Musique en ligne : 1 milliard de dollars de royalties impayées, premières restitutions en avril

Spotify, Apple Music, Amazon Music, Google/YouTube ou encore le français Deezer détiennent environ 1 milliard de royalties qu’elles n’ont encore pas versées aux auteurs de musiques « non-identifiées » ou d’origines étrangères inconnues. Ces sommes commencent enfin à être débloquées en avril.

(Depuis la publication de cet article dans le n°254 de Edition Multimédi@, le premier versement mensuel a porté sur 40 millions de dollars. Prochain paiement : mi-mai)

C’est un sujet brûlant aux Etats-Unis: plusieurs centaines de millions de dollars, qui pourraient dépasser 1 milliard, dorment dans la trésorerie des plateformes de streaming musical. Le Mechanical Licensing Collective (MLC), un organisme américain de gestion collective des droits d’auteur de la musique, est officiellement mandaté pour collecter ces arriérés auprès des Spotify, Apple Music et autres Google Play Music/YouTube qui thésaurisent les sommes non allouées. Déjà un demi-milliard de dollars a été récupéré : première restitution aux ayants droit courant avril. Dirigé par Kris Ahrend (photo) et basé à Nashville (capitale du Tennessee), tout en ayant des implantations dans d’autres villes américaines, et une à Londres, le MLC joue le rôle de go-between entre les éditeurs de musiques et les auteurscompositeurs, interprètes et paroliers autogérés et membres.

D’Apple Music et Spotify à Deezer et Qobuz
Depuis le mois de janvier, il a commencé à gérer les licences générales, obligatoires pour tous les services de streaming et de téléchargement de musique en ligne aux Etats-Unis. « Le MLC est sur la bonne voie pour livrer ses premiers paiements de redevances en avril, dans le cadre de son processus de versement mensuel », a précisé Kris Ahrend dans sa newsletter de mars. Homologué en juillet 2019 par le « US Register of Copyrights » dans le cadre de la loi américaine Music Modernization Act (MMA) de 2018, le MLC a pour mission de récupérer auprès des plateformes numériques éligibles aux Etats-Unis ces redevances non payées mais dues en vertu des licences de musiques enregistrées mises en ligne. C’est au MLC de reverser tous les deux ans ces royalties impayées aux artistes une fois identifiés. N’entrent donc pas dans son champ d’action les Continuer la lecture

Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique, le CSPLA a vingt ans et veut étendre son influence

Méconnu du grand public, le CSPLA conseille – depuis l’année 2000 – le ministère de la Culture, dont il dépend, sur le droit d’auteur et les droits voisins à l’ère du numérique. Cette instance consultative atteint cette année les 100 membres et veut se faire entendre en Europe. Sa séance plénière du 15 décembre est la 40e !

Le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA), présidé depuis deux ans par Olivier Japiot (photo), veut passer à la vitesse supérieure et étendre son influence, y compris au niveau européen. Evoluant dans l’ombre de la direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) du ministère de la Culture, avec laquelle il occupe les locaux de l’immeuble des Bons enfants, rue Saint-Honoré à Paris (1), cette instance consultative sur le droit d’auteur et les droits voisins à l’ère de l’Internet entend donner un coup de projecteur sur ses travaux et rapports qui sont publiés à un rythme soutenu. Rien que pour sa prochaine séance plénière, la 40e, qui se tient ce 15 décembre, sont présentés pas moins de quatre rapports : celui sur les outils de reconnaissance des contenus et des oeuvres sur Internet, au regard de la transposition de la directive européenne de 2019 sur le droit d’auteur et les droits voisins dans le marché unique numérique ; celui sur l’exception au droit d’auteur pour les fouilles de textes et de données, ou text and data mining, à des fins de recherche scientifique voire d’intelligence artificielle ; celui sur le contrat de commande rémunérant en droit d’auteur le temps de travail lié à l’activité créatrice des artistes auteurs ; celui enfin sur la preuve de l’originalité de l’oeuvre pour que celle-ci puisse bénéficier de la protection légale pendant la durée de son « monopole ».

Piratage en ligne et article 17 européen : le CSPLA est aux avant-postes
« Nous publierons donc cinq rapports cette année, en comptant celui sur la réalité virtuelle et la réalité augmentée publié cet été », indique Olivier Japiot à Edition Multimédi@. L’an dernier, le CSPLA avait aussi été productif, avec pas moins de quatre rapports : les ventes passives, l’intelligence artificielle, les outils de reconnaissance des contenus (premier rapport précédant le second présenté ce 15 décembre, tous deux réalisés avec l’Hadopi et le CNC), et les services de référencement automatique d’images sur Internet. Ce dernier rapport avait, lui, débouché sur un projet de taxe « Google Image » (2) qui cherche encore son véhicule législatif. « Parmi mes priorités pour 2021, il y a la poursuite des études prospectives concernant l’impact des nouvelles technologies sur le droit d’auteur, comme l’illustre la mission que je viens de lancer sur les systèmes de recommandation d’oeuvres sur les plateformes en ligne », explique le conseiller d’Etat. Pour autant, certains s’interrogent sur l’existence même du CSPLA : Continuer la lecture

Le fléau de la piraterie audiovisuelle prend une tournure sportive et internationale

Le piratage audiovisuel, sur Internet ou par satellite, prend des proportions inquiétantes au regard des droits de diffusion et de la propriété intellectuelle. Des « corsaires audiovisuels » lui donnent une dimension internationale. Devant la justice, ne vaudrait-il pas inverser la charge de la preuve ?

Fabrice Lorvo*, avocat associé, FTPA.

Deux études publiées en juin 2018 concluent que, sur les deux dernières années, la population d’internautes reste constante mais que le nombre de pirates a diminué (1). Ce progrès louable est dû, selon l’Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (Alpa), Médiamétrie et le CNC, ainsi que EY, au succès des actions judiciaires menées contre les principaux sites pirates par les ayants droit grâce aux procès-verbaux dressés par les agents de l’Alpa justement (2).

Le cas ubuesque de BeoutQ
Il apparaît cependant que le sport, et particulièrement le football, est de plus en plus impacté par le piratage. Le suivi d’un club de football français au plus haut niveau de la compétition peut générer jusqu’à 332.000 pirates (soit 21% de l’audience). Même si l’on ne peut que se féliciter de la baisse
du nombre de pirates, il n’en demeure pas moins que près d’un quart de l’audience sportive en France consulte des sites web pirates. Sur le plan international, la situation est beaucoup plus préoccupante, d’autant qu’une nouvelle forme de piraterie audiovisuelle a fait son apparition. Il existe depuis août 2017, en Arabie saoudite, une chaîne de télévision cryptée dénommée « BeoutQ » qui émet par voie satellitaire cryptée (avec décodeur) dans ledit pays, mais aussi à Bahreïn, à Oman, en Égypte, en Tunisie et au Maroc. Cette chaîne diffuse notamment les matches de la Coupe du monde 2018 de football. Sa particularité est qu’elle pirate le signal de BeIn Sports (3), diffuseur officiel et exclusif de la compétition sur l’ensemble de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord).
Le signal audiovisuel émis par BeIn est donc illégalement appréhendé
par cette chaîne de télévision et rediffusé (d’où un léger différé de huit secondes) avec son propre logo qui se superpose sur celui de BeIn. Ce nouveau pirate diffuse aussi les programmes d’autres ayants droit comme Telemundo (4) (droits de la Coupe du monde 2018), Eleven Sports (5) (droits de la Champions league) et Formula One Management (6) (droits de la Formule 1).
D’un point de vue juridique, la situation est totalement ubuesque. Elle serait presque burlesque si elle n’impliquait pas une dimension économique tragique. BeoutQ, ce nouveau venu – qui appartiendrait à un consortium cubano-colombien – a déclaré à la presse que son activité était « 100 % légale » en Arabie saoudite. Si cette chaîne avait juridiquement raison, cela signifierait que la propriété intellectuelle ne serait plus reconnue dans ce pays. Notons que, sous la pression de plusieurs détenteurs de droits sportifs, le bureau du représentant au commerce à Washington a réinscrit l’Arabie saoudite sur sa liste noire des pays portant atteinte à la propriété intellectuelle (7). La visibilité, et donc la prospérité de BeoutQ, nécessite surtout des accords avec un diffuseur satellitaire. Selon BeIn, cette chaîne serait diffusée par Arabsat, une organisation intergouvernementale (OIG) fondée en 1976 par les 21 Etats membres de la Ligue arabe, qui opère à partir de son siège principal à Riyad en Arabie saoudite (8). Ce pays en est l’actionnaire principal (9). Cependant, Arabsat le conteste : cette OIG a fait valoir que le client qui lui avait acheté les capacités satellitaires utilisées avait déclaré ne pas avoir de liens avec BeoutQ. Rappelons que l’attribution de fréquences à BeoutQ – pour une dizaine de chaînes – suppose, selon le directeur général de BeIn Media Group, un coût de plusieurs millions de dollars.
Les autorités officielles (10) d’Arabie saoudite ont, de leur côté, nié leur implication dans ce dossier tout en prétendant explorer toutes les options pour mettre fin à ces actes de piraterie. Elles ont notamment mis en avant qu’elles avaient récemment confisqué 12.000 décodeurs pirates sur le marché saoudien. Ces déclarations de bonnes intentions doivent néanmoins être replacées dans un contexte politique.

Sur fond de rupture diplomatique
On rappellera qu’en juin 2017, l’Arabie saoudite (suivi par le Bahreïn, l’Egypte et les Emirats arabes unis), a rompu ses relations diplomatiques et économiques (11) avec le Qatar du fait d’un présumé « soutien et financement d’organisations terroristes » (entendez la proximité du Qatar avec l’Iran et les factions islamistes au Proche- Orient). Ironie du sort, cette rupture a été la conséquence d’un article publié par l’agence de presse étatique du Qatar. Cependant ce dernier a prétendu que son site web avait été piraté et que l’article était une fake news…. Cette ostracisation s’applique aussi à la chaîne BeIn, propriété du fonds souverain du Qatar (lequel est aussi propriétaire du Paris Saint-Germain) et instrument de son rayonnement international par le sport (le Qatar accueillera la coupe du monde 2022). BeIn s’est en effet vu retirer ses licences de diffusion et interdire de vente ses décodeurs en Arabie saoudite. Quelques mois plus tard, des décodeurs BeoutQ fabriqués en Chine apparaissaient dans la région pour un prix très faible par rapport à l’abonnement proposé par BeIn. Le nom de la chaîne BeoutQ illustre bien l’objectif poursuivi, à savoir mettre le Qatar, propriétaire de BeIn, « out ». Et il est plus que probable que ce « out » soit celui de Knock-out.

Après les pirates, les corsaires
Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui distinguent l’ombre de l’Arabie saoudite derrière BeoutQ. On connaît la distinction entre un pirate et un corsaire. Les deux volent, mais le pirate agit pour son propre compte alors que le corsaire agit pour le compte de son souverain dans le cadre d’une lettre de marque qui lui confère le statut de forces militaires auxiliaires.
On en vient à se demander si BeoutQ ne serait pas une application moderne de ce statut suranné. Enfin, BeIn aura probablement des difficultés à faire valoir ses droits en Arabie saoudite puisqu’étant persona non grata. La chaîne qatarie a déclaré ne pas avoir trouvé de cabinets d’avocats locaux pour la représenter…
Cette situation a conduit la Fédération sportive internationale du football (Fifa) – titulaire de droits sur la compétition – à faire une déclaration (12) :
« La Fifa a constaté qu’une chaîne pirate nommée beoutQ a distribué illégalement les matches d’ouverture de la Coupe du monde 2018 dans la région MENA (Moyen-Orient). La Fifa prend les infractions à ses droits de propriété intellectuelle très au sérieux et étudie toutes les possibilités de mettre un terme à la violation de ses droits, y compris en ce qui concerne les actions contre les organisations légitimes qui soutiennent ces activités illégales. Nous réfutons que BeoutQ ait reçu des droits de la Fifa pour diffuser les événements de la Fifa ». Cependant, et à ce jour, aucune action ne semble avoir été intentée. Dans ces conditions, BeIn a entrepris des actions auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Or, ces actions n’aboutiront que d’ici trois à cinq ans. D’ici là, le préjudice subi par le licencié comme le titulaire des droits sera très important.
Le bonheur des uns (à savoir les téléspectateurs de la région MENA) fait le malheur des autres et d’abord celui de BeIn. A la suite à ce vol institutionnalisé, BeIn a déclaré avoir perdu en Arabie saoudite 17 % de ses abonnés. Pour réduire l’hémorragie, la chaîne qatarie a été contrainte de diffuser gratuitement les 22 matchs des quatre équipes arabes participant
à la Coupe du monde dans les pays concernés (en Egypte, au Maroc, en Tunisie et… en Arabie saoudite). Or, pour obtenir l’exclusivité et valoriser son modèle économique payant, BeIn a pris des engagements financiers conséquents vis-à-vis de la Fifa. BeIn conserve donc les dépenses engagées, mais voit ses recettes profondément réduites. Au-delà du préjudice subi par les diffuseurs ayant acquis des licences, ce nouveau type de piraterie porte un grave préjudice aux titulaires de droits sur les compétitions sportives, c’est-à-dire aux organisateurs d’événements sportifs. Les matches de la Coupe du monde de football font partie des événements sportifs mondiaux les plus regardés. Les droits de diffusion sont généralement vendus par région et/ou pays et font partie des droits les plus chers dans le domaine du sport. BeIn aurait payé une somme à neuf chiffres et Telemundo 300 millions de dollars pour les droits en langue espagnole.
Rappelons que la rémunération payée par les diffuseurs officiels au titulaire des droits est indispensable tant pour l’amélioration de l’organisation des événements sportifs que le financement de la filière sportive en général. En cas d’atteintes importantes et durables à leurs droits, les diffuseurs officiels se désintéresseront ou négocieront les droits
à la baisse. En effet, une telle situation remet en cause le mécanisme d’attribution des droits exclusifs de retransmission. Car quel serait l’intérêt de payer à prix d’or l’exclusivité d’une diffusion dans une région si on peut en toute impunité les diffuser gratuitement ? De même pour les diffusions terrestres, pourquoi payer les droits dans votre pays si votre voisin ne les paye pas ? C’est un truisme de dire que le temps judiciaire n’est pas le même que le temps médiatique. L’ampleur que prennent aujourd’hui ces opérations de piratage, les délais nécessaires à les faire cesser et les dommages conséquents subis par les titulaires des droits doivent conduire à repenser le système d’une lutte contre les pirates.

Renverser la charge de la preuve
Ne conviendrait-il pas dans le cas d’événements diffusés en direct sur des médias – que ce soit sur Internet par satellite ou par voie terrestre – de renverser la charge de la preuve et de permettre au titulaire desdits droits d’obtenir des juridictions, sur simple requête, une injonction aux prestataires techniques de cesser leur support ? Cette injonction pourrait être obtenue, à la simple condition, que le requérant prouve qu’il est titulaire des droits sur l’événement diffusé en direct et qu’il atteste que la personne qui le diffuse n’en a pas l’autorisation. Il appartiendra alors à celui qui est prétendu pirate de se retourner devant la juridiction qui a émis l’interdiction, contre le titulaire des droits pour lui demander réparation si ce dernier l’a demandé à tort. @

* Fabrice Lorvo est l’auteur du livre
« Numérique : de la révolution au naufrage ? »,
paru en 2016 chez Fauves Editions.

La législation française permet-elle de protéger entreprises et médias contre les cyberattaques ?

Le 7 novembre 2017, la Cour de cassation confirmait la condamnation d’un individu pour avoir participé au groupement Anonymous en vue d’une attaque par déni de service. Décision isolée ? Ou les entreprises et les médias ont-elles les moyens juridiques pour lutter contre les cyberattaques ?

Par Corentin Pallot, Hervé Castelnau et Marie-Hélène Tonnellier – Latournerie Wolfrom Avocats

Ces dernières années, les médias ont été les victimes directes ou indirectes de plusieurs cyberattaques. On se souvient notamment, en avril 2015, de l’arrêt de la diffusion de TV5 Monde qui avait, à l’époque, fait grand bruit. Ayant fait face à une
« agression fulgurante, qui a probablement été très bien préparée », le directeur informatique de TV5 Monde s’était en effet trouvé forcé de « tout couper », occasionnant un coût de « dix millions d’euros à la chaîne et le rehaussement du niveau de sécurité confié à la filiale cyber d’Airbus, [engendrant ainsi] une dépense
de 3,5 millions d’euros chaque année ».

DoS/DDoS et droit pénal
Trois mois plus tôt, en janvier 2015, Le Monde annonçait que l’Armée électronique syrienne (SEA) avait tenté de prendre le contrôle du compte Twitter de Lemonde.fr
et avait réussi à s’infiltrer dans son outil de publication, puis essayé de diffuser des articles, en vain. Mais quelques jours plus tard, la SEA réussissait finalement à pirater le compte Twitter du Monde et publiait quelques messages (1). Peu de temps après, Lemonde.fr faisait l’objet d’une attaque par « déni de service » – aussi connue sous l’acronyme DoS pour « Denial of Service ». En 2016, une cyberattaque contre une société chargée de rediriger les flux Internet vers les hébergeurs empêchait l’accès à de prestigieux médias américains comme CNN, le New York Times, le Boston Globe,
le Financial Times ou encore The Guardian.
En mai 2017, le prestataire français Cedexis racheté en février par l’américain Citrix
et chargé d’aiguiller une partie du trafic Internet, était la cible d’une attaque DDoS (Distributed Denial of Service). S’en suivait la perturbation de l’accès à de nombreux sites web, parmi lesquels ceux du Monde, de L’Obs, du Figaro, de France Info, de 20 Minutes ou encore de L’Equipe.
Pourtant, sur le papier, l’arsenal répressif français permettant de lutter contre les infractions informatiques se présente particulièrement étoffé. Certaines atteintes commises sur (ou via) des moyens numériques peuvent bien entendu être réprimées par le droit pénal général (vol pour sanctionner le détournement de données, escroquerie pour condamner le phishing, recel de contrefaçon de logiciels, etc.).
Mais le code pénal prévoit également un nombre conséquent de textes spécifiquement destinés à encadrer l’usage des outils informatiques. Pionnière en la matière, la loi
« Godfrain » du 5 janvier 1988 (2) permet ainsi de lutter contre les « atteintes aux systèmes de traitement automatisé de données » (accès frauduleux à un serveur, modification des informations contenues dans un ordinateur, etc.). Mais il y a beaucoup d’autres exemples de textes répressifs dédiés au numérique, comme les sanctions spécifiques en matière de pédopornographie lorsqu’il y a utilisation d’un réseau de communications électroniques (3), l’infraction constituée par le défaut de mentions légales sur un site Internet (4), l’atteinte au secret des correspondances émises par voie électronique (5), etc. La décision rendue le 7 novembre 2017 par la chambre criminelle de la Cour de cassation pourrait laisser penser que la justice se saisit avec fermeté de ces sujets, en n’hésitant pas à sanctionner des individus qui auraient participé, même indirectement, à des cyberattaques. En l’espèce, un individu avait
mis à disposition des internautes un «WebIRC » (IRC pour Internet Relay Chat, un protocole de communication textuelle sur Internet) sur un serveur dont il était locataire et gestionnaire, afin de leur faciliter l’accès à des sites web de discussion. Cet IRC avait facilité la conduite d’une attaque par déni de service dirigée contre EDF, sur fond de protestations contre le nucléaire. En effet, parmi les sites Internet qu’il référençait, figuraient ceux utilisés par des membres Anonymous, et notamment un site web dédié aux discussions sur les modalités concrètes d’opérations du mouvement « hacktiviste » contre EDF, parmi lesquelles une attaque par déni de service.

Atteinte à un système informatique
L’individu en question ne contestait pas les faits ; il avait même affirmé à l’audience avoir ressenti de la fierté lorsqu’il avait appris que des Anonymous avaient cité son WebIRC comme moyen d’accès au forum de discussion du groupement pour une autre opération contre EDF. Il n’ignorait d’ailleurs pas l’opération qui était mise au point sur
le site web de discussion qu’il hébergeait. Toutefois, l’homme n’avait pas pris part à la cyberattaque ; il affirmait en outre désapprouver les attaques DoS. Il assurait aussi ne pas avoir participé activement à la définition des modalités des actions d’entrave contre EDF et ne pas nécessairement les approuver, n’étant personnellement pas opposé au nucléaire. Pour reprendre les termes de la Cour de cassation, cette personne se présentait avant tout comme « un acteur de mise en relation [n’ayant] agi que dans
le but de favoriser un usage flexible et libre d’Internet [et ne maîtrisant pas] l’utilisation [des sites web accessibles via son serveur] par les internautes qui ne faisaient que passer par son serveur pour échanger entre eux ». Confirmant la position de la cour d’appel de Paris, la Cour de cassation a considéré que ces éléments étaient suffisants pour sanctionner l’individu sur le fondement de la « participation à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d’une ou de plusieurs des infractions » d’atteinte à un système de traitement automatisé de données (6), validant ainsi sa condamnation à une peine de deux mois d’emprisonnement assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve.

Finalement, de rares condamnations
Le champ d’application de cette infraction, qui se trouve être une transposition dans la sphère numérique de l’ancienne « association de malfaiteurs », a été ici sensiblement étendu par les magistrats. En effet, la jurisprudence et la doctrine considéraient jusqu’alors qu’il était nécessaire que le groupement ou l’entente ait été constitué en vue de la préparation d’une atteinte à un système de traitement automatisé de données ou, à tout le moins, qu’il ait « à un moment donné eu pour but de préparer la commission » (7). Ce qui n’était pas tout à fait le cas ici. Faut-il y voir une forme de sévérité de l’appareil judiciaire à l’égard des hackers ? Peut-être, certes, sur le plan de l’interprétation de la loi. Pour autant, les poursuites et les condamnations reposant sur ces outils répressifs se révèlent en en réalité particulièrement rares.
Dans un rapport interministériel (8), datant certes de 2014 (mais l’on peut sérieusement douter d’une véritable amélioration), on apprenait ainsi qu’entre 2008 et 2012, seules environ 2.000 infractions par an étaient prononcées sur des fondements de droit pénal spécial du numérique (entendu au sens large, incluant par exemple des infractions au droit de la presse, des atteintes aux données personnelles, de la captation frauduleuse de programmes télédiffusés, des atteintes à la propriété intellectuelle, …). Et en regardant en détail ces statistiques, on s’aperçoit que certaines pratiques réprimées par le code pénal sont particulièrement peu sanctionnées. Ainsi, sur l’année 2012, seules 182 condamnations pour des atteintes à des systèmes de traitement automatisé de données – les attaques les plus fréquentes et les plus perturbantes pour les médias – étaient prononcées. Lorsque l’on sait qu’une étude de PwC estime à 4.165 le nombre de cyberattaques « détectées » en France en 2016, pour un montant moyen de pertes financières estimé dans chaque cas à 1,5 million d’euros (9), on ne peut que s’étonner et regretter que l’Etat ne se soit pas encore doté de véritables moyens techniques, financiers et surtout humains pour lutter opérationnellement contre ces pratiques qui entravent l’économie. A quoi sert en effet de disposer d’un arsenal répressif aussi puissant s’il n’y pas assez de soldats formés pour en faire usage ? Il paraît difficilement acceptable que les entreprises soient, à ce jour, livrées à elles-mêmes et à des solutions techniques coûteuses : selon un rapport d’Accenture de 2017, les coûts induits par la cybercriminalité auraient augmenté de 62 % en cinq ans (10) pour les entreprises, sans qu’elles puissent compter sur un véritable soutien de l’Etat. D’autant que – en plus des conséquences financières qui pèsent nécessairement sur l’économie – d’autres intérêts fondamentaux sont en jeu comme le respect de la liberté d’expression, clairement mis à mal quand les médias sont la cible de cyberattaques. Finalement, plutôt qu’un arsenal répressif objectivement difficile, voire irréaliste, à mettre en oeuvre a posteriori (difficultés techniques de l’expertise, problématiques d’extranéités inhérentes à Internet, etc.), ne devrait-on pas envisager des solutions plus réalistes et efficaces qui conjugueraient intelligemment droit et technique ?
En ce sens, voilà quelques semaines, le directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), faisait le constat suivant : « dans le cas d’une attaque massive de déni de service distribué […] les opérateurs sont les seuls
à pouvoir agir » (11). Quelques jours plus tard était présenté le projet de loi de programmation militaire (LPM) pour les années 2019 à 2025, avec des mesures qui visent à détecter les attaques massives au niveau des réseaux – et donc avant qu’elles ne puissent atteindre leurs cibles. Notamment, la mesure phare consiste à autoriser
les opérateurs télécoms à mettre en place des marqueurs techniques de détection des événements susceptibles d’affecter la sécurité des systèmes d’information de leurs abonnés. LMP 2019-2025 : le rôle des « telcos » Si ce texte « LMP 2019-2025 » passe le filtre du Parlement (12), où il commencera à être débattu à l’Assemblée nationale à partir du 20 mars 2018, l’ANSSI pourra également imposer aux opérateurs télécoms d’avoir recours à ses propres marqueurs lorsqu’elle aura eu connaissance d’une menace. De plus, ces « telcos » seront tenus d’informer l’ANSSI des vulnérabilités
des attaques qu’ils auront détectées, et elle pourra même aller jusqu’à imposer aux opérateurs de réseaux et/ou aux fournisseurs d’accès à Internet (FAI) d’alerter leurs abonnés de la vulnérabilité ou de l’atteinte de leurs systèmes d’information. @

La Commission européenne dément la rumeur d’un report de la directive sur le droit d’auteur

Alors que le mandat de la « Commission Juncker » prendra fin en 2019, une rumeur circule au sein des industries culturelles, selon laquelle la réforme du droit d’auteur sur le marché unique numérique serait renvoyée à la prochaine équipe. « Sans fondement », nous assure-t-on à Bruxelles.

« La rumeur est sans fondement, mais l’heure tourne. La modernisation du droit d’auteur reste une des priorités – dans les accords tripartites – à finaliser cette année. Nous attendons tant du Parlement européen que du Conseil de l’Union européenne pour avancer sur ce dossier prioritaire, tandis qu’ils peuvent entièrement compter sur la Commission européenne pour aider à faciliter les négociations prochaines », nous a répondu Nathalie Vandystadt, porteparole à la fois de la commissaire Mariya Gabriel, en charge de l’Economie et de la Société numériques, et du commissaire Tibor Navracsics, à l’Education, la Culture, à la Jeunesse et au Sport. La Commission européenne répondait ainsi à une question de Edition Multimédi@ sur une rumeur persistante selon laquelle la réforme du droit d’auteur via la nouvelle directive « Copyright » en cours de discussion ne serait pas adoptée avant la fin du mandat prévu le 31 octobre 2019 de l’actuelle équipe du président Jean-Claude Juncker (photo), lequel a déjà fait savoir il y a un an maintenant qu’il ne briguera pas l’an prochain un second mandat.

A l’approche des élections européennes de fin mai 2019
Le temps presse d’autant plus que les activités des institutions européennes vont ralentir, voire se figer, à l’approche des prochaines élections européennes de fin mai 2019 pour désigner les prochains eurodéputés. « Il y a les élections européennes qui se rapprochent et un président de la Commission européenne qui ne va pas rempiler. Donc, le bruit qui courent à Bruxelles est que le Parlement européen ne va pas se prononcer sur le nouveau texte “Droit d’auteur” d’ici les prochaines élections. Il y a eu des débats au sein des commissions du Parlement européen, mais les eurodéputés ne vont pas voter au cours de cette législature-là. Il faudra attendre la prochaine Commission européenne. Cela reporte d’environ d’un an », a confié mi-janvier le dirigeant de l’une des plus grandes sociétés françaises de perception et de répartition des droits (SPRD). Le projet de directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique, proposé en septembre 2016 par la « Commission Juncker », est l’un des textes les plus sensibles de la législature en cours. Il fait l’objet de Continuer la lecture