L’« économie générative » de 3DS déçoit en Bourse

En fait. Le 21 février, Dassault Systèmes (alias 3DS) a annoncé la démission « avec effet immédiat » de Bernard Charlès (69 ans le 30 mars 2026) de la présidence du conseil d’administration, « pour des raisons personnelles ». La chute de la capitalisation boursière et le recul de l’action expliquent cela.

En clair. « Le géant français du logiciel Dassault Systèmes a manqué l’occasion de se mesurer aux Gafam », écrivait Edition Multimédi@ il y a deux ans jour pour jour (1). A l’époque, fin février 2024, la capitalisation boursière du premier éditeur français de logiciels et second en Europe (derrière l’allemand SAP) était d’environ 57,8 milliards d’euros : elle n’est plus que de 28,7 milliards d’euros au 26 février 2026, soit une chute de 50,3 % en vingt-quatre mois (2). Quant au cours de l’action « DSY », il était alors de 43,33 euros : il n’est plus que de 18,39 euros, toujours au 26 février 2026, soit une dégringolade de 57,5 % sur la même période (3).
De cette déconvenue boursière, Bernard Charlès pourrait aussi en avoir tiré les conséquences en tant que (suite) président du conseil d’administration depuis janvier 2024, après avoir été DG puis PDG (2002-2023). Détenteur avec sa famille de 2,65 % du capital de Dassault Systèmes, aux côtés des 5,99 % de Charles Edelstenne et des 39,97 % de la holding de la famille Dassault GIMD (4), Bernard Charlès – qui aura 69 ans le 30 mars – est cofondateur (avec Charles Edelstenne) de Dassault Systèmes en 1981. Alors que l’intelligence artificielle – avec ses « IA codeuses » (5) – rivalise avec les éditeurs de logiciels, les cours de Bourse de ces derniers ont chuté début février – y compris « DSY ». Mais surtout, Dassault Systèmes déçoit. Dévoilée début 2024, la stratégie « économie générative » de Bernard Charlès à horizon 2040 ne porte pas ses fruits. Les résultats 2025, présentés le 11 février (6), affiche un chiffre d’affaires en hausse d’à peine 4 %, à 6,24 milliards d’euros, pour un résultat net en recul de – 0,34 %, à 1,2 million d’euros. C’est en-dessous des attentes des analystes et investisseurs, surtout pour le 4e trimestre 2025 qui est inférieur au consensus.
Ce champion français du numérique – pionnier de la conception 3D avec son logiciel Catia (depuis la fin des années 70) et ses « jumeaux virtuels » – avait les capacités de devenir un « Gafam européen ». Quitte à vraiment s’ouvrir, au-delà du « BtoB », directement auprès du grand public, plutôt que de se contenter de quelques timides incursions avec des offres « BtoC » telles que HomeByMe, DraftSight, SolidWorks for Makers, ou 3DVia. Reste à savoir si Pascal Daloz, successeur de Bernard Charlès en devenant PDG, fera connaître la doyenne de la French Tech au public via le cloud, la VR et l’IA. @

DeepSeek fête ses un an et pourrait profiter de la Fête des Lanternes pour lancer sa V4

Le « ChatGPT » chinois DeepSeek, qui avait secoué les IA américaines après son lancement low cost et frugale il y a un an, va lancer la version 4 de son modèle d’IA open source. L’Empire du Milieu et l’Occident sont ses terrains de jeu. Son fondateur Liang Wenfeng fait frémir Sam Altman (OpenAI).

En Chine, avec ou sans intelligence artificielle, le Nouvel An lunaire donnant le coup d’envoi de la Fête du Printemps se célèbre – cette année 2026 – du 17 février au 3 mars, le dernier jour des festivités étant la Fête des Lanternes, connue aussi pour ses boulettes de riz gluantes (tuanyuan). Pour marquer les un an de son IA générative DeepSeek, dont la « R1 » avait été lancée massivement et mondialement le 20 janvier 2025 (1), la société éditrice Hangzhou DeepSeek AI (2), fondée par son PDG Liang Wenfeng (photo), pourrait dégainer son modèle V4 d’ici au 3 mars.

Les « sino-AI » se sont multipliées
Les administrations « Trump I », « Biden » et « Trump II » ont eu beau restreindre les exportations de puces IA américaines les plus avancées, dont les GPU (3) de Nvidia, cela n’a pas empêché des rivaux chinois des ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google et autres Claude d’Anthropic de relever le défi des IA génératives entraînées sur de grands modèles de langage (LLM) performants. Un an après le lancement de la première version de DeepSeek par la société de Hangzhou (capitale de la province du Zhejiang, dans l’Est de la Chine), les « sino-AI » se sont multipliées pour conquérir le monde : Qwen d’Alibaba, Doubao de ByteDance, Hunyuan de Tencent, Ernie de Baidu, M de MiniMax, Kimi de Moonshot AI, Spark d’Iflytek, Ziyue de Netease Youdao, DM0 de Dexmal, ou encore GLM de Zhipu AI.
Publiée en janvier 2026, une étude de l’organisation américaine à but non lucratif Research and Development (Rand) – émancipée de l’US Air Force depuis 1948 mais toujours financé en grande partie par le gouvernement fédéral américain – constate que (suite) « les modèles chinois coûtent entre un sixième et un quart du prix des rivaux américains ». Mais cette étude pro-américaine (4) fait l’impasse sur la sobriété énergétique des IA chinoises qui ont un avantage sur leurs concurrents américains énergivores. De plus, DeepSeek s’est d’emblée démarqué de ses rivaux américains en étant open source. Bien qu’il ne soit pas le seul à être libre (5), son IA low cost et low energy – du moins jusqu’alors dans sa version V3.2 – est en pole position dans les catégories de raisonnement avancé, d’efficacité/coût, de mathématiques/coding et d’adoption massive sur des plateformes d’hébergement et de téléchargement telles que Hugging Face (6), Ollama ou GitHub. DeepSeek surpasse parfois GPT-5 ou Gemini 3.0 Pro sur des tâches spécifiques. Cette ouverture du chinois attire développeurs et entreprises, favorisant l’adoption rapide de DeepSeek, y compris en France (7). « La part de marché mondiale des LLM chinois est passée de [moins de] 3 % à [plus de] 13 % en deux mois [entre décembre 2024 et février 2025, ndlr], principalement portée par DeepSeek, alors même que le trafic des sites web des LLM américains a continué d’augmenter régulièrement durant cette période », relève l’étude de Rand. La ville de Hangzhou, où se situe aussi le siège mondial du géant chinois Alibaba, n’a rien à envier à la Silicon Valley et est devenu une plaque tournante de l’IA mondiale. Avec sa V4 – entraînée malgré l’embargo sur des puces IA Nvidia, d’après Reuters le 24 février (8) –, DeepSeek entend ne pas se faire distancer au niveau mondial. D’autant que s’endormir sur ses lauriers serait laisser la part belle aux autres LLM ouverts dits « open-weight » (« poids du modèle » téléchargeable) que sont, par exemple, les modèles Llama de Meta, populaire chez les développeurs, Gemma de Google ou encore Large, Ministral, Devstral et Magistral du français Mistral AI.
La société Hangzhou DeepSeek AI, privée et principalement financée par le fonds High-Flyer Quant (fonds spéculatifs, ou hedge fund, piloté par l’IA) appartenant à Liang Wenfeng, se concentre pour l’instant sur la recherche fondamentale (R&D), plutôt que sur la réalisation d’un chiffre d’affaires : non divulgué, celui-ci ne dépasserait pas les 50 millions de dollars en 2025 selon les spéculations (9). Reste à savoir aussi combien de temps le PDG de DeepSeek résistera aux sirènes de la Bourse.

Liang Wenfeng s’apprête à sortir une AGI
Dans une rare interview, accordée à 36Kr (le « TechCrunch » chinois) en juillet 2024 (10), soit trois après la sortie de la V2 de DeepSeek et six mois avant le lancement mondial de sa R1 bien plus puissante, Liang Wenfeng a dévoilé ses ambitions : « La chose la plus importante est de faire partie de cette vague mondiale d’innovation. […] Les API et l’IA devraient être abordables et accessibles à tous. […] Mais notre l’objectif est l’AGI [Artificial General Intelligence, capable de surpasser les humains, ndlr]. Cela peut être dans deux ans, cinq ans ou dix ans […] OpenAI n’est pas une entité toute-puissante qui peut toujours être en première ligne ». DeepSeek s’inscrit dans le temps long. @

Charles de Laubier

L’approche du jeux vidéo par Emmanuel Macron, président de la République, est « Brut » de fonderie

Le « en même temps » du chef de l’Etat a encore frappé. Cette fois, il a fait sortir de ses gonds l’industrie du jeu vidéo en faisant le lien entre violence et jeux vidéo, interviewé par le média Brut. Depuis, il a tenté de la rassurer sur sa « mission jeu vidéo » confiée notamment à des psychiatres.

La « mission jeu vidéo » présidentielle a été officiellement lancée le 21 février par les ministres Radida Dati (Culture, jusquà sa démission le 25 février) et Anne Le Hénanff (IA et numérique). Le chef de l’Etat, lui, avait chargé deux de ses conseillers, Matthieu Landon (économie) et Claire Vernet-Garnier (industrie, innovation et numérique) de recevoir le 12 février à l’Elysée le délégué général du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisir (Sell), Nicolas Vignolles (photo de gauche). L’ordre du jour était : « La prochaine mission “jeu vidéo” annoncée par le président [Emmanuel Macron] et plus globalement renouer le fil du dialogue de manière positive », a relaté ce dernier dans un post sur LinkedIn.

Experts et psychiatres à la rescousse
« Renouer le fil du dialogue »… Cette entrevue à la présidence de la République consistait pour l’Elysée à « rassurer » l’industrie française du jeu vidéo après les propos d’Emmanuel Macron, qui, dans une interview au média vidéo Brut, a – « une nouvelle fois » – associé violence et jeu vidéo. « Quand vous passez cinq-six heures par jour à tuer des gens, à être dans cette logique-là de prédation, c’est clair qu’à un moment donné ça conditionne des jeunes. Et donc, quand ils se retrouvent dehors, quand ils se retrouvent en classe, lorsqu’ils ont à un moment la rage contre quelque chose ou une situation, ça va les désinhiber complètement et parfois leur faire commettre le pire », a affirmé le 5 février le président de la République devant la caméra de Brut qui l’interviewait en exclusivité.
Rien que sur les jeux vidéo, il a passé près de six minutes à mettre en cause les « jeux vidéo violents ». Edition Multimédi@ publie l’intégralité du verbatim qui leur est consacré (voir encadré ci-dessous). Emmanuel Macron s’est dit décidé à (suite) prendre des mesures nationales : « On va confier à des experts et aussi au Conseil national du numérique et de l’IA [le CIANum, Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique, ndlr] pour essayer de mesurer scientifiquement l’effet que cela a. […] Il faut que l’on puisse après guider les parents et dire s’il faut une interdiction ou pas. Rendez-vous en mai-juin [les conclusions seront remises en mai, ndlr], et le débat doit être citoyen aussi. […] Il ne faut rien exclure », a-t-il prévenu. Le sang de la filière française du jeu vidéo n’a fait qu’un tour en entendant les a priori du locataire de l’Elysée. C’est justement au « Château » que les deux conseillers du président de la République ont reçu Nicolas Vignolles, également directeur de la Paris Games Week (PGW), lequel reste néanmoins sur ses gardes : « Nous sommes rassurés sur un point majeur : la mission qui sera lancée ne vise pas à fragiliser le jeu vidéo et sera attentive dans sa composition comme dans ses conclusions (qui ne sont pas écrites) à tenir compte de la réalité des usages, des mécaniques de jeu et à bien mesurer les impacts business pour la filière. Nous resterons vigilants », a-t-il débriefé dans son post publié après cette réunion élyséenne (1). En outre, le délégué général du Sell s’est dit prêt à « améliorer [les] outils » de protection des mineurs tels que le système européen d’évaluation Pegi (Pan European Game Information), créé il y a plus de 20 ans par la fédération Video Games Europe (ex-ISFE), dont le Sell est membre (2). « Il nous faut des messages positifs au plus haut sommet de l’Etat […] La mission présidentielle fera l’objet d’un suivi très attentif de la part du Sell », a-t-il assuré. Des psychiatres sont pressentis pour faire partie des experts missionnés par le chef de l’Etat.
En outre, Nicolas Vignolles n’ait pas manqué, dans un précédent post le 6 février (3), en réaction à l’interview présidentielle, de relever qu’Emmanuel Macron était en quelque sorte un récidiviste : « Le chef de l’Etat associe une fois de plus violence et jeu vidéo, alors même qu’il avait concédé une erreur en septembre 2023. […] On ne peut pas se féliciter des succès du jeu vidéo français le matin, décorer le secteur le midi, pour mieux le dénigrer le soir ».

Macron, un récidiviste du jeu vidéo
En effet, Macron avait déjà associé violence et jeu vidéo avant… de faire son mea culpa : « J’ai fait bondir les gamers, avait écrit sur X en septembre 2023 le chef de l’Etat. J’ai pourtant toujours considéré que les jeux vidéo sont une chance pour la France, pour notre jeunesse et son avenir, pour nos emplois et notre économie. Je veux être (plus) clair. J’ai exprimé mes préoccupations fin juin [2023, ndlr] car les codes du jeu vidéo avaient été utilisés par des délinquants pour banaliser la violence sur les réseaux sociaux. C’est cette violence que je condamne, pas les jeux vidéo » (4). Cette fois encore, en février 2026, Emmanuel Macron a dû temporiser et rassurer à la suite de ses propos jugés à l’emporte-pièce. Le Syndicat national du jeu vidéo (SNJV), présidé par Lévan Sardjevéladzé (photo de droite), a aussi répondu à Emmanuel Macron en rappelant que « les études scientifiques existent, et que le consensus scientifique est aujourd’hui extrêmement clair : aucune corrélation n’existe entre jeu vidéo et violence ». Et d’ajouter quelque peu courroucé par « une si grande méconnaissance de notre industrie » : « Les raccourcis ne peuvent plus être acceptés en 2026. Mettre en cause notre filière d’une telle façon est un signal préoccupant envoyé à l’ensemble des entreprises et des professionnels de notre secteur » (5). De son côté, l’Agence française pour le jeu vidéo (AFJV) « n’attend rien de particulier de la mission vidéo » mais son directeur général Emmanuel Forsans « regardera les résultats avec intérêt ». L’« analyse scientifique des effets (tant positifs que négatifs) et risques potentiels des jeux vidéo » (dixit Bercy) pourrait aboutir à des mesures de « protection des mineurs » et de meilleure « information des consommateurs ». Voire à des interdictions. @

Charles de Laubier

Verbatim

Jeux vidéo violents : « Peut-être qu’il faudra interdire. Il ne faut rien exclure » (Macron)
Edition Multimédi@ publie l’intégralité des presque 6 minutes que le président de la République Emmanuel Macron a consacrées aux jeux vidéo, sur Brut le 5 février 2026, durant lesquelles le chef de l’Etat « tire à boulets rouges » sur le 10e Art :

« Les enfants, les adolescents, sont beaucoup plus exposés à de la violence dans des vidéos qu’ils vont voir sur les réseaux sociaux ou dans les jeux vidéo qu’ils vont faire. […] La première chose lorsque l’on a des enfants en bas âge, où l’on passe sa journée dans des jeux vidéo à tuer, que cela soit des méchants ou autres, on ne conditionne pas son enfant de la meilleure des manières. […] On ne peut pas être dans une société où l’Etat ou l’école fait tout. L’éducation à proprement parler, ce sont les familles. Donc là, il y a un rôle des parents. Il y a des enfants trop jeunes, trop fragiles, qui ne peuvent pas être trop vite en interaction avec ces jeux vidéo. […]
Il y a un vrai sujet sur les jeux vidéo. Il faut sensibiliser les parents et les jeunes en disant : passer des heures devant des jeux vidéo, en série, à s’habituer à de la violence, ça vous conditionne, ça ne vous fait pas de bien : ça c’est vrai. Et donc pour ça, j’ai souhaité lancer un travail que l’on va confier à des experts. Sur les jeux vidéo, on va confier à des experts et aussi au conseil national du numérique et de l’IA [le CIANum, Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique, ndlr] pour essayer de mesurer scientifiquement l’effet que cela a. J’attends qu’il y ait un consensus scientifique. […] La famille devrait dire à des jeunes que lorsque l’on passe des heures dans un jeu vidéo où on descend tout le monde, dont Fortnite [jeu de survie et de tir à la troisième personne édité par Epic Games, ndlr]… Cool, c’est pas ça la vie ! [De tels jeux vidéo] déréalisent le rapport à la violence et ça vous conditionne. Moi, je suis pour que les familles jouent leur rôle. Maintenant, avant de prendre une mesure nationale, je veux que la science m’éclaire. Donc, on va lancer ce travail qui va être sur deux mois. Pour voir s’il y a un consensus pour dire si c’est mauvais en tout, lesquels sont mauvais, pourquoi, et dire ce qu’il faut faire. Il faut que l’on puisse après guider les parents et dire s’il faut une interdiction ou pas.
Rendez-vous en mai-juin [conclusions en mai, ndlr], et le débat doit être citoyen aussi. […] Si scientifiquement, on voit que l’impact [des jeux vidéo est] très mauvais sur les jeunes et les ados, on est légitimes à se poser la question. Et c’est une bonne question. Mais le bon sens et ce que l’on constate doivent déjà nous dire : c’est mauvais pour vos enfants de leur laisser passer des heures et des heures devant des jeux vidéo violents, qui conditionnent à la violence.
Parce que je suis toujours mal à l’aise quand on met tout dans le même sac : il y a des jeunes qui jouent aux jeux vidéo mais qui ne passent pas leurs jours et leurs nuits ; il y a des jeux vidéo qui ne sont pas violents, où on peut interagir ou en jouant en réseau, où on va développer des compétences ; il y a des jeux vidéo qui, d’un point de vue éducatif, sont bons. Il est clair que l’on a des jeux vidéo violents qui conditionnent à la violence, qui créent une excitation, une dépendance. On a des jeunes et des ados qui vont passer des heures et des heures, qui vont parfois ne pas dormir, donc on a des troubles du sommeil et autres. Ça, je dis déjà aux familles : votre rôle, c’est de faire attention à vos enfants et vos ados ; ne les laissez pas passer autant de temps. Et maintenant, on va objectiver la question avec des gens indépendants, des scientifiques, qui vont nous dire la réalité des choses, quel impact ça a sur les enfants, et peut-être qu’il faudra interdire. Il ne faut rien exclure. Car ce qui m’importe est de protéger nos enfants et nos ados. Et moi, je ne peux pas me satisfaire d’une société dans laquelle il y a une violence qui se libère. […] Il ne faut pas faire d’amalgame : les jeux vidéo, ce n’est pas mauvais en soi, mais c’est comme pour tout. Les jeux vidéo, si vous ne le faites pas trop longtemps par jour, ni pas trop tard pour ne pas vous empêcher de dormir, et si c’est plutôt des jeux vidéo non-violents.
[Si on joue à Fifa, jeux vidéo de football édité par Electronic Arts, ndlr], ça ne va pas développer votre volonté de revanche, à vous conduire à banaliser le fait de tuer. Quand vous passez cinq-six heures par jour à tuer des gens, à être dans cette logique-là de prédation, c’est clair qu’à un moment donné ça conditionne des jeunes. Et donc, quand ils se retrouvent dehors, quand ils se retrouvent en classe, lorsqu’ils ont à un moment la rage contre quelque chose ou une situation, ça va les désinhiber complètement et parfois leur faire commettre le pire ». @

L’Omnibus numérique controversé de la Commission européenne bute sur les données personnelles

Le Digital Omnibus veut « réviser » des textes européens, dont le RGPD et l’EUDPR, afin de les rendre plus innovation-compatibles. Mais la remise en question de la notion de données à caractère personnel provoque une levée de boucliers des « Cnil » européennes et des défenseurs de la vie privée.

L’avis conjoint du Comité européen de la protection des données (CEPD/EDPB), qui regroupe les « Cnil » européennes, et de son Contrôleur européen de la protection des données (CEPD/EDPS) était très attendu sur la proposition d’Omnibus numérique que la Commission européenne a présentée le 19 novembre 2025. Celle-ci vise à simplifier le cadre réglementaire numérique des Vingt-sept, à réduire la charge administrative et à renforcer la compétitivité des entreprises européennes. L’avis conjoint, lui, a été publié le 11 février 2026 et il n’est pas tendre avec certaines modifications proposées car elles « suscitent d’importantes préoccupations ».

Notion de données personnelles menacée
Le comité EDPB et le contrôleur EDPS « invitent instamment les colégislateurs » (le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne) à ne pas adopter les modifications proposées – par la Commission européenne – à la définition des données à caractère personnel, « étant donné qu’elles vont bien au-delà d’une modification ciblée ou technique du RGPD », le règlement général sur la protection des données. L’EDPB et l’EDPS estiment en outre que ces modifications concernant la définition des données à caractère personnel « ne reflètent pas exactement et vont clairement au-delà de la jurisprudence » de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), et elles « aboutiraient à une réduction significative de la notion de données à caractère personnel ».
Les « Cnil » européennes et l’autorité de supervision distincte considèrent ensemble que « la Commission européenne ne devrait pas être chargée de décider, par un acte d’exécution, ce qui n’est plus des données à caractère personnel après la pseudonymisation, étant donné qu’elle a une incidence directe sur le champ d’application du droit de l’Union en matière de protection des données ». Et la présidente du comité EDPB, Anu Talus (photo de gauche), d’insister (suite) : « Nous demandons instamment aux colégislateurs de ne pas adopter les modifications proposées dans la définition des données à caractère personnel, car elles risquent d’affaiblir considérablement la protection des données individuelles ». Et le président du contrôleur EDPS, Wojciech Wiewiórowski (photo de droite), d’abonder : « Nous devons veiller à ce que toute modification du RGPD et du RPDUE [règlement 23 octobre 2018 pour la protection des données à caractère personnel dans l’Union européenne et leur libre circulation] clarifie réellement les obligations et apporte une sécurité juridique tout en maintenant la confiance et un niveau élevé de protection des droits et libertés individuels ».
La proposition « Digital Omnibus » ajouterait un nouveau paragraphe à l’article 4 du RGPD (1) et à l’article 3 de l’EUDPR (2) pour redéfinir les données personnelles de la façon suivante : « Les informations relatives à une personne physique ne sont pas nécessairement des données personnelles pour toute autre personne ou entité, simplement parce qu’une autre entité peut identifier cette personne physique. Les informations ne sont pas personnelles pour une entité donnée lorsque cette entité ne peut pas identifier la personne physique à laquelle les informations se rapportent, en tenant compte des moyens raisonnablement susceptibles d’être utilisés par cette entité. Ces informations ne deviennent pas personnelles pour cette entité simplement parce qu’un destinataire ultérieur potentiel dispose de moyens raisonnablement susceptibles d’être utilisés pour identifier la personne physique à laquelle les informations se rapportent » (3).Cette modification proposée par la Commission européenne veut « codifier » les interprétations de la CJUE, notamment en ce qui concerne la pseudonymisation des données personnelles, en se référant notamment à l’arrêt « EDPS contre SRB » (4) rendu le 4 septembre 2025. C’est là que le bât blesse aux yeux du comité et du contrôleur de la protection des données : « Les modifications proposées introduisent des changements significatifs dans cette définition qui vont au-delà de l’objectif déclaré d’introduire des amendements “ciblés” ou “techniques” au RGPD et à l’EUDPR. […] Modifier la définition des données personnelles aurait un impact direct sur [leur] champ d’application matériel ».

Respecter jurisprudence et droits fondamentaux
Dans leur avis conjoint d’une cinquantaine de pages (5), l’EDPB et l’EDPS tiennent à rappeler que « la définition des données à caractère personnel est au cœur même de la législation de l’UE en matière de protection des données, notamment l’article 8 de la Charte des droits fondamentaux (6) et l’article 16 du traité sur le fonctionnement de l’UE (7) ». Autrement dit, la Commission européenne doit non seulement respecter la jurisprudence de la CJUE mais aussi se conformer aux textes fondamentaux. L’arrêt « EDPS contre SRB », qui a notamment confirmé la jurisprudence précédente telle que celle issue de l’arrêt « GVA contre Scania » (8) du 9 novembre 2023, a rappelé que « des données impersonnelles peuvent devenir de nature personnelle lorsqu’elles sont mises à la disposition d’un destinataire (tout destinataire) avec des moyens raisonnablement susceptibles d’être utilisés pour identifier un sujet de données ».

Digital Omnibus, risque d’insécurité juridique
La CJUE a confirmé que « dans de tels cas, ces données sont des données à caractère personnel tant pour le destinataire que, indirectement, pour l’entité qui met les données à la disposition de ce dernier ». Et les « Cnil » européennes, avec leur contrôleur des données personnelles, d’enfoncer le clou : « Les modifications proposées auraient pour effet de restreindre considérablement la notion de données à caractère personnel, ce qui porterait atteinte au droit fondamental à la protection des données. De plus, la modification proposée pourrait inciter les responsables du traitement à rechercher des failles dans le régime de protection des données et à tenter de contourner l’application du RGPD ou de l’EUDPR. La proposition néglige en outre des éléments clés du concept de données à caractère personnel au titre du considérant 26 du RGPD, tels que le concept de “singularisation” [singling out dans le texte, ndlr] ».
Il est donc reproché à la Commission européenne de créer de la confusion et d’accroître l’insécurité juridique, d’autant que la définition des données à caractère personnel contenue dans le RGPD est mentionnée ou alignée sur d’autres actes juridiques importants de l’UE, tels que la directive « Police-Justice » (9) du 27 avril 2016. « Modifier la définition des données à caractère personnel dans le RGPD pourrait donc avoir des répercussions imprévues sur d’autres actes juridiques et porter atteinte à la cohérence globale du cadre juridique de l’UE », sans parler « des risques de fragmentation avec d’autres cadres juridiques internationaux – comme en particulier la Convention 108 du Conseil de l’Europe (10) – ou avec des lois nationales dans les pays tiers qui jusqu’à présent sont largement alignées ou équivalentes à la définition actuelle dans le cadre du RGPD ». Pour toutes ces raisons, le comité EDPB et le contrôleur EDPS « invitent instamment les colégislateurs à ne pas adopter les modifications proposées de la définition des données à caractère personnel ». Par ailleurs, l’avis conjoint des gendarmes des données rappelle que l’EDPB est en train de préparer des orientations actualisées sur la pseudonymisation et d’élaborer un nouvel ensemble de lignes directrices sur l’anonymisation, qui tiendront compte, entre autres, de l’arrêt « EDPS contre SRB ». A ce propos, les « Cnil » européennes et leur contrôleur se disent « préoccupés par le fait que la proposition permettrait de préciser davantage – au moyen d’un acte d’exécution – les moyens et critères qui déterminent si les données résultant de la pseudonymisation ne constituent plus des données à caractère personnel pour certaines entités ». En effet, la Commission européenne serait habilitée à adopter de tels « actes d’exécution » (11), qui s’appliqueraient également au traitement des données à caractère personnel dans le cadre de l’EUDPR.
Cette modification compléterait la modification proposée à la définition de données personnelles. « La délimitation de ce qui constitue (et de ce qui ne constitue pas) des données à caractère personnel affecte directement le champ d’application du droit de l’UE en matière de protection des données. Un acte d’exécution tel que proposé pourrait de facto affecter le champ d’application matériel de la législation européenne sur la protection des données, redéfinissant effectivement le champ d’application du moment et du destinataire des informations considérées comme des données personnelles », mettent en garde l’EDPB et l’EDPS, lesquels considèrent que « les incidences pratiques de la mise en œuvre des “moyens et critères” énoncés dans les actes d’exécution restent floues et entraînent des difficultés de conformité ». Pour toutes ces raisons encore, l’EDPB et l’EDPS suggèrent donc de « supprimer » la proposition d’acte d’exécution.
L’organisation autrichienne de protection de la vie privée Noyb (nom issu du slogan « None Of Your Business ») s’est aussitôt félicitée de cet avis conjoint : « Les autorités indépendantes ont identifié les changements clés pour ce qu’ils sont : ni “changements techniques” ni “simplification”, mais des limitations du droit à la protection des données pour les résidents de l’UE », a déclaré (12) son dirigeant Max Schrems (photo ci-dessus).

Data et IA : Noyb (Max Schrems) déçu
En outre, du côté de l’entraînement des IA fondé sur « un intérêt légitime » (également traité dans l’avis conjoint du 11 février 2026), Noyb regrette que les « Cnil » européennes et leur contrôleur des données personnelles « ne clarifient pas la question », notamment sur l’utilisation des données à caractère personnel. « De nombreuses autres questions clés concernant l’utilisation des données à caractère personnel dans la formation à l’IA ne seraient pas résolues par la proposition ». @

Charles de Laubier

Le quotidien français 20 Minutes, à l’audience record, passe sous le contrôle du groupe belge Rossel

Avec ses 100 millions de visites par mois, seuil atteint en 2025, 20 Minutes – média « 100 % numérique » depuis l’abandon du papier en juillet 2024 – bascule sous « conditions » dans les mains du groupe belge Rossel (Le Soir, La Meuse, …), bien implanté aussi dans le Nord de la France (La Voix du Nord, Courrier Picard, …).

C’est une question de « semaines » pour finaliser l’opération, a priori en mars. Le groupe familial belge Rossel, détenu par la famille Hurbain depuis sa création en 1887, passe un cap historique en France en prenant le contrôle du quotidien national français 20 Minutes. Il ne détenait jusqu’alors dans l’Hexagone que des quotidiens régionaux comme La Voix du Nord, Courrier Picard ou Paris Normandie, ainsi que des hebdomadaires locaux, des magazines, des radios (Radio Contact et Champagne FM) et la télévision locale Wéo (1).
En rachetant les 49,3 % que le groupe français Sipa Ouest-France codétenait à part égale à la sienne (hormis 1,4 % d’actions autodétenues) dans la société 20 Minutes France basée à Levallois-Perret dans les Hauts-de-Seine, le groupe de médias bruxellois a désormais les coudées franches pour continuer à concurrencer les quotidiens nationaux français Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, ou encore Libération. Quotidien gratuit lancé en France par le groupe norvégien Schibsted il y aura 24 ans le 15 mars 2026, 20 Minutes – présenté alors comme « un nouveau média complémentaire de la presse classique » s’adressant à « une nouvelle génération de lecteurs qui ne lit pas la presse payante » – s’est imposé rapidement dans le paysage de la presse française. Edité au format papier jusqu’en juillet 2024 (distribué gratuitement dans les grandes villes françaises), 20 Minutes est devenu le premier média numérique le plus consulté.

20 Minutes, en tête des médias en ligne
D’après un sondage mené par YouGov pour le Reuters Institute for the Study of Journalism, publié dans le Digital News Report 2025 en juin dernier (2), 20 Minutes – que dirige Sabina Gros (photo de gauche) – arrive en tête des médias numériques les plus fréquentés chaque semaine par les Français (14 %), devant Le Monde à égalité avec TF1 Info (12%) ou encore Franceinfo (11%), laissant même loin derrière Le Parisien à égalité avec Le Figaro (9 %) et même Ouest-France (7 %). Cependant, si l’on se fie cette fois aux audiences en ligne (sites web et applications mobiles) déclarées par les éditeurs eux-mêmes auprès de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM) qui les certifie, 20 Minutes se maintient en 9e position en nombre de visites par mois, et même 7e si l’on met à part Leboncoin et Tele-Loisirs (3), devançant tout de même Le Parisien et Libération. L’audience a même bondi en 2025 de 22,9 %, au point de (suite) franchir pour la première fois la barre des 100 millions de visites par mois en septembre et octobre derniers (4) (voir tableau ci-dessous).

« Conflit social » versus « chantage à l’emploi »
« 20 Minutes deviendra ainsi le média national de référence du groupe Rossel », s’est félicité l’acquéreur belge, du moins en France puisqu’il est aussi éditeur du quotidien national francophone Le Soir dans son pays d’origine, aux côtés des quotidiens régionaux belges La Meuse, Nord Eclair, La Province ou encore La Capitale. Le groupe Rossel, dirigé par Bernard Marchant (photo de droite) qui en est l’administrateur délégué, publie aussi de nombreux titres de presse en France tels que L’Union (diffusé dans l’Aisne, la Marne et les Ardennes), Libération Champagne (dans l’Aube), L’Est Eclair (l’Aube également), L’Ardennais (dans les Ardennes), Nord éclair (dans la région de Lille et dans l’Artois) ou encore Paris Normandie (en Normandie). Le groupe Rossel avait tenté en 2014 de racheter Nice-Matin, cette fois sur la Côte d’Azur, mais le tribunal de commerce de Nice avait préféré la candidature de reprise de la coopérative des salariés – du temps de Bernard Tapie et six ans avant que Xaviel Niel s’en empare grâce à un autre groupe belge, Nethys, qui lui céda ses parts (5).
Mais la perspective de la prise de contrôle de 20 Minutes, annoncée aux salariés par Bernard Marchant, présent le 27 novembre 2025 dans les locaux du journal, ne se fait pas dans un climat apaisé. Le patron de Rossel a posé ses « conditions » : que les syndicats signent un accord de la direction sur les droits d’auteur et les droits voisins (660 euros par an pour chaque journaliste), ce que refusent trois d’entre eux exigeant plus – entre 2.000 et 3.000 euros par an (6), validés par Commission droits d’auteur et droits voisins (CDADV), laquelle dépend de la DGMIC au ministère de la Culture (7). « Nous ne souhaitons pas investir dans une entreprise où il y a un conflit social », avait prévenu Bernard Marchant devant les salariés lors d’une autre réunion début décembre avec, cette fois, le coactionnaire Sipa Ouest-France vendeur, lequel était représenté par son directeur général Fabrice Bakhouche. L’administrateur délégué du groupe Rossel l’a confirmé à l’AFP début décembre (8). Les syndicats de journalistes, qui réfutent le terme de « conflit social » (9), reprochent à ce dernier de faire « un chantage inacceptable » auprès des salariés de 20 Minutes en leur disant que s’il devait payer les droits voisins aux conditions de la CDADV (près de 1 million d’euros seraient dus aux journalistes sur la période 2019-2024), « il mettrait 20 Minutes en cessation de paiement et le titre serait racheté, avec des coupes dans les effectifs à la clé », selon ses propos rapportés par les élus SNJ-CGT, SNJ, SNME-CFDT, CFE-CGC et Filpac-CGT du comité de groupe Rossel France (10).
La plupart des salariés de 20 Minutes avaient alors pris peur et avaient adressé à leurs syndicats une lettre pour leur demander « d’accepter la proposition de Bernard Marchand » et, selon ces derniers, « de toucher une somme cinq fois inférieure à celle à laquelle ils peuvent prétendre grâce à la décision de la CDADV ». Ce que les syndicats SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes et SGJ-FO de 20 Minutes (11), sauf CFE-CGC, épaulés par ceux de Rossel France, refusent « parce qu’accepter le chantage à l’emploi dans un groupe qui perd de l’argent, certes, mais affiche toujours des revenus au-dessus de ceux des autres titres en France, est inacceptable ! » (12). Organisé le 16 janvier 2026 par la direction, un référendum – actuellement contesté en référé, selon nos informations – leur a donné tort. « Le sauvetage du titre [est conditionné] à la diminution drastique de la part des droits voisins des journalistes, en imposant par référendum, un pourcentage de 5 %, alors que la CDADV avait tranché pour 18 % », ont dénoncé les syndicats de journalistes, dont FO le 3 février (13). La justice pourrait être saisie. 20 Minutes compte aujourd’hui moins d’une soixantaine de journalistes, après des dizaines de suppressions de postes.

Sabina Gros remplace Ronan Dubois
Une fois la prise de contrôle finalisée, Sabina Gros sera confirmée comme directrice générale de 20 Minutes France, tout en conservant ses fonctions de directrice générale délégué (COO) de la régie publicitaire Rossel Advertising. Cette ancienne de Reworld Media et d’Unify (TF1) assure l’intérim à la tête de 20 Minutes depuis le départ en novembre 2025 de Ronan Dubois, lequel a essuyé une motion de défiance en 2021 et a été accusé en 2025 de propos transphobes. Il a rebondi en janvier 2026 chez Webedia comme directeur général délégué. @

Charles de Laubier