Un an après avoir annoncé des « solutions souveraines globales donnant du pouvoir aux organisations européennes », Microsoft se retrouve éjecté de plusieurs contrats européens au nom de la souveraineté numérique de l’UE – où la firme de Redmond est pourtant présente depuis 43 ans. Son PDG, Satya Nadella, reste sans voix.
Rien ne va plus pour la firme de Redmond, cofondée par Bill Gates il y a plus d’un demi-siècle et installée depuis 43 ans dans l’Union européenne (UE). Microsoft n’y est plus en odeur de sainteté. Les logiciels bureautiques Word, Excel, Powerpoint, Outlook ou encore Teams, qui font partie de sa suite Microsoft 365 (ex-Office 365), ainsi que ses services de cloud Azure et OneDrive, mais aussi son IA générative Copilot intégrée jusque dans son navigateur Edge (successeur d’Internet Explorer) et son moteur de recherche Bing, sans parler de son système d’exploitation Windows (1) : toutes ces solutions « Microsoft », pour ne citer qu’elles, sont désormais suspectées de porter atteinte à la souveraineté numérique de l’Europe, de présenter des risques pour les données personnelles des utilisateurs européens, vulnérables car exposées aux lois extraterritoriales étatsuniennes comme le Cloud Act et le Foreign Intelligence Surveillance Act (Fisa). Cette défiance envers le « M » de Gafam s’exacerbe à Bruxelles, alors que les relations avec Washington se sont tendues depuis le début du second mandat d’un Donald Trump très critique envers la règlementation de l’UE sur les marchés et services numériques. Et le « Paquet de souveraineté technologique européenne » présenté le 3 juin 2026 par Ursula von der Leyen (photo de droite), présidente de la Commission européenne, ne va pas aller dans le sens de l’apaisement des relations transatlantiques.
Malgré des « solutions souveraines » pour l’Europe
Et ce n’est pas faute pour Satya Nadella (photo de gauche), PDG de Microsoft depuis plus d’une douzaine d’années, d’avoir tenté de montrer patte blanche à l’Europe, notamment il y a un an presque jour pour jour, lorsqu’il a présenté le 16 juin 2025 des « solutions souveraines globales donnant du pouvoir aux organisations européennes » – dont le Microsoft Sovereign Cloud enrichi, qui donne la main aux clients européens pour leur informatique en nuage. « Nous annonçons de nouvelles offres qui apportent la souveraineté numérique à toutes les organisations européennes dans le cloud public et débloquent également de nouvelles façons de gérer des cloud souverains privés », avait alors expliqué Satya Nadella dans un message (2) posté sur LinkedIn (réseau social professionnel appartenant à Microsoft depuis maintenant dix ans).
Europe, « souveraineté par-ci, données par-là »
Parmi les services proposés par la firme de Redmond, dont le siège européen est situé à Dublin en Irlande, il y a (suite) le Sovereign Public Cloud qui garantit que les données des clients européens restent en Europe et ne peuvent être transférées hors de l’UE que sous certaines conditions strictes, « conformément à la loi européenne » : autrement dit dans le respect du règlement général sur la protection des données (RGPD) et de la directive NIS2 pour une cybersécurité élevée, sur fond de résilience avec le règlement DORA – le tout censé être à l’abris des extraterritorialités du Cloud Act et du renseignement Fisa américains. Et lors du Forum économique de Davos en janvier 2026, en Suisse, le PDG de Microsoft s’était adressé à l’Union européenne en ces termes : « Je sais bien que chaque fois qu’on vient en Europe, tout le monde n’a que ces mots à la bouche : souveraineté par-ci, données par-là. Et vous savez quoi ? L’Europe devrait en fait se préoccuper beaucoup plus de l’accès à ses entreprises industrielles, ses sociétés de services financiers aux données des Etats-Unis et du reste du monde, plutôt que de simplement penser qu’en protégeant l’Europe, on sera compétitif. Vous ne serez compétitif que si les produits venant d’Europe sont compétitifs à l’échelle mondiale. Et donc, je pense, c’est ce qui doit changer » (3). Cinq mois après Davos 2026, Ursula von der Leyen ne va pas dans le sens de Satya Nadella.
Le Paquet de souveraineté technologique européenne, présenté début juin, marque une accélération dans la quête d’indépendance de l’UE par rapport aux Gafam et aux hyperscalers américains (4). Selon l’étude « La dépendance technologique aux softwares & cloud services américains », réalisée en avril 2025 par le cabinet d’études économiques et de conseil français Asterès pour le Cigref (grandes entreprises) en France, « 80 % du total des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe est passé auprès d’entreprises américaines, ce qui représente un volume de 265 milliards d’euros » par an (5). Tandis qu’une étude de décembre 2025 intitulée « European Software and Cyber Dependencies » (6), et commanditée par la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (Itre) du Parlement européen, constate qu’à eux trois les hyperscalers Microsoft – sur la deuxième marche du podium –, Amazon Web Services (AWS) et Google Cloud s’arrogent « environ 70 % du marché de l’UE », tandis que « la part des fournisseurs européens est tombée à 13 % ». N’en déplaise à l’administration « Trump II » et aux Gafam, le « Tech Sovereignty Package » se met en quatre (7) pour que l’UE ne soit plus à terme une colonie numérique des Etats-Unis : cela passe par le Cloud and AI Development Act (8), le EU Open Source Strategy (9), le Chips Act 2.0 (10), et la Strategic Roadmap for Digitalisation and AI in Energy (11). « Parce que l’Europe doit pouvoir façonner son propre avenir numérique. […] Parce qu’il s’agit de protéger nos citoyens et de défendre nos intérêts. Il s’agit de faire nos propres choix. […] Et construire la souveraineté technologique de l’Europe », a justifié la Commission européenne (12). Alors que l’Europe reste actuellement fortement dépendante des fournisseurs d’origine extra-européenne pour les technologies numériques.
Et ce, au moment où par ailleurs la demande en capacités de calcul ainsi qu’en semi-conducteurs explose avec l’intelligence artificielle. Bruxelles, dont les administrations de l’UE vont remplacer Windows par leur propre « EU OS » open source (13), est décidé à s’éloigner de Redmond, dont la « pile numérique » – déjà épinglée pour « vente liée » (14) – se fait de plus en plus encombrante pour l’UE qui aspire à plus de souveraineté numérique. « Microsoft 365 est un excellent exemple d’écosystème logiciel : une suite d’applications, de services et de plateformes interconnectés conçus pour fonctionner ensemble », souligne d’ailleurs l’étude du Parlement européen, qui relève notamment que « les administrations publiques s’appuient fortement sur les suites de productivité de Microsoft et Google, avec seulement des cas isolés de migrations vers des alternatives open-source (par exemple, LibreOffice, Nextcloud) », mais que « des efforts de plus en plus importants sont cependant déployés pour réduire la dépendance à l’égard du cloud hors UE, tant au niveau européen qu’au niveau national ».
Windows et Azure exclus par la France
La France se veut en tête de ce mouvement de « démicrosoftisation ». Le Premier ministre Sébastien Lecornu (photo ci-dessus) et ses ministres de l’Action et des Comptes publics (David Amiel) et de l’IA et du Numérique (Anne Le Hénanff) ont appelé le 8 avril 2026 l’Etat français à se « désensibiliser des outils américains et reprendre le contrôle de [son] destin numérique ». Exit Team de Microsoft au profit de Visio (15). La Direction interministérielle du numérique (Dinum) – rattaché à Matignon et à Bercy – a aussi annoncé « sa sortie de Windows au profit de postes sous système d’exploitation Linux » (16). Quinze jours après, le groupement d’intérêt public (ex-Health Data Hub) annonçait (17) la migration de sa plateforme de données de santé, du cloud Microsoft Azure vers celui de la société française Scaleway (18). @
Charles de Laubier
Le 16 juillet 2026 se tiendra la dernière assemblée générale annuelle des actionnaires du conglomérat de médias numériques, du milliardaire américain Barry Diller (photo), sous son nom actuel : IAC Inc (ex-IAC/InterActiveCorp jusqu’en août 2022). Car à partir de la présentation des prochains résultats trimestriels en août, la nouvelle dénomination sociale sera People Inc, avec changement de symbole boursier « IAC » en « PPLI » – toujours au Nasdaq à la Bourse de New-York, ville-monde où le groupe fondé par Barry Diller il y a plus de 30 ans (
Rodolphe Saadé (photo), l’un des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers des médias français – une situation unique au monde (
Or, force est de constater que (
Saisi par Netflix, Disney et Apple, le tribunal judiciaire de Paris a condamné la société Spliiit, dans un jugement rendu le 29 mai 2026 par Irène Bénac (photo), vice-présidente de cette juridiction de première instance, pour complicité de violation des conditions générales d’utilisation des abonnements de ces trois géants américains, de concurrence déloyale à leur détriment, et de contrefaçon de leurs marques. Spliiit a en outre été condamné à payer un total de 785.000 euros « à titre de provisions à valoir sur la réparation du préjudice subi » par les trois éditeurs de SVOD, de musique, de jeux en ligne ou de cloud (
La question du « partage hors foyer »