IA, affaire Bolloré, Canal+ et audiovisuel public : à l’agenda de la ministre de la Culture Catherine Pégard

Successeure de Rachida Dati rue de Valois depuis un peu plus de trois mois, Catherine Pégard est méconnue des Français mais pas du microcosme politico-médiatique. La (nouvelle) ministre de la Culture doit affronter les défis posés par l’IA dans la création, mais aussi composer avec l’affaire Bolloré et l’audiovisuel public.

Jusqu’alors plutôt discrète dans le gouvernement « Lecornu II », où elle a été nommée ministre de la Culture le 26 février 2026, Catherine Pégard (photo) a été au cours du mois de mai sous les feux des projecteurs – pas seulement ceux du Festival de Cannes, mais aussi à l’Assemblée nationale où elle a été auditionnée par la commission des affaires culturelles et de l’éducation.
Ancienne journaliste durant 30 ans (1977-2007, dont 25 ans au Point), avant de basculer subitement en politique à l’appel de Nicolas Sarkozy qui l’avait nommée « conseillère politique du président » dès le début de son quinquennat en 2007 puis à la fin de ce même mandat présidente du Château de Versailles, elle est à l’aise dans ce monde politico-médiatique. Elle en connaît parfaitement le fonctionnement et le carnet d’adresses. On l’a même vue sur une photo de mars 2013 dans la Galerie des Glaces avec le délinquant sexuel Jeffrey Epstein au réseau tentaculaire révélé après sa mort (« Je n’ai aucun souvenir de ce moment » ou « Je ne savais absolument pas qui il était », s’est-elle défendue). La Cour des comptes avait vertement critiqué son maintien – par Emmanuel Macron – à la tête du Château de Versailles « au-delà de la limite d’âge ([après] mars 2021) et au-delà du troisième et dernier mandat autorisé ([après] octobre 2022) ». Elle fut finalement remplacée en mars 2024.

De Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron
L’année suivante, en septembre 2025, Catherine Pégard (71 ans) rebondit en retournant à l’Elysée pour être, cette fois, « conseillère culture du président », en l’occurrence d’Emmanuel Macron. Et c’est ce même locataire de l’Elysée qui, six mois après, la fera entrer dans le gouvernement « Lecornu II » comme ministre de la Culture – après un SMS que le chef de l’Etat lui avait envoyé du fort de Brégançon – une résidence présidentielle. « Maintenant, comme ministre elle s’impose vite, car elle est présente partout, travaille et ne la ramène jamais », a confié le 17 mai dernier le président de la République à La Tribune Dimanche (1). On dit de Catherine Pégard qu’elle a « le goût du secret ». Mais avec son maroquin culturel, l’ex-journaliste et ex-conseillère à présidents est sous les feux de la rampe et doit désormais rendre des comptes au monde de la création. D’autant que les industries culturelles sont sur le qui-vive avec Continuer la lecture

La propriété des derniers mètres de fibre clarifiée

En fait. Le 21 mai, le Conseil constitutionnel a rendu sa décision sur la loi de « simplification de la vie économique » qui lui avait été soumise en avril. Si elle a été partiellement censurée, son article 41 – qui clarifie la propriété des derniers mètres de fibre optique – a, lui, a été validé. Au grand dam d’Orange.

En clair. Qui est propriétaire des derniers mètres de fibre optique jusqu’à l’abonné ? A l’opérateur télécoms ou au titulaire du raccordement FTTH qui, dans des millions de cas, peut être un particulier ? Le Conseil constitutionnel a validé l’article 41 de la loi de simplification de la vie économique, qui renvoie cette propriété aux opérateurs de réseaux. Concerné au premier chef, Orange a tenté – dans un avis daté du 21 avril 2026 et consulté par Edition Multimédi@ – de convaincre les sages du Palais-Royal de l’« inconstitutionnalité » de cet article 41, tout en le considérant comme « un cavalier législatif », ou comme des atteintes au droit de propriété et à la liberté d’entreprendre. En vain.
Par sa décision rendue le 21 mai dernier (1), l’autorité constitutionnelle n’a pas retenu l’argumentation de la direction juridique d’Orange développée par le professeur de droit public Guillaume Drago (2). L’article 41 (ex-17 ter) de la loi de simplification de la vie économique est donc validé tel qu’il a été adopté en commission mixte paritaire (CMP) et voté définitivement par l’Assemblée national le 15 avril 2026. L’Association des villes et collectivités multimédias (Avicca), présidée par (suite) le sénateur Patrick Chaize, s’en était félicitée, en revendiquant d’avoir contribué à faire « prévaloir un schéma différent de la doctrine de l’Arcep » : « Pour certains acteurs [dont les opérateurs de réseau télécoms, l’historique Orange en tête, ndlr], chaque Française et chaque Français était propriétaire et donc responsable – sans le savoir – d’un tronçon de génie civil en domaine public, et donc en payait l’entretien, la réparation, les taxes et redevances d’occupation du domaine public. La commission mixte paritaire s’est chargée de mettre un terme à cette farce, renvoyant dans ses 22 [expression dans la boxe signifiant “être hors d’état de continuer”, ndlr] la supposée propriété des particuliers en domaine public d’infrastructures dont ils ignorent l’existence même » (3).
D’autant que cela pouvait coûter dans certains cas plusieurs milliers d’euros de travaux de génie civil, d’après l’Association des Maires de France (4). Avec l’article 41, la CMP a créé « un régime explicite de propriété des branchements d’adduction fibre […] au profit de l’opérateur de service universel [SU] » – Orange, même s’il n’y plus de SU depuis 2020 malgré la fibre – ou du réseau d’initiative publique (RIP). @

Le G7 numérique met l’IA, l’innovation, l’écologie et les mineurs au programme du sommet d’Evian

Les ministres du Numérique du G7 se sont réunis le 29 mai à Bercy, où la Direction générale des entreprises (DGE) pilote le G7 numérique en vue du sommet des chefs d’Etat qui se tiendra en France, à Evian du 15 au 17 juin. Car il y sera aussi question d’IA, d’innovation, d’écologie et de mineurs.

(Le 29 mai 2026, les ministres du numérique du G7 adopté une déclaration commune)

Le G7, constitué par sept grandes démocraties industrialisées que sont l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, est présidé cette année par la France (1). Il se réunira du 15 au 17 juin 2026 à Evian-les-Bains (Haute-Savoie). Si les préoccupations des chefs d’Etat seront dictées par l’actualité, dont la guerre au Moyen-Orient et l’instabilité économique qu’elle provoque au niveau mondial, le numérique s’invitera aussi dans les discussions. Le G7 numérique s’est réuni le 29 mai pour fixer les priorités.

La DGE à Bercy aux avant-postes
« La DGE [Direction générale des entreprises, à Bercy, ndlr] pilote depuis janvier la filière numérique du G7, qui […] constituera un rendez-vous clé pour le secteur. La France y portera quatre priorités : garantir la sécurité de l’intelligence artificielle, en renforçant les outils de détection des risques ; accélérer l’innovation pour les PME, en référençant mieux les logiciels libres d’IA ; mieux concilier numérique et écologie, via des infrastructures optimisées ; renforcer la protection des mineurs en ligne, en améliorant le contrôle d’âge », explique Thomas Courbe (photo de gauche), directeur général des entreprises, au sein du ministère de ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, dans le dernier numéro de la Revue Politique et Parlementaire.
Et d’y préciser : « La DGE jouera un rôle central dans ces négociations, en coordonnant les travaux de la filière numérique et en défendant la position française ». Le premier temps fort de ce G7 numérique a eu lieu le 29 mai 2026 à Bercy, à l’occasion d’une réunion des sept ministres concernés des sept pays « riches », en présence, pour la France, de la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, Anne Le Hénanff (photo de droite). Dix jours auparavant, les 18 et 19 mai, se tenait à Bercy la réunion des ministres des Finances du G7. Pour la filière numérique du G7, l’un des sept filières de la présidence française du G7, c’est (suite) la DGE qui la pilote sous la responsabilité politique de la ministre déléguée. Le G7 numérique est structuré autour du groupe de travail « Digital and Tech ». Au-delà des quatre priorités fixées pour le sommet d’Evian, la souveraineté numérique traversera toutes les préoccupations « numérique et IA ». La DGE a d’ailleurs lancé, dans le cadre du groupe de travail sur la souveraineté numérique constitué par la France et l’Allemagne lors du Sommet sur la souveraineté numérique (2) à Berlin le 18 novembre 2025, une consultation publique (3) sur la souveraineté numérique justement. Ouverte jusqu’au 5 juin 2026, les contributions (4) alimenteront la réflexion au niveau européen. « La souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, avec le Parlement (lois récentes visant à sécuriser et réguler l’espace numérique, interdire les réseaux sociaux pour les mineurs, assurer la résilience des infrastructures critiques et cybersécurité), avec nos partenaires européens et en partenariat étroit avec les acteurs économiques qui en sont les premiers artisans », souligne Thomas Courbe dans son article paru dans la Revue Politique et Parlementaire datée d’avril-juin 2026 et intitulé « Maîtriser le numérique pour rester souverains : la stratégie française pour réduire nos dépendances » (5). Et de poursuive : « ETI (6) industrielles, PME (7) innovantes, scale-ups technologiques : leur capacité d’innovation, d’investissement en R&D et d’adaptation aux grandes transitions – intelligence artificielle, cybersécurité, décarbonation du numérique – est au cœur de notre autonomie stratégique. […] La France progresse, mais le chantier reste immense. Le G7 numérique 2026 constituera une étape décisive pour renforcer cette dynamique à l’échelle internationale ».
A l’instar du G7 lui-même qui n’a – confirme Bercy – « ni existence juridique, ni secrétariat permanent, ni membre de droit » (sa présidence tournante étant assurée chaque année par un des sept pays qui fournit les moyens nécessaires aux travaux du groupe et au sommet), le G7 numérique compte aussi la participation de l’Union européenne qui représente la voix de ses 27 Etats membres, « sans toutefois assurer de présidence du groupe » (8).

Les « dépendance numériques » de la France
La France a en outre lancé le 18 mai dernier son « Observatoire de la souveraineté numérique », confié au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (Clément Beaune), « afin de mieux mesurer, comprendre et objectiver les dépendances numériques de notre pays […] aux solutions extra-européennes […], pour mieux les réduire ». Pour y voir plus clair, un questionnaire (9) est proposé aux entreprises jusqu’au 12 juin 2026, pour une publication « après l’été 2026 ». @

Charles de Laubier

Le centre de gravité du Monde bascule dans le numérique : 53 % du chiffre d’affaires en 2025

Le Monde s’organise plus que jamais autour du numérique, qui, pour la première fois, a généré en 2025 plus de la moitié (53 %) du chiffre d’affaires du quotidien (47 % pour le papier). Sur Médias Pionniers, Louis Dreyfus a détaillé sa stratégie de conquête d’une « nouvelle génération » de lecteurs.

Louis Dreyfus (photo), le président du directoire du groupe Le Monde, l’a précisé le 20 mai 2026 à Edition Multimédi@, peu avant de présenter en interne les résultats financiers du journal : le numérique a généré, et pour la première fois, 53 % du chiffre d’affaires du quotidien Le Monde en 2025, contre 47 % pour son édition papier. Le chiffre d’affaires réalisé par le quotidien en 2025 s’élève à 190 millions d’euros, en légère baisse de -0,5 % sur un an. Les comptes 2025 seront publiés – « sauf changement » – dans l’édition datée du 5 juin 2026.

Objectif : 1 million d’abonnés d’ici 2031
En nombre d’abonnements, l’écart entre le numérique et le papier se creuse : à fin 2025, Le Monde comptait au total 670.000 abonnés, dont 600.000 sur le numérique – le double par rapport à 2020 (1) – et 70.000 sur le « print » (l’édition imprimée), soit une augmentation globale de 4 % en un an. Louis Dreyfus s’est fixé comme objectif d’atteindre la barre des 1 million d’abonnés – digital et print confondus – d’ici la fin de son mandat, lequel a été renouvelé en juin 2025 pour six ans – jusqu’en juin 2031. « J’espère que Le Monde atteindra l’objectif de 1 million d’abonnés au cours de ce mandat. Nous faisons tout pour ! », nous a-t-il précisé.
Lors d’un long entretien accordé le 12 mai sur Médias Pionniers – un des rendez-vous organisés en mai et juin par la société de conseils Upgrade Media et diffusés sur LinkedIn (2) –, le patron du groupe Le Monde a indiqué que (suite) les revenus des abonnements numériques du quotidien Le Monde atteignaient plus de 70 millions d’euros en 2025. Répondant aux questions David Sallinen, fondateur d’Upgrade Media, Louis Dreyfus s’est alors félicité d’avoir refusé, il y a quinze ans, d’aller sur les kiosques numériques : « Le premier arbitrage que l’on m’a demandé de rendre après ma prise de fonction en décembre 2010, et qui est encore aujourd’hui structurel, c’est quand j’ai refusé que Le Monde rejoigne cette initiative de kiosque numérique ePresse, où pour un prix forfaitaire de 10 euros [par mois] les abonnés à ce kiosque numérique allaient avoir accès à toute la presse française ». Et de justifier encore aujourd’hui cette décision prise à l’époque : « J’ai considéré, avec Erik Izraelewicz [alors directeur des rédactions du Monde, ndlr] et les actionnaires du Monde, que la perception chez les abonnés à ce kiosque numérique allait être que chacun des quotidiens n’avait pas de valeur, autrement dit cela revenait à une perception de gratuité. Donc, j’ai développé une stratégie autour de l’abonnement payant (3) spécifique pour Le Monde, et, aujourd’hui, 15 ans plus tard, on a un revenu moyen par abonné numérique supérieur à 12 euros par mois. Alors que dans cette initiative d’ePresse, ce qui est encore le cas avec le kiosque numérique Cafeyn, les éditeurs qui y sont reçoivent un pouillème d’un abonnement à 10 euros, déduction faite des frais de gestion et de la répartition auprès des autres éditeurs. Notre choix a été structurant pour Le Monde et a permis une transformation de notre modèle économique » (4).
Mais pour atteindre 1 million d’abonnés, Louis Dreyfus a livré plusieurs pistes pour tenter d’y parvenir, en attirant notamment une nouvelle génération de lecteurs :
« On a considéré que pour avoir plus d’abonnés, c’est-à-dire plus de lecteurs payants, à un moment où vous pouviez avoir l’impression que l’information était disponible gratuitement sur beaucoup de supports et de manière immédiate, il fallait que l’on souligne nos spécificités et le caractère exclusif de ce que l’on pouvait proposer. Avec une rédaction qui a [presque, ndlr] doublé en 15 ans [passant de 310 journalistes à 570], on a complété l’offre éditoriale en traitant plus de sujets personnels, d’intimité, d’éducation, d’économie, de microéconomie, de lifestyle, …, sans pour autant renoncer à être le premier média sur l’international, sur la politique française, sur la vie culturelle. Et on a vu, statistiques à l’appui, que ces nouvelles thématiques ont permis d’attirer de nouvelles générations, de nouveaux types de public, qui sont entrés par ces nouvelles thématiques, mais qui après – c’est tout l’intérêt du numérique – ont consommé, tout autant que nos lecteurs les plus fidèles, la politique, l’international et la culture ».

Etre plus présent sur la vidéo et sur l’audio
« Pour 2030, et finalement c’est dans pas si longtemps que ça, j’aimerais que l’on soit plus présent sur la vidéo et sur l’audio qui sont deux formats qui permettent de toucher d’autres types de public. Et puis il y a trois ans, on a lancé une édition anglophone – Le Monde in english – et j’aimerais qu’elle devienne, pour une partie des lecteurs des grands quotidiens anglophones, le média de complément qui s’impose pour proposer un regard européen, français, sur l’actualité internationale, sur le mode de vie, sur les sujets de société. Et si Le Monde pouvait occuper cette place-là, je pense que ce serait un formidable succès. Le Monde in english, qui est une offre digitale, est devenu en trois ans rentable et dispose maintenant d’un magazine M anglophone papier, publié deux fois par an dans 25 pays et 37 villes à travers le monde ».

A la conquête d’une « nouvelle génération »
« Le défi est de savoir comment initier une relation avec un public qui est a priori non-lecteur et qui considère que Le Monde est un média qui n’est pas pour lui – car “trop élitiste”, “trop sérieux” pour lui. Aujourd’hui, les contenus gratuits [du Monde] – notamment ceux que l’on diffuse sur les plateformes numériques ou via les accords que l’on a avec les acteurs de l’intelligence artificielle – ont vocation à nous aider à commencer une relation avec ces nouvelles générations, en tout cas ces non-lecteurs. […] Avec Jérôme Fenoglio, le directeur du journal Le Monde, on a considéré qu’il y avait tout à parier que l’intelligence artificielle (et ses acteurs) deviendrait très rapidement un intermédiaire très important pour les jeunes générations pour avoir accès à l’information, et qu’il était très risqué d’être inutilement attentistes ».
« Nous avons aussi la vocation à expliquer Le Monde au plus grand nombre. Il y a quelques mois, on a lancé un cycle « Les Amphis de l’Info », associé à France Télévisions et ICI [ex-France Bleu, ndlr], où l’on va – avec des journalistes de nos rédactions – dans des grandes villes ou des villes moyennes raconter notre travail (Lyon, Toulouse, Nantes, Montpellier, Clermont-Ferrand, Besançon, …). C’est ouvert au public et gratuit. Nous voulons montrer que, même si le siège est parisien et si le lectorat est aussi constitué de CSP+, Le Monde n’est pas qu’un média parisien qui parle qu’aux élites. Nous avons besoin d’aller chercher plus loin. C’est aujourd’hui notre principal défi ».
Ainsi, le million d’abonnés d’ici 2031 ne sera pas atteint par Le Monde sans séduire un plus large public, notamment – et surtout – la jeune génération. Sur Médias Pionniers, Louis Dreyfus a indiqué à David Sallinen (photo ci-dessus) que parmi les indicateurs-clés de performance (ou KPI (5) en anglais) il suivait particulièrement le temps de lecture des contenus quotidiens du Monde par les abonnés, ainsi que le nombre de lecteurs par article qui sont allés jusqu’au bout pour savoir si l’édition est adaptée à leurs besoins, ou encore l’âge moyen des nouveaux abonnés. « La moitié de nos abonnés sur le numérique ont moins de 34 ans, et ce type de statistique est assez rassurant pour la suite, assure le patron du groupe Le Monde. On a observé un net rajeunissement de nos abonnés numériques, trois ans après le lancement [en 2016, ndlr] de notre production éditoriale sur Snapchat puis sur YouTube. Et ce, en diffusant gratuitement certains contenus sur ces plateformes massivement utilisées par les jeunes générations, qui, deux ou trois ans plus tard, ont basculé sur nos applications, puis vers l’abonnement ». Quant à l’intelligence artificielle, elle est aussi pour Le Monde un important moyen de toucher la jeune génération.
Après avoir signé en mars 2024 un accord pluriannuel avec OpenAI (6), le groupe Le Monde en a aussi signé un avec Perplexity en mai 2025, puis un autre avec Meta en décembre 2025. « On a cherché de manière très proactive – ce qui nous distingue de tous nos confrères – à avoir des accords avec ces acteurs de l’IA qui allaient nous assurer : un juste référencement, une maîtrise du nombre de signes de nos articles pouvant être utilisés, une juste rémunération. Cela nous permet d’abord d’avoir des relations privilégiées avec eux, et, d’autre part, de financer la transformation du titre ou du groupe, et de redistribuer une partie des revenus obtenus de ces accords à la rédaction [aux journalistes, ndlr]. Les équipes ont pu voir quel pouvait être leur intérêt, collectif ou personnel, dans cette révolution », a expliqué Louis Dreyfus. Sans dévoiler les revenus provenant des IA génératives ChatGPT, Perplexity et Meta AI, il a indiqué qu’une partie de ces revenus – 25 % – correspond aux droits voisins (dérivées des droits d’auteur), lesquels permettent de « conforter le niveau de vie de nos rédactions », tout en étant « une bonne façon d’aborder cette vague IA qui ne fait que commencer, avec une charte d’éthique qui veille sur ce que l’on peut faire ou ce que l’on interdit ».

Le papier reste encore « substantiel »
Reste que le papier – minoritaire dans les ventes depuis 2018 (7) – a généré 47 % du chiffre d’affaires du Monde en 2025. « C’est quand même substantiel, souligne Louis Dreyfus. Et en période de forte actualité ou lorsqu’il y a une offre éditoriale très spécifique (le week-end avec M Le Magazine, le jeudi avec Le Monde des Livres), des lecteurs viennent chercher le produit papier ». Beaucoup d’abonnés ont pris l’offre numérique du Monde et l’offre papier du week-end. « Je ne prévois pas un arrêt de l’activité papier avant très longtemps, assure le président du directoire du groupe Le Monde. En revanche, notre croissance ne repose pas sur une augmentation de notre lectorat papier. Les nouvelles générations, on va les chercher sur le numérique en essayant de leur faire aussi une offre papier ». @

Charles de Laubier

 

Arnaques financières sur les réseaux sociaux : les consommateurs européens se rebiffent

Les organismes de consommateurs appellent la Commission européenne et les coordinateurs nationaux des services numériques – comme l’Arcom en France – à enquêter, dans le cadre du DSA, sur les risques systémiques liés aux arnaques financières sur les réseaux sociaux de Meta, TikTok et Google.

« En vertu du Digital Services Act, Meta, TikTok et Google doivent disposer de mécanismes efficaces pour lutter contre les publicités frauduleuses et réduire les risques pour les consommateurs. Malheureusement, nos recherches montrent des incohérences alarmantes entre ce que ces plateformes prétendent faire et la réalité de ce qui se passe », déplore Agustín Reyna (photo), directeur général du Bureau européen des unions de consommateurs (Beuc), organisation basée à Bruxelles, dont sont membres Que Choisir Ensemble (ex-UFC-Que Choisir) pour la France, l’Asufin et la Cecu pour l’Espagne, ou encore la Vzbv pour l’Allemagne.

Meta, TikTok et Google au banc des accusés
Dans un courrier envoyé à la Commission européenne le 21 mai 2026, le Beuc informe – aux côtés de vingt-neuf organisations de consommateurs issues des 27 pays – qu’il dépose des plaintes, auprès d’elle et auprès des coordinateurs nationaux pour les services numériques (dont l’Arcom en France), contre Meta, TikTok et Google. « Nous avons informé la DG Connect, la DG Justice et la DG Fisma [finances, ndlr] de la Commission européenne. Nous avions également informé les plateformes le lundi 18 mai », indique à Edition Multimédi@ Agustín Reyna. La plainte ainsi que l’annexe qui l’accompagne ont été jointes à cette lettre (1). « La publicité en ligne est devenue un vecteur majeur pour les activités frauduleuses, causant d’importants préjudices financiers – estimés à environ 4,2 milliards d’euros de pertes en 2024 – et sapant sérieusement la confiance des consommateurs dans les marchés numériques et financiers », dénonce le Beuc, en faisant référence au rapport conjoint de l’Autorité bancaire européenne (ABE/EBA) et de la Banque centrale européenne (BCE/ECB) publié en décembre 2025 sur la fraude aux paiements dans l’Espace économique européen.
Bien que cela ne représente que (suite) 0,002 % de la valeur totale des transactions financières sur l’année civile concernée (2024), ce taux augmente d’une année sur l’autre malgré les mesures d’« authentification client forte » (2). Dans leur rapport, les deux organismes financiers européens relèvent d’ailleurs que « le montant moyen des opérations de virement SEPA (SCT) a légèrement augmenté au cours des trois dernières années, en raison d’une hausse de 33 % du nombre de transactions frauduleuses, soit un peu plus que les volumes correspondants sur la même période (31 %) », et que « les montants moyens de fraude plus élevés par transaction peuvent être liés à l’augmentation des arnaques de paiement automatique autorisées (escroqueries APP) qui causent des dommages importants par transaction frauduleuse » (3). Lors de ces arnaques financières dites « APP scams » (pour Authorised Push Payment scams), c’est-à-dire des fraudes aux virements autorisés, les fraudeurs contournent l’authentification forte (SCA) en manipulant psychologiquement les victimes. Un « APP scam » est donc une arnaque où la victime effectue elle-même un virement bancaire, en croyant agir légitimement, alors qu’elle est manipulée par un fraudeur.
Afin d’évaluer l’efficacité concrète des mesures prises par ces plateformes, le Beuc et treize organisations de consommateurs (4) ont mené une vaste campagne de collecte de preuves dans plusieurs pays entre décembre 2025 et mars 2026. Ensemble, elles ont signalé près de 900 publicités identifiées comme probablement frauduleuses. « Les résultats démontrent que les arnaques financières restent généralisées sur ces plateformes, et que ces dernières ont manqué à leur obligation de prendre des mesures d’atténuation efficaces telles que requises par le DSA », signale le Beuc dans sa lettre adressée à la Commission européenne ainsi qu’aux « Arcom » des Vingt-sept considérées comme des Digital Services Coordinators (DSC) dans le cadre de ce règlement sur les services numériques (5). Ces plaintes contre Meta, TikTok et Google sont déposées par le Beuc et ses membres, comme le lui permet le DSA – « Droit d’introduire une plainte » (6) – où il est prévu que « le coordinateur pour les services numériques évalue la plainte et, le cas échéant, la transmet au coordinateur pour les services numériques de l’Etat membre d’établissement, accompagnée d’un avis lorsqu’il le juge approprié ».

Rôle centrale de l’« Arcom » irlandaise
En l’occurrence, selon les constations de Edition Multimédi@, les trois « très grandes plateformes en ligne » Meta, TikTok et Google (désignés VLOP dans le DSA) ont toutes les trois leur siège européen établi en Irlande. C’est donc avec la Coimisiún na Meán (7) que l’Arcom et ses autres homologues destinataires des plaintes devront se concerter. « Lorsque la plainte relève de la responsabilité d’une autre autorité compétente au sein de son Etat membre, précise le DSA, le coordinateur pour les services numériques qui reçoit la plainte la transmet à cette autorité. Au cours de cette procédure, les deux parties ont le droit d’être entendues et de recevoir des informations appropriées sur l’état de la plainte, conformément au droit national ». Et comme les plaintes concernent des VLOP, la Commission européenne peut être informée par le régulateur national coordinateur.

En violation répétée du DSA
Le directeur général du Beuc est formel : « Meta, TikTok et Google non seulement manquent à leur obligation de supprimer de manière proactive les publicités frauduleuses, mais ils n’agissent guère plus lorsqu’on leur signale de telles escroqueries. Il est essentiel de tenir Meta, TikTok et Google responsables. S’ils ne parviennent pas à résoudre les arnaques financières circulant sur leurs plateformes, les fraudeurs continueront à atteindre chaque jour des millions de consommateurs européens, exposant les personnes au risque de perdre des centaines voire des milliers d’euros à cause de la fraude ».
Meta Platformes (maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp), TikTok (détenu par le chinois ByteDance) et Google (filiale d’Alphabet et maison mère de YouTube) sont accusés de ne pas avoir traité la prolifération des publicités financières frauduleuses sur leurs plateformes comme l’exige le règlement sur les services numériques. Entre décembre 2025 et mars 2026, le Beuc et les associations de consommateurs de 13 pays – dont Que Choisir Ensemble en France – ont signalé près de 900 publicités soupçonnées de violer la législation européenne. Parmi elles, les plateformes n’ont supprimé que 27 % des publicités basées sur leurs notifications, tandis que 52 % des signalements ont été rejetés ou ignorés. « Cela signifie que des centaines d’arnaques financières sont toujours actives, atteignant plus de 200 millions de consommateurs européens chaque mois et risquant d’autres pertes financières et autres préjudices », regrette le Beuc.
Les constatations du Beuc et de ses membres démontrent que les arnaques financières restent généralisées sur ces très grandes plateformes en ligne, les associations de consommateurs soulignant « des écarts flagrants entre ce que les plateformes prétendent publiquement faire et la réalité vécue par les utilisateurs sur leurs interfaces ». A l’appui de leur démonstration, le Beuc a joint à son courrier du 21 mai son rapport intitulé « Sponsored by Scammers » (comprenez « parrainé par des escrocs »). Y sont consignés plusieurs constats (8), dont le fait que : Meta a rejeté près de 43 % des annonces soumises ; TikTok n’a supprimé que 21 % des publicités soumises ; dans 37 % des cas, TikTok a affirmé que la publicité avait été supprimée avant de pouvoir la revoir ; Google a supprimé 60 % des annonces soumises.
Dans son courrier aux DG Connect, Justice et Fisma, le groupement rappelle qu’« en vertu du DSA, les plateformes en ligne sont tenues d’évaluer et d’atténuer les risques découlant des contenus frauduleux, y compris les fraudes en ligne » et que « cela implique, entre autres obligations, de garantir la transparence des publicités et des annonceurs, de fournir des mécanismes efficaces et faciles d’utilisation pour signaler les arnaques, et de prendre des mesures rapides pour exclure les fraudeurs de leurs services ». Et en cas de non-conformité persistante, « des sanctions appropriées, y compris des amendes, devraient être imposées ». Les associations de consommateurs demandent en outre à la Commission européenne d’avoir leur mot à dire sur d’éventuels engagements que des plateformes seraient amenées à proposer pour modifier leurs pratiques. Dans son courrier à Bruxelles, le Beuc réaffirme le « ferme soutien » de ses membres en faveur d’« une législation robuste sur l’équité numérique (Digital Fairness Act), étant donné que les pratiques frauduleuses et trompeuses ne sont pas l’apanage des plateformes en ligne, mais demeurent un problème systémique dans l’ensemble de l’économie numérique ».
A noter que, par ailleurs, la Cour d’appel de Paris – dans un arrêt rendu le 28 janvier 2026 – avait ordonné à la société Meta Platforms Ireland d’empêcher, par des mesures de filtrage, l’affichage sur ses réseaux sociaux Facebook, Instagram et Messenger de publicités faisant la promotion de jeux de casino sociaux en ligne et reproduisant frauduleusement – et de façon contrefaisante – les marques du groupe casinotier Barrière (9).
D’après Reuters, environ 10 % du chiffre d’affaires de Meta en 2024, soit 16 milliards de dollars, ont été générés par des publicités interdites ou frauduleuses (10).

Que Choisir Ensemble a saisi l’Arcom
Que Choisir Ensemble, l’association française présidée par l’avocate Marie-Amandine Stévenin (photo ci-dessus), a annoncé aussi le 21 mai (11) avoir saisi l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) pour lui demander – ainsi qu’à la Commission européenne – d’ouvrir des enquêtes sur les pratiques de Meta, TikTok et Google. « Face à l’ampleur persistante des arnaques financières en ligne, il est urgent que les grandes plateformes numériques assument pleinement leurs responsabilités en matière de protection des consommateurs », a déclaré Marie-Amandine Stévenin. @

Charles de Laubier