2025 aura été une annus horribilis pour Patrick Drahi et le groupe Altice, tant en France qu’à l’international

Le groupe de Patrick Drahi a traversé une année 2025 sous une pression extrême, à cause d’Altice France – maison mère du deuxième opérateur télécoms de l’Hexagone SFR – qui a dû se désendetter drastiquement, mais aussi d’Altice International et d’Altice USA en froid avec leurs créanciers.

Patrick Drahi (photo), président du groupe Altice, est « sous contrainte », comme on dit dans le monde impitoyable de la finance. Que cela soit pour Altice France (maison mère de SFR et de XpFibre), pour Altice International (Altice Portugal, Hot Telecommunication en Israël, Altice Dominicana en République Dominicaine) ou pour Altice USA (Cablevision/Optimum et Suddenlink/Optimum), l’empire télécoms du Franco-Israélien milliardaire n’est pas encore sorti d’affaire. Certes, le surendettement de ses trois sociétés a diminué grâce à des restructurations de dettes, des ventes d’actifs et des refinancements effectués en 2024 et 2025.
Mais la situation reste périlleuse pour l’homme d’affaires aux multiples nationalités (né en 1963 au Maroc, le Français et Israélien est aussi Portugais). Même sa chaîne de télévision israélienne i24News, qu’il a créée en 2013 et dont la propriété a été transférée il y a un an d’Altice USA à sa holding personnelle Next Alt, est fragilisée par un déficit structurel – malgré une audience internationale (diffusée en hébreu, en arabe, en anglais et en français) qui a pu être boostée par la guerre à Gaza depuis octobre 2023. C’est le seul média qu’il lui reste, après avoir cédé en juillet 2024 Altice Média (BFMTV, RMC, …) à l’armateur français CMA CGM, détenu par la famille de Rodolphe Saadé, et à Merit France, la holding du couple Saadé, pour 1,55 milliard d’euros (1).

La fortune de Patrick Drahi a chuté via Next Alt
Domicilié fiscalement depuis un an en Israël, à Tel Aviv, boulevard Rothschild, via sa holding personnelle Next Alt (2) et non plus en Suisse – où il affirmait résider à Zermatt depuis 2019 mais où il fait l’objet depuis six ans d’un redressement fiscal colossal d’environ 7,5 milliards d’euros sur la période 2009-2016 (procédure judiciaire toujours en cours) –, Patrick Drahi est personnellement impacté financièrement par les déconvenues de son empire. Entre (suite) dilution de ses participations majoritaires, baisses de valorisation des actifs et restructurations de dette, la valeur de ses holdings s’est réduite fortement. Sa fortune, estimée par Forbes à 7,4 milliards de dollars (3) au 19 décembre 2025, a chuté de plus de moitié par rapport à son pic de 16 milliards d’il y a dix ans, en 2015, largement attribuable aux dettes cumulées de la galaxie Altice – jusqu’à 60 milliards de dollars en 2023-2024, partiellement restructurées en 2025.

Restructurations de dettes et dévalorisations
• Dans Altice France,
l’endettement jugé insoutenable est passé de 24,3 milliards d’euros fin 2023 à 15,5 milliards d’euros au 1er octobre 2025. La participation de Patrick Drahi est passé de 100 % (que détenait sa holding Next Alt) à 55 % via un échange dette-actions en faveur des créanciers qui ont pris 45 % du capital. Cela a directement érodé la valeur de sa participation principale, représentant jusqu’à la moitié environ de sa fortune personnelle. En outre, la cession en cours des 65 % détenus dans la filiale Intelcia (centres d’appels établis au Maroc), à ses actionnaires dirigeants cofondateurs, devrait aboutir début 2026 (4). Quant à la vente en cours du deuxième opérateur télécoms français SFR, elle pourrait rapporter beaucoup moins que les 26 milliards d’euros (dettes comprises) espérés initialement par le tycoon des télécoms, lequel a rejeté l’offre de 17 milliards sur une grande partie des actifs, faite le 14 octobre 2025 par Bouygues Telecom, Free et Orange – valorisant l’ensemble 21 milliards d’euros (5). Il en espérerait maintenant 23 milliards d’euros. Altice France/SFR est dirigé depuis 2022 par Arthur Dreyfuss (photo ci-dessus).
Dans Altice International, dont l’endettement était de près de 10 milliards d’euros à fin 2024, une série de décisions de déconsolidations ont été annoncées le 28 novembre 2025 : Altice Portugal détenant les opérations d’Altice International au Portugal (avec émission d’une nouvelle dette de 750 millions d’euros), d’une part, et Altice Caribbean pour les opérations d’Altice International en République dominicaine, d’autre part, ont été désignées en tant que « filiales non restreintes » (6), les sortant ainsi du périmètre de la dette principale d’Altice International – dont l’endettement est passé à 8 milliards d’euros. En outre, des négociations sont en cours pour la vente de la filiale israélienne Hot Mobile à Pelephone, une filiale de l’opérateur télécoms historique d’Israël Bezeq, pour environ 652 millions de dollars. Quant à la filiale française Teads, spécialisée dans la publicité en ligne, elle fut sortie du périmètre après avoir été vendue en 2024 à la société israélienne Outbrain pour environ 1 milliard d’euros. Patrick Drahi, qui possède presque 100 % d’Altice International via Next Alt et Next Luxembourg, voit la forte dévaluation d’Altice International impacter négativement sa fortune personnelle.
Dans Altice USA, dont l’endettement élevé a atteint quelque 26,8 milliards de dollars en 2022, la situation s’est tendue en décembre 2025 avec les créanciers, bien que la dette ait un peu diminué. Introduite en bourse en 2017 et séparée en 2018 de l’ancienne société mère Altice Europe, mais contrôlée via Next Alt par Patrick Drahi (42,2 % du capital mais près de 92 % des droits de vote), cette société américaine – enregistrée dans le « paradis fiscal » de l’Etat du Delaware et rebaptisée Optimum Communications en novembre 2025 – a vu sa capitalisation boursière (7) s’effondrer de près de 25 milliards de dollars en 2017 à… 850 millions de dollars aujourd’hui (au 19-12-25). Né du rachat il y a dix ans – en 2015 – des câblo-opérateurs américains Suddenlink Communications et Cablevision pour un total de 26,7 milliards de dollars, Altice USA a vu le cours de son action fondre de 30 dollars lors de l’introduction à… moins de 2 dollars aujourd’hui. Le rêve américain grève la fortune du frenchie israélo-marocain, le « virtuose de la finance » en délicatesse avec ses multiples créanciers. L’agence de presse financière Bloomberg a révélé le 2 décembre dernier que Patrick Drahi entamait un bras de fer avec ses créanciers – dont les puissants fonds Blackrock, Apollo Capital et Ares Management – au sujet des dettes accumulées par ses sociétés Altice USA (Optimum) et Altice International, en vue d’en garder le contrôle malgré de lourds remboursements à l’horizon.Il a commencé, concernant d’abord Optimum (ex-Altice USA), par déposer plainte début décembre à New York contre ces trois fonds et d’autres créanciers en les accusant d’avoir formé un « cartel » dans le but de négocier d’un seul bloc la future restructuration de la dette du câblo-opérateur américain (8). Ce qui pourrait l’étouffer financièrement en réduisant ses marges de manœuvre, d’autant que pour l’ex-Altice USA le « mur de refinancement » (debt wall) se rapproche dangereusement : 7,4 milliards de dollars à rembourser dès 2027, puis 5,4 autres milliards de dollars en 2028.

Drahi Leaks, Scandale (Portugal), et SFR
L’acrobate financier et magnat des télécoms joue très gros, pour ses entreprises opérationnelles soumises à une concurrence accrue et pour ses deniers personnels. Et ce, sur fond de redressement fiscal en Suisse, et de « Drahi Leaks » (9) révélés en 2022 par Reflet.info qui, en appel, a gagné en 2023 contre le « procès-bâillon » (10) intenté par Altice. Par ailleurs, depuis le scandale de 2023 chez Altice Portugal (11), la procédure judiciaire suit son cours, après des enquêtes menées au Portugal et en France pour corruption, fraude fiscale, falsification et blanchiment d’argent. La vente de SFR en France, si les trois autres opérateurs télécoms s’entendent avec Altice France sur le montant, sera l’événement télécoms de 2026. Et cela en sera fini pour la marque au carré courge, l’Hexagone se retrouvant alors avec seulement trois opérateurs. @

Charles de Laubier

« Pay or Consent » : le chantage publicitaire se le dispute à la marchandisation de la vie privée

Alors que le Conseil européen de la protection des données (CEPD) publiera en 2026 ses lignes directrices sur le modèle du « Pay or Consent » (ou « Pay or Okay »), auxquelles Meta a dit vouloir se conformer, Edition Multimédi@ fait le point sur ce qui pourrait être assimilé à du chantage publicitaire.

Le Conseil européen de la protection des données (CEPD) a finalisé l’analyse de sa consultation publique menée il y a un an (en novembre 2024), à la suite de son avis rendu (en avril 2024) sur le modèle de « Pay or Consent ». Basé à Bruxelles et présidé par Anu Talus (photo), le CEPD s’apprête à publier ses lignes directrices pour contrecarrer cette méthode controversée. Ce « contrôleur » européen des données, créé par le règlement général sur la protection des données (RGPD), va aussi tenir compte des résultats d’une autre consultation publique, terminée celle-là le 4 décembre 2025, sur « les lignes directrices conjointes concernant l’interaction entre la Digital Markets Act (DMA) et le RGPD » (1). Ces lignes directrices seront publiées en 2026.

Payer, consentir ou publicité sans suivi
Ce n’est pas deux options (payer ou consentir) qui doivent être proposées aux utilisateurs par les plateformes numériques, mais trois options (payer, consentir, ou publicité mais sans suivi). Dans son avis du 17 avril 2024, le CEPD – EDPB en anglais (2) – avait estimé que les responsables du traitement ne doivent pas proposer uniquement une option alternative payante au service qui inclut le traitement à des fins de publicité comportementale : « Si les responsables du traitement choisissent de demander une rémunération pour l’accès à l’”option équivalente”, ils devraient également envisager de proposer une troisième option, gratuite et sans publicité comportementale, qui contienne par exemple une forme de publicité impliquant le traitement d’un nombre réduit (ou nul) de données à caractère personnel ».
Autrement dit, cette troisième option ne devrait donc pas comprendre de traitement à des fins de publicité comportementale et peut, par exemple, être une version du service assortie d’une autre forme de publicité impliquant le traitement d’un nombre réduit – voire « nul » – de données à caractère personnel, à savoir (suite) de la publicité contextuelle ou générale ou de la publicité fondée sur des thèmes que la personne concernée a sélectionnés dans une liste de sujets d’intérêt. Cet avis (3) du contrôleur européen des données n’avait pas été du goût du groupe américain Meta Platforms, lequel avait mis en place depuis novembre 2023 sur Facebook et Instagram un modèle publicitaire plutôt binaire appelé « Consent or Pay ». Les utilisateurs européens de ces médias sociaux devaient choisir entre : accepter l’utilisation combinée de leurs données personnelles pour de la publicité personnalisée, ou payer un abonnement mensuel pour ne pas avoir de publicités. La filiale irlandaise – siège européen de la firme de Mark Zuckerberg – n’avait pas tardé à déposer, le 27 juin 2024, un recours en annulation de cet avis du CEPD auprès du Tribunal de l’Union européenne (basé au Luxembourg).
Meta demandait ni plus ni moins que, d’une part, l’annulation de l’avis du CEPD et, d’autre part, la réparation du préjudice qu’elle aurait subi du fait de cet avis. Le 29 avril 2025, le tribunal européen a rendu son verdict : « Le recours est rejeté pour partie comme étant irrecevable et pour partie comme étant manifestement dépourvu de tout fondement en droit » (4). Dans le même temps, le 23 avril 2025, la Commission européenne a mis à l’amende Meta – à hauteur de 500 millions d’euros pour tenir compte de « la gravité et la durée de la non-conformité » – pour avoir maintenu son modèle pourtant jugé non conforme avec le règlement sur les marchés numériques, le Digital Markets Act (DMA), dont les obligations sont devenues juridiquement contraignantes en mars 2024. « Ce modèle n’est pas conforme au DMA, a expliqué la Commission européenne, car il ne donnait pas aux utilisateurs le choix spécifique nécessaire pour opter pour un service utilisant moins de leurs données personnelles mais qui est par ailleurs équivalent au service de “publicités personnalisées”. Le modèle de Meta n’autorisait pas non plus les utilisateurs à exercer leur droit de consentement libre à la combinaison de leurs données personnelles » (5).

Meta abandonne son « Consent or Pay »
Et ce, malgré une nouvelle version de son « Consent or Pay » que le groupe Meta avait introduite en novembre 2024 et que la Commission européenne a examinée et évaluée avec lui tout au long de l’année 2025. Ce « dialogue étroit » entre Bruxelles et Meta a, semble-t-il payé, si l’on en croit le communiqué publié le 8 décembre 2025 par la DG Connect – alias DG Cnect (6) – de la Commission européenne : « Meta s’engage à donner aux utilisateurs de l’UE le choix pour les publicités personnalisées dans le cadre du DMA ». Meta présentera en janvier 2026 ces nouvelles options aux actuels 250 millions d’utilisateurs actifs mensuels de Facebook dans l’UE et aux aussi nombreux d’Instagram : les Européens auront alors le choix effectif entre « accepter de partager toutes leurs données et voir une publicité entièrement personnalisée, et choisir de partager moins de données personnelles pour une expérience avec une publicité personnalisée plus limitée », explique la Commission européenne (7), qui n’évoque pas ici la troisième option, payante celle-là (abonnement payant), pour supprimer la publicité personnalisée – la publicité ne disparaissant cependant jamais complètement…

3e option « pas de suivi » plébiscitée
L’organisation autrichienne de protection de la vie privée Noyb (nom issu du slogan « None Of Your Business ») dénonce le chantage publicitaire du « Pay or Okay » car il pousse « 99,9 % des utilisateurs à donner leur consentement même s’ils ne le souhaitent pas ». Ce « centre européen pour les droits numériques », dirigé par Max Schrems (photo ci-contre), a publié le 4 décembre 2025 une étude qu’il a commanditée sur ce que préfèreraient les Européens en cas des trois options suggérées par le CEPD. Il en ressort que « lorsqu’il existe une option “payer”, une option “consentement” et une option “publicité, mais pas de suivi”, la plupart des utilisateurs optent pour cette dernière : 7 personnes sur 10 choisissent alors l’option “publicité, mais pas de suivi” ». Cela démontre que la troisième option est étayée par des preuves objectives : les utilisateurs acceptent le financement des sites web par la publicité, mais pas leur suivi en ligne. L’étude de Noyb, réalisée par Brigitte Naderer (8), montre également que les utilisateurs ne se comportent pas différemment selon qu’ils se trouvent sur de grands réseaux sociaux, des sites de presse en ligne ou d’autres sites web (voir graphique ci-dessous). Si les fournisseurs en ligne peuvent bien sûr demander une rémunération en échange de l’accès à un contenu ou à un service qu’ils proposent, les systèmes de « Pay or Okay » cherchent, eux, à faire payer aux utilisateurs leurs droits à la protection des données sans leur fournir de contrepartie. « Malheureusement, même la Cnil confond cela, en faisant référence à une enquête [Harris, ndlr (9)] dans le but de soutenir “Pay or Okay” », regrette Noyb. @

Charles de Laubier

L’Internet Society (Isoc), cofondée par Vinton Cerf il y a 33 ans, peine à résorber la fracture numérique

Dans le monde, 2,6 milliards d’êtres humains ne sont toujours pas connectés à Internet. Face à cette fracture numérique mondiale persistante, l’Isoc (Internet Society) cofondée en 1992 par Vinton Cerf – devenu « évangéliste » chez Google – a du mal à lever des fonds à la hauteur de sa promesse d’un Internet « pour tous ».

L’Américain Vinton Cerf (photo), qui a co-inventé avec son compatriote Robert Kahn le protocole Internet TCP/IP (1) – après s’être inspiré en mars 1973, lors d’une visite à Louveciennes, des travaux du Français Louis Pouzin (2) sur le datagramme (commutation de paquets) –, a lancé le 24 novembre dernier un appel aux dons pour financer l’Internet Society (Isoc). Vinton Cerf a cofondé, avec Robert Kahn et Lyman Chapin cette organisation américaine à but non lucratif le 11 décembre 1992 – il y a 33 ans presque jour pour jour. L’informaticien « Vint » (82 ans) et l’électronicien « Rob » (86 ans), qui ont tous les deux travaillé dans les années 1970 autour du réseau Arpanet créé au sein du département de la Défense des Etats-Unis, sont considérés comme étant parmi les « pères d’Internet », avec le frenchie « Louis » (94 ans). L’Isoc est née avec Internet dans le but de « faciliter, soutenir et promouvoir l’évolution et la croissance d’Internet en tant qu’infrastructure mondiale de communication pour la recherche » (3). Mais c’est bien grâce à l’Europe et à l’invention du Web par le Britannique Tim Berners-Lee – travaillant alors au Cern en Suisse, dans le « Building 31 » situé à la frontière sur territoire français (4) – que cet Internet, d’accord très technique et académique, deviendra grand public à partir du milieu des années 1990. L’Isoc, organisation institutionnelle d’Internet, est dans le même temps devenue la « maison mère » des communautés techniques IETF (5) et IAB (6).

L’Isoc : grande mission, petits moyens
« Bonjour, je m’appelle Vint Cerf. J’ai été président fondateur de l’Internet Society en 1992. Et nous voilà en 2025, et l’[Isoc] poursuit sa mission. Je souhaite que vous compreniez que donner de votre temps, de votre énergie, et même un peu de votre argent à l’[Isoc] lui permettra d’accomplir sa mission principale : faire en sorte qu’Internet soit vraiment pour tout le monde », a déclaré le 24 novembre dans un appel aux dons – en vidéo diffusée sur YouTube – celui qui est non seulement le cofondateur de l’Internet Society, où il n’a plus de fonctions exécutives depuis les années 2000, mais aussi vice-président de Google où il a été recruté il y a 20 ans comme « Chief Internet Evangelist ». Et l’icône du Net d’ajouter : (suite) « J’espère donc que vous vous joindrez à moi pour soutenir cette cause. Je viens moi-même de contribuer à hauteur de 25.000 dollars, et je vous invite à envisager de faire de même. En attendant, à bientôt sur le Net ! ».

2,6 milliards d’humains non connectés
Vint Cerf a choisi de lancer cette campagne quelques jours avant le « Giving Tuesday », qui est la journée mondiale de la générosité arrivant chaque année le mardi suivant la fête de Thanksgiving aux Etats-Unis, soit le 2 décembre en 2025. « Faites un don dès maintenant et notre président fondateur, Vint Cerf, abondera du même montant les premiers 25.000 dollars de dons », a encouragé l’Isoc sur son compte LinkedIn (7). Au 5 décembre, la collecte dépassait à peine les 23.000 dollars sur les 50.000 dollars visés (8). Or ce modeste objectif semble minuscule et symbolique par rapport au positionnement historique de l’Isoc qui est de contribuer à résorber cette fracture numérique qui empêche encore aujourd’hui 2,6 milliards d’êtres humains de se connecter correctement à Internet. Si l’Isoc – dont le slogan est « Internet est pour tous » – mène cette campagne symbolique de quelques dizaines de milliers de dollars auprès du grand public, qu’elle sollicite ainsi sur des dons de petits montants (12 dollars, 40, 80, …), elle s’appuie aussi sur sa fondation – l’Internet Society Foundation, sa filiale créée en novembre 2019 (9) – pour « institutionnaliser » les levées de fonds (dons, adhésions, subventions, …) pour l’octroi à son tour de subventions (10) et la mise en place de partenariats pour des montants annuels de plusieurs millions de dollars. Sur l’année 2024, la fondation a ainsi financé 203 projets de connexion et d’inclusion numérique dans 111 pays pour un total de 16,2 millions de dollars (11) : réseaux communautaires dans des villages reculés, adoption d’outils numériques par des entrepreneurs, recherches sur la sécurité d’Internet, solutions résilientes dans des zones sujettes aux catastrophes naturelles, …
Mais le budget des deux entités – l’Isoc « canal historique » et l’Isoc Foundation, chacune ayant comme PDG Sally Wentworth (photo ci-dessus) – restent très limité au regard des enjeux planétaires, malgré 135 « chapitres » (antennes locales) dont l’Isoc France créée il y aura 30 ans l’année prochaine. Pour leur « Plan d’action 2026 » respectif, tous les deux publiés en novembre, l’Isoc historique disposera de 41,2 millions de dollars sur l’année prochaine (12) et l’Isoc Foundation de 28 millions de dollars seulement (13). Et encore, heureusement que les deux entités perçoivent chacune un gros pécule provenant de la vente de noms de domaine de premier niveau tels que « .org », à savoir 32 millions de dollars pour près de 80 % (77,7 % précisément) du « chiffre d’affaires » de l’Isoc historique et 28 millions de dollars pour la totalité du « chiffre d’affaires » 2026 de la fondation. Car l’organisation américaine à but non lucratif est aussi la maison mère d’une filiale « à but non lucratif » baptisée Public Interest Registry (PIR), qui, créée en 2002 à Reston dans l’Etat de Virginie, commercialise en exclusivité via des registrars dans le monde les noms de domaines se terminant par « .org » (plus de 11,7 millions actifs à ce jour (14)), mais aussi – depuis leur création il y a dix ans – les « .ong » (2.107 actifs (15)) et en anglais les « .ngo » (4.465 actifs (16)) pour les ONG dans le monde, les organisations non-gouvernementales. PIR a étendu ses activités de « registre d’intérêt public » à partir de 2019 en reprenant à l’Icann – la principale organisation américaine non-gouvernementale, dont Vinton Cerf a été président du conseil d’administration, chargée de gérer dans le monde les adresses de l’Internet (17) – les domaines de premier niveau « .charity », « .foundation », « .gives » et « .giving ». Autant de gTLD (Generic Top-Level Domain) qu’elle regroupe dans sa « famille de domaines .org » (18). Ainsi, PIR rapportera aux deux entités de l’Internet Society pas moins de 60 millions de dollars cumulés en 2026 – une manne en hausse.
Cette pépite PIR a d’ailleurs failli être vendue par l’Isoc, si avait abouti son projet – soutenu par Vinton Cerf (19) – de céder en 2019 ce « registre d’intérêt public » à la société de capital investissement Ethos Capital pour 1,135 milliard de dollars. Mais cette opération fit polémique en raison de son caractère financier et au regard des missions d’intérêt public de l’Isoc et de PIR. La justice s’en était mêlée, y voyant une violation des statuts à but non lucratif de ces organisations caritatives soumises aux lois californiennes. Sous pression, l’Icann avait rejeté le 30 avril 2020 la proposition de vente du PIR à Ethos Capital (20).

Une « réserve » de 1,7 million de dollars
Mais, dans l’hypothèse où les revenus PIR venaient à diminuer, le conseil d’administration de l’Isoc a choisi de placer une partie de ses recettes dans des « réserves » pour que l’organisation puisse tout de même survivre et remplir sa mission. C’est ainsi que l’Isoc a thésaurisé 1,7 million de dollars pour commencer 2026 avec ce qu’elle appelle le « fonds du conseil ». Cette somme est prévue pour différents projets à venir : dans la « transformation numérique » (478.500 dollars), les « technologies facilitatrices » (25.000 dollars), des « initiatives ESG » pour l’environnement, le social et la gouvernance (200.000 dollars), les « systèmes de gestion des ressources humaines » (626.000 dollars) et l’« accessibilité » (100.000 dollars). Là où il faudrait des milliards… @

Charles de Laubier

Bras de fer entre Henna Virkkunen et Howard Lutnick

En fait. Le 1er décembre, la Finlandaise Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission « von der Leyen », chargée de la souveraineté, sécurité et démocratie technologiques, a fêté ses un an à ce poste sous pression de l’administration Trump. Le 24 novembre, elle a reçu l’Américain Howard Lutnick.

En clair. L’Américain Howard Lutnick, secrétaire d’Etat au Commerce dans l’actuelle administration « Trump II », a rencontré le 24 novembre 2025 plusieurs commissaires européens, dont la vice-présidente exécutive de la Commission « von der Leyen », la Finlandaise Henna Virkkunen. C’est la première fois que ces rencontres ont eu lieu depuis l’accord sur les droits de douane – l’« accord 15 % » – conclu entre Ursula von der Leyen et Donald Trump le 27 juillet. Mais une fois scellé le 21 août, cet accord commercial transatlantique avait été aussitôt suivi – fin août (1) – par des attaques en règle lancées par Donald Trump lui-même contre l’Union européenne et ses taxes sur les services numérique (TSN), son Digital Services Act (DSA) et son Digital Markets Act (DMA).
Le locataire de la Maison-Blanche, qui adore se faire appeler « président de l’Europe » par… certains dirigeants européens, compte maintenant (suite) sur son secrétaire d’Etat au Commerce Howard Lutnick – épaulé par le représentant commercial des Etats-Unis Jamieson Greer, présent également à Bruxelles le 24 novembre – pour mettre à nouveau en cause la législation numérique européenne. Avec un chantage à la clé : si l’Union européenne se résout à « supprimer » ses règlements sur le numérique, elle obtiendra des Etats-Unis un accord « cool » sur l’acier et l’aluminium. C’est en ces termes que Howard Lutnick a présenté à Bloomberg sa rencontre du 24 novembre (2). A Bruxelles, son échange avec Henna Virkkunen fut plus diplomatique : que l’UE rende ses règles numériques « plus équilibrées » (comprenez plus favorables aux Gafam et Big Tech américaines) et elle pourra exporter son acier et son aluminium aux Etats-Unis qui réduiraient leurs droits de douanes.
La pression de Washington sur Bruxelles monte, la Commission européenne commençant à lâcher du lest avec son « Digital Omnibus » présenté le 19 novembre (3) pour « réviser » plusieurs textes (DMA, DSA, AI Act, RGPD, …), afin de les rendre plus « favorable à l’innovation » – justement ce qu’exige Howard Lutnick ! Henna Virkkunen, qui avait succédé à Thierry Breton et à Margrethe Vestager, lui a présenté ce 24 novembre le Digital Omnibus controversé (4), tout en défendant le DSA et le DMA. Margrethe Vestager a appelé Bruxelles a « tenir les promesses faites aux Européens » (5) et Thierry Breton d’avoir « du courage plutôt que des omnibus » (6). @

Abusives, ces blocklists qui provoquent un manque à gagner publicitaire pour toute la presse en ligne

Les marques ont tellement peur de voir leurs publicités se retrouver sur des pages web où apparaissent des mots-clés tels que « mort », « sexe » ou encore « arme à feu » qu’elles les empêchent de s’y afficher. Ces blocklists en arrivent à priver la presse en ligne de ces revenus publicitaires.

Les annonceurs publicitaires veulent à tout prix une « sécurité » ou une « protection » pour leurs marques lorsqu’elles s’exposent dans le monde numérique (réseaux sociaux, presse en ligne, …). Cette exigence de « brand safety » (protection de la marque) est de plus en plus doublée d’une demande de « brand suitability » (adéquation à la marque). Objectif des annonceurs : trier sur le volet – de façon automatisée pour la publicité qui est jusqu’à 90 % programmatique – les sites web ou les plateformes sur lesquels les publicités de leurs marques auront le droit de s’exposer, sans risque de se retrouver sur des contenus qu’ils jugent indésirables.

Surblocages provoqués par des mots-clés
Mais là où le bât blesse, c’est que les multiples « listes noires » constituées à partir de mots-clés indésirables – ou « blocklists » (listes de blocages), afin d’exclure de la campagne publicitaire tous les contenus en ligne jugés a priori infréquentables – pénalisent de plus en plus la presse en ligne. Car l’information journalistique ne manque pas de parler des sujets sensibles ou des actualités parfois violentes (accidents, meurtres, attentats, sexes, politiques, …). Résultat : à force de trop vouloir aseptiser leurs environnements publicitaires pour ne pas « infecter » leur image de marque, les annonceurs se privent d’affichages sur de nombreux sites de presse en ligne. Les éditeurs de médias numériques se retrouvent donc comme les victimes collatérales de ces listes de blocages automatisées – appelées aussi « filterlists » et constituées en amont par les annonceurs et leurs agences médias – propulsées aveuglément par des algorithmes dans un monde pour l’essentiel programmatique. Ce surblocage engendre un manque à gagner pour toute la presse numérique, partout dans le monde, qu’elle soit éditée par des pure players ou par des journaux papier (quotidiens, tabloïdes, magazines, …) déclinés en ligne.
Or, bien que le phénomène abusif soit documenté depuis les années 2010, (suite) ni les organisations de la presse, ni les syndicats des éditeurs médias, ni les associations d’annonceurs n’ont jusqu’à présent réussi à se mettre d’accord pour empêcher cet overblocking publicitaire généralisé. Les professionnels de la « réclame » se souviennent de mars 2017, lorsque plusieurs marques – L’Oréal, Audi, Marks & Spencer, HSBC, Sky, etc. – ont suspendu leurs publicités sur YouTube et Google Display Network. Le « scandale du brand safety » avait été révélé par The Times (1) : leurs publicités se retrouvaient à côté de contenus extrémistes ou inappropriés comme la haine ou l’apologie du viol, ce qui portait atteindre à leur image et revenait pour eux à les financer. Les deux filiales d’Alphabet (YouTube et Google) avaient dû revoir leurs mécanismes de placement publicitaire, via notamment YouTube Select (ex-Reserve) ou Demand Gen. Des contrôleurs tiers ont en outre été mis en place tels que Integral Ad Science (IAS (2)), NewsGuard (3), ou encore DoubleVerify (DV). Les blocklists prolifèrent depuis, à tel point qu’une étude de Cheq – société israélienne de cybersécurité et de protection publicitaire – a révélé en 2020 que « le problème des listes noires de sécurité des marques, pénalisant incorrectement un contenu entièrement sûr, coûte aux éditeurs un chiffre d’affaires stupéfiant de 3,2 milliards de dollars chaque année ». Exemple : au New York Times, « seulement 9 des 100 principales actualités [publiées] en 2019 ont été jugées sûres pour les marques [brand safe] par les listes noires » (4). Cinq ans après cette étude, ces listes noires de blocage publicitaire continuent encore aujourd’hui de priver la presse en ligne de revenus publicitaires non négligeables et pourtant vitaux.
La presse française n’échappe pas au phénomène des blocklists intempestives. Alors que dans la catégorie « éditions et info » les investissements publicitaires ont reculé au premier semestre 2025 de – 5 % en display (5) et de – 6 % en vidéo, le marché de la publicité digital dans son ensemble progressait, lui, de + 12 % sur la même période, selon le Bump (6) de France Pub et de l’Institut de recherches et d’études publicitaires (Irep), avec Kantar Media : cherchez l’erreur.

30-40 % de contenus d’information exclus
« Ce décalage s’explique notamment par l’utilisation de blocklists. Mal calibrées ou insuffisamment mises à jour, elles excluent entre 30 % et 40 % des contenus d’information – articles politiques, économiques, société – alors que ces environnements représentent jusqu’à 80 % du trafic des sites de presse », déplore l’Alliance de la presse d’information générale (Apig), où l’on retrouve Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, mais aussi Ouest-France, L’Est Républicain, Le Télégramme, Sud-Ouest ou La Provence. L’Apig l’a démontré à partir d’une étude (7) sans précédent commanditée à l’agence d’études Iligo, fondée par Olivier Goulet (photo ci-dessus), l’actuel président de l’Irep. @

Charles de Laubier