artificielle se voit donc confrontée à des chronologies disparates, des seuils de déclenchement discordants et des demandes de documentation non-uniformes. Ce fractionnement rend les procédures de conformité beaucoup plus lourdes et entrave l’aptitude à innover dans un environnement juridique stable.
Les stablecoins sous MiCA, règlement européen sur les marchés de cryptoactifs, et PSD2, directive européenne sur les services de paiement (6), constituent un cas emblématique. Les jetons de monnaie électronique en eux-mêmes (ou EMT, pour Electronic Money Token, ou E-Money Token), appelés aussi « stablecoins monodevise » (adossés à une monnaie officielle comme l’euro), démontrent les conséquences néfastes que peut engendrer une superposition de la réglementation. Selon MiCA, ces tokens sont considérés comme de la monnaie électronique. Cependant, les transactions de transfert associées peuvent aussi être soumises à la directive PSD2, avec toutes les obligations qui en découlent. Ainsi, un même acteur est soumis à une double contrainte réglementaire : il doit se procurer à la fois une licence en tant que fournisseur de services sur actifs numériques (CASP (7), ou PSCA (8) en français) conformément au règlement MiCA, et une autorisation pour l’établissement de paiement selon PSD2. Ces deux régimes nécessitent des procédures d’approbation différentes, possèdent des critères de capital propre superflus, imposent des responsabilités divergentes et soulèvent des questions concernant la classification juridique de certaines actions, telles que les transferts internes à un utilisateur ou les mouvements vers des portefeuilles autogérés. Malgré les mises en garde des syndicats professionnels, la réaction de certaines autorités de régulation en Europe demeure pour l’instant insuffisante, bien que nos autorités françaises fassent un travail remarquable sur le sujet.

DORA, une usine à conformité pour la finance
Si aucune action n’est entreprise, de nombreux intervenants pourraient abandonner les services de transfert d’EMT, ce qui va à l’encontre des objectifs de MiCA, lequel vise précisément à promouvoir l’adoption de ces actifs numériques. Concernant cette fois le règlement sur la résilience opérationnelle numérique, également connu sous le nom de DORA, il est entré en vigueur à partir de janvier 2025. Il impose aux institutions financières un cadre global de gestion des risques associés aux technologies de l’information. Cela englobe l’élaboration d’un plan de gestion du risque « TIC » (9), l’alerte en cas d’incidents majeurs, la conduite de tests de résilience numérique, ainsi que la nécessité de maintenir un registre précis des contrats avec les fournisseurs de services informatiques tiers. Bien que ces initiatives visent à renforcer la sécurité systémique, leur application s’avère très complexe pour les petites entités. De nombreuses start-up et fintech manquent des ressources et des compétences internes nécessaires pour répondre à ces exigences. La notion de proportionnalité stipulée dans le règlement est fréquemment comprise de façon restrictive et demeure floue quant à ses modalités d’application pratiques.

AI Act : flous techniques, complexité procédurale
La réglementation sur l’intelligence artificielle ajoute une couche additionnelle. L’AI Act impose des exigences strictes aux systèmes classés comme « à haut risque » : documentation technique, supervision humaine, qualité des données, transparence et inscription obligatoire dans une base de données européenne. Il est possible que les sanctions aillent jusqu’à 7 % du chiffre d’affaires à l’échelle mondiale. L’instauration de « bacs à sable réglementaires » est bien prévue, mais leur réalisation prend du temps. Entretemps, les initiatives doivent naviguer entre les réglementations existantes dans leur domaine respectif (santé, automobile, services publics, …) et les exigences récentes imposées par la réglementation sur l’IA, sans aucune coordination entre les autorités compétentes. La définition même de ces systèmes pose problème : IA intégrée, IA générative, open source, … aucune de ces classifications n’est précisément définie, ce qui rend les stratégies de conformité floues. Le dilemme du guichet unique demeure aussi sans solution : une entreprise concevant une IA employée dans divers contextes doit composer avec autant d’autorités qu’il y a de domaines d’application.
Quant aux DSA et DMA, s’ils ciblent prioritairement les grandes plateformes, ces règlements affectent également les plus petits acteurs par ricochet sur l’ensemble de l’écosystème. Une start-up qui propose une solution technique à un acteur qualifié de « gatekeeper » (contrôleur d’accès), se retrouve indirectement soumise à des exigences de conformité étendues : traçabilité, documentation, obligations de transparence, et compatibilité renforcée au RGPD, le règlement général sur la protection des données (10).
Ces obligations s’appliquent même lorsque la start-up ne traite pas directement de données personnelles ou de contenus modérés, mais fournit simplement un service technique – API (Application Programming Interface), infrastructure, algorithmes de recommandation – utilisé en aval par une plateforme réglementée. L’effet est immédiat : elle doit produire des audits, garantir l’interopérabilité, prouver l’absence de pratiques déloyales, et documenter ses choix techniques, parfois en plusieurs langues, à destination des autorités nationales de différents Etats membres. Sans pouvoir de négociation, et sans accès aux ressources de conformité des grands groupes, ces petites structures se retrouvent piégées dans une logique de compliance excessive. Ce n’est plus l’activité elle-même qui génère du risque, mais la simple appartenance à une chaîne de valeur numérique réglementée. Cette situation crée une inégalité de traitement qui freine l’innovation, décourage la prise de risque, et oriente les jeunes pousses vers des marchés plus permissifs. Les investisseurs, eux aussi, deviennent frileux à l’idée d’accompagner des projets exposés à une telle incertitude juridique. Quant aux avocats et aux directions juridiques internes, ils doivent souvent interpréter à l’aveugle des règlements conçus pour des géants du numérique, mais appliqués sans nuance à des entités de dix salariés.
L’approche globale attendue pour tous ces documents devait être celle de la cohérence, de la confiance et de l’indépendance numérique. Toutefois, l’accumulation non-synchronisée de ces réglementations conduit à une situation contradictoire : des normes conçues pour sécuriser les initiatives numériques génèrent l’effet opposé.
La disparité des parties prenantes, les interprétations différentes, les retards d’approbation inconsistants et l’absence de moyens de simplification pour les petites entités rendent le paysage réglementaire de l’Union européenne ardu à déchiffrer. On constate également une instabilité des lignes directrices, qui changent parfois sans consultation préalable ni soutien. Les responsables de la régulation ont également du mal à répondre aux demandes, ce qui prolonge l’incertitude pour les intervenants. Cette complexité induit une réticence à l’innovation, un transfert des projets vers des juridictions plus laxistes, et une constante incertitude juridique. L’Europe dispose à la fois d’expertise et de vision. Cependant, elle a du mal à concilier ses aspirations avec les conditions réelles sur le terrain. Il est crucial de réévaluer la régulation en se basant sur des principes opérationnels : établissement de guichets sectoriels unifiés, standardisation des délais d’autorisation, définition claire des situations de double régulation, application effective du principe de proportionnalité, avancée rapide des mécanismes de bac à sable.

Europe : repenser l’architecture de la régulation
Cela nécessite également d’intensifier la communication entre les instances nationales et européennes, de fournir des modèles de conformité aisément modifiables, et d’établir une direction stratégique de la transition réglementaire par secteur. Les intervenants économiques requièrent de la clarté, de la constance et la possibilité de prévoir. Sans ce remodelage méthodologique, les projets les plus prometteurs risquent de ne plus voir le jour en Europe. Et la régulation, supposée fournir un atout stratégique, se transformera en obstacle persistant à la compétitivité du Continent. Sans parler de la souveraineté numérique européenne qui, face à tant de complexités juridiques, risque de rester un vœu pieu. @

Le règlement européen « Internet ouvert » a presque dix ans : la neutralité du Net est en danger

Entre les IA génératives qui rêvent de remplacer les moteurs de recherche et les opérateurs télécoms qui militent pour une taxe sur les Gafam utilisant leurs réseaux, la neutralité d’Internet est plus que jamais menacée. Les régulateurs résisteront-ils à la pression des « telcos » et des « big tech » ?

La neutralité d’Internet est prise en étaux entre l’intelligence artificielle et les opérateurs télécoms. Il y a dix ans, la notion de « neutralité de l’Internet » était adoptée pour la première fois en séance plénière, lors d’un vote en première lecture de la proposition de règlement établissant des mesures sur le marché unique européen des communications électroniques. Deux amendements retenus introduisaient la définition de « neutralité de l’Internet [comme étant] le principe selon lequel l’ensemble du trafic Internet est traité de façon égale, sans discrimination, limitation ni interférence, indépendamment de l’expéditeur, du destinataire, du type, du contenu, de l’appareil, du service ou de l’application » (1).

A l’Internet ouvert, un « Internet fermé »
Après des années de tabou puis de débats voire de polémiques sur le sujet (2), le principe de la neutralité d’Internet était enfin sur le point d’être gravée dans le marbre de la législation européenne. Mais finalement, alors même que le lobby des opérateurs télécoms était vent debout contre cette obligation de « neutralité du Net » et défendant becs et ongles leur droit à pratiquer la « gestion de trafic » et à proposer des « services gérés » (3), cette proposition de règlement n’avait pu être votée avant les élections européennes de mai 2014. C’était il y a dix ans. Là où la Commission européenne de Jean-Claude Juncker s’apprêtait à consacrer la neutralité de l’Internet, ce fut celle de Ursula von der Leyen (photo) – chrétienne-démocrate conservatrice, plutôt hostile à Internet (4) – qui proposera un règlement. Mais celui-ci ne parlera pas explicitement de « neutralité » d’Internet mais d’un Internet « ouvert ».

Ce règlement « Internet ouvert » (ou Open Internet), daté du 25 novembre 2015, sera promulgué au Journal Officier de l’Union européenne le 26 novembre suivant (5) et est censé être appliqué depuis 2016 par les Etats membres. Le mot « neutralité » n’apparaît qu’une fois, et encore est-ce pour évoquer dans un considérant de deux lignes la « neutralité technologique », mais en aucun cas la neutralité des réseaux. Or la « garantie d’accès à un Internet ouvert » n’est qu’un succédané du principe de neutralité d’Internet. Certes, l’article 3 du règlement de 2015 garanti cet accès à un « Internet ouvert » : « Les utilisateurs finals ont le droit d’accéder aux informations et aux contenus et de les diffuser, d’utiliser et de fournir des applications et des services et d’utiliser les équipements terminaux de leur choix, quel que soit le lieu où se trouve l’utilisateur final ou le fournisseur, et quels que soient le lieu, l’origine ou la destination de l’information, du contenu, de l’application ou du service, par l’intermédiaire de leur service d’accès à l’Internet ». Mais ce même article permet aux opérateurs télécoms et fournisseurs d’accès à Internet (FAI) de « mettre en œuvre des mesures raisonnables de gestion du trafic ».
Le lobby des « telcos » a obtenu gain de cause : la neutralité du Net n’apparaît pas du tout dans le règlement et ils peuvent « gérer le trafic » de leurs réseaux comme ils l’entendent, pour peu que cela soit perçu comme « raisonnable ». Raisonnable ? « Pour être réputées raisonnables, les mesures sont transparentes, non discriminatoires et proportionnées, et elles ne sont pas fondées sur des considérations commerciales, mais sur des différences objectives entre les exigences techniques en matière de qualité de service de certaines catégories spécifiques de trafic » (6). Les FAI doivent « s’abstiennent de bloquer, de ralentir, de modifier, de restreindre, de perturber, de dégrader ou de traiter de manière discriminatoire des contenus, des applications ou des services spécifiques ou des catégories spécifiques de contenus, d’applications ou de services, sauf si nécessaire et seulement le temps nécessaire ».
Mais en même temps, ces mêmes acteurs du Net « sont libres de proposer des services […] qui sont optimisés pour des contenus, des applications ou des services spécifiques […] correspondant à un niveau de qualité spécifique ». La notion d’Internet ouvert a en réalité réservé une voie à un Internet fermé. Ces services optimisés ne doivent cependant pas empêcher d’accéder à tous les services de l’Internet, ni les remplacer, ni dégrader la qualité générale des services d’accès à l’Internet pour les internautes (7).

Droits fondamentaux et Net Neutrality
Si le règlement européen de 2015 a troqué « la neutralité d’Internet » par la notion plus vague de « l’Internet ouvert », il n’en a pas été de même pour l’Organe des régulateurs européens des communications électroniques (Orece, ou Berec en anglais). En publiant le 30 août 2016 ses lignes directrices pour la mise en œuvre du règlement « Internet ouvert », il parle bien de « Net Neutrality » (8). La « Déclaration européenne sur les droits et principes numériques pour la décennie numérique », publiée le 23 janvier 2023 à l’initiative de l’Union européenne (9), consacre clairement, elle aussi, « la neutralité technologique et de l’Internet » (technological and Net Neutrality). Trois mois après, la Commission européenne publie son rapport sur « la mise en œuvre des dispositions du règlement [de 2015 concernant] l’accès à un Internet ouvert » (10), où il est clairement écrit noir sur blanc que « [le règlement] consacre le principe de la neutralité de l’Internet : le trafic Internet devrait être traité sans discrimination, blocage, limitation ou priorité ».

Arcep et CSNP veillent à la « neutralité »
Des pays ont réhabilité l’expression de « neutralité d’Internet » que le règlement de 2015 a passé sous silence, comme l’a fait la France en transposant le règlement « Internet ouvert » dans la loi « République numérique » du 7 octobre 2016, où elle associe explicitement le principe de neutralité d’Internet à celui d’Internet ouvert, depuis lors inscrit dans le code des postes et des communications électroniques : « La neutralité de l’Internet […] consiste à garantir l’accès à l’Internet ouvert régi par le règlement [de 2015] », précise son article 40 qui charge aussi l’Arcep d’« assurer le respect de la neutralité de l’Internet ».
Quant à la Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP), instance bicamérale et transpartisane en interaction avec Bercy, « elle étudie les questions relatives à la neutralité de l’Internet » (11). Or, selon les constatations de Edition Multimédi@, la CSNP n’a pas publié d’étude ni d’avis sur la neutralité du Net depuis près de huit ans que la loi lui a confié le soin d’étudier cette question. Contactée, sa secrétaire générale Valérie Montané nous a cependant indiqué que « le sujet de la neutralité d’Internet a été abordé en auditions mais sans donner lieu à un avis ».
L’Arcep, elle, a réexprimé haut et fort le 4 juillet dernier son attachement à la neutralité du Net, à l’occasion de la publication de son rapport annuel sur « l’état de l’Internet en France » (12). Dans cette édition 2024, sa présidente de Laure de La Raudière (photo ci-dessus) a consacré son édito à ce sujet en l’intitulant « L’ouverture de l’Internet : le combat continue ». Il y est question explicitement de la « neutralité du Net » qu’il faut « continuer à défendre » pour avoir « la garantie que tous les contenus p[uissent] circuler librement sur les réseaux des opérateurs télécoms, sans discrimination ». Et d’ajouter : « Il n’y a pas de contenus “VIP” et tant mieux ! ». Alors que « certains acteurs imaginent pouvoir la supprimer là où elle existe, pendant que d’autres cherchent à l’imposer, comme le montre la récente décision [Safeguarding and Securing the Open Internet, ndlr] de la Federal Communications Commission aux Etats-Unis (13) ». Présidente de l’Arcep depuis fin janvier 2021, Laure de La Raudière – alors députée – avait remis en avril 2011 un rapport réalisé avec sa consoeur Corinne Erhel sur « la neutralité d’Internet et des réseaux » (14), à l’issue de la mission d’information de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. Ce rapport fera date dans la mesure où il veut éviter de sacrifier la neutralité de l’Internet sur l’autel de l’intérêt économique des opérateurs télécoms, en donnant une portée juridique à ce principe. Même La Quadrature du Net applaudit les propositions des deux députées qui ont « fait le choix pertinent de décorréler » la question de la neutralité du Net de celle des investissements des opérateurs télécoms (15). Treize après ce rapport jugé « courageux », Laure de La Raudière continue de faire de la neutralité du Net son cheval de bataille. Dans une tribune publiée le 2 juillet dans Le Monde, soit deux jours avant la publication du rapport sur « l’état de l’Internet en France », la présidente de l’Arcep a mis en garde contre cette fois « les IA génératives [qui] menacent notre liberté de choix dans l’accès aux contenus en ligne » (16). Comment ? « En contrôlant directement l’accès au savoir et son partage au cœur du modèle d’Internet, les IA génératives menacent donc notre liberté de choix dans l’accès aux contenus en ligne ainsi que notre liberté d’expression. Il s’agit d’une remise en cause fondamentale du principe d’ouverture d’Internet », alerte-t-elle, comme l’Arcep l’a fait en mars dans sa réponse (17) à la consultation publique de la Commission européenne sur la concurrence sur le marché des IA génératives.
On remarquera au passage que sa tribune dans Le Monde emploie l’expression « Internet ouvert » mais, cette fois, pas du tout « neutralité d’Internet », peut-être pour ne pas fâcher les opérateurs télécoms arc-boutés contre ce principe de neutralité du Net…

Autre danger : taxe « Gafam » sur les réseaux
Un autre péril menace la neutralité de l’Internet. Il se situe dans le futur règlement européen sur les réseaux numériques – le Digital Networks Act (DNA) – qui pourrait être une des priorités de la prochaine Commission européenne qui s’installera en novembre 2024 avec Ursula von der Leyen reconduite à sa tête. Porté jusquelà par le commissaire au marché intérieur, Thierry Breton, ce DNA envisage – à la demande du lobby grands opérateurs télécoms historiques, l’Etno – une « contribution équitable » (network fees ou fair share) que seraient obligés de verser les Gafam aux « telcos » pour emprunter leurs réseaux (18). Cet « Internet à péage » (19) pourrait être le premier clou dans le cercueil de la neutralité du Net. @

Charles de Laubier

L’industrie du livre est appelée à mieux rémunérer les auteurs à l’ère du numérique et de l’IA

Le Syndicat national de l’édition (SNE) a tenu le 27 juin 2024 son assemblée générale annuelle. L’industrie du livre dans les Vingt-sept, dont la France, va passer sous les fourches caudines de la Commission européenne qui a lancé – via sa DG Connect – une enquête sur les contrats d’auteur.

Ce n’est pas anodin à l’ère du numérique et en pleine déferlante de l’intelligence artificielle : la DG Connect – direction générale des réseaux de communication, du contenu et de la technologie de la Commission européenne – a lancé jusqu’au 21 juin une « enquête sur les pratiques contractuelles touchant le transfert du droit d’auteur et des droits voisins ». Si cette démarche porte sur le secteur de la création et de la culture en général au regard des artistes, elle concerne en particulier les maisons d’édition et leurs contrats avec les auteurs.

Papier, ebook, audio, streaming, IA, …
Cette enquête menée en ligne (1) s’est adressée d’abord directement aux auteurs et aux artistes des industries culturelles et créatives en Europe. Mais leurs organisations professionnelles et représentatives (2) ont pu y répondre aussi. L’objectif de cette étude est notamment de « recueillir des données et des preuves concernant les arrangements contractuels liés au transfert du droit d’auteur ou des droits voisins, et évaluer leurs effets, en particulier sur la capacité des créateurs à recevoir une rémunération équitable et la capacité des producteurs à utiliser efficacement leurs droits à long termes ». Les contrats d’édition posent problèmes et le partage de la valeur entre les éditeurs de livres et les auteurs laisse à désirer. A l’occasion du troisième anniversaire de l’entrée en vigueur de la directive européenne « Droit d’auteur et droits voisins dans le marché unique numérique » de 2019, le Conseil des écrivains européens – European Writers’ Council (EWC) basé à Bruxelles – a publié début juin un rapport sur « les clauses contractuelles dans les accords d’édition dans le secteur du livre européen » (3).

Conclusion de l’écrivaine allemande Nina George (photo), présidente d’honneur de l’EWC : « La transparence est l’engagement nécessaire pour l’équité ». Connue dans le monde entier comme l’auteure de « The Little Paris Bookshop », un best-seller international, Nina George – qui est aussi journaliste – rappelle que « la chaîne de valeur commence toujours par l’auteur et son manuscrit original, sans lequel il ne peut y avoir de publication ». Le manuscrit est le fondement de l’industrie du livre. Pourtant, soulignet-elle à l’attention notamment des maisons d’édition qui contractualisent avec les auteurs : « Contrairement à un écrivain, les employés et les sous-traitants reçoivent un salaire fixe ou des honoraires liés au rendement, tandis que l’écrivain n’est jamais payé pour son travail. L’auteur ne reçoit qu’une part financière des revenus liés à l’utilisation […], entre 5 % et 8 % du prix de vente pour les éditions de livres de poche et entre 8 % et 10 % pour les couvertures cartonnées. Et avant les impôts, soit dit en passant ». Et cette situation – engendrant précarité et paupérisation – perdure puisqu’il n’y a pas eu d’augmentation de ces redevances depuis des décennies, « comme si 10 % était un obstacle magique ». La présidente du Conseil des écrivains européens appelle à la transparence dans tout le monde de l’édition, « en particulier dans l’utilisation transfrontalière et la circulation des livres via des traductions, ainsi que dans l’environnement numérique et vers des intermédiaires de streaming, commerciaux comme Amazon, Audible, Storytel et Spotify, ainsi que les bibliothèques non commerciales, comme les bibliothèques publiques ».
Le contexte ayant considérablement évolué depuis les premiers contrats-types de la fin des années 1990, les maisons d’édition doivent adapter leurs clauses contractuelles avec les auteurs. Et Nina George d’enfoncer le clou face à une industrie du livre non satisfaisante : « Il existe de nombreux besoins d’adaptation dans les contrats, en particulier sur les abonnements audio et ebook et la transparence de la diffusion en streaming, ainsi que sur la rémunération proportionnelle et appropriée. Cela nécessite de la transparence sur tous les […] maillons de la chaîne du livre, ainsi que sur la demande des intermédiaires de streaming, et sur l’intelligence artificielle (IA) liée à la fouille de textes (4) ou encore sur la programmation d’algorithmes pour les systèmes d’IA générative ». Malgré la directive « Droit d’auteur et droits voisins dans le marché unique numérique », les écrivains semblent des laissés-pour compte dans une Europe en manque d’équité et d’harmonisation dans un marché unique de plus en plus numérique.

Pour un meilleur partage de la valeur
La Commission européenne est donc appelée à remédier au déséquilibre dans le partage de la valeur du livre, comme lui recommandent aussi les eurodéputés dans leur résolution du 21 novembre 2023 « sur un cadre de l’Union [européenne] pour la situation sociale et professionnelle des artistes et des travailleurs des secteurs de la culture et de la création » (5). L’enquête de la DG Connect, chargée justement du marché unique numérique, devrait déboucher sur des mesures lors de la prochaine mandature. @

Charles de Laubier