Consentement préalable aux cookies : la Cnilmet les éditeurs en ligne en infraction avec le RGPD

« Faire défiler une page ou naviguer sur un site Internet ne satisfait pas à l’exigence d’un acte positif clair », prévient le groupe des « Cnil » européennes (G29) dans ses lignes directrices sur le consentement préalable avant tout cookie. Pourtant, la France continue de tolérer cette pratique interdite.

« En poursuivant votre navigation sur ce site web, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous offrir une meilleure expérience utilisateur »… Autrement dit, en reprenant le modèle de bandeau d’information préalable recommandé par la Cnil elle-même (1) : «En poursuivant votre navigation, vous acceptez que des traceurs soient déposés dans votre terminal afin de vous proposer des publicités ciblées et adaptées à vos centres d’intérêts, et pour réaliser des statistiques de visites » (2).

Un « scroll », et c’est le « cookie » !
Quel internaute n’a pas été confronté à ce message intrusif lors de sa première visite sur un site web français ? Il suffit d’un « scroll », c’est-à-dire l’action de faire défiler le contenu à l’écran (3), pour que l’éditeur considère avoir obtenu ainsi le consentement de l’internaute – sur le smartphone, l’ordinateur ou la tablette duquel il se permettra de déposer des cookies. Ces traceurs, ou mouchards, sont de petits fichiers enregistreurs de tous les faits et gestes du visiteur lors de sa navigation sur le site web en question. Le problème est que ce type de « bandeau cookie » proposant un « soft » opt-in – situé entre l’opt-in (consentement préalable) et l’opt-out (consentement implicite) – n’est pas conforme au règlement général sur la protection des données (RGPD) entré en vigueur le 25 mai 2018. Le consentement préalable obligatoire (opt-in clair et net (4)) y est défini comme « toute manifestation de volonté, libre, spécifique, éclairée et univoque par laquelle la personne concernée accepte, par une déclaration ou par un acte positif clair, que des données à caractère personnel la concernant fassent l’objet d’un traitement » (5).
Or, justement, de l’avis même des « Cnil » européennes réunies au sein du groupe dit G29 qui le précise dans ses lignes directrices révisées le 10 avril 2018 sur le consentement à la lumière du RGPD, « faire défiler une page ou naviguer sur un site Internet ne satisfait pas à l’exigence d’un acte positif clair ». Pour la simple raison, poursuit le G29, que « la notification indiquant qu’en continuant à faire défiler la page, l’utilisateur donne son consentement peut être difficile à distinguer et/ou peut être manquée lorsqu’une personne concernée fait rapidement défiler de longs textes, et qu’une telle action n’est pas suffisamment univoque » (6). Pourtant, malgré l’interdiction de cette pratique douteuse, les éditeurs de sites web et de presse en ligne continuent d’y recourir sans scrupule. Et ce, en France, avec l’aval de la Cnil qui va la considérer durant encore un an comme « acceptable » – dixit la Cnil le 28 juin (7). Sa présidente, Marie-Laure Denis (photo), a en effet profité de l’assemblée générale du Groupement des éditeurs de contenus et de services en ligne (Geste) – le 25 juin dernier – pour accorder aux éditeurs du Net un nouveau moratoire d’un an, soit jusqu’en juillet 2020. C’est donc après la publication de « nouvelles lignes directrices » – publication que la Cnil annonce pour juillet en vue de remplacer l’an prochain seulement en les abrogeant ses recommandations du 5 décembre 2013 parues au Journal Officiel (8) – que courra cette nouvelle « période transitoire » de douze mois pour laisser les médias « se mettre en conformité », a indiqué Marie-Laure Denis. La Cnil publiera « sa recommandation, pour consultation publique, fin 2019 ou, au plus tard, début 2020 », mais n’exclue pas des contrôles pour vérifier qu’aucun cookie n’est déposé sans obtention explicite du consentement. La pratique dite du « cookies wall », forçant quelque peu le consentement de l’internaute, sera alors proscrite. Ce moratoire est une aubaine pour les éditeurs en ligne, qui doivent investir dans une Consent Management Platform (CMP) et qui craignent de voir bon nombre d’internautes refuser d’être « espionnés » à des fins publicitaires. « Pendant cette période de transition, explique le Geste qui rassemble de nombreux sites de presse en ligne (TF1.fr, Leparisien.fr, Lefigaro.fr, BFMtv.com, 20minutes.fr, Latribune.fr, Mediapart.fr, etc.), la poursuite de la navigation comme expression du consentement sera ainsi considérée comme acceptable. Sur cette question, la Cnil a récemment rappelé que l’action positive, comme le scroll et/ou le clic sur un élément de la page visitée après un bandeau d’information, suffit à recueillir valablement un consentement internaute ».

Mieux que le RGPD, l’ePrivacy en 2020
Cette position de la Cnil est propre à la France en Europe, qui prend donc le risque de permettre aux éditeurs de jouer les prolongations jusqu’à mi-2020 avec leurs « bandeaux cookies » non conformes au RGPD, alors que se profile déjà pour l’an prochain un autre règlement européen encore plus redouté par les éditeurs, celui appelé « ePrivacy » (9) (*) (**) (***), sur la protection de la vie privée et des données personnelles. @

Charles de Laubier

Canal+ ne veut pas voir les chaînes gratuites (TF1, M6, France 2, …) faire du payant, Salto compris

Avant que l’Autorité de la concurrence ne rende dans quelques mois sa décision sur le projet Salto (plateforme de SVOD initiée par France Télévisions, TF1 et M6), le groupe Canal+ – par la voix de son directeur des antennes Gérald-Brice Viret – s’oppose à ce que les chaînes gratuites fassent du payant.

« Il ne faudrait pas que les éditeurs de télévision gratuite, privée comme publique, en profitent pour devenir de facto payants sur ces nouveaux modes. Finalement, le linéaire gratuit ne serait plus qu’une fenêtre en clair, partielle et résiduelle. Il s’agit de faire très attention et de ne pas déstabiliser les éditeurs (de chaînes) payants », a mis en garde Gérald-Brice Viret (photo), directeur général des antennes de Canal+, qui était l’invité d’honneur d’un dîner-débat organisé le 20 février dernier au Sénat par le Club audiovisuel de Paris (CAVP).

« On fut assez estomaqué » (Gérald-Brice Viret)
Le groupe Canal+, dont la chaîne cryptée née il y a 35 ans perd des abonnés en France (lire EM@ 206, p. 3 et voir p. 11), est vent debout contre le projet de plateforme de SVOD de France Télévisions, TF1 et M6 (1). Pour le directeur des antennes de la filiale audiovisuelle de Vivendi, il n’est pas concevable que les chaînes gratuites du public et du privé se mettent à faire aussi du payant au nez et à la barbe des chaînes payantes. « On a été assez estomaqué d’entendre qu’il y avait un projet de plateforme et on l’a été encore plus lorsque l’on nous a expliqué que France Télévisions allait faire payer les contenus à nos concitoyens… Donc là, les bras nous en sont tombés ! », a raconté le directeur des antennes Canal+, C8 (ex Direct 8), CStar (ex-Direct Star/D17) et CNews (ex iTélé). Ce projet de plateforme de SVOD est non seulement en contradiction avec le fait que les Français paient déjà la redevance (reconduite par
la loi de finance 2019 à 139 euros en métropole et 89 euros outremer), mais il arrive
en concurrence frontale avec les chaînes payantes. « Mais nous pensons que les chaînes payantes doivent être payantes et que les chaînes gratuites doivent être gratuites. Cette idée de plateforme payante, qui mélange de gratuit et de payant, je
n’y crois pas ! », a martelé Gérald-Brice Viret devant un parterre de producteurs et d’éditeurs audiovisuels. Et de prévenir : « Je demeure un militant de la diversité des modèles économiques – privé, public, payant – avec un point de vigilance : la digitalisation et la délinéarisation ne doivent pas conduire à un changement subreptice du contrat des chaînes gratuites avec le public ». Déjà menacées par la plateforme mondiale de SVOD de l’américain Netflix, Canal+ et toutes les chaînes payantes ne veulent pas être en plus mises en danger par un Salto lancé par les grandes chaînes gratuites françaises tentées à leur tour par le payant. D’après Gérald-Brice Viret, qui
fut jusqu’en décembre 2015 président de l’Association des chaînes conventionnées éditrices de services (AcceS), les chaînes thématiques [payantes] cumulent près de
12 % d’audience. Sur l’offre Canal+, elles sont à 24 % d’audience : c’est un poids économique de près de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires (par an), de 8.000 emplois (sans compter les induits). « C’est un succès qui tient en un mot : la différence, à l’heure où le risque de l’uniformisation progresse », s’estil félicité devant le CAVP. Autre problème soulevé par Canal+, celui des droits de diffusion en replay accordés aux chaînes gratuites sur les œuvres cinématographiques et audiovisuelles. « La gratuité de leur offre peut s’étendre sur sept jours [en replay après la diffusion à l’antenne, ndlr], voire à trente sur ces nouveaux modes de consommation, mais cette offre doit rester gratuite », a prévenu Gérald-Brice Viret.
Surtout que l’audience de la télévision de rattrapage est en train de devenir massive (2). Même s’il estime qu’il est légitime aujourd’hui que les éditeurs de chaînes demandent, en plus, des droits qui englobent davantage de diffusion linéaire et non linéaire, il est aussi tout à fait légitime que les téléspectateurs puissent bénéficier sur les nouveaux modes de visionnage des mêmes régulations protectrices que sur la diffusion linéaire. France Télévisions, par exemple, souhaite acquérir des droits de diffusion des œuvres au-delà de sept ou trente jours (sur six mois ou un an ?) pour les rendre gratuites ou payantes en ligne, y compris sur Salto (3). Mais pour le groupe Canal+, l’extension des droits délinéarisés reste cohérente pour les chaînes payantes mais pas pour les chaînes gratuites qui doivent, selon lui, rester à sept voire trente jours maxi. C’est ce que Gérald- Brice Viret avait déjà exprimé le 27 octobre 2014 lors son précédent dîner-débat devant le CAVP (4).

Réunir Salto, MyCanal et Molotov ?
A la place de Salto, Canal+ verrait plutôt MyCanal consacré comme « plateforme française ». Et de Gérald-Brice Viret d’être songeur : « Après, je ne suis pas dans le secret des dieux pour savoir si l’on peut négocier ou proposer que notre plateforme
soit la plateforme française. (…) On parlait de Salto, de MyCanal, de Molotov, etc… Pourquoi pas ne pas se mettre autour d’une table et réfléchir ? ». A suivre. @

Charles de Laubier

Cinéma et VOD : la nouvelle chronologie des médias fait l’impasse sur le day-and-date et le e-cinéma

Déjà, en juillet 2009, la chronologie des médias faisait comme si Internet et le piratage en ligne n’existaient pas. Il en va encore aujourd’hui, dix ans après, depuis le nouvel accord très conservateur signé en décembre 2018 au détriment de la VOD et de la SVOD. Pire : le cinéma français ignore la simultanéité salles-VOD (day-and-date) mais aussi sur la sortie directement en VOD (e-cinéma).

La nouvelle chronologie des médias du cinéma français fait l’impasse sur deux modes de diffusion encore tabous en France, malgré leur intérêt potentiel pour les producteurs de films qui le souhaiteraient. Pour le day-and-date (ou D&D), à savoir la sortie simultanée des nouveaux films en salles et en VOD, il n’en est plus question en France depuis les tentatives du producteur et distributeur Wild Bunch avec l’ARP en 2014 à travers les projets Tide et Spide, avec l’aide du programme Media (Creative Europe) de la Commission européenne. Car la puissante Fédération nationale des cinémas français (FNCF), qui réunit la plupart des exploitants de salles obscures sous la présidence inflexible de Richard Patry (photo), fait partie de ceux qui bloquent toute idée de simultanéité salles-VOD en France.
Or pour qu’il y ait des expérimentations D&D, cela supposerait un accord interprofessionnel plus qu’improbable – déjà que la filière du 7e Art français a déjà eu du mal à accoucher d’une nouvelle chronologie des médias. Pour autant, la Commission européenne continue de soutenir les initiatives de D&D malgré « des difficultés juridiques et des résistances » – comme l’avait confirmé à Edition Multimédi@ le cabinet de la commissaire européenne à l’Economie et à la Société numériques, Mariya Gabriel.

Fenêtres de diffusion des nouveaux films incitant au piratage
Netflix réclame en vain le droit de sortir ses films et séries à la fois en salles et en SVOD, lorsqu’il n’est pas tenté de court-circuiter les salles obscures – en faisant du e-cinéma – au risque d’être exclu de la sélection du Festival de Cannes. Le e-cinéma reste justement encore la voie quasi inexplorée du ecinéma, qui consiste à sortir un film directement en VOD payante sans passer par la salle. En 2015, Wild Bunch et TF1 avait diffusé directement en ligne les films « Les enquêtes du département V : Miséricorde » et « Son of a Gun ». Mais, selon une étude de Médiamétrie à l’époque, le e-cinéma était peu connu des internautes (23 % seulement en avaient entendu parler).
Ce déficit de notoriété perdure encore aujourd’hui, et la confusion règne toujours entre e-cinéma (sans salle auparavant) et la VOD (précédée de la salle). Wild Bunch a refait un pied de nez à la chronologie des médias l’année suivante, en sortant uniquement en VOD son film « 99 Homes » – Grand Prix du dernier Festival du film américain de Deauville. Si l’ARP a levé le pied sur la simultanéité salles-VOD, elle milite désormais auprès du CNC pour pour permettre aux films agréés ne réussissant pas à rencontrer leur public en salle d’avoir une seconde chance en sortant tout de suite en e-cinéma. Or, Continuer la lecture

Droit d’auteur : pourquoi la SACD n’a pas cosigné le communiqué à charge contre Google et YouTube

Le communiqué du 4 décembre 2018, cosigné par une trentaine d’organisations et d’entreprises françaises, ne fait pas l’unanimité dans le monde des industries culturelles car il semble fait l’impasse sur la rémunération supplémentaire des auteurs d’œuvres mis en ligne. La SACD ne le cautionne pas.

Edition Multimédi@ a demandé à Pascal Rogard (photo), directeur général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), laquelle compte plus 50.000 auteurs membres, pourquoi celle-ci n’avait pas été cosignataire le
4 décembre du communiqué commun de 33 organisations, syndicats et entreprises françaises accusant Google et sa filiale YouTube de «campagne de désinformation massive (…) en abusant de leur position dominante » dans le cadre du projet de directive européenne sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique.

Droit d’auteur exclusif ou inaliénable ?
« Parce qu’il [le communiqué du 4 décembre, ndlr] ignore la position du gouvernement défendant globalement les articles 11, 13 et ‘-14’ de la directive pour ne se concentrer que sur l’article 13. Au surplus, nous n’avons pas de problèmes avec YouTube, même si leur campagne de presse ne nous a pas plue », nous a répondu celui qui dirige depuis 2004 l’influente SACD, société de gestion collective des droits très présente dans l’audiovisuel, le cinéma et le spectacle vivant. A y regarder de plus près, le contenu de ce communiqué – intitulé « L’Europe doit résister au chantage de Google
et YouTube » (1) – parle seulement de « rééquilibrer un partage de la valeur aujourd’hui inégalitaire entre les plateformes et les industries de la culture et des médias ».
Ce que prévoit bien pour la presse l’article 11 (rémunération juste et proportionnée des publications par les plateformes numérique en guise de « droit voisin ») et l’article 13 (contrats de licence justes et appropriés avec les ayants droits dans la musique, le cinéma, l’audiovisuel, etc.). En revanche, l’article « -14 » pour les auteurs (rémunération juste et proportionnée des auteurs, interprètes et exécutants) n’est pas évoqué dans le communiqué collectif du 4 décembre. Alors que, pourtant, la déclaration commune est signée par de nombreuses sociétés d’auteurs telles que la Société française de collecte des droits d’auteurs (Sacem), la Société civile des auteurs multimédias (Scam), l’Union nationale des auteurs et compositeurs (Unac), la Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (ADAGP), la Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe (Saif), la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia), ou encore la Société des gens de lettres (SGDL). La SACD, qui a d’ailleurs conclu il y a huit ans avec YouTube et plus récemment avec Netflix des accords pour rémunérer les auteurs quand leurs œuvres sont diffusées en ligne, manque donc à l’appel du côté des auteurs (2). Mais ce n’est pas la seule société de gestion collective des droits d’auteur
à ne pas avoir signé le 4 décembre la charge contre Google et YouTube. N’y figurent pas non plus l’Adami (Administration des droits des artistes et musiciens interprètes), qui gère les droits de 73.000 membres, ainsi que la Spedidam (Société de gestion des droits des artistes interprètes), qui, elle, reverse à 110.000 sociétaires. L’Adami est membre de l’organisation européenne AEPO-Artis (3), laquelle regroupe 36 organismes de gestion collective. Et cette dernière est elle-même membre de la coalition des artistes-interprètes européens « Fair Internet for Performers », qui milite pour une juste rémunération des artistes pour l’exploitation en ligne de leurs prestations (4). Les producteurs et éditeurs (musique, films, livres, …) ne veulent pas, eux, entendre parler de rémunération proportionnelle, ni de gestion collective si elle n’est pas obligatoire, estimant avoir un droit exclusif de la propriété intellectuelle sur l’oeuvre dès lors qu’ils ont un contrat avec l’auteur (réalisateur, scénariste, musicien, créateur, …), lequel est
le plus souvent un forfait (buy out).
Des sociétés d’auteurs comme la SACD, l’Adami, la Spedidam, mais aussi la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (Cisac), leur opposent le « droit inaliénable » de l’auteur. Pas étonnant que le communiqué du 4 décembre tirant à boulets rouge sur la firme de Mountain View soit cosigné aussi par : (pour les producteurs de musiques) la Société civile des producteurs phonographiques (SCPP), le bras « droit d’auteur » du Snep, également cosignataire, la Société civile des producteurs de phonogrammes en France (SPPF), le pendant « droit d’auteur » de l’UPFI, cosignataire aussi ; (pour les producteurs audiovisuels et cinématographiques) la Procerep, l’UPC, le SPI, l’API, l’USPA et le SPFA : (pour les chaînes) France Télévisions, Canal+, M6 et TF1 ; pour les éditeurs) le Syndicat national de l’édition (SNE).

Le « droit voisin » médiatique
Concernant le projet de droit voisin pour la presse (article 11 de la directive), sont cosignataires l’Alliance de la presse d’information générale (APIG), la Fédération nationale de la presse spécialisée (FNPS), le Syndicat des éditeurs de la presse magazine (SEPM), et le CFC (5), sans parler du Syndicat national des journalistes (SNJ). @

Charles de Laubier

Les kiosques numériques, ne veulent pas être assimilés aux « Google News »

Le groupe Le Monde boude toujours les kiosques numériques qui, selon lui,
« détruisent de la valeur » et présentent « un risque trop important ». Mais ePresse, LeKiosk, SFR Presse ou encore PressReader ne veulent pas être amalgamés aux agrégateurs d’actualités qui, eux, ne paient pas les éditeurs.

« Moi, j’établis une corrélation entre le fait que l’on soit
e premier acteur en termes d’abonnés digitaux, avec la croissance la plus forte et le panier moyen le plus élevé,
et notre absence des kiosques numériques.
Je pense que ces kiosques digitaux détruisent de la valeur »,
a déclaré Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, devant l’Association des journalistes médias (AJM), le 19 septembre dernier. « Dans la durée, vendre en kiosque numérique, c’est un risque trop important », a ajouté le directeur du quotidien de référence.

Avec les FAI, existe le risque de « gratuité »
Le patron du Monde fustige notamment la politique tarifaire des opérateurs télécoms, avec lesquels les principaux kiosques numériques ont passé des accords de diffusion : Orange avec ePresse ; Bouygues Telecom et Canal+ avec LeKiosk ; SFR avec ePresse et LeKiosk avant de racheter miLibris. Mais ces partenariats ont donné l’impression aux abonnés des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) que la presse
leur était livrée gratuitement en étant incluse dans leur forfait. « Il est très compliqué d’arriver à défendre auprès des lecteurs le fait que des contenus de qualité doivent être payants, a déploré Louis Dreyfus. C’est prendre le risque de les proposer gratuitement pour eux – parce que c’est le cas. Prenons SFR – 12 millions de clients – à qui je donnerais mon journal gratuitement. Les 12 millions ne paient pas. Si j’arrête, à la
suite d’un changement fiscal par exemple, comment j’arrive à convaincre 12 millions d’usagers que maintenant mon journal est payant ? Nous avons des marques qui me permettent de dire cela ». Donc, pas question pourLe Monde d’aller sur les kiosques numériques. Plutôt développer en interne les abonnements numériques (1), dont s’occupe au niveau du groupe Aurore Bertrand (actuelle directrice du marketing de Télérama).
Interrogé par Edition Multimédi@ pour savoir si ces e-kiosques ne pouvaient pas être une solution complémentaire pour attirer un public plus jeune que celui du quotidien (dont la moyenne d’âge est de 44 ans), Louis Dreyfus nous a répondu qu’il « préfér[ait] les voir venir acheter le journal directement ». Ce refus du Monde d’aller sur les e-kiosques ne date pas d’hier. Le 14 janvier 2011, les trois nouveaux propriétaires du groupe Le Monde – Pierre Bergé (décédé en septembre 2017), Xavier Niel et Matthieu Pigasse, accompagnés par Louis Dreyfus – étaient tous venus devant l’AJM pour détailler leur stratégie de redressement du titre. Déjà se posait la question d’aller ou pas sur le kiosque ePresse que les éditeurs fondateurs (sans Le Monde) voyaient comme un rempart contre les Gafa. « On a peur de rien… On n’est pas obligé d’ériger des forteresses ou des forts Chabrol ! », avait alors ironisé Matthieu Pigasse (2). Et le départ en 2012 du PDG de la filiale Le Monde Interactif, Philippe Jannet, à l’époque encore président du Geste (3) et allant prendre la direction générale du GIE ePresse, n’a pas fait évoluer d’un iota la position du quotidien du soir. Le groupe Le Monde fait partie d’un nombre très restreint d’éditeurs puissants qui ont des marques importantes, autour desquelles ils veulent créer un écosystème indépendant de tous les autres canaux de distribution.
Mais très peu peuvent se permettre de fonctionner dans un tel environnement autosuffisant. En fait, de grands éditeurs à fort marque, dont Le Monde, ont déjà eu des discussions avec les opérateurs télécoms, à qui ils ont demandé d’être distribués en direct, comme un produit spécifique – à l’instar d’Orange distribuant BeIn ou Canal+.
Si les discussions avaient abouti, cela aurait été des accords de diffusion très valorisants pour une telle marque de presse. Mais les opérateurs télécoms ne sont pas prêts aujourd’hui à entrer dans ce genre d’accord. Car si les FAI ouvrent la porte à un éditeur, si prestigieux soit-il, ils prendraient le risque de voir tous les autres éditeurs arriver derrière en leur disant à leur tour « Et moi, et moi… » !

« Ne pas faire d’amalgame » (J-F Lambert)
De leur côté, les kiosques numériques tels que ePresse, LeKiosk ou encore PressReader se défendent d’être des destructeurs de valeur et ne veulent pas être mis dans le même panier que les agrégateurs d’actualités des Gafa et de leur « Google News », « Yahoo Actualités » ou autres « Facebook Instant Articles » (4). Jean-Frédéric Lambert (photo), président du conseil d’administration de la société Toutabo (5) qui a racheté fin 2015 le kiosque numérique ePresse (dont il est aussi président), a défendu son modèle économique dans un entretien accordé à Edition Multimédi@. « Il faut distinguer les kiosques numériques de la distribution par les Gafa. Dans le rapport Schwartz pour moderniser la distribution de la presse [remis en juin au gouvernement (6), ndlr], il y a un amalgame des deux. Sur les Gafa, il y a effectivement destruction de valeur. Il y a de vrais problèmes et c’est une anomalie : seuls les Gafa ne paient pas. En face, les kiosques numériques comme les nôtres sont au contraire des solutions très satisfaisantes pour les éditeurs. On peut faire une analogie avec les kiosques physiques : chez nous, tout est payant ».

Un e-kiosque, « comme une épicerie »
Le kiosque ePresse, qui fut créé il aura huit ans en novembre sous la forme d’un groupement d’intérêt économique (GIE) par Le Figaro, Libération, Le Parisien, L’Equipe, Les Echos, L’Express, Le Nouvel Observateur et Le Point, compte aujourd’hui 900 titres – mais pas Le Monde ni Le Canard Enchaîné. Grâce à des offres limitées
de type « Spotify » (soit 9,99 euros par mois pour plus de 300 titres et magazines en illimité, soit des crédits de 5, 15 ou 25 euros ou titres par mois sans engagement), le lecteur d’ePresse peut s’abonner et lire tout ce qui lui plaît. « Cela reste des offres payantes avec des reversements satisfaisants pour les éditeurs. Au-delà d’apporter
un chiffre d’affaires aux éditeurs, nous leur fournissons une information qualifiée sur le lectorat en temps réel. Tous les titres – beaucoup plus que sur les kiosques physiques – sont mis en avant, sans algorithmes », nous explique Jean-Frédéric Lambert.
Le président de Toutabo prend acte que Le Monde n’est toujours pas prêt à venir sur
sa plateforme, ce qu’il regrette. « Cela mettra du temps. Soit ils continuent à mener leur politique seuls, ce qui n’est pas impossible comme c’est une très belle marque, soit ils décident de prendre position sur plusieurs tableaux et nous pourrions faire partie de la solution. Le marché change et il y a cette évolution sur le droit voisin [taxe sur les agrégateurs d’actualités prévue dans le projet de directive européenne sur le droit d’auteur, ndlr]. Dans les dix-huit mois ou deux ans qui viennent, il y aura des changements dans l’organisation de la distribution de la presse », prévoitil. Pour autant, il comprend que ePresse ait été « sous le feu de la critique lorsque notre offre grand public a été distribuée gratuitement – ou incluse – aux abonnés Orange ». Mais ce fut une expérience qui a cessé au moment où, à partir du 1er mars 2018, la fiscalité des offres couplées « presse-accès » des FAI a été moins favorable pour ces derniers (7). Ces offres d’« inclusion » avaient deux avantages pour les éditeurs : ils étaient payés grâce à la puissance financière des opérateurs télécoms qui ont tout réglé en leur versant un chiffre d’affaires significatif (ce n’était pas gratuit) et ils ont eu un moyen formidable de mise en avant de nombreux titres auprès de lecteurs qui ne les auraient jamais découverts autrement. Jean-Frédéric Lambert reconnaît en tout cas que gérer une plateforme comme ePresse s’avère complexe. Il ne livre d’ailleurs aucune clé de répartition des recettes entre son kiosque numérique et les éditeurs présents, alors que la règle sur Internet est souvent du 70/30 (70 % pour l’éditeur d’une application mobile, par exemple) ou du 50/50 (50 % dans le partage de revenus publicitaires, comme autre possibilité). « Nous sommes en tout cas considérablement moins cher que le papier, admet-il. Nos accords ne sont pas que des accords tarifaires. Chaque éditeur a sa politique de prix. Chaque éditeur a des accords spécifiques. Il n’y a pas d’accord transversal. C’est comme une épicerie ; c’est vraiment très compliqué à monter. Contrairement à la musique où pouvez négocier avec quatre majors, pour monter une plateforme de distribution de la presse, il faut tenir compte des multiples paramètres de chaque éditeur (politique de prix, ligne éditoriale, retour d’informations, mise en avant, visibilité, …) ».
Des opérateurs télécoms s’y sont cassé les dents par le passé. Orange avait développé il y a huit ans sa propre plateforme de lecture numérique baptisée à l’époque Read & Go, du nom de la solution de la société miLibris (8) rachetée depuis par Altice pour SFR Presse, pour y proposer des livres numériques, des BD et des titres de presse. Un accord entre Orange et le GIE ePresse avait ensuite été signé fin novembre 2010 pour lancer le kiosque numérique au printemps de l’année suivante (9). « Orange en est sorti car c’était pour eux “de l’épicerie” – dans le sens où c’est impossible pour eux à gérer.
Il a préféré passer par nous, rappelle le président de Toutabo/ePresse. Tous les autres éditeurs ont au contraire des véhicules comme nous : un moyen de mutualisation de la distribution et un outil puissant qui est rémunérateur. Nous ne sommes pas parfaits. Les éditeurs voudraient aussi récupérer la base de données des lecteurs, ce qui n’est pas possible, surtout dans le cadre du règlement général sur la protection des données (RGPD). Au moins, nous sommes une source de revenus et un outil d’analyse de l’audience très performant ». @

Charles de Laubier

ZOOM

Quatre e-kiosques parmi d’autres
• LeKiosk, créé en 2007 : lekiosk.com
• ePresse, créé en 2010 et racheté fin 2015 par Toutabo : epresse.fr
• SFR Presse, créé en avril 2016 (rachat de miLibris en 2017) : magazine-presse.sfr.fr
• PressReader, créé par NewspaperDirect en 1999 au Canada, en France depuis 2012 : pressreader.com @