Le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, catholique identitaire, construit son groupe de médias numériques

Il rêve de rentrer dans le club des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers de la presse française, mais – à défaut d’avoir pu s’emparer de médias traditionnels (écarté il y a un an par Marianne puis par La Croix) – l’évangélisateur Pierre-Edouard Stérin lance sa croisade médiatique dans le monde digital.

Il y a un an, en juillet 2024, la filiale française CMI France du magnat tchèque Daniel Kretinsky – l’un des dix milliardaires détenant des pans entiers des médias français (1) – cessait toute discussion avec un parvenu milliardaire en quête lui aussi d’influence médiatique, Pierre-Edouard Stérin (photo), qui voulait s’emparer de Marianne. Pour un catholique identitaire bien à droite voire à l’extrême droite, conservateur limite traditionnaliste, tenter de s’approprier l’hebdomadaire laïc et anti-néolibéral cofondé par feu Jean-François Khan (intellectuel de gauche devenu centriste), c’était osé mais voué à l’échec. La rédaction de Marianne, devenue « souverainiste », avait dans un premier temps (le 21 juin 2024) voté pour « la poursuite des négociations sur les garanties d’indépendance » (2) avec Pierre-Edouard Stérin via son family office Otium Capital. Mais la Société des rédacteurs de Marianne (SRM) avait in extremis changé d’avis, à la suite de révélations dans la presse sur les liens étroits de ce prétendant avec l’extrême droite, et vote (le 27 juin 2024) « à l’unanimité contre le rachat du magazine par Pierre-Edouard Stérin » (3). C’est notamment une enquête parue la veille dans Le Monde, et intitulée « “Versailles connection” : comment le milliardaire Pierre-Edouard Stérin place ses pions au RN » (4), qui jettent un froid sur les négociations menées avec ce libertarien conservateur par Daniel Kretinsky et son représentant en France Denis Olivennes (pourtant réputé de gauche, devenu lui aussi centriste).

Echecs de Stérin sur Marianne et La Croix
Pourtant, ce n’est pas faute pour Pierre-Edouard Stérin (51 ans) de ne pas connaître Daniel Kretinsky (50 ans), puisque les deux milliardaires avaient – avec Stéphane Courbit (« élevé dans une culture athée de “bouffeurs de curés” » puis « devenu catholique pratiquant », d’après Paris Match) – fait une offre début 2023 pour tenter de racheter le numéro deux français de l’édition Editis à Vincent Bolloré. Mais l’inquiétude suscitée par Pierre-Edouard Stérin dissuade celui-ci de poursuivre dans ce trio, tandis que Stéphane Courbit le quitte aussi pour d’autres raisons, laissant le Tchèque s’emparer seul d’Editis (5) en juin 2023. Gros-Jean comme devant après la déconvenue que lui a infligée Marianne un an après, voici que ce chrétien militant a continué à croire en sa bonne étoile médiatique en tentant de mettre un pied dans la porte entrouverte de Bayard Presse, l’éditeur du quotidien catholique (de gauche) La Croix, propriété de la congrégation des Augustins de l’Assomption (appelée aussi congrégation des Assomptionnistes). Ce groupe confessionnel publie aussi (suite) l’hebdomadaire Le Pèlerin, le mensuel Notre Temps, Pomme d’Api ou encore des livres et BD (Milan, Bayard Jeunesse, Crer, …).

Croisade lancée via des médias en ligne
Mais Pierre-Edouard Stérin y est allé masqué et de façon indirecte : c’est Alban du Rostu (photo ci-contre), son ex-bras droit et ex-directeur général du Fonds du bien commun (FBC) créé par le milliardaire catholique, qui sera nommé en novembre 2024 au poste de directeur de la stratégie et du développement du groupe Bayard. Et ce, aux côtés et avec la bénédiction de François Morinière, le nouveau président du directoire du groupe Bayard, nommé en mai 2024 et en poste depuis le 1er novembre 2024. Or Alban du Rostu a joué un rôle central dans le projet Périclès – acronyme de « Patriotes enracinés résistants identitaires chrétiens libéraux européens souverainistes » ! C’est comme un coffret-cadeau Smartbox pour chrétien en quête de racines, si l’on fait l’analogie avec l’entreprise Smartbox – enregistrée à Dublin (Irlande) – spécialiste des coffrets cadeaux, cofondée en 2003 par Pierre-Edouard Stérin et à l’origine de sa fortune de milliardaire, 81e place en 2025 selon Challenges (6), et exilé fiscal en Belgique depuis 2012. Objectif politico-religieux de Périclès (7) financé par FBC : amener au pouvoir, dès 2027, une union de la droite – incluant donc l’extrême droite – et diffuser les valeurs religieuses, conservatrices et libérales sur le long terme. « Otium n’a pas d’activité dans les médias. Ces activités dépendent du FBC », indique à Edition Multimédi@ François Durvye, directeur général d’Otium Capital. Otium, qui finance FBC, dispose de 150 millions d’euros d’investissements sur cinq ans (fonds Resonance lancé en 2022 par Otium Capital), auxquels viennent d’être ajoutés 180 millions d’euros d’ici 2030 (Otium Studio (8)).
Cette croisade passe par l’acquisition de médias – papier et numériques – ou la prise de participations pour user de leur influence à travers toute la France, « la fille aînée de l’Eglise ». Aussitôt le lièvre « Stérin/Rostu » levé au sein de Bayard, sa direction – après l’échec d’une tentative d’apaisement (9) – a dû faire marche arrière face à la levée de boucliers de la part du personnel et de l’intersyndicale – avec débrayage, pétition en ligne « Non à l’entrée de l’extrême droite » (10), tribune d’auteurs dans Actuallité (11) et interpellations de lecteurs. Le 2 décembre 2024, la direction de Bayard est contrainte d’annoncer qu’« Alban du Rostu […] renonce […] à son entrée dans le groupe » (12) et que par ailleurs il n’y aura pas de participation au capital de l’école ESJ Paris, rachetée par des milliardaires et investisseurs conservateurs : Pierre-Edouard Stérin et Alban du Rostu, aux côtés de Vincent Bolloré, Rodophe Saadé, Bernard Arnault ou encore la famille Dassault (13). Chez Bayard, c’est une victoire sur l’extrême droite (14).
Malgré ces échecs, le catho-conservateur Pierre-Edouard Stérin (« PES ») garde intacte son ambition d’évangélisateur médiatique. Mais il n’a pour l’instant d’autres choix que de continuer à investir dans des médias numériques pour accroître son rayonnement. Il a investi en janvier 2023 (via son fonds Otium Capital) dans Neo, le média vidéo cofondé par l’ex-journaliste de M6 Bernard de La Villardière, lequel a quitté l’entreprise peu avant pour « désaccord stratégique », notamment lié à cette levée de fonds. La même année « PES » investit aussi (toujours via Otium) dans le média digital Le Crayon destiné aux jeunes et actif sur les réseaux sociaux. En 2024 cette fois, le média conservateur en ligne Factuel reçoit « plus de 1 million d’euros », dit-on, de « PES » (encore Otium) mais il périclite au printemps de la même année. Toujours l’an dernier, le catho conservateur du projet Périclès a élargi sa galaxie médiatique en injectant de l’argent dans l’agence d’influenceurs web Marmeladz, éditrice de médias numériques à jeune audience de la Génération Z (Gossip Room, Officielles, Gentsu, Art Room, Rapghetto, …) et diffusés sur YouTube, TikTok, Snapchat ou encore Facebook Watch. A défaut de média mainstream ou de mass media traditionnels, « PES » s’est rabattu sur Internet en y élargissant son champ de « prosélytisme ». « Le mécène des droites » – ou « le parrain de l’extrême droite », c’est selon – se met en ordre de bataille, en prévision des municipales de 2026 et de la présidentielle de 2027, afin de faire triompher ses idées catho-conservatrices.

Après le média social Cerfia, Explore Media
Encore récemment, en juin 2025, le milliardaire d’extrême droite a fait parler de lui lorsque des révélations – notamment sur X par un « lanceur d’alertes » au pseudonyme Ambroise Leroy (15) – ont fait état du rachat du média social Cerfia, éditeur notamment du très suivi compte X (1,2 million d’abonnés), par son family office Otium. Cerfia, à « l’actualité à portée de main ! » (16), est contrôlé par la société DM News, sise rue Saint-Joseph à Paris et détenue par Médiane, sous la présidence de la holding Adventure de Adrien Aversa, le fondateur de Marmeladz (déjà dans le giron d’Otium). Dans la foulée était révélée l’acquisition en avril 2025 – via Médiane – de Explore Media (17) aux 2,4 millions de followers sur TikTok. A qui le tour ? @

Charles de Laubier

Le fonds d’investissement américain KKR étend son emprise sur les TMT, jusqu’en Europe

KKR, un des plus grands capital-investisseurs au monde, n’a jamais été aussi insatiable jusque dans les télécoms, les médias et les technologies. Le méga-fonds américain, où Xavier Niel est un des administrateurs, veut s’emparer du réseau de Telecom Italia. Son portefeuille est tentaculaire.

Fondé en 1976 par Jerome Kohlberg, Henry Kravis et George Roberts, KKR & Co n’en finit pas de gonfler. Le mégafonds d’investissement américain gère un portefeuille de 690 placements en capital-investissement dans des sociétés dans le monde entier, pour plus de 700 milliards de dollars au 31 décembre 2022. Au 30 juin 2023, ses actifs sous gestion (AUM (1)) et ses actifs sous gestion à honoraires (FPAUM (2)) s’élevaient respectivement à 518,5 milliards de dollars et à 419,9 milliards de dollars.

Xavier Niel, administrateur de KKR
Les deux co-présidents exécutifs du conseil d’administration de KKR sont deux des trois cofondateurs, Henry Kravis (79 ans, photo) et George Roberts (80 ans), le troisième cofondateur – Jerome Kohlberg – étant décédé (en 2015 à 90 ans). Ils sont épaulés par deux co-directeurs généraux que sont Joseph Bae et Scott Nuttall, eux aussi membres du conseil d’administration qui compte au total quatorze administrateurs (Board of Directors). Parmi eux : un seul Européen, en l’occurrence un Français : Xavier Niel depuis mars 2018, fondateur et président du conseil d’administration d’Iliad, maison mère de Free (3). La dernière opération en date engagée par KKR, en Europe justement, concerne TIM (ex-Telecom Italia).
Le 16 octobre, l’opérateur historique italien a annoncé qu’il a reçu ce jour-là « une offre ferme » pour son réseau fixe de la part de la firme new-yorkaise qui souhaite s’en emparer depuis longtemps. Le montant de cette offre n’a pas été divulgué, mais il serait bien inférieur aux 30 milliards d’euros qu’en espérait le premier actionnaire de TIM, le français Vivendi (23,75 %). Le groupe de Vincent Bolloré se dit prêt à saisir la justice (4). L’ex-Telecom Italia précise que l’offre de KKR porte sur son réseau fixe, « y compris FiberCop », filiale qui gère une partie de l’infrastructure réseau (derniers kilomètres du cuivre et une portion du réseau de fibre) et qui est déjà détenue à hauteur de 37.5 % de son capital par KKR depuis avril 2021 (5).

L’offre du capital-investisseur expire le 8 novembre (6), « sous réserve de la possibilité de discuter des termes de nouvelles extensions jusqu’au 20 décembre prochain » (7). L’Etat italien, qui se dit ouvert à l’offre KKR en cours d’examen, détient 9,81 % de TIM (via la CDP) et s’attend à avoir 20 % de la société (Netco) opérant le réseau fixe convoité par KKR – selon un accord signé le 10 août entre le fonds américain et le ministère italien de l’Economie et des Finances (8). En outre, KKR a prévenu TIM qu’il allait faire « une offre ferme dans quatre à huit semaines » sur les actions détenues par l’ex-Telecom Italia dans Sparkle, sa filiale d’infrastructures optiques et de câbles-sous-marins. Selon Reuters, la valorisation combinée de Netco et de Sparkle atteindrait 23 milliards d’euros, dette comprise. Membre du conseil d’administration de KKR et président du conseil d’administration d’Iliad, la maison mère de Free étant présente en Italie depuis 2018, Xavier Niel suit ces grandes manœuvres de très près. Après avoir échoué en 2022 à s’emparer de la filiale italienne de Vodafone, il s’était positionné fin 2022 pour tenter d’acquérir des actifs de TIM (9).Toujours dans les télécoms en Europe, KKR avait investi en 2006 dans l’opérateur danois TDC via le consortium NTC et en est complètement sorti en septembre 2013, en empochant une belle plus-value. En marge des télécoms européennes, cette fois dans le cloud, KKR – associé avec TowerBrook (fonds de George Soros) – a investi en 2016 dans le français OVH pour un total de 250 millions d’euros. Dans le logiciel aussi, KKR a investi en 2021 dans l’éditeur Körber, spécialisé dans la supply chain (10).
Dans l’édition en Europe, le capital investisseur new-yorkais s’est intéressé en 2018 à Editis en faisant une offre de rachat sur le groupe espagnol Planeta qui détenait encore à l’époque le deuxième groupe français d’édition. Passé fin 2018 dans les mains de Vivendi (Bolloré), Editis avait été mis en vente en 2022. Xavier Niel faisait partie des prétendants au rachat, mais son offre faite avec un fonds non divulgué – probablement KKR – avait été jugée insuffisante par Vivendi qui a finalement cédé Editis au tchèque Daniel Kretinsky.

Simon & Schuster, Singtel, FGS Global, …
Parmi les nombreuses autres sociétés présentes dans le portefeuille multimilliardaire de KKR, citons sa dernière grosse acquisition aux Etats-Unis de la maison d’édition Simon & Schuster, cédée par Paramount en août pour plus de 1,6 milliard de dollars (11). Retour aux télécoms, mais cette fois à Singapour : KKR a injecté en septembre 800 millions de dollars dans Singtel Digital InfraCo, la filiale infrastructures réseaux de l’opérateur Singtel (12). Ou encore dans les relations publiques, KKR a investi 1,4 milliard de dollars en avril 2023 pour prendre 30 % de FGS Global (13), filiale du géant de la publicité WPP. @

Charles de Laubier

Sorti en 2020 de la galaxie News Corp, en désaccord avec son père, James Murdoch n’a pas dit son dernier mot

Le 15 novembre 2023, lors de la prochain AG du groupe de médias News Corp, l’aîné des deux fils Murdoch, Lachlan (52 ans), en deviendra président – succédant à son père Rupert Murdoch. Le cadet, James (50 ans), n’est plus dans l’organigramme de la galaxie News Corp depuis juillet 2020. Qu’est-il devenu ?

James Murdoch (photo) avait démissionné le 31 juillet 2020 du conseil d’administration de News Corp, le groupe fondé quarante plus tôt par son père Rupert Murdoch, magnat des médias, à la tête du plus grand empire de presse et de télévision. « Ma démission est due à des désaccords sur certains contenus éditoriaux publiés par les organes de presse de la société et certaines autres décisions stratégiques », avait justifié le fils cadet du milliardaire australo américain dans sa letter of resignation. Réputé bien moins conservateur que son père et que son frère ennemi Lachlan, James Murdoch avait déjà exprimé son opposition à la ligne éditoriale très à droite des médias du groupe. Pourtant pressenti un temps comme l’héritier naturel de la firme, il avait ainsi quitté la galaxie médiatique de son père qui comprend des journaux renommés tel qu’en Grande-Bretagne The Times, The Sunday Times ou The Sun ainsi qu’aux Etats-Unis The Wall Street Journal, et des tabloïdes en Australie The Daily Telegraph, Herald Sun ou encore The Courier-Mail. La compagnie « Murdoch » englobe aussi le groupe de télévision Fox Corporation, qui est issue de la séparation de 21st Century Fox d’avec News Corp en mars 2019. Et ce, lorsque Rupert Murdoch a cédé à Disney les studios de cinéma et certaines télévisions de la 21st Century Fox, dont James Murdoch avait été le directeur général de juillet 2015 à mars 2019.

James, frère ennemi de Lachlan
Parallèlement, James Murdoch avait aussi été président de la filiale britannique Sky, de janvier 2016 jusqu’à la vente de ce bouquet de télévisions payantes à Comcast en octobre 2018. Lors de la séparation en 2019 des activités audiovisuelles – délestées des studios 20th Century Studios et d’une partie des chaînes de l’ex21st Century Fox vendus à Disney, y compris ses parts dans la plateforme de streaming Hulu – a été créé le groupe de télévision Fox Corporation (éditeur des chaînes Fox News (pro-Trump), Fox Sports ou encore Fox Business restées dans le giron « Murdoch ». L’aîné Lachlan Murdoch continuera à diriger Fox Corporation, qui s’est emparé en 2020 de la plateforme de streaming Tubi, tout en devenant président de News Corp à partir de mi-novembre à l’occasion des deux assemblées générales des actionnaires des deux groupes. Celle de Fox Corporation sera le 17 novembre.

Lupa Systems, un fonds milliardaire
Ce n’est pas la première fois que la galaxie « Murdoch » optait pour la stratégie du spin-off. En 2013 déjà, le conglomérat News Corporation avait été coupé en deux entités, cotées en Bourse : d’une côté la presse et l’édition logées dans le nouveau News Corp, et, de l’autre, la télévision et le cinéma dans 21st Century Fox. Rupert Murdoch avait pris la décision de cette première scission il y a dix ans à la suite du scandale d’espionnage téléphonique de personnalités par le tabloïd britannique News of the World, fermé depuis juillet 2011 (1), qu’éditait la filiale britannique News International présidée de 2007 à 2012 par le fils James – dont la responsabilité fut reconnue avec celle de son père dans ce scandale (2). Ce premier spin-off s’était surtout fait sur fond d’échecs numériques de l’ex-News Corporation (3).
Pour le patriarche Rupert Murdoch (92 ans aujourd’hui), le digital n’a jamais été sont fort. Son benjamin James, entré dans le groupe paternel en 1997, avait bien tenté de l’intéresser au Web. Mais l’éclatement de la bulle Internet en 2000 n’avait pas facilité la tâche. Le magnat des médias essuiera à l’époque les plâtres : MySpace, le réseau social chèrement acquis en 2005 par le magnat, a été disqualifié par Facebook ; The Daily, le quotidien lancé en 2011 pour les tablettes iPad, fut un échec coûteux ; Hulu, la plateforme pionnière de la VOD en streaming cocréée en 2007 par AOL, NBC Universal, Yahoo et Myspace, est mis en échec par Netflix. News Corp cèdera finalement à Disney en 2019 sa participation de 30 % dans Hulu que détenait sa filiale 21st Century Fox – dont James Murdoch était alors encore directeur général.
Cela fait maintenant quatre ans et demi que James (50 ans) a pris ses distances avec les affaires de son pater familias. Il est à la tête d’une société d’investissement qu’il a créée en mars 2019 et baptisée Lupa Systems. James Murdoch l’a financée en partie avec les 2 milliards de dollars qu’il a reçus sur le total des 71,3 milliards de dollars payés par Disney pour s’emparer de 21st Century Fox. Chacun des six enfants du nonagénaire (Prudence, Elisabeth, Lachlan, James, Grace et Chloe), issus de quatre mariages, avait reçu le même pactole. Aujourd’hui, la succession à venir du « président émérite » milliardaire s’annonce déjà comme une guerre fratricide. Pour l’heure, le trust familial Cruden Financial Services – basé aux Nevada – est contrôlé par « huit voix », dont quatre voix de Rupert Murdoch et une voix de chacun des quatre aînés de la fratrie (les deux autres héritières Grace et Chloe n’ayant pas de droit de vote). James Murdoch détient donc toujours une voix du trustee mais il se tient à l’écart, loin de son frère Lachlan – les deux se détestent. Mais le cadet n’a pas dit son dernier mot, d’après le journaliste américain Michael Wolff qui vient de publier « The Fall. The End of Fox News and the Murdoch Dynasty » le 26 septembre aux éditions Henry Holt and Co/Macmillan (4). Car James Murdoch reste passionné de médias, mais aussi de technologies.
Lupa Systems est une société d’investissement newyorkaise présente aussi en Inde, à Bombay. Elle s’est alliée avec un incubateur de start-up Betaworks, fondé par un ancien dirigeant d’AOL et de Time Warner, John Borthwick. Ce « start-up studio » basé à New-York accompagne de jeunes pousses spécialisées dans l’intelligence artificielle (AI en anglais), l’intelligence augmentée (IA), les grands modèles de langage (LLM), le traitement automatique du langage naturel (NLP), les « rails » web3 (développement d’applications décentralisées pouvant interagir avec la blockchain) ou encore l’apprentissage automatique (ML). Lupa Systems et Betaworks ont créé Betalab Camp, dont la vocation est « la protection de la vie privée et les startup en amorçage visant à réparer Internet » (5). Y sont incubés Blockchain.art, International Persuasion Machines, Nth Party, Readocracy, Synthetaic et Rownd. James Murdoch veut aussi lutter contre les fake news sur Internet. Dans le Web3, Lupa Systems fait partie du tour de table d’Authentic Artists, qui a développé une IA générative de musique pour la plateforme d’artistes WarpSound et pour les métavers comme Meebits (6), ainsi qu’une collection de musique NFT sur OpenSea. James Murdoch avait aussi injecté de l’argent dans un pionnier de la réalité virtuel, The Void, repris en 2021 par Hyper Reality Partners.
Lupa Systems détient depuis 2019 la majorité du capital de Tribeca Enterprises, plateforme orientée artistes, cofondée en 2003 par Robert De Niro et organisatrice du Tribeca Festival. L’éditeur américain de bandes dessinées Artists Writers & Artisans (AWA Studios) compte aussi Lupa Systems parmi ses actionnaires. Dans les médias, James Murdoch a participé en 2021 à une levée de fonds du média social français Brut. Il a aussi investi dans Vice Media, un groupe américain de médias numériques et audiovisuels, qui a été racheté en juin après avoir fait faillite (lire p. 3).

James, le plus actif de la fratrie Murdoch
Par ailleurs, James Murdoch a créé la fondation Quadrivium pour mettre les technologies au service de la démocratie, contre l’« illibéralisme high-tech » (7), ou encore pour lutter contre les changements climatiques. Et en Inde, James Murdoch s’est associé avec Uday Shankar (ex-patron de Disney en Asie-Pacifique) pour mettre en place en 2021 le fonds Bodhi Tree System afin d’investir dans des startup asiatiques. James est sans doute le plus actif de la fratrie Murdoch. @

Charles de Laubier

Avec Numspot et Synfonium, l’Etat français – via la CDC – veut damer le pion à Google, Microsoft et Amazon

La Caisse des dépôts (CDC), le bras armé financier de l’Etat français, rêve de faire émerger un « Google français » en Europe. Cette reconquête numérique passe par des fonds publics injectés via la Banque des Territoires et Bpifrance, notamment dans deux futurs « champions européens » : Numspot et Synfonium. La Caisse des dépôts et consignations (CDC), que dirige depuis plus de cinq ans maintenant Eric Lombard (photo), est une vieille institution financière publique qui aura 207 ans le 28 avril (1). Elle est devenue le bras armé de l’Etat français pour investir dans les entreprises et les territoires (2), y compris dans les infrastructures électroniques – de la téléphonie dès 1889 au numérique à partir de l’année 2000. La CDC finance les espaces publics numériques dans les territoires, les espaces numériques de travail dans les établissements scolaires, l’aménagement numérique des territoires pour garantir l’inclusion numérique, ou encore les services numériques de confiance via des projets de « cloud souverain ». Les premiers investissements de l’Etat français dans le cloud justement remontent au début des années 2010 et l’ont été en pure perte après les échecs cuisants de Cloudwatt d’Orange et Thalès, d’une part, et de Numergy de SFR et Bull, d’autre part. A l’époque, le gouvernement avait ignoré un nouvel entrant dans le cloud venu du Nord de la France : la société OVH créée à Roubaix par le Français d’origine polonaise Octave Klaba. Dix ans après, il en va tout autrement puisque la Banque des Territoires – créée en 2018 en tant que filiale d’investissement de la CDC – a annoncé le 11 avril dernier avec Octave Klaba un partenariat pour créer la société Synfonium dans laquelle la CDC participera à hauteur de 25 % du capital. Créer des « champions européens du cloud » Objectif : « la construction d’un champion européen des services basés sur le cloud ». Rien de moins. « Après avoir investi dans Qwant pour soutenir la croissance d’un moteur de recherche européen respectueux de la vie privée, la Caisse des dépôts s’associe avec un acteur majeur de la tech avec pour ambition de contribuer à l’émergence d’une plateforme européenne grand public, ouverte et sécurisée, proposant divers services collaboratifs et logiciels dans le cloud », a déclaré Antoine Troesch, directeur de l’investissement de la Banque des Territoires. L’Etat français a déjà la tête dans les nuages informatiques, avec notamment un autre projet de « champion européen du cloud » baptisé Numspot, dont la société éponyme – « 100 % française » – a été créée officiellement le 27 janvier dernier et dotée d’un capital de 50 millions d’euros avec la Banque des Territoires (26 %), Docaposte/La Poste (26 %), Dassault Systèmes (19 %) et Bouygues Telecom (19 %). Faire oublier Cloudwatt et Numergy Le Plan d’investissement France 2030 soutient ce projet de « cloud souverain » depuis son annonce en octobre dernier sous l’égide de Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, et de Jean-Noël Barrot ministre délégué chargé de la Transition et des Télécommunications. Mais, selon les informations de Edition Multimédi@, l’offre de « cloud de confiance » (basée sur la technologie Outscale de Dassault Systèmes bénéficiant déjà du label de sécurité SecNumCloud) et d’« identité numérique sécurisée » ne sera pas disponible mi-2023, comme cela était prévu, mais à la fin de l’année. L’équipe dirigeante de Numspot vient tout juste de se mettre en place, depuis février, avec Alain Issarni, un ingénieur aéronautique – les nuages, il connaît ! – comme président. Ce polytechnicien est l’ancien DSI (3) de la Caisse nationale de l’assurance maladie (Cnam), après avoir été DSI de la Direction générale des finances publiques (DGFIP). Il est épaulé par Xavier Vaccari, un ingénieur centralien Supélec qui était le directeur de la stratégie cloud de Docapost au sein du groupe La Poste détenu à 66 % par la CDC. Docapost a d’ailleurs été désigné comme le « chef de file »de Numspot. Son ambition est d’être en outre une plateforme technologique souveraine (PaaS) proposant des solutions logicielles et des services (SaaS). C’est dans le même état d’esprit « souverain » que Synfonium va être créé sous la forme de plateforme de cloud (PaaS/SaaS) accessible cette fois non seulement aux entreprises mais aussi directement aux consommateurs : « un accès transparent aux meilleurs services de collaboration européens basés sur le cloud, y compris le remote computing,le stockage sur le cloud, les fonctions de moteur de recherche, de vidéoconférence, et bien d’autres applications ». Octave Klaba, président du conseil d’administration et fondateur de l’ex-licorne française OVH côtée en Bourse depuis octobre 2021 (4), et son frère Miroslaw Klaba, directeur R&D d’OVH, seront ensemble coactionnaires de Synfonium à hauteur de 75 % du capital – aux côtés donc des 25 % de la CDC. Les deux frères de Roubaix intègreront dans Synfonium les services d’ordinateur et de stockage virtuels de leur société Shadow qu’ils avaient acquise en 2021 via leur fonds respectif Jezby Ventures et Deep Code. Pour le moteur de recherche proposé par Synfonium, ce sera le franco-allemand Qwant qui vient d’avoir dix ans et qui est cofinancé par la Caisse des Dépôts, encore elle, et le groupe allemand Axel Springer, ainsi que par la Banque européenne d’investissement (5). « Des négociations exclusives sont actuellement en cours, ainsi qu’une analyse des récentes évolutions des conditions financières de son partenariat avec Microsoft », a expliqué la CDC à propos de Qwant qui reste encore dépendant de l’index Bing de Microsoft et de sa régie publicitaire Bing Ads. Synfonium prévoit en outre des acquisitions, des développements et des partenariats pour étoffer son bouquet de services dans le cloud, en s’appuyant aussi sur « les communautés de logiciels libres ». Avec Synfonium en cours de constitution et Numspot sur les starting-blocks, l’objectif affiché de Bercy est que « l’ensemble des administrations et des entreprises » – et « prioritairement » les acteurs économiques et institutionnels français (Etat, collectivités locales, opérateurs télécoms, banques, assurances, hôpitaux, …) – se saisissent des « offres souveraines », afin de « protéger les données les plus sensibles ». Or ce n’est pas gagné. Par exemple, selon l’observatoire Data Publica, à peine 7% des collectivités utiliseraient une offre de cloud pour stocker leurs données et applications (6). A travers ces « cloud souverains » franco-français aux ambitions européennes, ce sont bien les GAFAM qui sont implicitement dans la ligne de mire de l’Etat afin de conquérir une part de souveraineté perdue. Le discours de l’Etat français n’est plus de créer un rival européen de Google (7) – comme cela avait pu être prétendu lors du lancement de Qwant (contraction de « Quantity » et « Want ») entre 2013 et, avec Emmanuel Macron à l’Elysée (8), en 2015 – ni même d’être un « AWS français » en référence à la filiale d’Amazon, numéro un mondial du cloud. Néanmoins, l’Etat et son bras armé de la rue de Lille (Paris) ne cachent pas qu’ils nourrissent de grands espoirs de reconquête du numérique avec leurs futurs « champions européens » du cloud multiservice dans une Europe devenue « colonie numérique » des géants américains du Net. Rien que le volet « cloud » du plan d’investissement « France 2030 », lequel a été lancé en octobre 2021 par Emmanuel Macron, est doté de 667 millions d’euros fléchés en particulier « vers des acteurs émergents, PME et start-up ». Suffisant face à Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud ? Education nationale : ni Google ni Microsoft Le 6 avril dernier, Bercy a renforcé l’offre de « cloud de confiance » en sélectionnant – après appels à projets lancés par la banque publique Bpifrance, détenue à parts égales par l’Etat et la CDC – 39 projets, dont Wimi, Jamespot et Interstis dans la catégorie « suites bureautiques collaboratives cloud » ou encore Cleyrop, Dawex et Xwiki pour l’obtention du visa SecNumCloud par l’Anssi (9). « Il s’agit bien de proposer une alternative crédible aux suites Microsoft 365 et Google Workspace », dit clairement la Banque des Territoires dans son quotidien Localtis (10) destiné aux collectivités, lesquelles doivent depuis fin 2022 « renoncer aux offres gratuites de Microsoft Office et Google dans les établissements scolaires ». @

Charles de Laubier

Souveraineté numérique : l’Europe en quête de fonds

En fait. Les 21 et 22 juin, s’est tenue l’Assemblée numérique (Digital Assembly) qui est organisée chaque année – depuis juin 2011 – par la Commission européenne et la présidence de l’Union européenne. Cette année, sous présidence française (1er semestre 2022), ce rendez-vous s’est déroulé à Toulouse et en ligne. Et après ? En clair. C’est la première fois que Bruno le Maire intervenait publiquement (en vidéo préenregistrée cependant) en tant que ministre de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique (sa nouvelle dénomination depuis le 20 mai). C’est aussi la dernière fois que le locataire de Bercy depuis plus de cinq ans prononçait un discours sous la présidence française de l’Union européenne qui s’achève le 30 juin pour passer le relais semestriel à la Tchéquie. « Chers représentant de l’écosystème numérique européen… », a-t-il commencé en guise d’ouverture de l’Assemblée numérique (Digital Assembly) qui s’est tenue les 21 et 22 juin. Ce rendez-vous annuel, organisé depuis plus de dix ans maintenant (1) (la première édition a eu lieu en juin 2011) par la Commission européenne et la présidence de l’Union européenne (UE), fut, selon lui, « l’occasion de poser la question de l’avenir numérique de notre Continent » car « la souveraineté numérique de l’Europe est stratégique (…) et doit reposer sur quatre grands principes : l’innovation, la régulation, la protection et la résilience ». Face aux GAFAM américains que les Vingt-sept ont tendance depuis des années à accuser de les avoir « colonisés » (2) et les BATX chinois en embuscades malgré les contraintes imposées par Pékin, l’Europe entend notamment « faire grandir [ses] champions » : « Il ne peut pas y avoir de souveraineté numérique sans entreprises de technologie européennes, puissantes de rang mondial », prévient le locataire de Bercy. Cela suppose, a-t-il rappelé, de « financer la croissance de [ces] entreprises », notamment par le biais du plan « Scale-up Europe » lancé en mars 2021 par Emmanuel Macron en lien avec la Commission européenne et les autres Etats membres. Objectif : « Créer plus de dix géants technologiques valorisés à plus de 100 milliards d’euros au sein de l’Union européenne avant 2030 » (3). L’Europe manquant de fonds de taille suffisante pour financer des start-up en phase de croissance et les investisseurs institutionnels étant plus frileux vis-à-vis d’elles, l’idée est, a expliqué Bruno le Maire, de « faire émerger dix à vingt fonds de plus de 1 milliard d’euros [chacun, ndlr] capables de rivaliser avec nos concurrents américains ou asiatiques ». Et d’annoncer devant l’écosystème numérique européen de la Digital Assembly : « Le financement, c’est la clé. Ce projet a déjà reçu le soutien de 22 Etats membres ». @