Le sort de TikTok US est devenu une affaire d’Etats

En fait. Le 17 septembre est la deadline pour TikTok US, filiale américaine du chinois ByteDance. Il s’agit de la troisième échéance fixée en juin par Donald Trump, faute d’avoir pu obtenir l’aval de la Chine – en pleine négociations commerciales sur les droits de douane. Vers un quatrième report ?

En clair. Le président chinois Xi Jinping avait fait savoir le 9 avril 2025 que tout accord pour TikTok US devait avoir l’aval du gouvernement chinois, ce qui a mis en stand-by tout accord sur la vente des actifs américains de ce réseau social. Le président des Etats-Unis Donald Trump avait été alors contraint de reporter une troisième fois – via un nouvel Executive Order daté du 19 juin dernier (1) – l’échéance à laquelle les actifs de TikTok US doivent être séparés des intérêts de la maison mère chinoise ByteDance. Le 17 septembre est donc la nouvelle deadline.
C’est compter sans le durcissement des droits de douane envers la Chine décidé par le locataire de la Maison-Blanche, lequel avait affirmé le 4 juillet qu’il allait entamer le 7 ou le 8 juillet des discussions avec la Chine sur un éventuel accord avec TikTok US. Le bras de fer commercial entre les Etats-Unis et l’Empire du Milieu s’est à nouveau intensifié lorsque Donald Trump a lancé du Bureau ovale le 25 août : « Ils [la Chine, ndlr] doivent nous donner des aimants [des aimants en terres rares à haute densité d’énergie magnétique, très demandés dans les l’électronique ou les moteurs électriques, ndlr]. S’ils ne nous en donnent pas alors nous leur imposerons des droits de douane autour de 200 % ». Depuis le printemps dernier, la Chine a restreint l’exportation de ses terres rares en représailles aux droits de douanes imposés par les Etats-Unis aux importations de véhicules, d’acier et d’aluminium chinois (2). Dans ces conditions, il est peu probable que Xi Jinping (suite) accède à la demande de Donald Trump de donner son feu vert à la séparation de TikTok US de ByteDance. Alors que selon Reuters (3), le réseau social chinois aux 170 millions d’utilisateurs américains se prépare à lancer en septembre une « application autonome » aux Etats-Unis (projet « M2 »), déconnectée de la plateforme mondiale TikTok.
Objectif : faire fonctionner TikTok US avec un algorithme de recommandation et un système de données distincts de ceux de ByteDance, afin de vendre la filiale américaine à un acquéreur ne présentant pas de risque pour la « sécurité nationale » des Etats-Unis (4). La maison mère chinoise conserverait une participation minoritaire dans une coentreprise formée par des investisseurs américains tels que Oracle, General Electric, KKR (5), Blackstone, Andreessen Horowitz ou encore SIG. @

Mort en direct d’un streamer vidéo en France : l’affaire « Pormanove » devient l’affaire « Kick »

Dans la torpeur de l’été, durant la nuit du 17 au 18 août, un homme est mort au bout 298 heures de direct sur Internet – après avoir subi coups et insultes. Sa chaîne « Jeanpormanove », monétisée, était la plus vue sur Kick. Cette plateforme australienne doit maintenant répondre devant la justice.

L’affaire « Pormanove », du nom du streamer vidéaste français Jean Pormanove mort en direct sur sa chaîne vidéo diffusée sur la plateforme Kick, n’a pas pu vous échapper. Elle défraie la chronique depuis cette nuit du 17 au 18 août, durant laquelle Raphaël Graven (son vrai nom) a perdu la vie, à 46 ans, après 298 heures de diffusion non-stop et après avoir subi – de façon soi-disant consentie – des humiliations, des violences, des insultes et des sévices en tout genre. Sa chaîne « Jeanpormanove » sur Kick était suivie par près de 200.000 abonnés, dont certains payants ou donateurs.

Deux parquets français poursuivent Kick
Depuis ce drame humain, la plateforme australienne Kick est, en France, dans le collimateur du gouvernement, du régulateur Arcom et de la justice. Deux parquets ont ouvert leur enquête : le parquet de Nice dès le 19 août pour « recherche des causes de la mort » et le parquet de Paris le 25 août pour « fourniture en bande organisée de plateforme en ligne illicite ». La procureure de la République Laure Beccuau (photo de gauche) a précisé que « les deux parquets sont en lien étroit afin de se communiquer réciproquement les éléments susceptibles d’éclairer l’une et l’autre procédure ».
L’entreprise Kick risque gros si elle est reconnue coupable d’avoir diffusé des contenus illicites. En cas d’infraction, le code pénal français – modifié par la loi du 13 juin 2025, réprimant pénalement la violation d’obligations issues du règlement européen DSA (Digital Services Act) – prévoit dix ans d’emprisonnement et 500.000 euros d’amende « lorsqu’elles sont commises en bande organisée » (1). L’office anticybercriminalité (Ofac) de la direction nationale de la police judiciaire (DNPJ) est saisi des investigations. Cette nouvelle enquête du parquet de Paris (2) cherchera (suite) à déterminer : si la plateforme Kick fournissait, en connaissance de cause, des services illicites, notamment par la diffusion de vidéos d’atteintes volontaires à l’intégrité de la personne ; si la plateforme Kick satisfaisait aux obligations issues du règlement européen sur les services numériques (DSA), notamment l’obligation de signaler aux autorités les risques d’atteintes à la vie ou à la sécurité des personnes. Le paquet de Nice a, quant à lui, confié les investigations à la police judiciaire de Nice, laquelle avait déjà été saisie en décembre 2024 d’une enquête pour « violences volontaires en réunion sur personnes vulnérables […] et diffusion d’enregistrement d’images relatives à la commission d’infractions d’atteintes volontaires à l’intégrité de la personne ». Et ce, après un article de Mediapart révélant l’existence de ces diffusions vidéo problématiques : « Sur la plateforme Kick, des streameurs français multiplient les humiliations physiques et psychologiques en direct tous les soirs, pour obtenir les dons des spectateurs » (3).
La ministre déléguée chargée du Numérique, Clara Chappaz (photo de droite), était au courant des dérapages de Kick au moins huit mois avant le décès de « JP » (le surnom lié au pseudo de Raphaël Graven), soit à partir des révélations de Mediapart (4) et de l’enquête judiciaire initiée à Nice. « Jean Pormanove a été humilié et maltraité pendant des mois en direct sur la plateforme Kick, s’est émue publiquement Clara Chappaz, le lendemain du drame. Le décès de Jean Pormanove et les violences qu’il a subies sont une horreur absolue » (5). Clara Chappaz, décidée à « remettre de l’ordre dans le Far West numérique », a annoncé le 19 août saisir l’Arcom (6) et procéder à un signalement sur Pharos, la plateforme de signalement de contenus illicites sur Internet, qui dépend du ministère de l’Intérieur.
On apprendra plus tard, le 26 août (7), que Pharos avait déjà été alerté 80 fois à propos de la chaîne « Jeanpormanove » sur Kick. La ministre a indiqué ce jour-là que l’Etat saisira la justice sur le fondement de la loi « Confiance dans l’économie numérique » (8). Réplique de la société Kick le 28 août : « Nous restons impliqués dans la coopération avec les autorités [françaises] et nous sommes déçus d’avoir appris dans la presse la procédure lancée par la ministre, ce qui suggère qu’il ne s’agit pas de sécurité des créateurs ou des consommateurs, ou du bien-être de l’industrie, mais d’une argumentation politicienne qui cherche à tirer parti d’une perte tragique. Nous espérons qu’il sera possible de travailler sereinement avec les autorités françaises et de corriger les fausses informations qui circulent ».

L’Arcom et la MCA se concertent
Jusqu’au 22 août, la société australienne Kick Streaming Pty Ltd n’avait pas encore nommé de représentant légal dans l’Union européenne, où elle est basée à Malte, conformément au DSA (9). L’Arcom et le régulateur maltais MCA se concertent depuis le 20 août (10). Les cofondateurs de Kick, l’Australien Ed Craven et l’Américain Bijan Tehrani devenus milliardaires grâce surtout au casino en ligne Stake, n’auraient pas imaginé pire publicité. @

Charles de Laubier

Le marché des lunettes connectées cherche à y voir plus clair avec l’intelligence artificielle

L’IA s’impose dans les lunettes connectées, au point de donner un second souffle à ce marché mondial toujours en quête de visibilité. Alors que Meta – en tête des ventes grâce à Essilor Luxottica – s’apprête à lancer en septembre des « lunettes AI », la concurrence s’intensifie.

Meta, Snap, Xiaomi, Alibaba, TCL-RayNeo, Kopin Solos, Thunderobot, Google, Samsung, Apple, … La concurrence s’intensifie sur le marché mondial des lunettes connectées. Dix ans après l’échec des Google Glass, les fabricants américains et asiatiques s’y bousculent. Le groupe Meta Platforms, qui s’est associé sur plusieurs années avec le franco-italien EssilorLuxottica pour créer les Ray-Ban Stories en 2021 et les Ray-Ban Meta en 2023, mène la danse et s’apprête à lancer le 17 septembre une nouvelle paire boostée à l’intelligence artificielle.

Meta Connect 2025 (17-18 septembre)
« Pour continuer à rapprocher les mondes physique et numérique, EssilorLuxottica a prolongé son partenariat avec Meta [en septembre 2024] en concluant un nouvel accord à long terme en vertu duquel les deux sociétés collaboreront au cours de la prochaine décennie pour développer des lunettes intelligentes multigénérationnelles et pour établir de nouveaux standards pour le secteur », signale le géant du verre et de l’optique, dans son rapport annuel publié en mars 2025. Après le lancement réussi il y a quatre ans des Ray-Ban Stories, le duo MetaEssilorLuxottica a lancé il y a deux ans les Ray-Ban Meta, une nouvelle génération de lunettes connectées intégrant l’intelligence artificielle et des capacités de streaming en direct. « Ray-Ban Meta est la toute première paire de lunettes dotée d’une fonction de diffusion en direct et de l’intelligence artificielle Meta intégrée, d’une caméra grand-angle 12 MP [mégapixels], de discrets haut-parleurs à oreilles libres pour une expérience audio globale, et de cinq micros intégrés pour passer facilement de la musique aux appels, tout en permettant aux porteurs de lunettes de rester à l’écoute du monde qui les entoure », explique le franco-italien.
Ces lunettes intelligentes en mode « mains libres » promettent (suite) de donner aux consommateurs des « superpouvoirs », tels que la possibilité de passer des appels téléphoniques, de capturer et de partager des photos et des vidéos, d’écouter de la musique, de diffuser du contenu en direct, ou encore d’avoir la traduction instantanée. Le porteur peut utiliser des commandes vocales pour se connecter à des smartphones et à d’autres appareils. Le prochain modèle de Ray-Ban Meta devrait être présenté le 17 septembre et commercialisé à partir de cette date, selon Bloomberg (1), qui évoque des lunettes connectées dotées d’un écran de réalité augmentée et un prix à moins d’un millier de dollars. Le nom de code du projet au sein de la firme de Menlo Park (Californie) serait « Hypernova » et, d’après des médias spécialisés, le nom commercial pourrait être « Meta Celeste ». Elles pourraient être l’aboutissement du projet « Orion » dévoilé en 2024, qui consiste en une paire de lunettes AR (Augmented Reality) qui superposent du contenu sur le monde physique. Le 17 septembre s’ouvre justement en live streaming sur deux jours le grand rendez-vous annuel Meta Connect que le cofondateur PDG Mark Zuckerberg (photo) inaugurera en levant le voile sur, officiellement, « les dernières nouveautés en matière de lunettes IA et la vision de Meta concernant l’intelligence artificielle et le métavers » (2). La nouvelle paire IA devrait intégrer un écran situé en bas à droite du verre droit, ce qui permettrait de visualiser des informations et des images, tandis qu’un bracelet neuronal appelé « Ceres » donnerait le contrôle par gestes.
Quant à l’appareil photo de ces nouvelles lunettes IA, il devrait faire des merveilles et même rivaliser avec celui de l’iPhone 13, dit-on. Si le prix de base est attendu à moins de 1.000 dollars (800 dollars, d’après Bloomberg), contrairement aux estimations antérieures, la facture pourrait rapidement grimper en fonction des différents styles proposés et des verres correcteurs. Meta Platforms complètera ainsi sa gamme de lunettes connectées, après les Ray-Ban Stories, les Ray-Ban Meta (3) et, depuis juin dernier pour les athlètes et amateurs de sport, les Oakley Meta (4) qui sont issues d’un partenariat avec Oakley – une filiale du même groupe EssilorLuxottica. Les prix varient de 329 à 599 dollars selon les modèles. Les prochaines lunettes IA se situent donc dans le haut de gamme.

Ray-Ban Meta : plus de 2 millions vendues
Des capacités de fabrication ont été mises en place à Dongguan, en Chine, pour fabriquer des lunettes RayBan Meta et plus de 290 options personnalisables pour différents verres et montures. En février 2025, le PDG d’EssilorLuxottica Francesco Milleri avait indiqué lors d’une conférence téléphonique avec des analystes – selon ses propos rapportés par Reuters (5) – que son groupe avait vendu plus de 2 millions d’unités de Ray-Ban Meta depuis son lancement en septembre 2023. Aussi, a-t-il annoncé que sa capacité de production allait être augmentée pour atteindre 10 millions d’unités annuelles d’ici la fin de l’année prochaine (2026) – la production supplémentaire étant prévue en Chine et dans d’autres usines en Asie du Sud-Est. Francesco Milleri avait confirmé que le groupe franco-italien réfléchissait à de nouvelles versions avec de nouvelles fonctionnalités et de nouvelles marques, tout en précisant qu’il s’agissait d’« un modèle ouvert, une plateforme partagée prête à se lancer dans des marques tierces et de nouvelles fonctions, également sous la forme de services d’abonnement ». En tout cas, au vu du taux d’activation et du temps d’utilisation, il assure que les lunettes connectées font « désormais partie de notre vie quotidienne ».

Meta en tête, mais Xiaomi en embuscade
Selon le dernier relevé effectué par le cabinet d’étude hongkongais Counterpoint Research et publié le 12 août dernier, « la part de Meta sur le marché mondial des lunettes intelligentes est passée à 73 % au premier semestre 2025, malgré le lancement de nouveaux produits par d’autres entrants ». Flora Tang (photo ci-contre), analyste principale, constate au premier semestre 2025 que les livraisons de lunettes Ray-Ban Meta boostées à l’IA ont augmenté de plus de 200 % par rapport à l’année précédente au cours de la période, reflétant la forte demande du marché et l’augmentation de la capacité de fabrication d’EssilorLuxottica.
Ce bond correspond à près du double par rapport à la croissance mondial de ce marché sur la même période, qui s’établit à 110 % en glissement annuel grâce non seulement à Meta mais aussi à l’entrée de nouveaux acteurs tels que Xiaomi, TCL-RayNeo et d’autres marques. L’intelligence artificielle intégrée aux lunettes connectées fait que « les lunettes intelligentes IA ont représenté 78 % des expéditions totales au premier semestre 2025, contre 46 % sur les six premiers mois de 2024 et 66 % sur le second semestre 2024, en grande partie en raison de la domination des lunettes Ray-Ban Meta AI ». Résultat : le segment des lunettes d’IA a augmenté de plus de 250 % par rapport à l’année précédente, dépassant considérablement le marché global. Et pour Flora Tang « la crise tarifaire mondiale pour les appareils électroniques au cours du premier semestre de l’année a eu un impact limité sur le marché des lunettes intelligentes jusqu’à présent, car la situation semble toujours gérable pour les principaux équipementiers et leurs partenaires de fabrication ». La concurrence stimule le marché mondial des Smart Glasses. Counterpoint Research a donc révisé à la hausse ses prévisions de marché des lunettes intelligentes pour 2025 et 2026, à plus de 60 % de croissance moyenne annuelle jusqu’en 2029, mais sans indiquer de chiffre d’affaires généré sur le marché des lunettes intelligentes. Le cabinet d’études américain ABI Research anticipe, lui, 7,8 milliards de dollars en 2026, soit une multiplication par 3,5 par rapport à 2024 (6).
Meta Platforms a beau caracoler en tête des ventes de ces prothèses oculaires de nouvelle génération, les rivaux n’ont pas dit leur dernier mot : les acteurs chinois veulent aussi voir loin sur ce marché en plein boom : TCL-RayNeo avec sa série RayNeo V3, Xiaomi avec ses premières lunettes Xiaomi AI, Thunderobot avec les lunettes intelligentes Aura, et Kopin Solos avec sa série AirGo V. « Les lunettes IA de Xiaomi sont apparues comme un cheval noir [comprenez un outsider, ndlr] sur le marché mondial des lunettes intelligentes, fait remarquer Counterpoint Research, devenant le quatrième modèle le plus vendu dans l’ensemble et le troisième produit le plus vendu dans le segment des lunettes IA – bien qu’elles n’aient été en vente que pendant environ une semaine au premier semestre 2025. Les ventes de l’appareil Xiaomi ont été stimulées par le fort soutien des passionnés de technologie et des fans de Mi en Chine. Nous nous attendons à ce que Xiaomi continue d’améliorer les performances du produit grâce à des mises à jour logicielles dans les mois à venir » (7).
Le chinois Alibaba, le sud-coréen Samsung et les américains Google et Apple sont annoncés sur ce marché mondial des lunettes connectées. La filiale d’Alphabet veut faire oublier l’échec passé des Google Glass en préparant le lancement de lunettes IA basées sur Gemini et Android XR, et en s’associant aux lunetiers Gentle Monster, Warby Parker, et Kering Eyewear (Gucci, Cartier, Balenciaga, …), comme annoncé au Google I/O en mai 2025 (8).

Alibaba, Google, Samsung et Apple en vue
Apple et Samsung y verront plus clair en 2026, tandis qu’Alibaba fait pression avec ses Quark AI Glasses en pré-commande avant leur sortie officielle, en Chine, prévue pour la fin de l’année. « Optimisé de manière transparente par le modèle de langage large Qwen et les capacités d’IA multimodale de Quark, l’appareil est conçu pour servir d’assistant portable intelligent tout au long de la journée », a expliqué la firme de Hangzhou le 28 juillet dernier (9). De son côté, l’américain Qualcomm a lancé en début d’année une version améliorée de son SoC (System on a Chip) de lunettes intelligentes haut de gamme, plus petites et moins énergivores. Dans ce domaine des puces pour Smart Glasses, le chinois Allwinner Technology devrait tirer les prix vers le bas. @

Charles de Laubier

Droits voisins : les Etats de l’UE peuvent obliger les réseaux sociaux à rémunérer la presse

Ce ne sont que les conclusions de l’avocat général rendues cet été, mais elles ont de grandes chances d’être suivies par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) : les réseaux sociaux peuvent être obligés par les Etats membres à rémunérer la presse pour ses contenus qu’ils utilisent.

Les conclusions de l’avocat général de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) – le Polonais Maciej Szpunar (photo) – ont été rendues le 10 juillet 2025. L’arrêt est donc attendu entre octobre et janvier prochains. Statistiquement, la CJUE suit les conclusions de l’avocat général dans environ 70 % à 80 % des affaires. En substance : « Les Etats membres peuvent adopter des mesures de soutien pour garantir l’effectivité des droits des éditeurs de presse pour autant que ces mesures ne portent pas atteinte à la liberté contractuelle » (1).

Les réseaux sociaux sont bien concernés
Avant d’en venir au fond de l’affaire qui opposait Meta Platforms (Facebook) au régulateur italien des communications (Agcom (2)) sur la question de la rémunération de la presse au titre des droits voisins, signalons que l’avocat général a tenu à lever le doute sur le cas des réseaux sociaux. Car lors de l’audience du 10 février 2025, la CJUE avait posé la question aux participants de savoir si les réseaux sociaux étaient soumis aux droits voisins consacrés par l’article 15 de la directive « Droit d’auteur et droits voisins dans le marché unique numérique » (« Copyright » (3)) ou en sont au contraire exemptés en tant qu’hébergeur aux responsabilités néanmoins renforcées par l’article 17 de cette même directive. Par cette question générale, les éditeurs en Europe, y compris leurs organisations professionnelles comme l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) en France, s’étaient fortement inquiétés du risque de voir les réseaux sociaux comme Facebook, X ou encore LinkedIn échapper aux droits voisins et de n’avoir ainsi rien à payer aux médias pour les contenus qu’ils utilisent. Cette éventualité aurait été redoutable pour les journaux en ligne des Vingt-sept.
Or les conclusions de l’avocat général, (suite) estimant que « le débat […] semble avoir révélé certains malentendus », ont de quoi rassurer la presse européenne : « Il est certes clair que le service de réseau social tel que Facebook, proposé par Meta, répond à la définition de “service de la société de l’information” […] Le réseau Facebook ne se limite pas à être un lieu passif de partage de contenus entre utilisateurs. A l’aide d’algorithmes sophistiqués, il propose aux utilisateurs des contenus concrets en fonction de leurs centres d’intérêt supposés, sans que ces utilisateurs n’aient effectué de recherche sur ces contenus ou que ceux-ci leurs soient proposés par d’autres utilisateurs. Facebook est donc un véritable fournisseur de contenus autonome, dont la spécificité est que les contenus ne sont ni créés ni achetés par lui : ils sont téléversés par les utilisateurs et c’est ensuite Facebook qui se charge de proposer ces contenus aux utilisateurs », développe Maciej Szpunar.
Et d’ajouter : « Une telle utilisation ne saurait, à mon avis, être attribuée aux utilisateurs, mais doit être considérée comme effectuée par le fournisseur des services de la société de l’information qu’est Meta et, par conséquent, dans la mesure où elle concerne des publications de presse, comme relevant des droits exclusifs des éditeurs ». Pour autant, l’avocat général précise que lorsque les éditeurs de presse partagent eux-mêmes leurs propres publications sur un réseau social comme Facebook, ils ne sauraient prétendre à aucune rémunération au titre des droits voisins prévus à l’article 15 de cette directive « Copyright ». « Cela découle de la nature de ces droits en tant que droits exclusifs, expliquet-il. Le titulaire d’un tel droit ayant lui-même mis à la disposition du public l’objet protégé sur un réseau social ou tout autre service de la société de l’information devrait en effet être supposé avoir donné son autorisation pour les utilisations de cet objet conformes aux conditions de fourniture du service en cause ». Même si – comme l’a fait remarquer à l’audience la Commission européenne – la procédure devant la CJUE n’était pas de savoir si l’article 15 s’appliquait aux réseaux sociaux comme Facebook, la question posée a eu le mérite de lever le doute et de confirmer la responsabilité des réseaux sociaux au regard des droits voisins de la presse.

« Compensation équitable » : décision italienne
Le litige entre Meta Platforms Ireland Limited et le régulateur Agcom portait sur la compatibilité de la législation italienne transposant la directive « Copyright ». La maison mère de Facebook, d’Instagram et de WhatsApp a introduit en 2023 un recours devant le tribunal administratif régional pour le Latium (Italie) visant à annuler une décision de l’Agcom datée du 19 janvier 2023 et ayant pour objet le « règlement portant définition des critères de référence aux fins de la détermination de la compensation équitable pour l’utilisation en ligne de publications de presse » (4), conformément à la loi italienne « Protection du droit d’auteur » (5). Cette décision fixe notamment un taux pouvant aller jusqu’à 70 %, applicable sur les recettes publicitaires des prestataires de services de la société de l’information tels que Facebook « provenant de l’utilisation en ligne des publications de presse de l’éditeur, déduction faite des recettes de l’éditeur provenant de la redirection du trafic sur son site Internet ». Cette décision italienne, contraignante, réglemente même la procédure permettant de demander à l’Agcom de déterminer le montant de la compensation équitable, voire de décider unilatéralement ce montant. Pour Meta, c’en est trop.

Recours de Meta contre l’Agcom
La firme de Menlo Park (Californie), cofondée et dirigée par Mark Zuckerberg (photo ci-dessous), fait notamment valoir que la décision de l’Agcom est contraire à l’article 15 de la directive « Copyright », « qui consacre non pas des droits de rémunération, mais des droits de nature exclusive ». En outre, Meta estime que cette réglementation italienne – avec ses obligations imposées aux plateformes numériques, ses limitations significatives de la liberté contractuelle des opérateurs économiques et des pouvoirs confiés à l’Agcom – serait également contraire à la liberté d’entreprise, garantie par la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (6), et, en particulier, au principe de libre concurrence. De plus, Meta souligne l’absence de proportionnalité et d’adéquation des mesures adoptées par le législateur italien. Autrement dit, l’Italie est-elle aller trop loin dans la transposition et l’interprétation de la directive « Copyright » ? La Botte a en effet opté pour une régulation sectorielle bien plus contraignante que par exemple celle de l’Hexagone, ce qui a naturellement soulevé des interrogations juridiques.
La France a adopté une approche plus souple et consensuelle que celle de l’Italie, les négociations entre éditeurs et plateformes (notamment Google) ayant été encadrées par l’Autorité de la concurrence, mais sans intervention directe dans la fixation des montants. La Péninsule, elle, a mis en place un système très structuré : une « compensation équitable » obligatoire en faveur des éditeurs, des obligations de négociation imposées aux plateformes, un rôle actif de l’Agcom dans la fixation des montants de rémunération. Plutôt que de trancher, le tribunal administratif italien a décidé de surseoir à statuer et de poser à la CJUE pas moins de trois questions préjudicielles :
1 . L’article 15 de la directive « Copyright » peut-il être interprété en ce sens qu’il s’oppose à l’introduction de dispositions nationales – telles que celles prévues par la loi italienne « Protection du droit d’auteur » et celles figurant dans la décision de l’Agcom ?
2 . L’article 15 de la directive « Copyright » s’oppose-til à des dispositions nationales, telles que celles visées dans la première question, qui imposent aux plateformes numériques une obligation de divulgation de données soumise au contrôle de l’Agcom, et dont le non-respect entraîne l’application de sanctions administratives ?
3 . Les principes de la liberté d’entreprise, de libre concurrence, et de proportionnalité, s’opposent-ils à des dispositions nationales, telles que des droits à rémunération en sus des droits exclusifs, des obligations de négocier avec les éditeurs une compensation équitable, des pouvoirs conférés à l’Agcom de surveillance, de sanction voire de fixer le montant exact de la compensation équitable ?
La demande de décision préjudicielle est parvenue à la CJUE le 21 décembre 2023. Des observations écrites ont été déposées notamment par le gouvernement français, présent parmi les participants à l’audience qui s’est tenue le 10 février 2025. Après avoir analysé dans le détail les trois questions pré-judicielles posées, l’avocat général « propose » de répondre aux première et deuxième questions que : « l’article 15 de la directive [« Copyright »] doit être interprété en ce sens qu’il ne s’oppose pas aux dispositions internes d’un Etat membre [comme le prévoit l’Italie via l’Agcom, ndlr], sous réserve que ces dispositions ne privent pas les éditeurs de la possibilité de refuser de donner une telle autorisation ni de la donner à titre gratuit, qu’elles n’imposent aux fournisseurs des services de la société de l’information aucun paiement sans lien avec une utilisation effective ou envisagée de telles publications, et qu’elles ne limitent pas de manière contraignante la liberté contractuelle des parties ». Concernant la troisième question sur la liberté d’entreprise (Charte), d’une part, et sur la libre concurrence (TFUE), d’autre part, Maciej Szpunar évacue d’emblée le second principe car « [les articles 119 et 109 du TFUE] ne sont pertinents aux fins du contrôle de la conformité des dispositions nationales en cause ».

Libre concurrence et liberté d’entreprendre
Pour la libre concurrence, il rappelle qu’elle comporte notamment l’interdiction de l’abus de position dominante sur le marché, consacrée en droit de l’Union européenne (7). « Ainsi, conclut l’avocat général, les mesures destinées à renforcer le pouvoir de négociation des éditeurs doivent être considérées non pas comme portant atteinte à la libre concurrence, mais comme la favorisant ». Par conséquent, la liberté d’entreprendre ne s’oppose pas à des limitations aux droits consacrés ni à des dispositions nationales. @

Charles de Laubier

La presse française en ligne va payer très cher sa trop grande dépendance au moteur Google

L’accès aux sites de presse en ligne passe de plus en plus par les moteurs de recherche – Google Discover, Google Search et Google News en tête. La filiale d’Alphabet génère même en France près de 70 % du trafic total de la presse française. Cette « google-dépendance » présente un sérieux risque.

Les éditeurs de presse, qui s’inquiètent déjà de la baisse de leur trafic Internet provenant de l’incontournable Google, ne sont pas au bout de leur peine. Mi-juillet, les sites d’information américains 9to5Google (1) et TechCrunch (2) ont révélé que le géant mondial des moteurs de recherche a commencé, aux Etats-Unis seulement pour l’instant, à faire apparaître des résumés générés par l’IA dans le flux Discover (« Découvrir ») sur ses applications mobiles Android et iOS. Un porte-parole de Google a indiqué qu’il ne s’agissait pas d’un test mais bien d’un lancement.

Les « résumés d’IA » lancés sur Discover
Un des objectifs de Google est que ces « résumés d’IA » (AI Summaries) ou « résumés générés par l’IA » (AI-generated Summaries) permettent aux internautes de décider plus facilement des pages qu’ils souhaitent visiter. Au lieu d’un seul logo d’un média ou d’un seul nom de publication apparaissant dans le coin supérieur gauche de la carte dans Discover, s’affichent plusieurs icônes – comprenez différents logos de médias-sources (par exemple BBC, Le Monde, CNN, Reuters, etc.) – qui se chevauchent pour représenter le nombre d’articles utilisés par l’IA de Google pour générer le résumé – avec un avertissement de rigueur : « Generated with AI, which can make mistakes » (3). Tous les articles d’actualité ne sont pas concernés, la fonctionnalité IA n’étant pour l’instant opérationnelle que sur les sujets tendances de style de vie, de sport et de divertissement. Certaines news comprendront en outre un ensemble de puces sous le titre où seront regroupées des nouvelles similaires.
Avec ce mode IA dans Discover (que l’on retrouve dans les applis Google, dont le navigateur Chrome), à l’instar des AI Overviews dans le moteur de recherche Google, les utilisateurs n’ont plus vraiment besoin de visiter directement un site web pour obtenir des réponses à leurs requêtes. Le contenu issu de l’éditeur de presse est résumé pour eux automatiquement. Cette interface de type chatbot (suite) n’est pas l’apanage de Google, puisque d’autres applications d’IA telles que ChatGPT ou Perplexity en proposent de similaires. « L’IA permet à la recherche de faire ce qu’elle a toujours voulu faire : organiser l’information mondiale, même quand elle est fragmentée », a justifié Elizabeth Reid, alias Liz Reid (photo), vice-présidente de Google, responsable du moteur de recherche, lors du Google I/O 2025 en mai dernier (4). Déjà inquiétés par la baisse de leur trafic Internet depuis le lancement, lors de l’I/O 2024, des AI Overviews sur le moteur de recherche (5), les éditeurs de sites de presse en ligne redoutent une aggravation de leurs audiences avec l’arrivée des AI Summaries. Dans un article intitulé « L’IA est en train de tuer le Web » (6) et paru le 14 juillet 2025, l’hebdomadaire économique britannique The Economist cite des chiffres de Similarweb qui montrent que le trafic de recherche mondiale a chuté de 15 % d’une année sur l’autre en juin. Depuis le lancement des AI Overviews, cette société d’analyse du trafic a constaté que le nombre de recherches d’actualités sur le Web qui n’aboutissent à aucun clic vers les sites d’actualités est passé de 56 % à près de 69 % en mai 2025. Le trafic dit « organique » (7) a également diminué, passant de plus de 2,3 milliards de visites par mois à son apogée à la mi-2024 à moins de 1,7 milliard aujourd’hui. Et pire : cette baisse de trafic pour la presse est très loin d’être compensée par la hausse des renvois des ChatGPT, Perplexity et autres Grok vers les sites d’actualités.
Les médias et groupes de presse font monter la pression sur Google et Elizabeth Reid. Elle tente de rassurer les journaux en ligne. Lancé fin juin, Offerwall (8) arrive bien tardivement aux yeux des éditeurs dont le trafic a déjà chuté. Cet outil est censé leur permettre de générer des revenus au-delà des options plus dépendantes du trafic, comme les publicités. Avec Google Ad Manager, Offerwall leur propose différentes méthodes pour donner accès à leur contenu, comme les micropaiements ou la participation des utilisateurs à des sondages, à l’inscription à des newsletters, à des visionnages d’annonces, etc.

« Google-addiction » de la presse française
Pas encore concernée par les résumés de l’IA sur Discover, la presse française le sera dans les prochains mois. Pour l’heure, l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) s’est félicitée le 16 juillet de voir les audiences de 68 titres membres augmenter : en juin 2025, le trafic a globalement augmenté de 6,5 % par rapport à juin 2024, et de 3,5 % par rapport à mai 2025. « La part de trafic issue de Google continue de croître (+15,1 %), notamment grâce au dynamisme de Google Discover, et représente désormais 69 % du trafic total. Cette évolution souligne l’importance croissante des moteurs de recherche dans l’accès à l’information », précise l’Apig (9). La presse française, après la presse américaine, pourrait s’en mordre les doigts. @

Charles de Laubier