Le géant mondial Nvidia, fabricant américain de microprocesseurs pour l’intelligence artificielle, est non seulement le premier à alimenter la « bulle IA » mais aussi en position dominante sur ce marché colossal. Les autorités antitrust veulent agir avant qu’il ne soit trop tard pour la concurrence.
Après avoir été la première capitalisation boursière mondiale, le groupe Nvidia est redevenu la seconde à 3.314 milliards de dollars au 29 novembre 2024 (au moment où nous bouclons ce numéro de Edition Multimédi@), derrière Apple (3.551 milliards de dollars), Microsoft (3.144 milliards), Amazon (2.163 milliards) ou encore Alphabet/ Google (2.080 milliards), d’après CompaniesMarketCap (1).
C’est en juin (2) que la firme californienne de Santa Clara – où elle a son siège social depuis sa création le 5 avril 1993 par l’AméricanoTaïwanais (3) Jensen Huang (photo), son actuel PDG – est arrivée pour la première fois en tête de toutes les entreprises cotées dans le monde. Depuis le lancement par OpenAI fin novembre 2022 de l’IA générative ChatGPT qui carbure aux puces pour l’intelligence artificiel, dont Nvidia est devenu le numéro un mondial des fabricants, le cours de l’action « NVDA » a été multipliée par plus de huit. Microsoft, Google ou encore Amazon font aussi partie des nombreuses Big Tech qui se fournissent auprès de Nvidia. Samedi dernier, 23 novembre, Jensen Huang s’est vu décerner un doctorat honorifique en ingénierie (4) de l’Université des sciences et technologies de Hong Kong (Hkust). Détenteur d’environ 3 % du capital de l’entreprise Nvidia, cotée au Nasdaq à New-York depuis janvier 1999, il est devenu à 61 ans la onzième plus grande fortune mondiale, après avoir vu son patrimoine professionnel bondir de 250 % entre 2023 et 2024, à 118,2 milliards de dollars (5).
Prévision de résultats annuels records
En plus d’être devenu le plus grand fabricant de processeurs graphiques, appelés GPU (Graphics Processing Unit), qui excellent notamment pour les jeux vidéo sur ordinateur, Nvidia a aussi étendu sa position dominante dans l’intelligence artificielle qui exige également d’immenses puissances de calcul. Lors de la présentation le 20 novembre de ses résultats financiers pour son troisième trimestre qui s’est achevé fin octobre (le groupe ayant la particularité d’avoir son année fiscale décalée d’un mois par rapport à l’année calendaire), Nvidia a estimé qu’il terminera son exercice 2024/2025 (clos le 26 janvier) avec un chiffre d’affaires annuel record d’environ 128,6 milliards de dollars. Ce record correspond à un peu plus du double (+ 111,19 %) du chiffre d’affaires de l’année précédente (60,9 milliards de dollars à fin janvier 2024) et presque un quintuplement sur deux ans (26,9 milliards de dollars à fin janvier 2023). Cela dépendra de son quatrième trimestre (novembre 2024-janvier 2025) qui est attendu à « 37,5 milliards de dollars, plus ou moins 2 % », contre 35 milliards de dollars au troisième trimestre (août-octobre 2024).
Quasi-monopole de puces GPU et IA
« L’ère de l’IA est à plein régime, ce qui entraîne une évolution mondiale vers les technologies informatiques de Nvidia. La demande pour [la puce] Hopper et l’anticipation pour [sa successeure] Blackwell – en pleine production – sont incroyables », s’est félicité le 20 novembre Jensen Huang. (suite)
Sa directrice financière, Colette Kress (photo ci-contre), a tenté de rassurer sur le retard – dû à un problème d’architecture – pris dans la production de Blackwell, la prochaine génération de processeurs IA très attendue, par les acteurs des IA génératives notamment : « Nous avons effectué avec succès un changement de masque pour Blackwell, qui a amélioré les rendements de production, a-t-elle assurée le 20 novembre. Les expéditions de production de Blackwell devraient commencer au quatrième trimestre de l’exercice 2025 [c’est-à-dire d’ici janvier 2025, ndlr] et […] la demande pour Blackwell devrait dépasser l’offre pendant plusieurs trimestres au cours de l’exercice [2025/2026, ndlr] ». En attendant que tout rentre dans l’ordre, Colette Kress peut se satisfaire de la rentabilité annuelle de Nvidia qui est aussi exponentielle : le bénéfice net sera dévoilé le 26 février lors de la présentation des résultats annuels 2024/2025 (clos au 26 janvier donc), avec un bénéfice net qui devrait surpasser les 29,7 milliards de dollars de l’an dernier, eux-mêmes ayant alors fait un bond de + 581 % sur un an. Bien que son quartier général et son campus soient implantés depuis avril 1993 à Santa Clara, dans l’Etat de Californie, la Big Tech est enregistrée depuis avril 1998 dans l’Etat du Delaware, un paradis fiscal aux Etats-Unis.
Au 27 octobre 2024 (fin du troisième trimestre de l’exercice annuel en cours), la dette de Nvidia, dont les remboursements d’étalent sur plus de dix ans, est de 8,4 milliards de dollars, tandis que sa trésorerie disponible (free cash flow) a atteint 16,7 milliards de dollars, soit plus du double d’il y a un an. La firme de Santa Clara a ainsi les coudées franches pour poursuivre ses acquisitions, afin de renforcer encore sa position ultradominante sur le marché mondial des microprocesseurs graphiques pour le Gaming et l’IA – tout en développant aussi des modèles d’IA (LLM), dont Fugatto présenté le 25 novembre pour générer musiques, voix et sons (6). Rien que sur le marché mondial des cartes graphiques dotées de puces GPU, où Nvidia règne en maître depuis longtemps, sa part de marché atteint 88 % au printemps 2024 face à son rival AMD (12 %), d’après le cabinet d’études californien Jon Peddie Research (7). En dix ans, Nvidia a procédé à une dizaine d’acquisitions : Mellanox, Cumulus Networks et SwiftStack en 2020, DeepMap en 2021, Bright Computing en 2022, Deci AI, Shoreline et RunAI rien qu’en 2024 (8). C’est cette boulimie pour des start-up de l’IA et du cloud qui commence à inquiéter les autorités antitrust, en premier lieu le Département de la Justice (DoJ) aux Etats-Unis.
L’acquisition en avril dernier pour 700 millions de dollars de la société RunAI, créée en 2018 à Tel Aviv (Israël) et spécialisée dans l’optimisation de l’IA et de l’apprentissage automatique (machine learning), intéresse tout particulièrement le DoJ qui a envoyé à l’acquéreur Nvidia une « assignation à comparaître », d’après l’agence Bloomberg début septembre (9), sur des soupçons de violation des lois antitrust américaines et d’abus de position dominante. Un porteparole de Nvidia, John Rizzo, a démenti auprès de Forbes que l’entreprise était assignée à comparaître mais a assuré qu’elle était « heureuse de répondre aux questions des organismes réglementaires sur [ses] activités » (10).
D’après Bloomberg et le New York Times (11), le DoJ – en partenariat avec l’autorité de la concurrence FTC (12) – se demande si Nvidia rend plus difficile pour les acheteurs de passer à d’autres fournisseurs de puces (chips), tout en pénalisant ceux qui n’achètent pas exclusivement ses chips IA. Ce type d’entente est anti-concurrentiel. L’enquête concernerait non seulement Nvidia mais aussi Microsoft qui a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, et Amazon et Google qui ont investi respectivement 4 milliards de dollars et 2 milliards de dollars dans Anthropic.
L’Europe enquête aussi sur Nvidia
Nvidia avait dû renoncer en 2022 à acquérir pour 40 milliards de dollars le fabricant de semi-conducteurs britannique ARM (13), en raison d’une levée de bouclier d’autorités antitrust européennes. En France, l’Autorité de la concurrence (ADLC) a le fabricant de puces GPU dans le collimateur après une première perquisition avec « saisie inopinée » réalisée le 26 septembre 2023 dans les locaux de la filiale française de Nvidia (14). D’après l’agence Reuters le 15 juillet dernier, l’ADLC continue de mener son enquête avant l’envoi d’éventuels « griefs » sur des pratiques anticoncurrentielles, y compris dans les puces IA. Quant à la Commission européenne, elle a annoncé le 31 octobre (15) avoir ouvert une enquête sur le rachat de RunAI par Nvidia. @
Charles de Laubier