DeepSeek fête ses un an et pourrait profiter de la Fête des Lanternes pour lancer sa V4

Le « ChatGPT » chinois DeepSeek, qui avait secoué les IA américaines après son lancement low cost et frugale il y a un an, va lancer la version 4 de son modèle d’IA open source. L’Empire du Milieu et l’Occident sont ses terrains de jeu. Son fondateur Liang Wenfeng fait frémir Sam Altman (OpenAI).

En Chine, avec ou sans intelligence artificielle, le Nouvel An lunaire donnant le coup d’envoi de la Fête du Printemps se célèbre – cette année 2026 – du 17 février au 3 mars, le dernier jour des festivités étant la Fête des Lanternes, connue aussi pour ses boulettes de riz gluantes (tuanyuan). Pour marquer les un an de son IA générative DeepSeek, dont la « R1 » avait été lancée massivement et mondialement le 20 janvier 2025 (1), la société éditrice Hangzhou DeepSeek AI (2), fondée par son PDG Liang Wenfeng (photo), pourrait dégainer son modèle V4 d’ici au 3 mars.

Les « sino-AI » se sont multipliées
Les administrations « Trump I », « Biden » et « Trump II » ont eu beau restreindre les exportations de puces IA américaines les plus avancées, dont les GPU (3) de Nvidia, cela n’a pas empêché des rivaux chinois des ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google et autres Claude d’Anthropic de relever le défi des IA génératives entraînées sur de grands modèles de langage (LLM) performants. Un an après le lancement de la première version de DeepSeek par la société de Hangzhou (capitale de la province du Zhejiang, dans l’Est de la Chine), les « sino-AI » se sont multipliées pour conquérir le monde : Qwen d’Alibaba, Doubao de ByteDance, Hunyuan de Tencent, Ernie de Baidu, M de MiniMax, Kimi de Moonshot AI, Spark d’Iflytek, Ziyue de Netease Youdao, DM0 de Dexmal, ou encore GLM de Zhipu AI.
Publiée en janvier 2026, une étude de l’organisation américaine à but non lucratif Research and Development (Rand) – émancipée de l’US Air Force depuis 1948 mais toujours financé en grande partie par le gouvernement fédéral américain – constate que (suite) « les modèles chinois coûtent entre un sixième et un quart du prix des rivaux américains ». Mais cette étude pro-américaine (4) fait l’impasse sur la sobriété énergétique des IA chinoises qui ont un avantage sur leurs concurrents américains énergivores. De plus, DeepSeek s’est d’emblée démarqué de ses rivaux américains en étant open source. Bien qu’il ne soit pas le seul à être libre (5), son IA low cost et low energy – du moins jusqu’alors dans sa version V3.2 – est en pole position dans les catégories de raisonnement avancé, d’efficacité/coût, de mathématiques/coding et d’adoption massive sur des plateformes d’hébergement et de téléchargement telles que Hugging Face (6), Ollama ou GitHub. DeepSeek surpasse parfois GPT-5 ou Gemini 3.0 Pro sur des tâches spécifiques. Cette ouverture du chinois attire développeurs et entreprises, favorisant l’adoption rapide de DeepSeek, y compris en France (7). « La part de marché mondiale des LLM chinois est passée de [moins de] 3 % à [plus de] 13 % en deux mois [entre décembre 2024 et février 2025, ndlr], principalement portée par DeepSeek, alors même que le trafic des sites web des LLM américains a continué d’augmenter régulièrement durant cette période », relève l’étude de Rand. La ville de Hangzhou, où se situe aussi le siège mondial du géant chinois Alibaba, n’a rien à envier à la Silicon Valley et est devenu une plaque tournante de l’IA mondiale. Avec sa V4 – entraînée malgré l’embargo sur des puces IA Nvidia, d’après Reuters le 24 février (8) –, DeepSeek entend ne pas se faire distancer au niveau mondial. D’autant que s’endormir sur ses lauriers serait laisser la part belle aux autres LLM ouverts dits « open-weight » (« poids du modèle » téléchargeable) que sont, par exemple, les modèles Llama de Meta, populaire chez les développeurs, Gemma de Google ou encore Large, Ministral, Devstral et Magistral du français Mistral AI.
La société Hangzhou DeepSeek AI, privée et principalement financée par le fonds High-Flyer Quant (fonds spéculatifs, ou hedge fund, piloté par l’IA) appartenant à Liang Wenfeng, se concentre pour l’instant sur la recherche fondamentale (R&D), plutôt que sur la réalisation d’un chiffre d’affaires : non divulgué, celui-ci ne dépasserait pas les 50 millions de dollars en 2025 selon les spéculations (9). Reste à savoir aussi combien de temps le PDG de DeepSeek résistera aux sirènes de la Bourse.

Liang Wenfeng s’apprête à sortir une AGI
Dans une rare interview, accordée à 36Kr (le « TechCrunch » chinois) en juillet 2024 (10), soit trois après la sortie de la V2 de DeepSeek et six mois avant le lancement mondial de sa R1 bien plus puissante, Liang Wenfeng a dévoilé ses ambitions : « La chose la plus importante est de faire partie de cette vague mondiale d’innovation. […] Les API et l’IA devraient être abordables et accessibles à tous. […] Mais notre l’objectif est l’AGI [Artificial General Intelligence, capable de surpasser les humains, ndlr]. Cela peut être dans deux ans, cinq ans ou dix ans […] OpenAI n’est pas une entité toute-puissante qui peut toujours être en première ligne ». DeepSeek s’inscrit dans le temps long. @

Charles de Laubier

Hypertrucages vidéo au réalisme confondant générés par l’IA, les deepfakes se banalisent

Rien ne les arrêtera. Les hypertrucages vidéo et audio déferlent sur le Web et les applications mobiles, comme jamais. Fléau pour les uns, divertissement pour les autres, le phénomène pousse la créativité à son paroxysme. C’est aussi un marché mondial prometteur de plusieurs milliards d’euros.

(Le 23 février 2026, soit une semaine après la publication de cet article, 61 « Cnil » du monde entier ont cosigné une déclaration pour s’inquiéter des deepfakes)

Les deepfakes, que l’intelligence artificielle rend de plus en plus spectaculaires et incroyables, se propagent à la vitesse grand-V sur les réseaux sociaux, les applications mobiles ou encore par e-mail. Ces hypertrucages vidéo plus vrais que nature – mais aussi ceux uniquement audio (1) – en mettent plein la vue. Or, au-delà des abus, polémiques, désinformations et autres cyberattaques qu’ils peuvent provoquer, les deepfakes constituent un marché mondial protéiforme en pleine croissance de plusieurs milliards d’euros.

La barre des 10 milliards de $ en 2026
« Le marché mondial des technologies deepfake était évalué à 9,19 milliards de dollars en 2025, et devrait passer de 11,18 milliards en 2026 à 51,42 milliards d’ici 2034, affichant un taux de croissance annuel moyen de 21 % durant cette période », avance le cabinet d’études indien Fortune Business Insights dans ses prévisions mises à jour en janvier 2026. Cette évaluation porte uniquement sur les logiciels et services que peuvent acheter des clients de plus en plus nombreux, tels que sociétés de médias et de divertissement, publicitaires, organisations gouvernementales, partis politiques, cybercommerçants, etc. « Le segment “logiciel” détenait la plus grande part de marché des technologies deepfake, avec (suite) une part de 68,7 %, tandis que le segment “création” de deepfakes représente 37,92 % de part de marché », estime l’étude (2).
L’un des segments de ce marché mondial en plein boom réside dans les outils de détection des deepfakes, afin de prévenir l’utilisation abusive de ces images générées par IA. « La période électorale actuelle a entraîné une augmentation du contenu deepfake à travers le monde. La demande de solutions pour détecter ce “média synthétique” devrait augmenter et influencer positivement le marché de la technologie deepfake. De plus, comme le marché dépend fortement de la technologie IA, les avancées du marché de l’IA générative devraient favoriser la croissance du marché mondial des deepfakes », prédit la société Fortune Business Insights, fondée et dirigée par Rahul Bhandari (photo). Et encore, cette barre des 10 milliards de dollars susceptible d’être franchie durant cette année 2026 ne prend pas encore en compte tous les revenus induits par les deepfakes tels que ceux de la publicité en ligne, du marketing d’influence, des sociétés de conseil de la production audiovisuelle et cinématographique, ni de la fraude et cybercriminalité. Techniquement, le deepfake repose sur des algorithmes avancés d’apprentissage automatique (machine learning), principalement par des réseaux antagonistes génératifs (GAN, pour Generative Adversarial Network) utilisant deux réseaux de neurones, afin de générer des images et des vidéos réalistes. Grâce à un entraînement itérative, ces réseaux neuronaux apprennent à produire des résultats de plus en plus réalistes, ce qui fait que les deepfakes sont pratiquement indifférenciables des vidéos ou audios authentiques. L’utilisation de ces hypertrucages de synthèse améliore en outre les expériences de réalité augmentée (AR) et de réalité virtuelle (VR), où mondes numériques et mondes réels se mêlent dans des environnements digitaux immersifs, comme dans le jeu vidéo, la formation et même la thérapie.
La croissance annuelle à deux chiffres des deepfakes pourrait même augmenter sur ce marché mondial à la fois tiré par les usages créatifs et par la lutte contre les abus, d’autant que la régulation – visant à imposer la transparence sur ces créations IA par la « preuve d’authenticité » (watermarking, signatures numérique, labels IA, …) – va y contribuer. Dans une étude intitulée « Connected Consumer » et publiée en novembre 2024, le cabinet d’audit et de conseil américain Deloitte avait estimé que « le marché mondial de la détection des deepfakes – tel qu’il est mis en œuvre par les géants de la technologie, des médias et des réseaux sociaux – croîtra de 42 % par an, passant de 5,5 milliards de dollars en 2023 à 15,7 milliards de dollars en 2026 ». Toujours selon Deloitte il y a un peu plus d’un an, « le marché de la détection de deepfake pourrait suivre une trajectoire similaire à celle de la cybersécurité » (3).

CP2A à Washington et Code à Bruxelles
Deloitte a rejoint la Coalition pour la provenance et l’authenticité du contenu (C2PA, Coalition for Content Provenance and Authenticity), laquelle, depuis sa création en 2021 à Washington par Adobe, ARM, BBC, Intel, Microsoft et Truepic (rejoints au comité directeur par Google, Meta, OpenAI et Publicis), a vocation a lutter contre les deepfakes trompeurs grâce à des « normes techniques ouvertes et mondiale pour certifier la source et l’histoire (ou la provenance) du contenu numérique » (4). A Bruxelles, cette fois, la Commission européenne espère publier en mai ou juin 2026 un « Code de pratique sur le marquage et l’étiquetage des contenus générés par IA » (5). Mais le projet divise. @

Charles de Laubier

Smartphones : Apple a enregistré une année 2025 record, reléguant Samsung au second rang mondial

Le marché mondial des smartphones a beau être saturé, il croit encore : de 1,9 % en 2025, selon IDC. Le sud-coréen Samsung, n°1 mondial depuis 14 ans, a cédé sa place à l’américain Apple qui a affiché des ventes record l’an dernier. Mais la pénurie de mémoires va perturber le marché en 2026.

Le sud-coréen Samsung Electronics s’est fait coiffer au poteau par l’américain Apple, dont les ventes d’iPhone en 2025 ont été record. L’an dernier, la marque à la pomme a dépassé les 6 % de croissance des ventes en volume, selon les chiffres publiés le 13 janvier par le cabinet d’études International Data Corporation (IDC). « Avec 6,3 % sur un an en volume, Apple a connu une année record en 2025 avec des volumes de vente de 247,8 millions d’unités, grâce au succès phénoménal de sa dernière série iPhone 17 », a confirmé à Edition Multimédi@ Nabila Popal (photo ci-contre), directrice de recherche chez IDC.

Apple redevient n°1 mondial grâce à la Chine
C’est grâce à un rebond en Chine – son plus grand marché – que la marque à la pomme s’arroge la première place qu’elle avait cédée en 2011 à Samsung. Sur le marché hyperconcurrentiel de l’Empire du Milieu, les iPhones sont en tête des ventes en volume, avec une part de marché de 16,2 %. « Cela transforme une baisse initialement prévue de 1 % en Chine pour 2025 en une croissance positive de 4 %, ce qui représente un revirement phénoménal », précise Nabila Popal (1). Apple profite en outre de la faiblesse du marché chinois, des difficultés dans la chaîne d’approvisionnement et de la concurrence croissante qui freinent la croissance des (suite) quatre principaux fabricants de smartphones chinois: Huawei, Vivo, Oppo et Xiaomi. Apple a aussi bénéficié d’impacts tarifaires inférieurs aux attentes à l’échelle mondiale et d’une trêve dans la guerre technicocommerciale entre les Etats-Unis et la Chine.
La Pomme s’est bien vendue aussi aux Etats-Unis et dans l’Europe de l’Ouest, deux grands marchés qui avaient auparavant ralenti. Toujours selon IDC (2), l’année 2025 devrait être record en valeur, avec un chiffre d’affaires iPhone prévisionnel dépassant les 261 milliards de dollars, en hausse de 7,2 % sur un an. Résultat : Apple a délogé en 2025 Samsung de la place de numéro un mondial, après quatorze ans de règne du sud-coréen. La firme de Cupertino pourrait même s’y maintenir jusqu’en 2029, selon les prévisions établies par la société d’études hongkongais Counterpoint Research, qui, le 12 janvier, fait état d’une croissance 2025 de 2 % des livraisons mondiales de smartphones – « principalement grâce aux solides performances d’Apple ». Selon ses estimations, la part de marché mondiale de la Pomme a atteint 20 % en 2025, « faisant d’Apple le premier fabricant mondial de smartphones pour la première fois depuis 2011 ». Et ce, devant Samsung dont la part de marché mondiale est de 19 % (3). Ce que confirme à Edition Multimédi@Yang Wang (photo ci-dessous), analyste chez Counterpoint Research : « Au vu des tendances de vente au détail que nous avons observées pendant le trimestre des fêtes, il était très peu probable que Samsung dépasse Apple ». Le sud-coréen s’était pourtant réorganisé en 2022 pour rester sur la plus haute marche du podium malgré les offensives d’Apple et du chinois Xiaomi (4).
C’est une déconvenue pour Lee Jae-yong (alias Jay Y. Lee) – petit-fils de Lee Byung-chul, fondateur du chaebol Samsung (la plus grande entreprise sud-coréenne), qui a dû affronter l’hyperconcurrence et relever le défi de l’intelligence artificielle (5), tout en tentant de répondre en 2024 aux revendications salariales de ses employés (6).
Du côté d’Apple, à défaut d’avoir brillé dans l’IA (7) comme Microsoft, Google ou même Samsung, le lancement en septembre 2025 de la série iPhone 17 a boosté les ventes de la gamme de produits d’Apple, avec le nouvel iPhone Air remplaçant le modèle Plus. La Pomme « roule » aussi sur des conditions de marché favorables : « Le principal moteur de l’amélioration des perspectives de ventes de smartphones réside dans le cycle de remplacement qui atteint son point d’inflexion, explique Yang Wang. Les consommateurs ayant acheté des smartphones pendant le boom du covid-19 entrent désormais dans leur phase de mise à niveau ». Autre explication : « 358 millions d’iPhone d’occasion ont été vendus entre 2023 et le deuxième trimestre 2025. Ces utilisateurs devraient également passer à un nouvel iPhone dans les années à venir. Ces facteurs devraient soutenir la croissance des expéditions d’iPhone au cours des prochains trimestres ».

La pénurie de mémoires pénalise 2026
Selon Yang Wang, Apple est en bonne voie pour lancer l’iPhone 17e, successeur de l’iPhone 16e et deuxième modèle de la série « e », au premier semestre 2026, en attendant son premier iPhone pliable d’ici la fin de l’année. Mais rien n’est acquis pour autant, l’année 2026 étant touchée de plein fouet par la pénurie de mémoires (les DRAM accaparées par les systèmes d’IA). IDC prévoit une baisse des livraisons mondiales de smartphones en 2026 (- 0,9 %), alors que les prix en hausse des mémoires rendent les téléphones mobiles plus chers (8). De son côté, Counterpoint Research s’attend à un sérieux recul (- 3 %) cette année. @

Charles de Laubier

Le marché mondial du livre audio donne de la voix, mais de plus en plus générée par de l’IA

Alors que s’achève fin juin la 4e édition du « mois du livre audio », événement organisé en France par le Syndicat nationale de l’édition (SNE), le marché mondial du livre audio est pleine croissance, porté notamment par la voix générée par l’IA. Les labels « interprétation humaine » s’organisent.

L’intelligence artificielle et les comédiens rivalisent pour lire les livres à haute voix aux auditeurs, avec une qualité d’élocution qui laisse parfois… sans voix, tant la ressemblance entre la synthèse vocale de l’IA et les cordes vocales de l’humain est confondante. Et cette dichotomie du marché mondial du livre audio n’est pas prête de s’estomper, tant le « tsunami » de l’IA n’a pas fini de se propager dans le monde de l’édition. Comédiens et « AI-generated voice » sont comme dans un dialogue de sourds, un peu en chiens de faillance. Comment distinguer l’un de l’autre ?

USA et UK : « directives internationales »
Avec son label « Interprétation humaine » (IH), annoncé le 11 juin 2025 en collaboration avec l’association de comédiens « La Voix » et conçu pour les maisons d’édition en France, le Syndicat national de l’édition (SNE) n’est pas le premier à proposer aux éditeurs d’apposer une signalétique sur les livres audio pour que les « lecteurs » auditeurs puissent savoir à quoi s’en tenir. Six mois auparavant, en décembre 2024, l’Audio Publishers Association (APA) basée à New York et la Publishers Association britannique (UK PA) basée à Londres ont publié des « directives internationales sur la façon d’étiqueter les livres audio racontés par l’IA » (1). Dirigée actuellement par Michele Cobb (photo de gauche), l’APA compterait parmi ses membres – dont la liste n’est pas divulguée – Audible d’Amazon, Apple Books ou encore Spotify, aux côtés de Hachette Audio (filiale newyorkaise du groupe français (2)), d’HarperCollins Audio, de Macmillan Audio, pour ne citer qu’eux.
L’APA et la UK PA partent du constat que (suite) « divers termes pour différents types de narration par l’IA sont utilisés de manière interchangeable sur le marché, ce qui entraîne une confusion parmi les éditeurs, les détaillants et les consommateurs ». Aussi, avec des maisons d’édition américaines et britanniques, les deux organisations ont émis ces « directives », en concertation avec des éditeurs, des détaillants, des distributeurs et des fournisseurs de métadonnées des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni et d’Europe. Objectif : « Promouvoir l’uniformité dans l’ensemble de l’industrie afin de donner aux consommateurs des informations claires et de leur permettre de faire des choix éclairés lors de l’achat de livres audio ». Pour autant, ces directives ne sont publiées qu’à titre de recommandations et sont donc non-contraignantes, et « ne portent aucun jugement sur l’utilisation de la narration par l’IA ». L’APA et la UK PA ont publié ces lignes directrices sur leur site respectif, ici (3) et là (4). « Avec la prolifération des livres audio narrés par l’IA, il est essentiel que notre industrie dispose d’un langage international qui permette aux éditeurs, aux détaillants et aux consommateurs de faire la distinction entre les différents types de narration », a assuré Jon Watt (photo de droite), président du groupe des éditeurs audio, au sein de l’association britannique (5). Contacté par Edition Multimédi@ à propos de l’absence d’harmonisation internationale de ces mesures, notamment avec la France, il se dit « ravi qu’il y ait une discussion en direct au sein du secteur de l’édition internationale sur la meilleure façon de [faire] ».
Les directives anglo-saxonnes identifient deux types de narration d’IA qui doivent être distingués l’un de l’autre, à l’aide des conventions de nommage suivantes proposées par les deux associations transatlantiques :
« AI Voice » : une voix synthétisée basée sur l’IA qui a été générée à partir d’échantillons provenant d’un grand groupe de locuteurs non identifiés. Exemple : les voix « Auto Narration » de Google, telles que « Archie » ou « Mary ». Dans la liste dite « Onix 19 » (personnes non nommées), les codes 05 à 07 peuvent être utilisés pour la convention « AI Voice ». La « voix synthétique » est alors une voix générique basée sur l’IA générée à partir d’échantillons provenant d’un grand groupe de locuteurs non identifiés.

Plus de 2 milliards de dollars aux Etats-Unis
« Authorized Voice Replica (AVR) » : une voix basée sur l’IA qui a été générée à l’aide d’échantillons autorisés/sous licence d’une voix humaine spécifique et qui cherche à reproduire cette voix. Par exemple, un éditeur travaille avec la succession d’un auteur décédé pour créer une réplique de voix autorisée basée sur des échantillons d’archives de la voix de l’auteur. Quant au « clonage », il fait référence à la réplication non autorisée lorsqu’un humain n’a pas donné la permission de reproduire sa voix. En outre, l’APA a publié le 2 juin 2025 une étude menée aux Etats-Unis sur le chiffre d’affaires généré par les livre audios : 2,22 milliards de dollars réalisés en 2024, soit une croissance de 13 % par rapport à l’année précédente. La quasi-totalité de ces revenus (99 %) provient des livres audio numériques, les ventes de livres audio sur supports physiques devenant très marginales voire négligeables. Et 51 % des Américains âgés de 18 ans et plus, soit environ 134 millions de personnes, ont écouté un livre audio.

« La Voix » contre la narration IA
Voix humaine ou voix de synthèse ? « La consommation et le nombre de livres audio racontés par l’IA ont augmenté, bien que la volonté d’essayer les livres audio racontés par l’IA ait reculé d’une année sur l’autre, passant de 77 % en 2023 à 70 % en 2025 », souligne l’APA. Par ailleurs, l’association newyorkaise pointe du doigt YouTube où, selon elle, les titres audio – écoutés par 35 % des auditeurs américains de livres audio – « sont en grande partie piratés » (6).
La France, elle, compte 6,8 millions d’auditeurs de livres audio (physiques ou numériques), soit 13 % de la population d’après Médiamétrie pour le baromètre 2024 du SNE avec la Sofia (7) et le SGDL (8). A l’occasion de la 4e édition du livre audio au slogan « Lire, ça s’écoute ! » (9), le SNE qui l’organise a présenté le 11 juin le label « Interprétation humaine », lancé par les éditeurs membres de sa commission « livre audio » – présidée par Laure Saget (photo ci-contre), par ailleurs directrice générale d’Audiolib, filiale du groupe Hachette. Les premiers livres audio intégrant ce label devaient être publiés dans le courant du mois de juin 2025. Un « kit de communication » est disponible en téléchargement sur le site du SNE (10). Si le syndicat semble rester neutre vis-à-vis du recours à la voix humaine ou de l’utilisation de la voix de synthèse, il n’en va pas de même de l’association partenaire du SNE dans l’instauration de ce label : « Les comédiens saluent cette décision des éditeurs qui reconnaît la lecture des œuvres comme un art en affirmant la supériorité de l’interprétation sur l’assemblage de phonèmes par des algorithmes. Ce label représente un jalon essentiel dans la préservation du sens, de l’émotion et de la cohérence des œuvres audios », a affirmé Odile Cohen, membre du conseil d’administration de l’association « Les Voix », qui regroupe des comédiens spécialisés dans le doublage et le livre audio (11). Contrairement aux associations anglo-saxonnes APA et UK PA qui se font fort de ne porter « aucun jugement sur l’utilisation de la narration par l’IA », le SNE – aux plus de 700 adhérents – a choisi son camp au nom des « éditeurs de livres audio » : « Ils tiennent également à valoriser le travail des comédiens et des lecteurs dans la création de ces œuvres audio », indique le communiqué du 11 juin (12). Créée il y a dix ans (en 2015), la commission « livre audio » du SNE est composée d’une douzaine de membres (13), dont Audiolib (Hachette), Gallimard, Bayard Editions ou encore Actes Sud. « Elle s’attache à promouvoir le livre audio auprès des prescripteurs : libraires, bibliothécaires, journalistes, grand public adulte et jeunesse, ainsi qu’auprès des enseignants et des institutions culturelles […]. Elle permet également aux éditeurs de livre audio de développer des projets communs et de peser auprès des partenaires institutionnels […] », précisent le SNE et son site web Lelivreaudio.fr. Jusqu’à maintenant, le SNE ne publiait aucune donnée de marché à propos du livre audio, mais il avait promis de le faire dans « les chiffres de l’édition 2024-2025 » qui devait paraître le 26 juin à l’occasion de son assemblée générale annuelle. « La coopération de tous les éditeurs de livres audio pour constituer un échantillon représentatif est impérative », avait prévenu le SNE, qui avait invité l’an dernier « tous les éditeurs produisant des livres audio, adhérents ou non adhérents du SNE, à répondre massivement à la vague d’enquête statistique de 2025 ».
D’après Spotify, près de 60 % des auditeurs de livres audio en France ont entre 18 et 34 ans, et représentent à eux seuls plus de la moitié du temps d’écoute total. Pourtant, la plateforme suédoise de streaming musical constate qu’il existe, en France toujours, « environ 800.000 livres mais seulement 20 à 25.000 sont convertis en livres audios », soit à peine 3 %. Depuis que la plateforme Spotify a lancé en octobre 2024 de livres audio en France, en Belgique, au Pays-Bas et au Luxembourg, elle dit observer « une croissance moyenne de 12 % par mois du nombre d’auditeurs de livres audio, ainsi que du temps d’écoute ».

Spotify, Amazon, Apple, Google, …
A tel point que Spotify a annoncé en avril dernier consacrer 1 million d’euros à la production de livres audio, devenant ainsi concurrent direct des maisons d’édition traditionnelles. Tout en ayant recours à la narration humaine, Spotify dit limiter les coûts avec la narration vocale de synthèse, en partenariat avec ElevenLabs, en précisant que « les titres narrés par voix de synthèse seront clairement identifiés sur Spotify en tant que tel ». De son côté Amazon Music propose un catalogue de plus de 21.000 livres audio en français, dont un par mois écoutable gratuitement pour les abonnés Prime, sur un total de 850.000 titres audio de sa filiale Audible (qui utilise notamment l’outil maison Amazon Polly). Apple utilise pour ses « audiobook » une technologie de voix numérique. Google donne aussi de la voix de synthèse. Bien d’autres solutions existent : PlayHT, Resemble AI, DeepZen, Aflorithmic, … @

Charles de Laubier

Sites web pornographiques, interdits aux mineurs : un marché mondial opaque, difficile à estimer

Les sites web pornographiques sont plus que jamais dans le collimateur en Europe quant à leur obligation de contrôler l’âge de leurs millions d’utilisateurs, afin d’interdire les mineurs (moins de 18 ans en général). C’est en outre un marché mondial du « divertissement pour adulte » difficile à évaluer.

(Le 16 juin 2025, jour de la parution de cet article dans Edition Multimédi@, le tribunal administratif de Paris a ordonné la suspension de l’arrêté du 26 février 2025)

« L’Arcom tient à rappeler sa détermination, partagée par les institutions européennes, à protéger les mineurs en ligne », a fait de nouveau savoir le régulateur français de l’audiovisuel le 3 juin, alors qu’un arrêté prévoit que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) peut – à partir du 7 juin 2025 – mette en demeure un éditeur pour que son service en ligne « pour adulte », ou sa plateforme de partage de vidéos aux contenus pornographiques, ne soit pas accessibles aux mineurs.

Haro européen sur les sites porno
Cet arrêté ministériel paru le 6 mars 2025 au Journal Officiel – cosigné par la ministre de la Culture Rachida Dati et la ministre déléguée au Numérique Clara Chappaz – a été pris pour que les nouveaux pouvoirs de l’Arcom, présidée par Martin Ajdari (photo), s’appliquent à une liste de dix-sept sites pornographiques annexée à l’arrêté, dans un délai de trois mois après sa publication. A savoir, à partir du 7 juin 2025. Ces sites-là sont tous basés hors de France mais, raison d’être de cet arrêté, « dans un autre Etat membre de l’Union européenne » (1) : Pornhub, Youporn, Redtube, xHamster, XHamsterLive Tnaflix, Heureporno, XVideos Xnxx, SunPorno, Tukif, Reference-sexe, Jacquie et Michel, iXXX, Cam4, Tukif.love et LiveJasmin.
Si un site pornographique ne se conforme pas à une mise en demeure prononcée par l’Arcom, celle-ci peut le sanctionner d’une amende pouvant aller jusqu’à 150.000 euros ou 2 % du chiffre d’affaires mondial (le plus élevé des deux montants étant retenu). « Ce maximum est porté à 300 000 euros ou à 4 % du chiffre d’affaires mondial hors taxes, le plus élevé des deux montants étant retenu, en cas de réitération du manquement dans un délai de cinq ans à compter de la date à laquelle la première sanction est devenue définitive », prévient en outre la loi de 2004 « pour la confiance dans l’économie numérique », dite LCEN (2). L’Arcom est déjà intervenue auprès de six sites porno situés, eux, en France ou en-dehors de Union européenne (UE). « Cinq d’entre eux ont, en responsabilité, fait le choix de mettre en place une solution de vérification de l’âge. Le dernier, n’ayant pas rendu disponibles l’identité de son fournisseur, ni son adresse, en violation de la loi, a été bloqué et déréférencé des principaux moteurs de recherche », a indiqué le régulateur français. Concernant les sites listés dans l’arrêté du 6 mars, il a précisé que (suite) le groupe Aylo (ex-MindGeek) – basé à Chypre et propriétaire de PornHub, RedTube et YouPorn – « a fait le choix de se soustraire à l’impératif que constitue la protection des mineurs en suspendant l’accès à ses contenus en France y compris pour un public majeur ». D’après l’Arcom, Pornhub est le site le plus populaire du groupe chypriote Aylo (luimême détenu par le fonds d’investissement canadien Ethical Capital Partners), et il est visité chaque mois par plus d’un tiers des adolescents de 12 à 17 ans. Et selon une étude de l’Arcom publiée il y a deux ans sur « la fréquentation des sites “adultes” par les mineurs » (3), Médiamétrie a recensé en France 14.111 sites à caractère pornographique en 2022, dont « 179 sites disposant d’une audience significative », avec au total 2,3 millions de visiteurs mineurs par mois. Pour toutes les plateformes porno concernées, toute la difficulté est de pouvoir contrôler l’âge (4) sans porter atteinte à la vie privée (5).
De son côté, la Commission européenne a ouvert le 27 mai 2025 quatre enquêtes sur respectivement PornHub (édité par Aylo), Stripchat (par la société chypriote Technius), Xnxx (par le tchèque NKL Associates) et XVideos (par WebGroup Czech Republic). Elle leur reproche « l’absence de mesures efficaces pour vérifier l’âge des utilisateurs » au regard de leur obligation liée au DSA (6) de « garantir un environnement en ligne plus sûr pour les mineurs » (7) D’autant que ces quatre sites porno ont tous été désignés par la Commission européenne comme « très grandes plateformes », dès décembre 2023 pour Pornhub, XVideos et Stripchat (8), ce dernier venant cependant d’être retiré de la liste, et en juillet 2024 pour Xnxx (9). Quant aux plus petits sites porno, ils sont, eux, sous la surveillance du Comité européen des services numériques (10), créé par le DSA, où siège notamment l’Arcom pour la France (11), sous la houlette de la Commission européenne.

Un marché mondial « multi-milliardaire »
L’industrie du sexe représente un marché mondial estimé à plus de 50 milliards de dollars, voire à 300 milliards de dollars si l’on inclut les sextoys et les services associés. Selon les études, parfois contradictoires tant l’opacité règne en maître, les sites porno en ligne représenteraient entre 12 % et 35 % de ce marché global. Si l’on s’en tient à la pornographie en ligne, une étude ResearchAndMarkets (12) table sur un chiffre d’affaires de 118 milliards de dollars d’ici 2030, contre 76 milliards en 2024. @

Charles de Laubier