Trop de publicités en ligne tue la publicité en ligne, en renforçant la « cécité aux bannières »

Le marché mondial de la publicité va franchir cette année 2026 la barre des 1.000 milliards de dollars. Et le numérique pèse plus des deux-tiers de ces dépenses des annonceurs. Internet et les applications mobiles sont plus que jamais envahis, voire saturés, de bannières et vidéos publicitaires.

La publicité en ligne atteint un niveau jamais connu dans l’histoire de la réclame, laquelle est née au XIXe siècle. En 2026, elle devrait représenter près de 70 % (soit 687 milliards de dollars) du total des dépenses publicitaires mondiales, lesquelles vont franchir cette année – d’après le géant publicitaire Dentsu (1) – le niveau record des 1.000 milliards de dollars. Apparue avec les premières bannières il y a plus de 30 ans, la publicité sur Internet s’est rapidement généralisée sur les écrans des internautes et, via les « applis », des mobinautes.

Le banner blindness croit depuis 30 ans
La pub digitale – omniprésente, intrusive et dévoreuse de données personnelles et de profiles des consommateurs – investit aussi les espaces de vidéo à la demande tels que l’AVOD (2), le FAST (3) ou encore le BVOD (4). Résultat : les utilisateurs (« visiteurs » et « consommateurs ») en ont plein les yeux, plein des oreilles et « plein le dos » de cette prolifération de bannières et de vidéos publicitaires, voire de messages audios d’annonceurs et de sponsors. Sans parler des bandeaux de consentement préalable (cookie banner) qui surgissent constamment depuis le début des années 2010 – au nom de la protection, souvent théorique, de la vie privée (ePrivacy) et des données personnelles (RGPD). De nombreuses études montrent (suite) pourtant clairement la saturation et la fatigue des consommateurs en ligne.
Depuis la fin des années 1990, un phénomène psychologique est largement documenté : la « cécité à la bannière » (banner blindness), lorsque les utilisateurs ignorent consciemment ou inconsciemment les bannières publicitaires. Dès 2013 (il y a 13 ans), une étude d’Infolinks relevait que 86 % des internautes souffraient déjà de cécité aux bannières. Le cerveau « filtre » littéralement le bruit visuel pour se concentrer sur des informations plus importantes. Et encore aujourd’hui, « la cécité aux bannières reste répandue » et « les utilisateurs évitent les publicités sur mobile et ordinateur ». C’est ce que démontraient encore en 2018 les recherches de Kara Pernice (photo) à l’institut Nielsen Norman Group, dont elle est devenue depuis 2023 sa PDG. « Les utilisateurs ont appris à ignorer les éléments de page qu’ils perçoivent (à tort ou à raison) comme des publicités, expliquait-elle. Pour accomplir efficacement leurs tâches, les gens ont appris à prêter attention aux éléments généralement utiles (par exemple, les barres de navigation, les boîtes de recherche, les titres) et à ignorer ceux qui sont généralement dépourvus d’informations. Les publicités sont sans doute le membre le plus marquant de cette dernière catégorie » (5). Cet aveuglement aux bannières publicitaires est d’autant plus d’actualité que les contenus gratuits financés par la publicité se sont démultipliés. Cela explique en grande partie pourquoi les bannières classiques ont un CTR extrêmement bas, comprenez Click-Through Rate. Ce taux de clic mesure le pourcentage de personnes qui cliquent sur une publicité par rapport au nombre total de fois où elle a été affichée (impressions). Un CTR inférieur à 0,5 % est courant et même « normal » pour les bannières display classiques, mais cela renforce le cercle vicieux : CTR bas > besoin de plus d’impressions > plus de pubs > plus de fatigue et de banner blindness. C’est aussi pour cette raison que l’on observe depuis quelques années une migration vers des formats natifs (native advertising ou brand content, publicité digitale se mélangeant au contenu éditorial, pourtant censés être séparés), et vers de la publicité vidéo, si ce n’est vers du retail media (6) ou du OOH (out-of-home ou affichage extérieur).
Avec le développement des plateformes AVOD, FAST et autres BVOD, dont les contenus sont en accès libre mais financés par la publicité, celle-ci s’impose encore plus dans les loisirs numériques des internautes. Les annonceurs se bousculent au portillon de l’attention. Au-delà des mastodontes de la SVOD qui se sont mis aussi à la pub – Netflix depuis novembre 2022, Disney+ depuis novembre 2023 et Amazon Prime Video depuis avril 2024 –, les streamers de vidéo à la demande et/ou de la télévision à la demande se concurrencent sur le marché saturé de la publicité vidéo : Pluto TV, YouTube, TikTok, Samsung TV Plus, LG Channels, Rakuten TV, Molotov Channels, Instagram Reels, Canal+, TF1+, M6+, RMC+ (ex-RMC BFM Play), France.tv, etc.

Malgré l’érosion du « temps vidéo »
Cette accumulation toujours grandissante des publicités en ligne, accentuant l’exaspération des utilisateurs, se fait paradoxalement au moment où l’on observe une érosion du « temps vidéo ». C’est le cas en France, comme l’a encore montré pour 2025 le Baromètre unifié du marché publicitaire (Bump) publié le 12 mars par l’Institut de recherches et d’études publicitaires (Irep), France Pub et Kantar Media : le display vidéo (+ 19,6 %) n’a pas compensé la baisse publicitaire de la télé linéaire (- 8,1 %). @

Charles de Laubier

Les réactions à la perspective du rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount Skydance

Depuis que Paramount Skydance – propriété des Ellison, proches de Trump – a remporté le 27 février les enchères face à Netflix pour racheter Warner Bros. Discovery (WBD), les réactions se succèdent. Hollywood, où se tiennent les Oscars le 15 mars, s’inquiète de cette méga-fusion si elle aboutissait.

Le milliardaire Larry Ellison (photo de gauche) – sixième fortune mondiale (1) et cofondateur et ex-PDG d’Oracle – et son fils David Ellison (photo de droite), PDG de Paramount Skydance, peuvent se frotter les mains : ils ont eu le dessus sur Netflix qui voulait s’emparer du géant hollywoodien du divertissement Warner Bros. Discovery (WBD). La première plateforme mondiale de streaming vidéo a jeté l’éponge le 26 février lorsque Paramount Skydance a relevé son offre, laquelle a été retenue par le conseil d’administration de WBD. Ce qui a dégagé la voie aux Ellison pour envisager de créer un empire du cinéma et de la télévision. Ce qui est loin de plaire à tout le monde.

« Cette fusion doit être bloquée » (WGA East & West)
La Writers Guild of America, qui est le double syndicat américain (WGA East et WGA West) des scénaristes de cinéma, de télévision, de streaming de podcasts ou encore de médias numériques, a fait savoir le 27 février qu’elle n’était pas favorable à l’acquisition de Warner Bros. Discovery par Paramount Skydance : « La combinaison [Paramount-WBD] est différente [de Netflix-WBD, ndlr] mais le résultat est le même : la fusion proposée Paramount-Warner consoliderait le contrôle de deux grands studios de cinéma et de télévision et de services de streaming, ainsi que de deux des plus grands employeurs d’auteurs. La perte de concurrence serait un désastre pour les scénaristes, les consommateurs et toute l’industrie du divertissement. Cette fusion doit être bloquée », ont déclaré WGA East et WGA West dans un communiqué conjoint envoyé à la presse mais non publié sur leur site web.
En décembre 2025, les deux WGA avaient manifesté leur opposition au rachat de WBD par le steamer Netflix qui tenait alors la corde : « La plus grande société de streaming au monde qui engloutit l’un de ses plus grands concurrents, c’est ce que les lois antitrust visaient à empêcher. Le résultat (suite) éliminerait des emplois, baisserait les salaires, détériorerait les conditions pour tous les travailleurs du divertissement, augmenterait les prix pour les consommateurs et réduirait le volume et la diversité du contenu pour tous les spectateurs. Les travailleurs du secteur, ainsi que le public, sont déjà impactés par le fait que seules quelques entreprises puissantes contrôlent étroitement ce que les consommateurs peuvent regarder à la télévision, en streaming et au cinéma. Cette fusion doit être bloquée », avaient déjà contesté les deux syndicats dans un même statement (2). Ensemble, la WGA East et la WGA West représentent les intérêts de près de 25.000 membres, dont ils négocient et administrent des contrats protégeant leurs droits créatifs et économiques. D’autres syndicats d’Hollywood ont été plus discrets ou sont restés sans voix. La Screen Actors Guild and American Federation of Television and Radio Artists (SAG-Aftra) veut prendre son temps avant de rendre « son verdict » sur la vente de Warner Bros. à Paramount, « quand le moment sera venu », a expliqué son directeur exécutif national et négociateur en chef, Duncan Crabtree-Ireland dans une interview à TheWrap le 1er mars 2026 lors de la 32e cérémonie annuelle des Actor Awards, à Los Angeles (3).
Mais en décembre 2025, la SAG-Aftra avait elle aussi réagi à l’offre proposée par Netflix pour tenter de s’emparer de Warner Bros. : « La transaction potentielle Netflix/Warner Bros est une consolidation qui pourrait servir les intérêts financiers des actionnaires des deux sociétés, mais qui soulève de nombreuses questions sérieuses sur son impact sur l’avenir de l’industrie du divertissement, et en particulier sur le talent créatif humain dont la subsistance et la carrière en dépendent, avait déclaré la SAG-Aftra. Cette transaction de 82 milliards de dollars [offre de Netflix faite en décembre 2025, avant que Paramount ne surenchérisse à 110 milliards de dollars début février 2026, ndlr] réaffirme la véritable valeur des entreprises de médias traditionnelles et la prospérité économique à long terme qu’elles engendrent, en grande partie grâce à la contribution des talents créatifs qui sont au cœur de leur succès ».

SAG-Aftra rendra son verdict plus tard
La SAG-Aftra est particulièrement influente aux EtatsUnis, dans la mesure où elle ne représente pas moins de 160.000 membres : acteurs, doubleurs, animateurs, journalistes, annonceurs, danseurs, DJ, mais aussi marionnettistes, artistes d’enregistrement, chanteurs, cascadeurs, doubleurs et autres professionnels des médias et du divertissement (4). « Un accord dans l’intérêt [de ses] membres et de tous les autres travailleurs de l’industrie du divertissement doit aboutir à plus de création et de production, pas moins. Il doit le faire dans un environnement de respect pour les talents impliqués », avait-elle encore déclaré en décembre 2025 dans son statement de mise en garde publié sur son site web (5). Après le jeu du chat et de la souri de ces derniers mois autour de Warner Bros. Discovery, Duncan Crabtree-Ireland assure en tout cas que la SAG-Aftra « sout[ient] évidemment le droit des travailleurs syndiqués à s’organiser, le droit de participer à la négociation collective » et « avec la Guilde des scénaristes [la WGA] sur le point de lancer ses propres négociations, nous sommes unitaires et solidaires dans ce processus », surtout que « ces négociations, les négociations avec les studios et les streamers, seront absolument essentielles pour faire avancer l’industrie et toucheront des dizaines de milliers de travailleurs dans le secteur » (6).

Menaces sur l’emploi et la concurrence
De son côté, la Directors Guild of America (DGA), syndicat des réalisateurs de cinéma et de télévision aux Etats-Unis, n’a pas réagi au retrait de Netflix au profit de Paramount. Sa dernière prise de position remonte à début février 2026, exprimée dans un statement révélé par Deadline (7) la veille de l’audition le 3 février de la DGA devant le Sénat américain sur le thème de l’impact de l’offre de Netflix ou de Paramount sur WBD. « En analysant la fusion, écrit la DGA présidée par Christopher Nolan (photo ci-contre), il est important d’évaluer le contexte plus large de cette vente. Nous risquons de perdre un important studio dans le contexte d’une consolidation massive des médias, qui s’ajouterait à une réduction mondiale significative de la production ayant déjà entraîné une perte énorme d’emplois pour nos membres et d’autres travailleurs de l’industrie. Nous sommes également confrontés à une prolifération d’incitations fiscales étrangères pour inciter la production cinématographique américaine à tourner à l’étranger au détriment des emplois américains, ainsi qu’à l’avancée rapide de l’intelligence artificielle, et à un marché réduit pour les projets indépendants et originaux qui forment la prochaine génération de cinéastes ». Les autres syndicats d’Hollywood, tels que l’International Alliance of Theatrical Stage Employees (IATSE), Hollywood Teamsters (transporteurs et logisticiens) ou encore Cinema United (exploitants de salles de cinéma), n’en pensent pas moins et craignent tous des licenciements et suppressions d’emplois sur fond de réduction de la concurrence et de moins de films dans les salles. Ce qui inquiète aussi l’Union internationale des cinémas (Unic) en Europe.
Larry Ellison et son fils David vont devoir non seulement rassurer Hollywood et Warner Bros. sur leurs intentions, mais aussi obtenir les feux verts des autorités antitrust de part et d’autre de l’Atlantique. Si les approbations réglementaires – par les Etats-Unis, où les Ellison ont l’oreille du président Trump, et par l’Union européenne, où le nouvel ensemble Paramount-Warner Bros. ne présente pas de risque pour la concurrence – semble a priori acquises (sous des conditions à la marge), il reste à démontrer que cette méga-fusion n’est pas hostile au cinéma ni à la télévision. David Ellison, PDG de Paramount (groupe issu de la fusion de Paramount et de Skydance (8)), a voulu apaiser les craintes en rencontrant le 10 mars les dirigeants de Warner Bros. pour assurer que les rumeurs de licenciements sont non fondées. Début février 2026, David Ellison avait écrit plusieurs lettres ouvertes (au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie ou encore en France), presque identiques mais adaptées aux créateurs locaux. Pour la version française, cette lettre ouverte a été publiée dans quelques quotidiens nationaux. Bien que cette lettre ouverte date d’avant le retrait de Netflix des enchères sur Warner Bros. Discovery, elle donne un aperçu des engagements pris par David Ellison dans le cadre du projet d’acquisition de Warner Bros. Discovery, en s’adressant « à la communauté créative française, aux passionnés de cinéma et de télévision, à l’ensemble de l’industrie, et à toutes celles et ceux profondément attachés à l’avenir du cinéma et des arts ». Au pays de « l’exception culturelle française », le fils de Larry dit s’exprimer « en tant que producteur, passionné depuis toujours par le cinéma et la télévision », tout en promettant : « Nous sommes convaincus que la communauté créative comme les spectateurs ont tout à gagner d’une plus grande diversité de choix – et non pas moins – et d’un marché qui encourage la création cinématographique, la production de contenus dans toute leur richesse, ainsi que l’exploitation en salles, plutôt que d’un système qui élimine la concurrence en permettant l’émergence d’une entité monopolistique ou dominante » (9).

Les cinq engagements de David Ellison
Dans sa lettre ouverte, David Ellison prend cinq engagements envers la communauté créative et les spectateurs :
• Augmentation de la production créative : Paramount Studios et Warner Bros. Studios produiront chacun au moins 15 longs métrages de qualité par an, soit un minimum de 30 films par an pour le groupe […].
• Contenus tiers et licences : les deux studios continueront à concéder des licences pour leurs films et séries, non seulement sur leurs propres plateformes, mais aussi sur des plateformes tierces […].
• Préservation de HBO : HBO continuera d’opérer de manière indépendante sous notre contrôle […].
• Engagement envers les salles de cinéma : chaque film bénéficiera d’une véritable sortie en salles, dans le respect des fenêtres de la chronologie des médias en France.
• Préservation de la fenêtre vidéo à domicile : à l’issue de son exploitation en salles, chaque film entrera dans la fenêtre vidéo à domicile (VOD à l’acte/physique) […]. @

Charles de Laubier

Economie de l’attention et éducation à l’image : le rapport aux écrans est à la fois craint et désiré

Deux rapports se télescopent : celui des ministères de la Culture et de l’Education nationale sur « l’éducation à l’image » pour les jeunes, grands utilisateurs d’écrans, et celui de la direction du Trésor à Bercy sur « l’économie de l’attention » qui alerte sur la baisse du PIB à cause des écrans.

« L’économie de l’attention à l’ère du numérique » est le titre de la publication « Trésor-Eco », publiée en septembre 2025 par la direction du Trésor, au ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. Cette étude affirme que l’économie de l’attention pourrait faire perdre à terme à la France entre 2 et 3 points de PIB. De son côté, le rapport « Offrir à chaque élève une éducation au cinéma et à l’image de qualité », publié aussi en septembre par deux ministères (Culture et Education nationale), veut accroître la formation des jeunes à l’image, donc aux écrans. Contradictoire ?

Impact sur le produit intérieur brut
Le premier rapport a comme auteur Solal ChardonBoucaud (photo de gauche), adjoint au chef du bureau Numérique et activités tertiaires, à la direction générale du Trésor, et le second Edouard Geffray (photo de droite), conseiller d’Etat et ancien directeur général de l’enseignement scolaire. « L’économie de l’attention génèrent […] des externalités négatives importantes pour les utilisateurs et la société (par exemple perte de temps productif, impact sur les facultés cognitives ou la santé mentale). Celles-ci pourraient atteindre – selon un travail de recension de la littérature existante – entre 2 et 3 points de PIB à long terme pour la partie quantifiable de ces impacts », souligne Solal Chardon-Boucaud. Cet impact négatif des écrans, que la direction du Trésor a évalué à long terme et situé à l’horizon 2060 contre une perte de l’ordre 0,6 point de PIB à court terme, tient compte de trois facteurs que sont la détérioration des capacités cognitives, la perte de temps productif, et la dégradation de la santé mentale.
En creux, les effets négatifs futurs de l’économie de l’attention dépendent (suite) du rapport aux écrans qu’ont les enfants d’aujourd’hui. « Cet ordre de grandeur – qui doit être considéré avec prudence en raison des hypothèses sur lesquelles il repose – dépend avant tout de la détérioration des capacités cognitives des enfants, qui réduira leur productivité future lorsqu’ils seront entrés sur le marché du travail », précise le Trésor (1). L’économie de l’attention désigne l’ensemble des modèles économiques par lesquels les entreprises cherchent à valoriser l’attention des consommateurs. C’est ce que l’on appelle « la captation de l’attention des utilisateurs », qui est au cœur de la bataille entre plateformes numériques, au premier rang desquelles les Gafam. Leurs modèles économiques reposent pour une grande part sur la publicité : « Celle-ci permet de fournir gratuitement ou à tarif préférentiel certains services appréciés par les consommateurs, qui les rémunèrent indirectement en constituant une audience pour un annonceur publicitaire ». Autrement dit : si c’est gratuit, c’est vous le produit.
Mais la publicité n’est pas la seule ressource de l’économie de l’attention, les contenus payants contribuant aussi au chiffre d’affaires. Pour maximiser leurs revenus, les plateformes – moteurs de recherche, réseaux sociaux, sites d’information – sont lancées dans une course à l’attention, étant donné le nombre limité d’heures de temps d’éveil des utilisateurs, dont les capacités cognitives ne sont pas extensibles et dont l’attention ne peut être captée par deux acteurs simultanément. C’est là que la technique entre en action pour capter cette attention. « Le numérique permet aux plateformes de concevoir des interfaces maximisant particulièrement le temps passé sur leurs services, par exemple via le défilement infini [le fameux scrolling, ndlr], qui permet de présenter du contenu de manière continue à mesure que l’utilisateur fait défiler la page, explique la note « Trésor-Eco ».De même, la recommandation algorithmique de contenus permet aux plateformes de sélectionner les contenus les plus à même de maintenir l’utilisateur en ligne. Cette augmentation de ‘’l’engagement’’ des utilisateurs correspond à l’intérêt économique des plateformes »

« Adolécrans », forces vives de demain
« En effet, poursuit Solal Chardon-Boucaud, chaque seconde supplémentaire passée par un utilisateur sur la plateforme est génératrice de profits, puisque le temps passé à consommer des contenus augmente aussi le nombre de publicités présentées ». L’impact négatif de l’économie de l’attention se joue donc dès l’enfance, affirme le Trésor, même si les adultes sont d’ores et déjà concernés par la « dégradation du capital humain » due à cette captation de l’attention. Les enfants mettent-ils vraiment en danger, avec les écrans, le PIB de la France ? « De nombreuses études mettent en évidence que la forte exposition aux écrans dès le plus jeune âge, et en particulier l’utilisation des réseaux sociaux et du smartphone, a un impact particulièrement fort sur les capacités d’attention, de mémorisation et les compétences langagières des enfants », souligne Solal Chardon-Boucaud dans sa note « TrésorEco », citant un article de la chercheuse canadienne Brae Anne McArthur, spécialisée en psychologie clinique et développement de l’enfant, paru en 2022 dans la revue « Pediatric Research » (2).

Cinéma, « antidote [au] fléau » des écrans !
Autre exemple de préoccupation concernant les jeunes : « Certaines fonctionnalités liées à l’économie de l’attention comme l’autocomplétion (3) ou les recommandations automatiques de contenus, qui empêchent d’effectuer ses propres recherches et réduisent les capacités à “apprendre en essayant”, pourraient aussi être particulièrement dommageables pour les plus jeunes », citant cette fois le philosophe français Bernard Stiegler, auteur de « La Société automatique » paru en 2025 chez Fayard (4). Autrement dit, les écrans « fabriquent »- ils vraiment « du crétin digital » comme le prétend le docteur en neuroscience Michel Desmurget, dans son livre paru en 2019 aux éditions du Seuil (5), en évoquant « les dangers des écrans pour nos enfants » ? Bien sûr que non (6), n’en déplaise aux députés Delaporte et Miller qui ont publié début septembre leur rapport à charge contre TikTok (lire p. 3).
De même, Edition Multimédi@ se demande si l’économie de l’attention est vraiment potentiellement négative pour le PIB au regard d’une supposée détérioration des capacités cognitives, « lorsque toutes les cohortes d’enfants concernées seront entrées sur le marché du travail » ? Rien n’est moins sûr si l’on se réfère à l’analyse « Trésor-Eco » qui met quelques bémols à sa démonstration : « L’économie numérique de l’attention génère de la valeur ». Outre l’utilité générée par les plateformes pour les consommateurs directs et les échanges marchands, via notamment la publicité qui constitue le mode de financement principal des grandes plateformes, « certains outils développés par les acteurs de l’économie de l’attention pourraient par ailleurs générer d’importants gains de productivité, reconnaît la direction du Trésor, même si ces retombées positives sont plus difficiles à quantifier ». Dans ces conditions, faut-il que la jeune génération s’affranchisse des écrans ou bien faut-il au contraire la former pour mieux les utiliser ? Une réponse vient de l’autre étude, celle publiée par les ministères de la Culture et de l’Education nationale, où Edouard Geffray fait des « propositions pour une ambition renouvelée en matière d’éducation à l’image et en faveur du développement de “Ma classe au cinéma” » (7). L’écran y est présenté comme « un fléau » pour les jeunes : « Entre 8 et 12 ans, les jeunes passent près de 4 h 45 par jour sur les écrans, ce chiffre dépassant les 6 heures par jour entre 13 et 18 ans, et variant du simple au double selon les jours avec ou sans école. Ils passent donc, à l’échelle d’une année, plus de temps devant des écrans qui se sont individualisés […] qu’en cours ». Résultats, selon ce rapport alarmiste : les jeunes « sont ainsi bombardés d’images, de plus en plus créées ou modifiées par l’intelligence artificielle, sans être en capacité de distinguer le vrai du faux, ni a fortiori de comprendre et d’interpréter une bonne partie des contenus ».
Côté sociabilisation, « [les jeunes] se trouvent ainsi enfermés dans des bulles de contenus courts, “swipant” d’un contenu à un autre, guidés par des outils de suggestion dont ils ne maîtrisent pas les tenants et les aboutissants ». Pire, « c’est leur capacité à distinguer et apprécier les nuances et à comprendre l’implicite qui se trouve obérée, au profit d’univers explicites, exclusifs et catégoriques ». Mais le rapport apporte un remède – miracle ? – aux ministères de la Culture et de l’Education nationale : l’éducation à l’image et surtout au cinéma, comprenez aussi les salles de cinéma dont la fréquentation continue de baisser (8). « Le cinéma constitue l’exact antidote à ce fléau, affirme Edouard Geffray. Il est le seul dispositif attentionnel qui permette aux jeunes d’accéder, de manière ininterrompue et collective, à un imaginaire structuré et officiellement fictif ou documentaire. Il constitue le seul endroit où, pour reprendre l’expression de Godard, ils lèvent les yeux vers un écran au lieu de les baisser, et où l’écran est à l’origine d’une émotion collective et pas seulement d’une juxtaposition d’émotions individuelles et déconnectées les unes des autres ».
C’est en fait la salle de cinéma contre les écrans des smartphones et des tablettes : « [Le cinéma, comprenez la salle obscure, ndlr] est le vecteur d’une sociabilité réelle devant le grand écran, là où les réseaux sociaux proposent une sociabilité virtuelle via le micro-écran. Il élargit ainsi l’horizon, aussi bien physique que social ou intellectuel, qui, pour nos jeunes, se limite, plusieurs heures par jour, à un écran de 30 à 50 cm2 ».

Salles obscures contre « petits écrans »
D’ailleurs, le président du Centre national du cinéma et de l’image animé (CNC), Gaëtan Bruel (photo ci-dessus), a commenté favorablement ce rapport Geffray : « Pour travailler ce rapport aux écrans, l’éducation aux images est un levier très puissant – quand il existe –, mais seuls 15 % de nos élèves peuvent bénéficier de “Ma classe au cinéma”, principal dispositif en la matière. Faire plus et mieux est un impératif national », a-t-il posté sur LinkedIn le 7 septembre (9). A en croire ce rapport, l’éducation à l’image devrait d’abord favoriser les salles obscures. @

Charles de Laubier

Le site Deepseek-fr.ai, cheval de Troie du chinois

En fait. Le 9 juin, le site francophone DeepSeek-fr.ai – qui se présente anonymement comme « une équipe indépendante passionnée par l’IA » – a publié sur son blog : « Intégrer DeepSeek dans vos applications via son API ». Et ce, après que DeepSeek eut sorti fin mai la version R1-0528 de son modèle IA.

En clair. « Intégrer DeepSeek dans vos applications via son API : guide complet pour débutants », écrit le 9 juin l’auteur « DeepSeek » sur le blog du site web francophone Deepseekfr.ai, dont l’« équipe indépendante passionnée par l’intelligence artificielle et l’innovation technologique » (ainsi se présente-telle) cultive l’anonymat. Il affirme que « [l]a popularité croissante [de DeepSeek] s’explique par la puissance de ses modèles (DeepSeek V3, DeepSeek R1, etc.) et par sa compatibilité avec l’API d’OpenAI, ce qui facilite grandement son adoption par les développeurs » (1). Le chinois DeepSeek Artificial Intelligence Co., basé à Hangzhou, dans la province du Zhejiang (côte orientale de l’Empire du Milieu), cherche à se déployer partout, y compris en France d’où s’est lancé « Le Chat » de la start-up française Mistral AI (lire en Une).
Ni les mentions légales ni le Whois ne nous renseignent sur l’identité de l’éditeur de Deepseek-fr.ai, dont le nom de domaine a été enregistré le 24 février 2025 par la société islandaise Withheld for Privacy (basée à Reykjavik, donc en dehors de l’Union européenne) pour que son identité soit (suite) strictement confidentielle. Tant de discrétion laisse supposer que Deepseek-fr.ai serait bien le cheval de Troie francophone du chinois DeepSeek. Contacté à info@deepseek-fr.ai par Edition Multimédi@, l’éditeur n’a pas répondu.
Après la sortie de son modèle low cost V3 en fin d’année dernière (2) qui avait fait trembler les Big Tech américaines de l’IA comme OpenAI à l’origine de ChatGPT ou Nvidia le numéro un des puces IA, suivi de son modèle plus poussé R1 lancé en janvier 2025 (3), la start-up de Hangzhou fait encore plus fort avec la version R1-0528 dévoilé le 29 mai (4). « Ses performances globales se rapprochent désormais de celles des modèles phares, tels que l’o3 [d’OpenAI] et le Gemini 2.5 Pro [de Google]. Au-delà de ses capacités de raisonnement améliorées, cette version offre également un taux d’hallucination réduit […] », démontre le chinois, benchmark à l’appui. Le nouveau R1 dépasse en outre largement Qwen, version Qwen3, l’IA du géant chinois Alibaba, autre grand rival d’OpenAI, d’Anthropic et de Google Gemini. Là aussi, une API compatible OpenAI est fournie. Pour se rendre compte de la puissance de la R1-0528, il suffit d’activer le bouton « DeepThink » (exploration approfondie) sur Chat.deepseek.com. @

Sites web pornographiques, interdits aux mineurs : un marché mondial opaque, difficile à estimer

Les sites web pornographiques sont plus que jamais dans le collimateur en Europe quant à leur obligation de contrôler l’âge de leurs millions d’utilisateurs, afin d’interdire les mineurs (moins de 18 ans en général). C’est en outre un marché mondial du « divertissement pour adulte » difficile à évaluer.

(Le 16 juin 2025, jour de la parution de cet article dans Edition Multimédi@, le tribunal administratif de Paris a ordonné la suspension de l’arrêté du 26 février 2025)

« L’Arcom tient à rappeler sa détermination, partagée par les institutions européennes, à protéger les mineurs en ligne », a fait de nouveau savoir le régulateur français de l’audiovisuel le 3 juin, alors qu’un arrêté prévoit que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) peut – à partir du 7 juin 2025 – mette en demeure un éditeur pour que son service en ligne « pour adulte », ou sa plateforme de partage de vidéos aux contenus pornographiques, ne soit pas accessibles aux mineurs.

Haro européen sur les sites porno
Cet arrêté ministériel paru le 6 mars 2025 au Journal Officiel – cosigné par la ministre de la Culture Rachida Dati et la ministre déléguée au Numérique Clara Chappaz – a été pris pour que les nouveaux pouvoirs de l’Arcom, présidée par Martin Ajdari (photo), s’appliquent à une liste de dix-sept sites pornographiques annexée à l’arrêté, dans un délai de trois mois après sa publication. A savoir, à partir du 7 juin 2025. Ces sites-là sont tous basés hors de France mais, raison d’être de cet arrêté, « dans un autre Etat membre de l’Union européenne » (1) : Pornhub, Youporn, Redtube, xHamster, XHamsterLive Tnaflix, Heureporno, XVideos Xnxx, SunPorno, Tukif, Reference-sexe, Jacquie et Michel, iXXX, Cam4, Tukif.love et LiveJasmin.
Si un site pornographique ne se conforme pas à une mise en demeure prononcée par l’Arcom, celle-ci peut le sanctionner d’une amende pouvant aller jusqu’à 150.000 euros ou 2 % du chiffre d’affaires mondial (le plus élevé des deux montants étant retenu). « Ce maximum est porté à 300 000 euros ou à 4 % du chiffre d’affaires mondial hors taxes, le plus élevé des deux montants étant retenu, en cas de réitération du manquement dans un délai de cinq ans à compter de la date à laquelle la première sanction est devenue définitive », prévient en outre la loi de 2004 « pour la confiance dans l’économie numérique », dite LCEN (2). L’Arcom est déjà intervenue auprès de six sites porno situés, eux, en France ou en-dehors de Union européenne (UE). « Cinq d’entre eux ont, en responsabilité, fait le choix de mettre en place une solution de vérification de l’âge. Le dernier, n’ayant pas rendu disponibles l’identité de son fournisseur, ni son adresse, en violation de la loi, a été bloqué et déréférencé des principaux moteurs de recherche », a indiqué le régulateur français. Concernant les sites listés dans l’arrêté du 6 mars, il a précisé que (suite) le groupe Aylo (ex-MindGeek) – basé à Chypre et propriétaire de PornHub, RedTube et YouPorn – « a fait le choix de se soustraire à l’impératif que constitue la protection des mineurs en suspendant l’accès à ses contenus en France y compris pour un public majeur ». D’après l’Arcom, Pornhub est le site le plus populaire du groupe chypriote Aylo (luimême détenu par le fonds d’investissement canadien Ethical Capital Partners), et il est visité chaque mois par plus d’un tiers des adolescents de 12 à 17 ans. Et selon une étude de l’Arcom publiée il y a deux ans sur « la fréquentation des sites “adultes” par les mineurs » (3), Médiamétrie a recensé en France 14.111 sites à caractère pornographique en 2022, dont « 179 sites disposant d’une audience significative », avec au total 2,3 millions de visiteurs mineurs par mois. Pour toutes les plateformes porno concernées, toute la difficulté est de pouvoir contrôler l’âge (4) sans porter atteinte à la vie privée (5).
De son côté, la Commission européenne a ouvert le 27 mai 2025 quatre enquêtes sur respectivement PornHub (édité par Aylo), Stripchat (par la société chypriote Technius), Xnxx (par le tchèque NKL Associates) et XVideos (par WebGroup Czech Republic). Elle leur reproche « l’absence de mesures efficaces pour vérifier l’âge des utilisateurs » au regard de leur obligation liée au DSA (6) de « garantir un environnement en ligne plus sûr pour les mineurs » (7) D’autant que ces quatre sites porno ont tous été désignés par la Commission européenne comme « très grandes plateformes », dès décembre 2023 pour Pornhub, XVideos et Stripchat (8), ce dernier venant cependant d’être retiré de la liste, et en juillet 2024 pour Xnxx (9). Quant aux plus petits sites porno, ils sont, eux, sous la surveillance du Comité européen des services numériques (10), créé par le DSA, où siège notamment l’Arcom pour la France (11), sous la houlette de la Commission européenne.

Un marché mondial « multi-milliardaire »
L’industrie du sexe représente un marché mondial estimé à plus de 50 milliards de dollars, voire à 300 milliards de dollars si l’on inclut les sextoys et les services associés. Selon les études, parfois contradictoires tant l’opacité règne en maître, les sites porno en ligne représenteraient entre 12 % et 35 % de ce marché global. Si l’on s’en tient à la pornographie en ligne, une étude ResearchAndMarkets (12) table sur un chiffre d’affaires de 118 milliards de dollars d’ici 2030, contre 76 milliards en 2024. @

Charles de Laubier