Le coup d’envoi de Netflix en France a été donné le lundi 15 septembre 2014 : une date qui reste gravée dans les mémoires depuis dix ans, tant le débarquement de la première plateforme mondiale dans l’Hexagone était redouté des tenants de l' »exception culturelle » mais attendu par de nombreux Français.
Reed Hastings (photo de gauche) et Ted Sarandos (photo de droite), les deux grands patrons emblématiques du géant américain de la vidéo en streaming par abonnement (SVOD), étaient présents (1) le lundi 15 septembre 2014, sous le pont Alexandre III dans le septième arrondissement de Paris, pour cette grande soirée de lancement de Netflix en France. Il y a dix ans. Tapis rouge vif aux couleurs du « N » de la déjà célèbre plateforme de SVOD, paillettes, champagne, hôtesses, personnalités du paysage audiovisuel français (PAF) et du show-biz, journalistes, … Jusqu’à un millier de convives étaient attendus dans la très branchée discothèque Le Faust, avec terrasse en bord de Seine. Pour convaincre ce « tout Paris » de son savoir-faire en matière de streaming vidéo et de recommandations, Netflix n’a pas hésité à offrir – notamment aux médias présents, parmi lesquels Edition Multimédi@ – une carte « VIP » donnant accès gratuitement à la plateforme pendant un an. « Merci de votre présence ! Nous sommes ravis d’avoir fêté ensemble le lancement de Netflix en France ! […] Vous serez ainsi parmi les premiers utilisateurs français de Netflix. Vous trouverez également deux cartes cadeaux que vous pouvez offrir à vos proches pour un accès gratuit pendant 6 mois », peut-on lire sur le carton accompagnant ce pass spécial logé dans un mini coffret noir, comme pour un bijou, estampillé « Netflix » en rouge vif.
De la carte VIP à près de 12 millions d’abonnés
Le tour est joué. L’idée de s’abonner au service vidéo de la firme de Los Gatos (Californie) va se propager ainsi comme une traînée de poudre dans toute la France. Depuis une décennie, Netflix caracole en tête des plateformes de SVOD, de plus en plus nombreuses à être présentes dans l’Hexagone. D’après Digital TV Research, l’année 2023 s’est achevée avec environ 11,6 millions d’abonnés et la barre des 12 millions pourrait être franchie au cours de cette année, avec la perspective d’atteindre les 13 millions d’abonnés d’ici 2030 (2). L’arrivée de Netflix dans le PAF ce 15 septembre 2014 est l’aboutissement de plusieurs années de préparatifs et de discussions avec les pouvoirs publics français, soucieux de canaliser le géant de la diffusion en ligne, doté d’un catalogue de milliers de séries et de films venus du monde entier, mais à dominante nord-américaine.
Le 20 mai 2011, soit deux mois après s’être rendu outre-Atlantique, Frédéric Mitterrand – alors ministre de la Culture et de la Communication – prévient dans Le Figaro, soit trois ans avant le lancement du champion de la SVOD dans le pays de « l’exception culturelle » : « Si Netflix arrive en France, il devra (…) respecter ce socle [qu’est la chronologie des médias] ».
La chronologie des médias à la française
Avec le financement du cinéma français, dont le premier pourvoyeur de fonds est historiquement Canal+, les conditions sont posées. « C’est un tsunami qui se prépare », avait lancé le ministre peu avant le MipTV (3). Avec en toile de fond, l’inquiétude des professionnels du 7e Art sur le risque de voir leurs œuvres piratées par le téléchargement et le streaming illégal. Sur la chronologie des médias, qui régit strictement en France – plus que partout ailleurs dans le monde – la diffusion des nouveaux films français après la salle de cinéma qui en garde le monopole durant quatre mois suivant leur sortie, les pourparlers sont houleux. Car la SVOD est, elle, à… trois ans après la sortie en salle. C’est-à-dire que si Netflix voulait produire ou cofinancer un film pour le sortir en salle, il devait attendre à l’époque 36 mois avant de le diffuser sur sa plateforme (aujourd’hui 17 mois, voire à 15 mois en cas d’accord avec les organisations professionnelles du cinéma). Les dirigeants de Netflix continuent encore de pester contre cette chronologie des médias à la française, qui avantage les salles et, passé de 12 mois à 6 mois, Canal+. La chaîne cryptée du groupe Vivendi, qui se sent alors la première menacée par le débarquement de Netflix (4) mais qui deviendra un distributeur de ce dernier à partir de 2019, continue encore aujourd’hui de faire la pluie et le beau temps sur les fenêtres de diffusion (5).
Les divergences entre le cinéma français et la plateforme de streaming tournent au dialogue de sourds. Lorsque Aurélie Filippetti (photo ci-dessus) va succéder à Frédéric Mitterrand en mai 2012, cela ne va pas s’améliorer. La ministre de la Culture et de la Communication accroît la pression sur les dirigeants de Netflix pour qu’ils donnent des gages avant leur arrivée dans l’Hexagone. « Netflix doit se plier aux régulations qui font le succès de nos industries, notamment en matière de financement de la création. C’est une condition sine qua non pour préserver notre écosystème unique », prévient elle dans une interview au JDD (6). Initialement, Netflix avait prévu de se lancer sur le marché français au printemps 2013, en même temps qu’Amazon Prime Video. Interrogée au mois de novembre suivant par Edition Multimédi@, Kelly Merryman, alors vice-présidente des contenus de Netflix, nous avait répondu : « Pas de plan en France ; oui la chronologie des médias y est plus difficile ». Cependant, le 4 décembre 2013, des dirigeants de Netflix sont pour la première fois convoqués discrètement à l’Elysée par David Kessler, le conseiller médias du président François Hollande. Netflix et le cinéma français se regardent en chiens de faïence, la chronologie restant le point de blocage. « Trop contraignante », juge Netflix, qui prévoit néanmoins de lancer son service en France mais à partir du Luxembourg, où il avait son siège européen (avant d’être transféré en 2015 à Amsterdam aux Pays-Bas), afin de ne pas avoir les obligations de financement et de quotas d’œuvres françaises. Son expansion internationale passe avant tout, la santé financière étant déjà au rendez-vous : sur l’année 2013, Netflix affiche 4,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires, pour 112,4 millions de dollars de bénéfice net, grâce à 44,4 millions d’abonnés, dont 80 % aux Etats-Unis. Le début de l’année 2014, la plateforme au « N » rouge vif (voir ci-contre) le passera notamment à négocier en France son intégration dans les « box » d’Orange, Bouygues Telecom, SFR et Free.
Fin mars 2014, Aurélie Filippetti, à la Culture et à la Communication, reçoit des dirigeants de Netflix qui prévoit enfin d’arriver en France à l’automne. Entre mises en garde, craintes, peurs et fantasmes, les chaînes de télévision et les producteurs français n’ont de cesse de crier au loup (7). « Nous ne chercherons pas à contourner quoi que ce soit [en faisant allusion à la chronologie des médias, ndlr].Nous voulons investir en France, dans des contenus français », assure Reed Hastings le 21 juillet 2014. Le gouvernement et le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) imaginent une parade pour contrer l’arrivée prochaine de Netflix en tentant de fédérer – en vain (8), malgré l’insistance d’Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Economie, du Redressement productif et du Numérique (9) – les offres françaises de vidéo à la demande, autour soit de Dailymotion (Orange), soit d’Allociné (Webedia).
Faute d’alternative française, la voie est libre pour Netflix dans l’Hexagone. Juste avant l’été 2014, Netflix réunit en toute discrétion un petit groupe de journalistes de la presse française invités au quartier général de Los Gatos. Soumis à un strict embargo fixé jusqu’à fin août, ils n’avaient pas eu le droit de publier leurs articles avant. Le premier communiqué de « Netflix France » est diffusé fin août 2014 pour annoncer la première série française, « Marseille », produite par la plateforme. Gaumont est aussi le premier partenaire français de Netflix, pour les exclusivités « Hemlock Grove » et « Narcos » (10).
Films récents en France : Reed Hasting frustré
Le 15 septembre 2014, tout se passe comme prévu – grâce à la coopération des médias qui font du lancement de Netflix en France un événement national. Mais l’ancien prof de maths, Reed Hasting, cofondateur de Netflix, reste sur sa faim à Paris : « En France, dit-il à l’AFP,nous sommes tenus par la chronologie des médias qui nous empêche d’avoir des films récents. (…) Le danger, c’est que sans cette évolution [des fenêtres de diffusion],le piratage va continuer de croître ». L’abonnement mensuel au géant de la SVOD commence alors à 7,99 euros, un prix bien plus attractif que les 39,90 euros de Canal+. C’était il y a dix ans. @
Charles de Laubier