Le règlement européen « Internet ouvert » a presque dix ans : la neutralité du Net est en danger

Entre les IA génératives qui rêvent de remplacer les moteurs de recherche et les opérateurs télécoms qui militent pour une taxe sur les Gafam utilisant leurs réseaux, la neutralité d’Internet est plus que jamais menacée. Les régulateurs résisteront-ils à la pression des « telcos » et des « big tech » ?

La neutralité d’Internet est prise en étaux entre l’intelligence artificielle et les opérateurs télécoms. Il y a dix ans, la notion de « neutralité de l’Internet » était adoptée pour la première fois en séance plénière, lors d’un vote en première lecture de la proposition de règlement établissant des mesures sur le marché unique européen des communications électroniques. Deux amendements retenus introduisaient la définition de « neutralité de l’Internet [comme étant] le principe selon lequel l’ensemble du trafic Internet est traité de façon égale, sans discrimination, limitation ni interférence, indépendamment de l’expéditeur, du destinataire, du type, du contenu, de l’appareil, du service ou de l’application » (1).

A l’Internet ouvert, un « Internet fermé »
Après des années de tabou puis de débats voire de polémiques sur le sujet (2), le principe de la neutralité d’Internet était enfin sur le point d’être gravée dans le marbre de la législation européenne. Mais finalement, alors même que le lobby des opérateurs télécoms était vent debout contre cette obligation de « neutralité du Net » et défendant becs et ongles leur droit à pratiquer la « gestion de trafic » et à proposer des « services gérés » (3), cette proposition de règlement n’avait pu être votée avant les élections européennes de mai 2014. C’était il y a dix ans. Là où la Commission européenne de Jean-Claude Juncker s’apprêtait à consacrer la neutralité de l’Internet, ce fut celle de Ursula von der Leyen (photo) – chrétienne-démocrate conservatrice, plutôt hostile à Internet (4) – qui proposera un règlement. Mais celui-ci ne parlera pas explicitement de « neutralité » d’Internet mais d’un Internet « ouvert ».

Ce règlement « Internet ouvert » (ou Open Internet), daté du 25 novembre 2015, sera promulgué au Journal Officier de l’Union européenne le 26 novembre suivant (5) et est censé être appliqué depuis 2016 par les Etats membres. Le mot « neutralité » n’apparaît qu’une fois, et encore est-ce pour évoquer dans un considérant de deux lignes la « neutralité technologique », mais en aucun cas la neutralité des réseaux. Or la « garantie d’accès à un Internet ouvert » n’est qu’un succédané du principe de neutralité d’Internet. Certes, l’article 3 du règlement de 2015 garanti cet accès à un « Internet ouvert » : « Les utilisateurs finals ont le droit d’accéder aux informations et aux contenus et de les diffuser, d’utiliser et de fournir des applications et des services et d’utiliser les équipements terminaux de leur choix, quel que soit le lieu où se trouve l’utilisateur final ou le fournisseur, et quels que soient le lieu, l’origine ou la destination de l’information, du contenu, de l’application ou du service, par l’intermédiaire de leur service d’accès à l’Internet ». Mais ce même article permet aux opérateurs télécoms et fournisseurs d’accès à Internet (FAI) de « mettre en œuvre des mesures raisonnables de gestion du trafic ».
Le lobby des « telcos » a obtenu gain de cause : la neutralité du Net n’apparaît pas du tout dans le règlement et ils peuvent « gérer le trafic » de leurs réseaux comme ils l’entendent, pour peu que cela soit perçu comme « raisonnable ». Raisonnable ? « Pour être réputées raisonnables, les mesures sont transparentes, non discriminatoires et proportionnées, et elles ne sont pas fondées sur des considérations commerciales, mais sur des différences objectives entre les exigences techniques en matière de qualité de service de certaines catégories spécifiques de trafic » (6). Les FAI doivent « s’abstiennent de bloquer, de ralentir, de modifier, de restreindre, de perturber, de dégrader ou de traiter de manière discriminatoire des contenus, des applications ou des services spécifiques ou des catégories spécifiques de contenus, d’applications ou de services, sauf si nécessaire et seulement le temps nécessaire ».
Mais en même temps, ces mêmes acteurs du Net « sont libres de proposer des services […] qui sont optimisés pour des contenus, des applications ou des services spécifiques […] correspondant à un niveau de qualité spécifique ». La notion d’Internet ouvert a en réalité réservé une voie à un Internet fermé. Ces services optimisés ne doivent cependant pas empêcher d’accéder à tous les services de l’Internet, ni les remplacer, ni dégrader la qualité générale des services d’accès à l’Internet pour les internautes (7).

Droits fondamentaux et Net Neutrality
Si le règlement européen de 2015 a troqué « la neutralité d’Internet » par la notion plus vague de « l’Internet ouvert », il n’en a pas été de même pour l’Organe des régulateurs européens des communications électroniques (Orece, ou Berec en anglais). En publiant le 30 août 2016 ses lignes directrices pour la mise en œuvre du règlement « Internet ouvert », il parle bien de « Net Neutrality » (8). La « Déclaration européenne sur les droits et principes numériques pour la décennie numérique », publiée le 23 janvier 2023 à l’initiative de l’Union européenne (9), consacre clairement, elle aussi, « la neutralité technologique et de l’Internet » (technological and Net Neutrality). Trois mois après, la Commission européenne publie son rapport sur « la mise en œuvre des dispositions du règlement [de 2015 concernant] l’accès à un Internet ouvert » (10), où il est clairement écrit noir sur blanc que « [le règlement] consacre le principe de la neutralité de l’Internet : le trafic Internet devrait être traité sans discrimination, blocage, limitation ou priorité ».

Arcep et CSNP veillent à la « neutralité »
Des pays ont réhabilité l’expression de « neutralité d’Internet » que le règlement de 2015 a passé sous silence, comme l’a fait la France en transposant le règlement « Internet ouvert » dans la loi « République numérique » du 7 octobre 2016, où elle associe explicitement le principe de neutralité d’Internet à celui d’Internet ouvert, depuis lors inscrit dans le code des postes et des communications électroniques : « La neutralité de l’Internet […] consiste à garantir l’accès à l’Internet ouvert régi par le règlement [de 2015] », précise son article 40 qui charge aussi l’Arcep d’« assurer le respect de la neutralité de l’Internet ».
Quant à la Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP), instance bicamérale et transpartisane en interaction avec Bercy, « elle étudie les questions relatives à la neutralité de l’Internet » (11). Or, selon les constatations de Edition Multimédi@, la CSNP n’a pas publié d’étude ni d’avis sur la neutralité du Net depuis près de huit ans que la loi lui a confié le soin d’étudier cette question. Contactée, sa secrétaire générale Valérie Montané nous a cependant indiqué que « le sujet de la neutralité d’Internet a été abordé en auditions mais sans donner lieu à un avis ».
L’Arcep, elle, a réexprimé haut et fort le 4 juillet dernier son attachement à la neutralité du Net, à l’occasion de la publication de son rapport annuel sur « l’état de l’Internet en France » (12). Dans cette édition 2024, sa présidente de Laure de La Raudière (photo ci-dessus) a consacré son édito à ce sujet en l’intitulant « L’ouverture de l’Internet : le combat continue ». Il y est question explicitement de la « neutralité du Net » qu’il faut « continuer à défendre » pour avoir « la garantie que tous les contenus p[uissent] circuler librement sur les réseaux des opérateurs télécoms, sans discrimination ». Et d’ajouter : « Il n’y a pas de contenus “VIP” et tant mieux ! ». Alors que « certains acteurs imaginent pouvoir la supprimer là où elle existe, pendant que d’autres cherchent à l’imposer, comme le montre la récente décision [Safeguarding and Securing the Open Internet, ndlr] de la Federal Communications Commission aux Etats-Unis (13) ». Présidente de l’Arcep depuis fin janvier 2021, Laure de La Raudière – alors députée – avait remis en avril 2011 un rapport réalisé avec sa consoeur Corinne Erhel sur « la neutralité d’Internet et des réseaux » (14), à l’issue de la mission d’information de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. Ce rapport fera date dans la mesure où il veut éviter de sacrifier la neutralité de l’Internet sur l’autel de l’intérêt économique des opérateurs télécoms, en donnant une portée juridique à ce principe. Même La Quadrature du Net applaudit les propositions des deux députées qui ont « fait le choix pertinent de décorréler » la question de la neutralité du Net de celle des investissements des opérateurs télécoms (15). Treize après ce rapport jugé « courageux », Laure de La Raudière continue de faire de la neutralité du Net son cheval de bataille. Dans une tribune publiée le 2 juillet dans Le Monde, soit deux jours avant la publication du rapport sur « l’état de l’Internet en France », la présidente de l’Arcep a mis en garde contre cette fois « les IA génératives [qui] menacent notre liberté de choix dans l’accès aux contenus en ligne » (16). Comment ? « En contrôlant directement l’accès au savoir et son partage au cœur du modèle d’Internet, les IA génératives menacent donc notre liberté de choix dans l’accès aux contenus en ligne ainsi que notre liberté d’expression. Il s’agit d’une remise en cause fondamentale du principe d’ouverture d’Internet », alerte-t-elle, comme l’Arcep l’a fait en mars dans sa réponse (17) à la consultation publique de la Commission européenne sur la concurrence sur le marché des IA génératives.
On remarquera au passage que sa tribune dans Le Monde emploie l’expression « Internet ouvert » mais, cette fois, pas du tout « neutralité d’Internet », peut-être pour ne pas fâcher les opérateurs télécoms arc-boutés contre ce principe de neutralité du Net…

Autre danger : taxe « Gafam » sur les réseaux
Un autre péril menace la neutralité de l’Internet. Il se situe dans le futur règlement européen sur les réseaux numériques – le Digital Networks Act (DNA) – qui pourrait être une des priorités de la prochaine Commission européenne qui s’installera en novembre 2024 avec Ursula von der Leyen reconduite à sa tête. Porté jusquelà par le commissaire au marché intérieur, Thierry Breton, ce DNA envisage – à la demande du lobby grands opérateurs télécoms historiques, l’Etno – une « contribution équitable » (network fees ou fair share) que seraient obligés de verser les Gafam aux « telcos » pour emprunter leurs réseaux (18). Cet « Internet à péage » (19) pourrait être le premier clou dans le cercueil de la neutralité du Net. @

Charles de Laubier

La concurrence mondiale des constellations de satellites pour l’accès à Internet s’intensifie

Les opérateurs télécoms traditionnels font comme si les opérateurs de satellites pour l’accès à Internet n’étaient pas une menace à terme pour leurs offres fixes et mobiles. Or les constellations Starlink (SpaceX), Kuiper (Amazon) et OneWeb (Eutelsat) pourraient un jour les court-circuiter.

Les constellations de satellites pour des accès haut débit à Internet montent en puissance dans l’Hexagone. Starlink, créée et exploitée par la société SpaceX, est opérationnelle en France depuis mai 2021 et a fait l’objet jusqu’à ce jour de dixhuit décisions de l’Arcep (1). OneWeb, du groupe indobritannique intégré au français Eutelsat, a été officiellement lancée en France en février 2023 et compte cinq décisions de l’Arcep (2). Quant à Kuiper du groupe Amazon, elle a obtenu le 20 juin de la part de l’Arcep six décisions autorisant Amazon Kuiper France à opérer sur l’Hexagone (3).

Orbite basse et haut débit
Ce dernier nouvel entrant satellitaire en date en France, Kuiper, fourbit ses armes avant de tester à grande échelle son service au quatrième trimestre 2024, puis de commercialiser les accès à Internet par satellites en 2025. « Nous prévoyons d’expédier cet été nos premiers satellites de production terminés, et nous visons notre première mission Kuiper à grande échelle pour le “Q4” à bord d’une fusée Atlas V de l’ULA [United Launch Alliance, ndlr]. Nous continuerons d’augmenter nos taux de production et de déploiement de satellites d’ici 2025, et nous demeurons sur la bonne voie pour commencer à offrir des services aux clients l’année prochaine », a indiqué le 27 juin sa maison mère Amazon. L’objectif de la firme de Jeff Bezos : « Connecter des dizaines de millions de clients à travers le monde » (4).

Dans sa lettre aux actionnaires datée du 11 avril 2024, Andy Jassy, le directeur général d’Amazon a précisé son marché potentiel : « Kuiper […] vise à fournir une connectivité haut débit aux 400 à 500 millions de ménages qui ne l’ont pas aujourd’hui, ainsi qu’aux gouvernements et aux entreprises qui recherchent une meilleure connectivité et une meilleure performance dans les zones les plus reculées » (5). Kuiper prévoit de déployer dans un premier temps les 3.236 satellites en orbite basse (LEO) que la FCC (6) a autorisés en juillet 2020 (7). Quelque 7.774 satellites supplémentaires sont en attente d’une autorisation, ce qui ferait à terme de Kuiper la plus grande constellation occidentale avec un total de 11.010 satellites. La plupart décolleront de la base spatiale de Kennedy en Floride, puis d’autres de la base de Kourou en Guyane française. Pour le géant du e-commerce diversifié, cela représente un investissement de plus de 10 milliards de dollars. La production et les autorisations réglementaires ont cependant pris plus de temps que prévu. Kuiper de Jeff Bezos (photo de gauche) s’annonce comme le plus grand rival de Starlink de Elon Musk (photo de droite). Avec déjà plus de 3 millions de clients dans le monde, dont entre 10.000 et 20.000 en France, Starlink a pris une longueur d’avance dans cette « guerre des étoiles ». En France, l’accès à Internet haut débit est proposé depuis 2021 à 40 euros par mois (50 euros pour les entreprises) avec en plus la location du matériel Starlink à 10 euros par mois – à moins de l’acheter pour 249 euros (8). Le débit descendant est de 40 à plus de 220 Mbits/s et le débit montant est de 8 à plus de 25 Mbits/s, avec un temps de latence de 20 à 60 millisecondes (ms). Starlink Internet Services Limited est l’opérateur en Europe, basé à Dublin en Irlande. En France, Bouygues Telecom a annoncé le 9 juillet dernier qu’il devenait un « revendeur officiel de Starlink » pour le marché des entreprises, « leur permettant ainsi de bénéficier du très haut débit, en plus de la fibre optique, notamment dans le cadre du décommissionnement du réseau cuivre » (9). Mais il faudra y mettre le prix.
De son côté, OneWeb – qui a fusionné en 2023 avec Eutelsat pour donner naissance à Eutelsat Group (10) – a pris du retard par rapport au calendrier initial des déploiements d’infrastructures au sol. En plus de sa flotte de 36 satellites géostationnaires (GEO), le nouvel ensemble franco-indobritannique opère OneWeb et sa constellation en orbite basse (LEO) composée de plus de 600 satellites. D’après Eva Berneke, directrice générale d’Eutelsat Group, OneWeb connaît maintenant « une dynamique commerciale forte ». Mi-2024, un accord de 500 millions de dollars sur sept ans est entré en vigueur avec Intelsat qui vend des accès OneWeb en plus de ses capacités géostationnaires (GEO).

La Chine arrive et l’Europe a son Iris2
Selon le cabinet d’études Grand View Research, le marché mondial de l’accès à Internet par satellite devrait atteindre 14 milliards de dollars en 2030. La Chine et l’Europe ne veulent pas être à la traîne : l’Empire du Milieu a plusieurs flèches à son arc spatial, avec de prochaines constellations (Honghu-3 à 10.000 satellites, Guowang à 13.000, ou encore Casic à 300 satellites) ; l’Union européenne, elle, mise sur Iris2 qui devrait proposer en 2027 un accès Internet sécurisé (11), si les retards ne s’accumulent pas pour le consortium SpaceRise (12). @

Charles de Laubier

Qui est Voodoo, la licorne désormais propriétaire de BeReal racheté 500 millions de d’euros

La licorne française Voodoo, éditeur de jeux mobiles, entame sa seconde décennie d’existence sur les chapeaux de roue en s’emparant du réseau social BeReal (40 millions d’utilisateurs) pour un demi-milliard d’euros. Cette diversification lui permet de trouver des relais de croissance nécessaires.

L’annonce du rachat de BeReal a été faite le 11 juin dernier par Alexandre Yazdi (photo), PDG cofondateur de la société française Voodoo, connue pour ses jeux sur smartphone tels que « Helix Jump » (800 millions de téléchargements depuis sa création), « Paper.io » (280 millions), « Aquapark.io » (271 millions), « Crowd City » (237 millions) « Color Road » (101 millions) et bien d’autres titres parmi un catalogue de plus de 200 jeux mobiles (1), totalisant ensemble à ce jour plus de 7 milliards de téléchargements et 150 millions de « joueurs occasionnels » (appelés aussi en anglais casual games, voire hypercasual games).

Second souffle au-delà du casual gaming
Ces jeux pour smartphone ont vocation à s’adresser au grand public et leurs utilisateurs recherchent avant tout une prise en main facile et rapide du jeu sans forcément y passer des heures, contrairement aux gamers sur des jeux vidéo. Le marché du casual gaming (voire de l’hypercasual gaming) est en pleine expansion : des labyrinthes, des circuits de billes virtuelles, des jeux de cartes, des puzzles de type Tetris, … Ils sont souvent minimalistes, aux graphismes attrayants et sans fin, ce qui les rend souvent addictifs. Les deux ans de pandémie de covid-19 et le télétravail ont donné un coup de fouet à ces mini-jeux gratuits financés par de la publicité et par des achats dans l’applications (in-app). Les grands éditeurs de ces petits jeux pour mobile s’appellent Zynga – acquéreur en 2020 de Rollic et propriété depuis 2022 de Take-Two interactive (2) –, Kwalee ou encore Ketchapp, tous des rivaux de Voodoo.

La licorne française, elle-même détenue par Stan Holding présidée par Alexandre Yazdi (toujours le principal actionnaire), a réussi à fédérer une vingtaine de sociétés éditrices de jeux mobiles : Spot, Block Connect, VLV Studio, E3A, Raw Caas, Toupeti Studio, Mutabor, Instant Click, OHM Games (via Stan Holding), etc. En septembre 2021, Voodoo a pu s’emparer de l’israélien Beach Bum pour une somme de près de 250 millions d’euros (3). Au total, l’entreprise basée à Paris compte actuellement plus de 700 employés – essentiellement à Paris, mais aussi à Barcelone (Espagne), à Istamboul (Turquie) et dans une moindre mesure en Caroline du Nord (Etats-Unis), soit dans neuf bureaux dans le monde. Le petit studio parisien Voodoo, fondé en 2013, est devenu une licorne aux ambitions internationales, après avoir obtenu 200 millions de dollars en mai 2018 en provenance de la banque américaine Goldman Sachs – via son fonds West Street Capital Partners VII – et après avoir vendu en août 2020 une participation minoritaire au chinois Tencent pour accéder au vaste marché asiatique. Puis mi-2021, la licorne a fait entrer GBL (Groupe Bruxelles Lambert), la holding d’investissement des familles Frère et Desmarais, à près de 16 % dans son capital pour 250 millions d’euros. C’est ainsi notamment que Beach Bum est tombé dans son escarcelle.
Voodoo s’était en outre lancé à partir de 2022 dans le Blockchain Gaming en y investissant 200 millions de dollars dans des studios afin de se diversifier dans le Web3. La licorne parisienne visait alors plus de 550 millions d’euros de chiffre d’affaires pour l’année 2022. Mais les recettes de ses jeux occasionnels n’ont pas suivi, s’effondrant de 400 à 150 millions d’euros entre 2021 et 2023, d’après 01net (4), ce qui a contraint Alexandre Yazdi à renoncer à sa diversification dans la blockchain et le Web3, ainsi qu’à procéder à des licenciements. Cette mauvaise passe a aussi été marquée par la sanction de 3 millions d’euros que lui a infligée la Cnil fin décembre 2022, et confirmée le 14 mai dernier par le Conseil d’Etat (5), pour avoir diffusé de la publicité sans le consentement des utilisateurs (6).
Le réseau social BeReal pourrait redonner un second souffle à Voodoo qui n’en reste pas moins parmi les lauréats 2024 du Next40 de la French Tech (7). Ce n’est pas la première incursion de la licorne du jeu mobile dans les réseaux sociaux. Elle a développé en 2019 une application de rencontre pour adolescent (d’au moins 13 ans), Wizz, qui a fait parler d’elle en janvier dernier lorsqu’Apple et Google l’on retirée de leur App Store sur des accusations de sextorsion (8). Aymeric Roffé, actuel PDG de Wizz, devient PDG de BeReal aux côtés de son fondateur Alexis Barreyat (9).

Des synergies entre Voodoo et BeReal
« Maintenant, notre objectif commun est de construire le prochain réseau social emblématique, avec l’authenticité au cœur », a indiqué Alexandre Yazdi sur son compte LinkedIn (10). Des synergies seront dégagées, alors que BeReal – où les photos prises par les 40 millions d’utilisateurs (France, Japon et Etats-Unis) disparaissent après 24 heures – a commencé cette année à monétiser son application avec de la publicité. Là aussi, le consentement des « adolécrans » est obligatoire. @

Charles de Laubier

Robots, crawlers, IA, … levée de boucliers en ligne

En fait. Le 18 juin, la société Clipeum a annoncé avoir le premier quotidien régional Ouest-France comme nouveau client de son outil Botscorner qui permet d’identifier robots, crawlers et IA génératives pour les faire payer. Selon nos informations, le CFC n’y fait plus appel, lui préférant Human Security.

En clair. Après avoir annoncé le 23 mai la signature avec Le Monde pour l’utilisation de son outils Botscorner destiné à repérer et à cartographier les robots de crawling (aspirateurs de sites web destinés à exploiter leurs contenus), la société Clipeum – dont le nom veut dire « bouclier » en latin – a annoncé le 18 juin un nouvel accord avec, cette fois, Ouest-France. Ces deux nouveaux clients rejoignent ainsi les nombreux éditeurs de presse en ligne en France – Le Figaro, Le Parisien, L’Equipe, Le Point, Challenges, L’Usine nouvelle, Libération ou encore L’Express – qui ont opté pour ce type de solutions – Botscorner, DataDome, Human Security (ex-White Ops), … – capables d’analyser le trafic entrant et d’identifier les robots (bots) absorbant leurs articles.
Selon les informations de Edition Multimédi@, le Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC), qui a lancé en 2018 son « outil de régulation des robots de crawling » (ORRC), ne s’appuie plus sur Botscorner depuis fin 2023 mais sur Human Security, une société newyorkaise. Objectif pour l’éditeur de presse en ligne : analyser les logs des bots et crawlers arrivant sur leurs sites web et proposer des licences d’autorisation rémunératrices aux sociétés qui activent ces robots de crawling.

Ces exploitants de contenus journalistiques se nomment Meltwater – épinglé en 2022 par le CFC avant un accord en février dernier (1) –, Press Monitor, Netvibes (Dassault Systèmes), Access Intelligence, Emplifi, ou encore Feeder et Flipboard (2), ainsi que désormais des opérateurs d’IA génératives comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google. « Botscorner permet aux éditeurs d’identifier les robots (media monitoring, intelligence artificielle, SEO (3), RSS (4), …) et leur fournit ainsi les informations B2B (5) nécessaires pour leur permettre de réguler l’accès à leurs contenus protégés par le droit d’auteur et de nouer d’éventuels contrats », a expliqué Yan Gilbert, directeur général de Clipeum.
Cela permet aussi d’écarter les bots malveillants et de protéger les contenus contre le scraping (moissonnage du Web) qui relève du piratage en ligne s’il n’y a pas d’accord. Durant son partenariat de six ans avec Clipeum/Botscorner, l’ORRC du CFC a bénéficié à plus d’une cinquantaine de sites web. Le CFC a aussi pu signer avec une vingtaine de crawlers français et étrangers des licences encadrant les prestations de veille web. @

TikTok n’est plus censuré en Nouvelle-Calédonie, mais la décision de son blocage reste contestée

« La censure de TikTok en Nouvelle-Calédonie […] semble illégale », titrions-nous dans Edition Multimédi@ n°322 daté du 27 mai. Le même jour, La Quadrature du Net déposait devant le Conseil d’Etat – lequel a rejeté le 23 mai son précédent recours – un recours en excès de pouvoir cette fois.

« Bien que le blocage de TikTok soit levé [depuis le 29 mai 2024, ndlr], le précédent politique et juridique existe désormais. Nous pensons qu’il faut tout faire pour que celui-ci ne se reproduise pas et reste un cas isolé. Que ce soit par la Cour européenne des droits de l’homme ou par le Comité des droits de l’homme des Nations unies, ce type de censure est unanimement condamné. Nous ne pouvons donc pas laisser le Conseil d’Etat se satisfaire de ce blocage et devons exiger de lui qu’il rappelle le droit et sanctionne le gouvernement », a expliqué le 5 juin La Quadrature du Net (LQDN), l’association de promotion et de défense des libertés fondamentales dans l’environnement numérique.

Recours d’urgence versus mesure d’urgence
Le recours de près d’une trentaine de pages (1) daté du 27 mai 2024 et signé par Alexis Fitzjean Ó Cobhthaigh (photo), avocat au barreau de Paris, demande au Conseil d’Etat d’annuler la décision attaquée, à savoir celle prise le 14 mai dernier par le Premier ministre qui a ordonné le blocage de TikTok sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. Et ce, dans un contexte de sérieux troubles sur l’archipel où l’état d’urgence avait été décrété – pour douze jours légaux maximum – le 15 mai et l’armée déployée pour sécuriser les ports et aéroport de Nouvelle-Calédonie (2). De nombreuses voix se sont exprimées sur le réseau social en Nouvelle-Calédonie contre la réforme constitutionnelle visant à élargir le corps électoral de ce territoire, projet contesté par les indépendantistes. Des émeutes et des violences ont eu lieu.
Le blocage sans précédent en France (tous territoires confondus) avait aussitôt été attaqué en justice par deux organisations, La Quadrature du Net (LQDN) et la Ligue des droits de l’homme (LDH), ainsi que par trois Néo-Calédoniens. Ces premiers recours distincts en urgence devant le Conseil d’Etat avaient été déposés le 17 mai. Le juge des référés de la haute juridiction administrative avait ensuite le 21 mai donné 24 heures au gouvernement pour apporter les preuves écrites et/ou visuelles (images, vidéo, …) pouvant justifier le blocage de TikTok pour des raisons en rapport avec des « actes de terrorisme ». Le Premier ministre Gabriel Attal pourrait-il vraiment s’appuyer sur la loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence justement, dont l’article 11 prévoit que « le ministre de l’Intérieur peut prendre toute mesure pour assurer l’interruption de tout service de communication au public en ligne, provoquant à la commission d’actes de terrorisme ou en faisant l’apologie » (3) ?

Dans notre précédent article juridique paru dans Edition Multimédi@ n°322 daté du 27 mai, nous avons fait état d’un sérieux doute sur la légalité de la décision de Matignon, mise en œuvre sur le « Caillou » ou en « Kanaky », c’est selon. « La censure de TikTok en Nouvelle-Calédonie par son Haut-commissaire de la République semble illégale », avions-nous titré (4). La censure de TikTok avait été mise en œuvre par le « préfet hors-classe » (grade le plus élevé) Louis Le Franc (5), haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, représentant de l’Etat français de cette collectivité sui generis (6) située en Océanie, et à ce titre délégué du gouvernement représentant le Premier ministre et chacun des ministres français.
Le 23 mai, le Conseil d’Etat a rejeté les recours en référé de LQDN, de la LDH et des trois Néo-Calédoniens (MFD, CB et EA). « Les requérants n’apportent aucun élément permettant de caractériser l’urgence à l’intervention du juge des référés […] et se bornent à soutenir que l’atteinte portée par la décision attaquée aux libertés d’expression, de communication, d’accéder à des services de communication en ligne, de la presse et au pluralisme d’expression des courants de pensées et d’opinions, eu égard à sa gravité, constitue en elle-même une situation d’urgence. Cependant, [puisque les requérants n’apportent pas d’éléments pour démontrer que ce blocage a des conséquences immédiates et concrètes sur leur situation et leurs intérêts], l’atteinte à une liberté fondamentale ne saurait suffire pour caractériser une situation d’urgence », a jugé la haute autorité administrative (7).

« Retour sur un fiasco démocratique » (LQDN)
En outre, le Conseil d’Etat a décidé qu’il n’y avait pas lieu de renvoyer au Conseil constitutionnel les questions prioritaires de constitutionnalité soulevées par LQDN et la LDH. Quant à l’association Mouvement Kanak, qui avait demandé à pouvoir plaider en soutien de la LDH, elle a néanmoins vu son intervention jugée recevable. « Pour justifier cette décision inique, le juge des référés a affirmé qu’il n’y aurait pas d’urgence à statuer puisque ce blocage serait, selon les dires du gouvernement, bientôt levé. Il aura fallu attendre plus de 24 heures après la levée de l’état d’urgence pour que le réseau social soit de nouveau accessible », a fustigé LQDN le 5 juin dans un post intitulé « Blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie : retour sur un fiasco démocratique » (8). Le 27 mai, TikTok était toujours bloqué. Ce n’est que le lendemain que son interdiction a été levée, selon l’indication donnée le 29 mai par les services de l’Etat en Nouvelle-Calédonie (9). De son côté, la LDH a pointé le 30 mai le fait que « le juge refuse non seulement d’examiner la proportionnalité de la mesure, mais il se garde même de rechercher si les circonstances étaient à ce point exceptionnelles qu’elles permettaient à l’exécutif d’agir en dehors de tout cadre légal ». Et la Ligue des droits de l’homme de préciser : « Le recours au fond demeure pendant » (10).

La décision « anti-TikTok » non formalisée
Dans son recours « en excès de pouvoir » contre cette décision, La Quadrature du Net, elle, dénonce pêle-mêle : l’atteinte grave et manifeste illégale à la liberté d’expression, de communication des idées et des opinions, et d’accès à l’information ; la violation de l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CESDH) ; le défaut de base légale ; l’absence de nécessité de l’atteinte dans une société démocratique ; l’atteinte nullement nécessaire, radicalement inadaptée et manifestement disproportionnée. Un détail souvent passé inaperçu dans les médias, mais qu’ont relevé les deux associations LQDN et LDH, c’est que la fameuse « décision du 14 mai » n’a pas été « formalisée », bien qu’elle ait été annoncée par le Premier ministre Gabriel Attal le 15 mai – l’Agence France-Presse (AFP) ayant publié ce jour-là une dépêche à ce propos. Contacté ce même jour par Numerama, Matignon a répondu que « TikTok a effectivement été interdit mercredi [15 mai] par le PM [Premier ministre, ndlr] et le gouvernement en raison des ingérences et de la manipulation dont fait l’objet la plateforme dont la maison mère est chinoise » et a justifié la décision en affirmant que « l’application est utilisée en tant que support de diffusion de désinformation sur les réseaux sociaux, alimenté par des pays étrangers, et relayé par les émeutiers » (11). Bien que non formalisée, la décision du 14 mai a bien été appliquée par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie car LQDN verse au dossier le fait que les « sondes Atlas » – du Rip régional (12) chargé de l’attribution de ressources Internet comme les adresses IP – présentes en Nouvelle-Calédonie montrent l’absence de blocage de TikTok le 15 mai 2024 à 23 heures 04 (heure de Paris), « alors que le 16 mai 2024 à 9 heures 49 (heure de Paris) le blocage commençait à être effectif ». Et d’apporter une indication supplémentaire : « Le 27 mai 2024, ce blocage était toujours effectif », n’ayant été levé, nous l’avons vu, que le 28 mai. Même si elle est non formalisée, cette décision administrative « anti-TikTok » peut être révélée par ses effets ou par des déclarations des pouvoirs publics, comme dans le cas présent, et peut donc « être déférée à la censure du Conseil d’Etat ».
Ainsi, dans le nouveau recours du 27 mai, cette fois pour excès de pouvoir, il est souligné que le blocage litigieux est « particulièrement grave et totalement inédit en France, en Europe et dans les autres pays démocratiques » et qu’il y a dans cette affaire « des illégalités graves et manifestes ». Dans la démonstration produite par Alexis Fitzjean Ó Cobhthaigh, avocat de LQDN, il est reproché au Conseil d’Etat d’avoir fondé sa décision de rejet en référé le 23 mai « sur la circonstance que le gouvernement “fai[sait] valoir” que le blocage aurait contribué à la baisse des tensions, sans exiger toutefois, ainsi qu’il aurait pourtant dû le faire, la moindre démonstration à cet égard, et alors que les pièces produites en défense démontraient manifestement le contraire. Autrement dit, il s’est contenté de donner foi aux allégations controuvées du Premier ministre, alors même qu’elles étaient directement contredites par ses propres pièces » (13). La Quadrature du Net met d’abord en avant dans son recours le fait que la décision attaquée méconnaît gravement l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’article 10 de la CESDH de 1950 déjà mentionnée et l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) de 1966. Et ce, « en ce qu’elle porte une atteinte nullement nécessaire, radicalement inadaptée et manifestement disproportionnée à liberté d’expression, de communication des idées et des opinions, et d’accès à l’information ».
Ensuite, la décision attaquée méconnaît gravement la liberté d’expression, de communication des idées et des opinions, et d’accès à l’information – liberté protégée par l’article 11 de la Déclaration de 1789, l’article 10 de la CESDH, et l’article 19 du PIDCP. Et cette décision du 14 mai 2014 n’ayant pas été formalisée « revêt, dès lors, un caractère arbitraire et, d’autre part et surtout, en ce qu’elle est dépourvue de toute base légale ».

Faire sortir le Conseil d’Etat de « sa torpeur »
« Avec le blocage arbitraire de TikTok, une nouvelle étape a été franchie », s’inquiète LQDN. En contestant à nouveau la décision administrative du 14 mai 2024 devant le Conseil d’Etat, l’association de promotion et de défense des libertés fondamentales dans l’environnement numérique, notamment de la liberté d’expression, s’attend à une procédure longue qui prendra un à deux ans. « Nous espérons que le Conseil d’Etat sortira de sa torpeur et confirmera que le blocage était illégal. Car pour bloquer TikTok, le gouvernement ne s’est vu opposer aucun obstacle, aucun garde-fou, et n’a jamais eu à justifier sa mesure », insiste LQDN dirigée par un collège solidaire. @

Charles de Laubier