Le marché de la SVOD (sans pub) semble saturé ; des plateformes s’ouvrent à l’AVOD (avec pub)

The Walt Disney Company l’a confirmé le 4 mars : sa plateforme Disney+, jusqu’à maintenant par abonnement (SVOD), offrira aussi à partir de fin 2022 un accès peu cher financé par la publicité (AVOD). La pression des annonceurs est tellement forte que même Netflix pourrait céder à son tour.

« L’élargissement de l’accès à Disney+ pour un public plus large et à un prix plus bas est avantageux pour tout le monde – les consommateurs, les annonceurs et nos conteurs », a justifié Kareem Daniel (photo), président de Disney Media and Entertainment Distribution (DMED), lors de la confirmation faite le 4 mars du lancement d’ici fin 2022 aux Etats-Unis et courant 2023 pour le reste du monde – d’une offre moins chère de Disney+ financée par de la publicité. Et Rita Ferro, présidente en charge de la publicité chez DMED d’ajouter : « Depuis son lancement, les annonceurs réclament à cor et à cri la possibilité de faire partie de Disney+ ». La pression des annonceurs en quête d’espaces sur les services de streaming vidéo, encore très dominés dans les foyers par les plateformes par abonnement et sans publicités (SVOD), est telle que The Walt Disney Company a dû céder aux sirènes des marques. Pourtant, en juin 2021, devant des investisseurs réunis par le Credit Suisse, le PDG du groupe, Bob Chapek, avait écarté l’idée d’une offre financée par la publicité (AVOD) : « Nous n’avons pas de tels plans maintenant. Nous sommes satisfaits des modèles que nous avons en ce moment », avait-t-il assuré.

Comment Disney a cédé à la pression des annonceurs
Neuf mois après, c’est le contraire. C’est surtout le moyen d’espérer engranger plus rapidement des abonnés, certes low cost, afin de parvenir à son objectif d’atteindre lors de son exercice 2024 (clos fin septembre) de 230 à 260 millions d’abonnés au total à Disney+, soit cinq ans après son lancement aux Etats-Unis. Pour le mythique conglomérat du divertissement et major d’Hollywood, qui fêtera son centenaire en octobre 2023, ce serait la consécration de son déploiement mondial réussi dans le streaming – sous la houlette de Bob Chapek, successeur de Bob Iger depuis plus de deux ans maintenant. La date de lancement et le prix allégé par rapport aux 7.99 dollars par mois actuels (ou 8,99 euros) seront connus dans le courant de l’année. Conséquence de l’ouverture dès cette année de Disney+ à l’AVOD, outre le fait que Disney+ Hotstar (1) fasse déjà de la publicité en Inde et en Asie du Sud-Est, ce marché mondial de l’ « Advertising Supported Video on Demand » devrait largement dépasser les Continuer la lecture

Streaming et piratage : le marché mondial de la protection des contenus audiovisuels explose

C’est la face cachée du streaming et des services OTT : la surveillance quasi-systématique d’Internet – via les plateformes vidéo et les applications mobiles – pour traquer les pirates de contenus (films, séries, vidéoclips, retransmissions sportives, …) protégés par le droit d’auteur.

L’industrie des médias et du divertissement mettent de plus en plus sous surveillance Internet pour traquer le piratage de leurs contenus audiovisuels diffusés massivement en ligne, en streaming et/ou sur applications mobiles, lorsque ce n’est pas via des « box ». Il s’agit « de traquer et de neutraliser les hackers du secteur OTT, voleurs de contenus, tels que les sports en direct et les films premium », selon les propres termes du groupe Verimatrix (ex-Inside Secure), basé à Aix-en-Provence et présidé – depuis l’époque du français Inside Secure (ayant pris le nom la société américaine basée à San Diego et rachetée fin 2018) – par Amedeo d’Angelo (photo).

Nagra-Kudelski, Irdeto, Synamedia, Viaccess, …
Verimatrix, un des leaders mondiaux de la cybersécurité et de la protection des contenus, est sur un marché en plein boom, tiré par la diffusion audiovisuelle en streaming et en OTT (services s’appuyant sur les infrastructures existantes d’Internet). C’est un marché discret mais aux outils de détection considérés comme cruciaux par bon nombre de producteurs, des studios d’Hollywood aux plateformes vidéo, en passant par les ayants droit des oeuvres audiovisuelles, cinématographiques ou d’événements sportifs. Verimatrix, qui réalise 90 % de son chiffre d’affaires (lequel dépasse les 90 millions de dollars) dans la protection de contenus numériques et de divertissement, évolue aux côtés de concurrents positionnés eux aussi sur ce marché en plein effervescence de la protection des contenus, notamment vidéo : le suisse Nagra-Kudelski, le néerlandais Irdeto, le britannique Synamedia ou encore le français Viaccess-Orca (filiale d’Orange). A noter que Synamedia avait été racheté en 2012 sous son nom israélien d’origine, NDS Group, par l’américain Cisco, lequel l’a revendu en 2018 au fonds britannique Permira. Synamedia contrôle par ailleurs le français rennais ContentArmor. Le marché mondial de la protection des contenus vidéo est entraîné par la dynamique planétaire de la SVOD (vidéo à la demande par abonnement) et de la TVOD (programmes de télévision à la demande), même s’il ne représente encore qu’une petite partie du gâteau. Le chiffre d’affaires généré par les Verimatrix, Nagra-Kudelski et autres Irdeto est évalué en 2021 à 172 millions de dollars, selon Global Market Estimates (GME) qui s’attend à une hausse de 10 % par an pour dépasser les 277 millions de dollars d’ici 2026. Cette relativement faible croissance a une explication pour GME : « L’augmentation des cyberattaques et des activités de protection de la vie privée dans le secteur du divertissement et des médias stimulent positivement le marché. Cependant, les coûts de déploiement élevés et la cherté des logiciels de protection contre le piratage freinent la croissance du marché ». Pourtant, le marché mondial des services de streaming vidéo (OTT) est, lui, en pleine explosion si l’on en croit les cabinets d’études PwC (PricewaterhouseCoopers) et Omdia (Informa) : plus de 81 milliards de dollars de chiffre d’affaires d’ici 2025, grâce à une croissance annuelle de 10,6 %, contre moins de 50 milliards de dollars en 2020 et environ 55 milliards en 2021 (1). Le terrain est aussi favorable du côté des applications mobiles, au nombre dépassant les 7 millions sur Google Pay et sur App Store d’Apple. Autant de contenus à surveiller pour les détenteurs des droits sur les contenus en tout genre (films, sports, jeux vidéo, etc.). C’est la face cachée de la lutte contre le piratage, une sorte de « contre-espionnage » pour faire référence au nouvel outils développé par Verimatrix : Counterspy. Celui-ci, permettant un « déploiement autonome de solutions antipiratage et de protection des applications », est intégré dans la nouvelle solution Streamkeeper annoncée fin novembre – en phase bêta, avant sa commercialisation fin mars 2022 – pour « permettre aux opérateurs OTT d’offrir aux studios [de production audiovisuelle ou cinématographiques, ndlr] et autres propriétaires de contenu de puissants moyens de contrôle et de protection contre le piratage ». Les opérateurs OTT sont en outre libres de définir la visibilité offerte aux propriétaires de contenus qu’ils diffusent.

Protéger en temps réel Hollywood et le sport
Verimatrix met en garde contre les hackers qui utilisent souvent les CDN (Content Delivery Network) et les logiciels des terminaux, tels que les applications mobiles et les navigateurs web, pour pirater les contenus des diffuseurs de contenus, lesquels sont non seulement diffuseurs OTT, mais aussi câblo-opérateurs, diffuseurs par satellite, opérateurs mobiles, agrégateurs de contenus, et même fabricants de terminaux. « Les outils proposés par Streamkeeper permettent aux opérateurs de lutter contre le piratage à l’aide de puissantes contre-mesures de cybersécurité de niveau militaire, encore jamais mises sur le marché, assure le directeur général de la société aixoise et san diegane, Asaf Ashkenazi. Il s’agit d’une nouvelle solution anti-piratage OTT qui va définitivement révolutionner la lutte contre le piratage menée par les professionnels d’Hollywood et du sport ». Mettre en place un traçage anti-piratage complet et défensif est facilité grâce à la technologie dite « zéro code » pour les opérateurs OTT et les détenteurs de contenus. Surtout, ce nouvel outil de contre-espionnage et de traçage en ligne recourt à une technologie dite de « double télémétrie », au niveau des applications et des utilisateurs, qui permet de « surveiller en temps réel, les nouvelles tentatives de piratage, les falsifications et les vols de contenu ».

Traquer les hackers jusqu’au dark web
Les opérateurs OTT et leurs fournisseurs de contenus peuvent ainsi identifier toutes tentatives de piratage et réagir instantanément pour déjouer la violation du ou des contenus audiovisuels. Et Verimatrix de préciser : « L’utilisation conjointe des solutions éprouvées multi- DRM, fingerprinting/watermarking et de recherche sur dark web pour traquer les contenus piratés de manière innovante permet à Streamkeeper de lutter contre le piratage bien au-delà des alertes et des avis de suppression, et ce grâce à la vérification automatique des alertes et à la visualisation des applications, des appareils et des utilisateurs ayant accès aux contenus autorisés et non autorisés pendant les livestreams ». A noter que le multi-DRM de Verimatrix est non seulement compatible avec toutes les solutions de gestion des droits de propriété intellectuelle – ou Digital Rights Management (DRM) – approuvées par les studios de production, mais aussi en plus enrichi de jetons numériques d’authentification à usage unique, les fameux NFT ou Non-Fungible Tokens (2). Une fois repéré, le pirate présumé peut être interpelé voire stoppé directement au niveau de son terminal connecté ou – de façon « moins agressive » (dixit) – constater la dégradation de la qualité de la diffusion voire recevoir des messages d’avertissement instantanés. « La capacité d’arrêter en temps réel, la diffusion de contenus streaming piratés est un outil incroyablement puissant », affirme Verimatrix. Ces contre-mesures (limitation, ralentissement arrêt) s’accompagnent de « collecte de données filtrées/affinées par intelligence artificielle et par apprentissage automatique ».
Cotée à la bourse de Paris depuis près de dix ans (avec une valorisation modeste de 90 millions d’euros), la société franco-américaine a entamé sa mue vers un modèle par abonnement, en mode SaaS (Software-as-a-Service) et basé sur le cloud, avec l’objectif d’accroître ses revenus récurrents annuel (abonnement et maintenance) : actuellement, ces ARR (Annual Recurring Revenue) représentent 36 % de son chiffre d’affaires ; l’ambition exprimée le 20 octobre dernier par Amedeo d’Angelo est de porter ce ratio à 70 % d’ici 2024. En plus de l’impact négatif de la pandémie du coronavirus, cette transition en cours devrait affecter son chiffre d’affaires de l’année 2021 (attendu à 90 millions de dollars, mais en baisse par rapport aux 94,8 millions de 2020 (3)) ainsi que celui de 2022 (également prévu en baisse par les analystes). Quoi qu’il en soit, le marché mondial de la protection des contenus numériques – sur les réseaux IP de l’Internet, gérés et non gérés (4) – a le vent en poupe – venant aussi bien des grands studios d’Hollywood que des ayants droit de l’audiovisuel, du sport et des médias. L’explosion des usages et du multi-screen (diffusion de contenus en plusieurs formats, débits et résolutions, que cela soit sur smartphones, téléviseurs connectés, tablettes, ordinateurs ou consoles de jeux vidéo), ainsi que l’engouement pour l’ultra-haute définition (4K/UHD) et l’avènement de la 5G capable de transporter des vidéos à très haut débit, sont autant de défis à relever. « Alimentée par la base de données VCAS [Video Content Authority System], Verimatrix Multi-DRM unifie la gestion des droits pour la plupart des DRM et des appareils clients, réduisant les dépenses opérationnelles pour les fournisseurs de services vidéo », assure l’entreprise, qui a généré plus de la moitié de son chiffre d’affaires sur le continent américain, plus d’un tiers en Europe, Afrique et Moyen-Orient, le restant en Asie.
A l’instar de Nagra-Kudelski, de Irdeto ou encore de Synamedia, il s’agit de fournir aux industries culturelles les outils « anti-piratage » pour éviter d’atteindre un manque à gagner dû au piratage vidéo – y compris des événements diffusés en direct – estimé à 12,5 milliards de dollars d’ici 2024. Cela suppose que les plateformes de services vidéo mettent en œuvre des mesures de sécurité plus strictes afin d’identifier les sources du piratage.

Watermarking, cryptage, multi-DRM, etc.
Cela peut passer par des solutions de watermarking, qui revient à appliquer un filigrane numérique ou tatouage digital comme marquage invisible dans le contenu vidéo pour « remonter jusqu’au délinquant et au lieu d’origine » grâce à cet identifiant du contenu piraté. Pour les contenus amenés à être diffusés en streaming ou livestream, ils peuvent être cryptés une bonne fois pour toute pour obtenir un flux protégé de bout en bout, quel que soit le réseau utilisé. Pour la lecture de contenus multimédias, la protection passe par des technologies multi-DRM (ViewRight chez Verimatrix par exemple), utilisant aussi des DRM promus par les GAFAM tel que PlayReady (Microsoft) ou Widevine (Google). Le développement accéléré de l’Internet des objets et des véhicules connectés ouvre aussi de nouvelles perspectives multimédias. @

Charles de Laubier

Plateforme vidéo : discret, Sony fourbit ses armes

En fait. Le 2 décembre dernier, l’analyste Simon Murray chez Digital TV Research a répondu à Edition Multimédi@ sur la raison de l’absence du groupe japonais Sony dans la course mondiale aux plateformes de SVOD, alors que les autres détenteurs de studios de cinéma ont lancé la leur (Disney+, Paramount+, Peacock, …).

En clair. « Ils [ni Sony Pictures Entertainment, ni Sony Pictures Television, ni Sony Interactive Entertainment, ndlr] n’ont rien déclaré publiquement, mais je pense qu’ils ont pris la décision qu’ils pourraient faire plus d’argent en restant agnostiques en termes de plateformes, plutôt que de lancer leur propre plateforme à partir de zéro (from scratch) », nous répond Simon Murray (photo), l’analyste et fondateur de Digital TV Research. Sony, maison mère d’une des grandes majors mondiales du cinéma avec Sony Pictures (studios Columbia Pictures), est le seul géant d’Hollywood à ne pas avoir sa propre plateforme de SVOD pour répliquer à Netflix, Amazon Prime Video ou encore à Apple TV+.

Des galops d’essai en Inde et en Europe
Ses rivaux du 7e Art américain sont, eux, descendus dans l’arène du streaming par abonnement : The Walt Disney Company a lancé Disney+ en novembre 2019 ; NBCUniversal, filiale de Comcast, a mis en ligne Peacock en avril 2020 ; WarnerMedia, propriété d’AT&T, a ouvert HBO Max en mai 2020 ; ViacomCBS opère Paramount+ depuis mars 2021, remplaçant CBS All Access qui existait depuis 2014. Quant à la plateforme Hulu, elle a été lancée en mars 2007 – la même année de la mise en ligne de Netflix – par, à l’époque, The Walt Disney Company, 21st Century Fox, Comcast (NBCUniversal) et WarnerMedia. Depuis avril 2019, Hulu est détenu à 66 % par Disney et à 33 % par Comcast, lequel reproche au premier d’avoir lancé en février dernier le service Star – un « Hulu » rattaché à Disney+ mais en dehors des Etats-Unis. Bref, pourquoi Sony n’a pas sa propre plateforme OTT (2) vidéo ? Il faut se méfier de l’eau qui dort ou des rivaux en embuscade : à y regarder de plus près, la firme tentaculaire de Tokyo fourbit ses armes. En Inde, Sony Pictures Networks India (SPNI) a lancé en juin 2015 la plateforme de SVOD SonyLiv (3), laquelle devrait ne faire qu’une avec sa concurrente indienne ZEE5 (4) du géant indien ZEE Entertainment. Les deux maisons mère (Sony et Essel) finalisent d’ici le 20 décembre la fusion de SPNI et de ZEE, y compris de leurs plateformes. Surtout, SonyLiv pointe son nez en Europe depuis cet été via YuppTV (5). En outre, en Espagne et au Portugal, Sony Pictures Entertainment opère AXN Now (6) depuis juin 2018. Plus récemment, depuis le printemps dernier, Sony Interactive teste en Pologne le cinéma à la demande avec un « PlayStation Plus Video Pass » pour regarder sur console PS des films de… Sony Pictures. @

Les plateformes font de l’ombre aux salles obscures

En fait. Du 23 au 26 août, aux Etats-Unis, s’est tenu à Las Vegas le festival annuel CinemaCon organisé par la National Association of Theatre Owners (NATO), l’équivalent (toutes proportions gardées) de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF). Au cœur des débats : chronologie des médias et simultanéité.

En clair. Comme la France (1), les Etats-Unis s’interrogent sur la chronologie des médias. Le CinemaCon, qui réunit chaque année le tout-Hollywood (2), n’y a pas échappé. L’absence de Disney, dont les blockbusters sont pourtant très attendus par les salles de cinéma américaines, était au centre des débats. La major d’Hollywood a froissé – pour ne pas dire fâché – les exploitants de « theatres » (35.000 grands écrans aux Etats- Unis) en sortant de grosses productions (« Cruella », « Jungle Cruise », « Black Widow », …) directement sur sa plateforme de streaming Disney+. Les salles obscures ont dû se contenter de « Free Guy » ou de « Shang-Chi ». Autre major, Warner Bros a voulu aussi diffuser ses nouveaux films sur sa plateforme en ligne HBO Max. Mais face au tollé des exploitants de salles de cinéma, la filiale de WarnerMedia (AT&T) a finalement accordé des exclusivités de 45 jours pour 2022.
La montée en charge des plateformes de SVOD aux Etats-Unis – comme en Europe – bouscule les salles obscures, déjà impactées depuis 2020 par les confinements et les couvre-feux. La concurrence online, elle, s’exacerbe entre les plateformes des majors (Disney+, HBO Max, Paramount+, …) et celles des géants du numérique (Netflix, Amazon Prime Video, Apple TV+, …). Amazon, qui brillait aussi par son absence au CinemaCon, attend le feu vert antitrust afin de s’emparer des studios hollywoodiens MGN (3) pour plus de 8,4 milliards de dollars. MGN a coproduit avec les studios britanniques EON Productions le dernier James Bond, « Mourir peut attendre », mais présenté au CinemaCon comme étant destiné en priorité aux salles de cinéma : «Ouf ! », soufflent-t-elles. Seule major à ne pas avoir sa plateforme de SVOD, Sony Pictures a présenté les bandesannonces de films promis aux grands écrans (« Spider-Man: No Way Home », « Ghostbusters: Afterlife », « Bullet Train », «Morbius » ou encore « A Journal for Jordan »).
Le CinemaCon a aussi été l’occasion de tirer à boulet rouge sur les sorties simultanées en salles et en VOD (Day-and-Date ou D&D), le Wall Street Journal affirmant le 24 août que cela favorisait le piratage de films tels que « The Suicide Squad », « Godzilla vs. Kong », « Jungle Cruise », ou « Black Widow ». La star Scarlett Johansson a même déposé plainte le 29 juillet dernier contre Disney qui a décidé de diffuser en même temps « Black Widow » en streaming et en salles. @

Sortie des films en France : la chronologie des médias actuelle vit ses dernières semaines

Le 1er juillet, les organisations du cinéma français – le Blic, le Bloc et l’ARP (BBA) – ont proposé une nouvelle évolution de la chronologie des médias (organisant la sortie des films en salles, en VOD/SVOD et à la télévision). Elle fait suite à celle soumise par le CNC le 14 juin. L’été sera chaud…

Depuis le début de l’année, ce n’est pas moins de quatre propositions d’accord sur la chronologie des médias qui se sont succédées sans encore parvenir à faire consensus entre – au-delà des salles de cinéma arc-boutées sur leur monopole des quatre premiers mois de la sortie d’un film – les chaînes de télévision payantes (Canal+, OCS, …), les télévisions gratuites (France 2, TF1, M6, …) et les plateformes de vidéo à la demande par abonnement (Netflix, Amazon Prime Video, …).

Fin de l’été : l’ultimatum du gouvernement
Le 10 juillet dernier, au Festival de Cannes, la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot (photo), a accordé du temps supplémentaire aux professionnels de la filière du cinéma français pour qu’ils se mettent d’accord sur une nouvelle chronologie des médias. Sinon, « le gouvernement tranchera à la fin de l’été » (1).
Pour l’heure, la vidéo à demande à l’acte (Videofutur/ Viva, FilmoTV, VOD d’Orange, …) doit continuer, elle, à attendre les quatre premiers mois après la sortie d’un film pour pouvoir le proposer. C’est l’éternel statut quo sur le monopole des salles de cinéma que défend becs et ongles depuis des années l’influente Fédération nationale des cinémas français (FNCF). D’autant que le point de départ de la chronologie des médias est la date de sortie du film en salles. A noter qu’en France, si un film agréé par le CNC est mis en ligne directement sur une plateforme vidéo, il n’a plus le droit de sortir dans les salles obscures. Ces quatre mois semblent gravés pour toujours dans le marbre du code du cinéma et de l’image animée (2), alors même que les usages numériques se sont généralisés. Il y a bien une dérogation possible à trois mois, mais elle est rarement demandée car la condition fixée par décret est très restrictive : actuellement, le film doit avoir réalisé 100.000 entrées au plus – en général moins – à l’issue de sa quatrième semaine d’exploitation en « salles de spectacles cinématographiques » (3).
Au-delà de ce monopole « obscure », un bras de fer s’exerce sur la fenêtre de diffusion suivante entre « Canal+ » et « Netflix », comprenez entre les chaînes payantes, au premier rang desquelles la chaîne cryptée du groupe Vivendi (qui fut la grande pourvoyeuse de fonds du cinéma français), et les plateformes de SVOD telles que Netflix, Amazon Prime Video ou encore Disney+. Et ce, lorsqu’il y a de leur part (pré)financement du film avec minimum garanti et engagement de diffusion. Dans sa proposition datée du 14 juin, le CNC entend ménager Canal+ sur la première fenêtre de la TV payant, en lui concédant « un délai inférieur au délai de huit mois [en cas d’] accord conclu avec les organisations professionnelles du cinéma [français] » (huit mois sans accord), et en reléguant ses rivaux « Netflix » à douze mois après la sortie d’un film en salle (quatorze mois sans accord). Alors que dans leur contreproposition datée du 1er juillet, les organisations du cinéma français – que sont le Blic (Bureau de liaisons des industries du cinéma), le Bloc (Bureau de liaison des organisations du cinéma) et l’ARP (société civile des Auteurs, Réalisateurs, Producteurs), surnommées ensemble le « BBA » – veulent aligner la TV payant (Canal+) et la SVOD (Netflix et les autres plateformes par abonnement) sur la même fenêtre à six mois après la sortie du film en salle. Là où Canal+ exige que sa fenêtre d’exclusivité coure sur une durée de neuf mois avant que les plateformes de SVOD ne puissent prétendre proposer à leur tour le nouveau film, le CNC limite cette durée d’exclusivité des droits à six mois (ou un peu plus si accord). Et ce, pour en tout cas permettre aux plateformes de SVOD – celles contribuant financièrement à l’oeuvre – de démarrer à douze mois après la sortie du film en salle.

Le « BBA » veut aligner Canal+ et Netflix
Tandis que le BBA, lui, veut mettre Canal+ et les « Netflix » sur la même ligne de départ en cas d’accord de financement du film, soit à six mois après la sortie du film en salle. Cette avancée spectaculaire de la SVOD dans la chronologie des médias (actuellement à trente mois en cas d’accord, sinon à trente-six mois) n’est bien sûr pas du goût de Canal+ qui se retrouverait ainsi en concurrence frontale avec les plateformes vidéo par abonnement. Les Netflix, Amazon Prime Video et autres AppleTV+ sont légitimes à demander un meilleur traitement en France depuis qu’ils ont – après la promulgation du décret « SMAd » le 23 juin dernier (4) – l’obligation à compter du 1er juillet de participer au financement du cinéma français. Netflix, que le Festival de Cannes n’a pas voulu voir car, selon lui, non conforme à ses règles, négocie avec les professionnels du 7e Art français un accord sur un certain nombre de films qu’il financera. C’est cette bataille déjà engagée, entre l’opérateur historique du cinéma français affaibli et les nouveaux entrants dynamiques de l’audiovisuel, qui était dans toutes les conversations des professionnels lors du 74e Festival de Cannes, du 6 au 17 juillet derniers. Le gouvernement, et sa ministre de la Culture en tête, n’ont pas réussi à trouver un accord sur cette sacro-sainte chronologie des médias pour l’annoncer avec champagne aux festivaliers sur la Croisette (notamment à ceux du Marché du Film organisé en parallèle), et à l’occasion du déplacement de Roselyne Bachelot sur le tapis rouge.

Le glas de l’influence de Canal+
Ce nouvel échec à trouver un consensus sur la chronologie des médias sonne le glas de l’influence de Canal+ sur le cinéma français. Le vent a tourné et la France ne peut pas continuer à favoriser un acteur, aussi encore influent soit-il, au détriment des arrivants, au risque de se faire épingler par la Commission européenne. Et sur le monopole des salles, personne ne trouve rien à redire… @

Charles de Laubier