La plateforme Twitch, championne du live streaming et filiale d’Amazon, cherche un second souffle

Alors que la plateforme Twitch – propriété d’Amazon depuis plus de dix ans – va fêter à Rotterdam (Pays-Bas) les 10 ans de son grand rendez-vous international de sa communauté (31 mai-1er juin), elle semble avoir perdu de son élan malgré ses 21 millions de streamers actifs. La concurrence est rude.

L’année 2025 va-t-elle rattraper l’année 2024 qui fut difficile pour Twitch ? Malgré un total de comptes en augmentation (plus de 21 millions de streamers actifs, dont 9,5 millions se sont inscrits l’an dernier) et des vues en hausse pour certains streamers, la plateforme championne du live streaming (jeux vidéo, e-sport et contenus en direct) diffuse moins de contenus et compte moins d’abonnements. C’est le constat dressé par la société espagnole Metricool, spécialisée dans l’analyse et la gestion des réseaux sociaux. « L’année 2024 fut difficile pour Twitch. Le géant du streaming a-t-il perdu de son élan ? », s’interroge-t-elle.

La TwitchCon très attendue à Rotterdam
La plateforme Twitch créée en juin 2011 – et issue de la scission du bouquet de chaînes vidéo Justin.tv, disparu dans la foulée – a perdu le dynamisme qu’elle avait obtenu durant la crise covid-19. « Le vent favorable que le streaming a connu pendant le confinement, avec moins d’interactions sociales en personne et une consommation d’écrans qui a explosé, semble s’être dissipé. De plus, de grands noms comme TimTheTatman et DrLupo ont déjà quitté Twitch pour se consacrer entièrement à YouTube », analyse Metricool dans son état des réseaux sociaux 2025. L’an dernier, il y a eu moins de publications de vidéos et de clips sur Twitch, sur fond de baisse générale des vues et de chute des abonnements de tous les types de comptes. « Le seul point réellement optimiste est que, malgré tout, les comptes entre 2.000 et 50.000 abonnés voient une hausse de leurs vues », tempère l’étude (1). Il faut dire que (suite) la concurrence mondiale entre réseaux sociaux s’intensifie, notamment entre Twitch, Pinterest, LinkedIn, X (ex-Twitter), Instagram, Facebook, TikTok et YouTube.
Pour le nouveau PDG de Twitch, Dan Clancy (photo) – en place depuis plus de deux ans, après avoir succédé au cofondateur de la plateforme Emmett Shear (2) –, le défi pour 2025 est de ne pas laisser Twitch décrocher par rapport aux autres médias sociaux. Et c’est en cela que le 10e anniversaire de son grand rendez-vous TwitchCon, dont la 14e édition (3) se tient en Europe, à Rotterdam aux Pays-Bas les 31 mai et 1er juin 2025, se présente comme crucial pour relancer la plateforme. Durant ce week-end, la convention payante (4) devrait accueillir plus de 10.000 streamers (diffuseurs de contenus), viewers (regardant les streams), gamers, fandoms (communautés de fans), artistes, musiciens ou encore podcasteurs. Ils seront même deux fois plus nombreux pour la 15e édition, qui, elle, se déroulera à San Diego aux Etats-Unis du 17 au 19 octobre 2025. A Rotterdam, des nouveautés sont attendues par la communauté (5) pour remotiver les troupes et enrichir l’expérience des créateurs et des spectateurs, tout en améliorant la monétisation : abonnements, bits, sponsoring, collaboration partagée (6), …
Actuellement, un spectateur peut s’abonner à une chaîne sur Twitch pour 4,99 dollars minimum par mois (mais aussi 9,99 ou 24,99 dollars par mois). Il peut aussi (abonné ou pas) utiliser, dans le chat, des « bits » qui sont des biens virtuels pour encourager, soutenir, célébrer des moments et amplifier sa voix. Le streamer ou le gamer touche alors 0,01 dollar pour chaque bit utilisé en sa faveur. « En 2025, nous proposerons des outils de monétisation (abonnements et bits) à la plupart des streamer·euse·s, dès le premier jour. Quel que soit leur statut, les créateur·rice·s pourront ainsi développer leur communauté et commencer à générer des revenus grâce au soutien direct de cette dernière », a promis, entre autres nouveautés, Dan Clancy le 27 février dernier sur le blog de la plateforme (7). La filiale du live streaming d’Amazon entend ainsi augmenter l’attractivité de sa plateforme et mieux soutenir les nouveaux créateurs, alors qu’auparavant les streamers devaient atteindre le statut d’affilié (50 followers, 500 minutes de stream, et 3 spectateurs moyens sur une période de 30 jours) pour commencer à monétiser leur contenu. Quant au sponsoring, il sera incité par un nouvel outil permettant aux streamers de signaler aux marques leur intérêt pour une collaboration (8).

Un co-animateur IA virtuel en vue
Mais c’est du côté de l’intelligence artificielle que la plateforme d’Amazon pourrait faire encore plus sensation. La TwitchCon de Rotterdam devrait être l’occasion de lancer un assistant IA de streaming, intervenant comme coanimateur, co-producteur ou co-technicien. Twitch l’a développé avec Inword AI, Streamlabs et Nvidia. L’assistant IA, dont le nom n’est pas encore divulgué, réagira aux événements du jeu, ajustera les scènes, jouera des effets sonores et visuels, et même « clippera » les meilleurs moments du stream. Une révolution dans le live streaming et l’e-sport. Il ressemblera à l’assistant IA Cloudbot que Streamlabs a lancé fin avril (9) sur le concurrent de Twitch, la plateforme de streaming en direct Kick. @

Charles de Laubier

YouTube s’impose de plus en plus face à la télévision traditionnelle et courtise les salles de cinéma

La plateforme vidéo de Google (groupe Alphabet) s’impose comme une alternative à la télévision traditionnelle aux Etats-Unis, en se hissant en tête des audiences audiovisuelles (diffusion linéaire ou à la demande) aux côtés de Disney et de NBCUniversal. YouTube dépasse les 10 % de part d’audience depuis trois mois.

C’est historique dans le paysage audiovisuel américain : YouTube dépasse depuis trois mois consécutifs les 10 % de l’audience total de la télévision aux Etats-Unis, tous moyens de diffusion audiovisuelle confondus, gratuits ou payants : selon les données publiées mi-octobre par l’institut de mesure d’audience Nielsen, YouTube se maintient à un record de 10,6 % de part de marché sur le mois de septembre 2024 (1), score historique déjà atteint en août (2), effaçant les précédents records de 10,4 % en juillet où le seuil des 10 % a été franchi pour la première fois (3), contre 9,9 % au mois de juin (4) et en-deçà les mois précédents. A ce niveau d’audience, mesurée sur tous supports par Nielsen qui publie chaque mois les résultats dans son très suivi baromètre « The Gauge », la plateforme YouTube dispute même la première place de la « télévision » dans son pays d’origine, en ayant réussi en juillet 2024 à coiffer au poteau, excusez du peu, The Walt Disney Compagny et ses 9,9 % de part de marché. Une première historique aux Etats-Unis. La première talonnait la seconde depuis le mois de mars. En août et en septembre (5), YouTube est repassé en seconde position (10,6 %), juste dernière respectivement (sur ces deux mois) NBCUniversal (13,4 %) et à nouveau Disney (11,3 %), en reléguant (en septembre donc) NBCUniversal en troisième place (9,3 %), suivi de Paramount (8,2 %), Netflix (7,9 %), Fox (7,3 %), Warner Bros. Discovery (6,7 %), et, loin dernière, d’Amazon Prime Video (3,7 %).

Etats-Unis : YouTube en tête de la « TV »
Tout en rivalisant avec les groupes américains de télévision traditionnelle qu’elle entend bien à nouveau devancer tous comme en juillet 2024, la filiale YouTube – dont le directeur général est Neal Mohan (photo) depuis février 2023 – conforte en plus sa première place des audiences enregistrées aux Etats-Unis par les seules plateformes de streaming vidéo. Ainsi, toujours selon « The Gauge » de Nielsen, YouTube devance les autres plateformes vidéo (gratuites ou payantes) depuis qu’elles ont intégré cet agrégat audiovisuel en juin 2023.

Les données de Nielsen sur le streaming proviennent d’un sous-ensemble de foyers TV américains équipés d’un « streaming meter » au sein du panel TV national, un mois de diffusion étant basé sur l’écoute « live+7 » (télévision en direct et jusqu’à sept jours plus tard pour les contenus linéaires). Résultat : depuis le mois de février 2024, YouTube a creusé l’écart en points de part d’audience avec Netflix qui – avec 7,9 % en septembre (grâce à sa série originale « The Perfect Couple ») et en août, et 8,4 % en juillet et en juin, et 7,6 % en mai – reste toujours second des « streamers ». Amazon Prime Video reste à distance du duo YouTube-Netflix, même s’il gagne du terrain (3,6 % en septembre, contre 2,8 % en mars).

YouTube s’invite sur la télé dans le salon
YouTube affiche même en un an – septembre 2023 à septembre 2024 – la plus grande avancée de part d’audience parmi toutes les plateformes de streaming, en ajoutant plus de 1,5 point supplémentaire à sa part de TV (9 % à 10,6 %). Selon les constatations de Edition Multimédi@, YouTube continue d’être le premier contributeur au fait que les plateformes de streaming audiovisuelles dépassent ensemble – en septembre 2024 et pour le quatrième mois consécutif – la barre des 40 % de part d’audience TV aux Etats Unis sur le total des distributeurs de médias, linéaires ou non linéaires (40,3 % en juin, 41,4 % en juillet, 41 % en août et 41 % en septembre, contre 38,8 % en mai). Si l’on s’en tient à la France, l’institut de mesure d’audience Médiamétrie place YouTube en troisième position des plateformes Internet avec un peu plus de 48,9 millions de visiteurs uniques sur septembre 2024 (smartphone, ordinateur et tablette cumulés). La plateforme de streaming vidéo de Google devance largement les groupes audiovisuels traditionnels que sont France Télévisions (26,9 millions de visiteurs unique) et TF1 (17,8 millions). Mais, contrairement à Nielsen dont il est partenaire (6), Médiamétrie n’agrège pas encore dans un même indicateur les audiences linéaires et non linéaire (lire page 5).
Au niveau mondial cette fois, la plateforme de partage vidéo que Google a rachetée en 2006 dépasse aujourd’hui – et depuis près de trois ans (7) – les 2,5 milliards d’utilisateurs actifs mensuels, d’après DataReportal (8), qui sont autant de contacts publicitaires (reach) potentiels. YouTube dépasse donc de 10 % les 2,24 milliards d’utilisateur mensuels de Facebook, le réseau social de Meta continuant de devancer sa filiale sœur Instagram et ses 1,68 milliard d’« instagrameurs », ainsi que TikTok et ses 1,60 milliard de « tiktokeurs ». Google savoure la performance de sa plateforme de streaming : « Les gens pensaient que nous étions fous lorsque nous avons acquis YouTube », rappelle encore la maison mère Alphabet dans son dernier rapport annuel, lequel fait état pour l’exercice 2023 de 31,5 milliards de dollars de recettes publicitaires (« YouTube Ads »), en croissance de 7,7 % sur un an. Mieux : au premier semestre 2024 (résultats publiés le 24 juillet dernier), « YouTube Ads » a bondi de 16,6 % par rapport aux six premiers mois de l’année précédente, à un peu plus de 16,7 milliards de dollars. « La croissance a été tirée par nos produits publicitaires de marque, suivis par la publicité en réponse directe [“direct response advertising”, où l’internaute est incité à faire une action immédiate comme acheter ou s’inscrire, ndlr], qui ont tous deux bénéficié des dépenses accrues de nos annonceurs », s’est félicité Alphabet. La publicité continue à faire recette, malgré la montée en charge des abonnements payants YouTube Premium (service remplaçant YouTube Red depuis mai 2018) et plus récemment le moitié moins cher YouTube Premium Lite testé en Australie, en Allemagne et en Thaïlande, d’après Android Authority (9). Après les géants de la SVOD (10) Netflix, Disney+, Amazon Prime Video ou encore Max (Warner Bros. Discovery) qui se sont mis aussi à proposer de l’AVOD (11), YouTube – champion du gratuit – a fait le chemin inverse avec YouTube Premium sans publicités.
YouTube, qui fêtera ses 20 ans en février prochain (cofondé par trois anciens de PayPal (12)), diffuse aujourd’hui plus de 1 milliard d’heures de vidéos en moyenne chaque jour. La plateforme à l’écran rouge avec un bouton « play » blanc au milieu, son logo depuis 2017 (voir ci-contre), est devenue « la plus grande chaîne de télévision au monde » (13). De quoi inquiéter à la fois les chaînes de télévision, les « Netflix » et les salles de cinéma. Le 18 septembre dernier, lors de la 2e édition de son événement « Made On YouTube » à New-York, la filiale vidéo de Google a dévoilé pour son application sur TV connectée de nouvelles fonctionnalités, y compris avec l’aide de l’IA (14), qui seront déployées entre cette année et 2025. Et ce, à destination des créateurs souhaitant faire des séries (« Creator Show Pages ») et développer leurs abonnements (15). Les Youtubeurs créateurs voient leurs revenus croître sur les Smart TV. YouTube s’est invité dans le salon et sur certaines télécommandes de téléviseurs, où la touche « YouTube » côtoie la « Netflix » ou la « Prime Video » d’Amazon.

YouTube lorgne les salles de cinéma
La salle de cinéma est aussi un terrain de conquête : YouTube avait coproduit en 2017 « Bodied », son tout premier long-métrage pour YouTube Premium et quelques salles, et acquis en 2018 les films « Museo » et « Viper Club », projetés en salles puis en streaming, tout en produisant sa première grande série originale « Cobra Kai » (16). Contrairement à Netflix, YouTube courtise des salles obscures, notamment en France depuis 2022 via « un partenariat unique au monde » – dixit Justine Ryst, directrice générale de la filiale française (17) – avec le circuit mk2 afin d’« encourager le retour du public dans les salles », en présence interactive de créateurs de contenus (18). La seconde édition du « YouTube Ciné-Club par mk2 » (19) s’est tenue mi-septembre dans l’Hexagone, les DOM-TOM, en Belgique, Suisse et au Luxembourg, avec en avant-première exclusive le documentaire « Kaizen ». A quand un blockbuster ? @

Charles de Laubier

Audiovisuel : visibilité des services d’intérêt général sur les écrans connectés, un avantage concurrentiel

Face à la concurrence des plateformes mondiales de streaming vidéo et audio, des médias audiovisuels nationaux – d’abord les chaînes publiques et privées gratuites de la TNT, bientôt des radios – sont estampillés « SIG » par l’Arcom pour leur garantir une meilleure visibilité sur les écrans.

Téléviseurs connectés (Samsung, LG, TCL, Hisense, Philips, …), distributeurs de services audiovisuels (Amazon Prime Video, Canal+/ myCanal, Google TV, Orange, Free, Bouygues Telecom, SFR, Deezer, Apple Music, …), consoles de jeux vidéo (Nintendo/Switch, Sony/PS5, Microsoft/Xbox Series-Xbox One, …), enceintes connectées (Google/Google Assistant, Amazon/Alexa, Apple/Siri, …), ainsi que passerelles multimédias (Chromecast Google TV 4K, Amazon Fire TV Stick, Xiaomi TV Stick/Mi TV Box, Apple TV, …). Toutes ces « interfaces utilisateurs » doivent désormais faire la part belle à certains services audiovisuels français.

Chaînes publiques et privées en tête
L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), que préside jusqu’en janvier 2025 Roch-Olivier Maistre (photo), a établi en septembre cette première liste d’« interfaces utilisateurs » désormais assujetties aux obligations fixées par la loi française. Celleci leur impose de présenter les services audiovisuels d’intérêt général (SIG) pour leur garantir une « visibilité appropriée » sur tous les écrans. Ces opérateurs d’interfaces utilisateurs, dès lors que celles-ci dépassent le seuil de « 150.000 interfaces utilisateurs commercialisées » fixé par le décret du 7 décembre 2022 (1), sont soit établis en France ou en dehors de I’Union européenne.

La France n’est pas la seule à mettre en oeuvre ce dispositif au nom de « la défense du pluralisme et la promotion de la diversité culturelle ». L’Allemagne et l’Italie, et même le Royaume-Unis malgré le Brexit, s’y sont mis aussi, conformément à la directive européenne « Services de médias audiovisuels » de 2018 qui permet aux Etats membres d’imposer des mesures permettant la « visibilité appropriée » pour les médias audiovisuels considérés comme SIG (2). Ils sont censés permettre d’atteindre les « objectifs d’intérêt général définis, comme le pluralisme des médias, la liberté d’expression et la diversité culturelle » (3).
En France, ces SIG – énumérés dans la première délibération de l’Arcom datée du 25 septembre 2024 et publiée au JORF du 27 septembre (4) – sont : d’une part, les services gratuits édités au niveau national par des organismes publics (remplis de missions de service public) que sont France Télévisions (France 2, France 3, France 4, France 5, Franceinfo), Radio France (France Inter, France Info, France Bleu, Fip, …)., France Médias Monde (France24, RFI), Arte-France, LCP Assemblée nationale/Public Sénat, l’INA, ainsi que TV5 Monde ; d’autre part, les services de télévision de groupes privés diffusant en clair au niveau national par voie hertzienne terrestre des chaînes sur la TNT (5), lesquels sont le groupe TF1 (TF1, LCI, TMC, TFX et TF1 Séries Films), le groupe M6 (M6, W9, 6ter, Gulli), le groupe Canal+ (Canal+ en clair, CNews, C8, CStar), le groupe Altice Médias, cédées au groupe CMA CGM (BFM TV, RMC Découverte et RMC Story), le groupe NRJ (NRJ 12, Chérie 25), et enfin le groupe Amaury (L’Equipe).
En plus des chaînes publiques, toutes ces chaînes privées verront donc leur visibilité améliorée sur les écrans selon les modalités de « mise en avant » précisées dans une seconde délibération publiée par l’Arcom le même jour (6). A ceci près que les chaînes C8 (Bolloré) et NRJ12 (Baudecroux), auxquelles l’Arcom a décidé en juillet de ne pas renouveler les fréquences sur la TNT en 2025, laisseront place à Réels TV (Kretinsky) et à Ouest-France TV qui seront désignés SIG à leur tour. Quant aux chaînes locales et aux radios, elles feront l’objet d’une prochaine délibération « SIG » de l’Arcom qui publiera une nouvelle liste.
En outre, l’Arcom a décidé d’adjoindre aux services linéaires des SIG audiovisuels leur prolongement délinéarisé, à savoir leurs services à la demande tels que la télévision de rattrapage ou la vidéo à la demande, pour peu que ces services soient eux aussi gratuits et liés aux services de télévision d’intérêt général. « Il peut s’agir [aussi] de services permettant d’accéder à des contenus audiovisuels venant compléter et enrichir l’offre de ces services de télévision (par exemple, des vidéos accessibles à la demande qui ne font pas l’objet d’une diffusion linéaire, mais qui sont en lien avec un programme de télévision, comme les saisons précédentes d’une série) », précise la délibération de l’Arcom.

TNT et SMAd : « décision historique »
Autrement dit, c’est tout une ribambelle de services de médias audiovisuels à la demande (SMAd) appartenant à ces mêmes groupes audiovisuels publics et privés, du moins les services délinéarisés gratuits, qui se retrouvent aussi désignés SIG. Cela concerne, pour n’en citer que quelquesuns : TF1+, France.tv, MyCanal, M6+, Arte.tv ou encore NRJ Play. On comprend que TF1, M6 et BFM/RMC ont fait le 26 septembre communiqué commun (7) avec France Télévisions pour parler de « décision historique ». @

Charles de Laubier

L’application Musi s’est hissée dans le « Top 5 » des applis de streaming musical… grâce à YouTube

La 5e appli de streaming musical la plus téléchargée sur l’App Store est inconnue : Musi. Durant l’été, elle va atteindre au bout de plus de dix ans d’existence les 70 millions de téléchargements. Gratuite et financée par la publicité (ou sans contre une fois 5,99 dollars), elle profite de YouTube.

Contactée par Edition Multimédi@ sur la légalité ou pas de Musi, la filiale française de YouTube nous a indiqué que « les équipes en interne examinent l’application pour savoir s’il s’agit d’un abus ou non ». Est-ce le calme avant la tempête pour cette start-up canadienne qui, à trop embrasser YouTube, aurait mal étreint le droit d’auteur ? Selon une source de l’industrie musicale, une importante maison de disque – sans que l’on sache s’il s’agit d’une major (Universal Music, Sony Music ou Warner Music) – va porter plainte devant un tribunal.

Discographie construite avec YouTube
C’est ce qu’a rapporté le magazine américain Wired, qui cite également une porte-parole de la plateforme de vidéoclips Vevo – diffusés sur YouTube – décidé à « prendre les mesures appropriées » (1). Musi Inc. pourra toujours se défendre en affirmant ne pas héberger de vidéoclips, puisque c’est YouTube qui le fait. Et l’appli Musi ne permet pas de téléchargement de musiques. « Music streaming without limits » est son slogan. Cette application musicale en streaming n’existerait pas sans YouTube. « Musi est une application iOS qui vous permet de diffuser et d’organiser une bibliothèque de musique à partir de YouTube », explique Aaron Wojnowski, le cocréateur de Musi, sur son compte LinkedIn (2). Y a-t-il un accord entre Musi Inc. et la plateforme vidéo de Google ? « All notices of copyright infringement claims should be sent to support@feelthemusi.com », indique la start-up canadienne dans ses conditions générales d’utilisation. L’appli Musi subira-t-elle le même sort que Aurous qui avait dû fermer en 2015 à la suite d’un procès intenté par la puissante RIAA (3) représentant notamment les trois majors ?

Si Musi agite l’industrie musicale, à la manière d’un David contre Goliath, c’est que l’appli rencontre un large succès. Si Spotify et YouTube Music restent les deux applications de streaming les plus téléchargées sur l’App Store d’Apple, l’appli Musi s’est hissée au bout de près de douze ans en cinquième position des plus téléchargées. Elle devance même Amazon Music, Pandora ou Deezer, d’après le charts de l’App Store (4). Par défaut gratuite et financée par la publicité, elle dispose de l’option sans publicités moyennant le paiement – une bonne fois pour toute – de 5,99 dollars. Sur Android, les téléchargements sont peu nombreux, d’après Sensor Tower (5). Musi a été créée fin 2012 par deux amis canadiens, Aaron Wojnowski et Christian Lunny, originaires de la ville de Winnipeg, dans la province du Manitoba (Canada). « Lancé à la fin de 2012, Musi a maintenant grandi pour servir des centaines de milliers d’utilisateurs actifs quotidiens partout dans le monde. Musi permet de mettre en bookmark et d’organiser vos vidéos musicales préférées, de créer des playlists, de les partager avec vos amis, et plus » (6), explique Aaron Wojnowski qui se présente sur son compte LinkedIn comme le fondateur de la société éditrice, Musi Inc. Il y a travaillé de décembre 2012 à janvier 2024. Depuis, silence radio. Contacté par Edition Multimédi@, cet ingénieur développeur designer – spécialiste de l’iOS – ne nous a pas répondu. La société ne donne plus signe de vie, alors que son application de vidéoclips continue de cartonner sur l’App Store. Le cap des 70 millions de téléchargements cumulés depuis son lancement devrait être franchi cet été.
Le modèle économique de Musi s’appuie essentiellement sur le financement par la publicité. C’est même la numéro une mondiale des applications mobiles les plus rentables en termes de recettes, d’après le classement de Pixalate (7). Ce que les adolescents apprécient dans Musi, c’est l’absence d’interruption de la musique écoutée pour passer de la pub, contrairement à Spotify ou Deezer. L’éditeur de Musi enfreintil les règles d’utilisation de l’API (8) YouTube en mettant ses publicités à la place de celle de la plateforme vidéo de Google ? Les utilisateurs, eux, peuvent payer dans l’application (in-app) la modique somme de 5,99 dollars, et une bonne fois pour toute, pour activer l’option « Remove Ads » et ainsi profiter de l’application sans publicités. Son site web « Feel the Musi » – le nom de domaine Feelthemusi.com étant détenu par Aaron Wojnowski (9) – reste une simple vitrine (10) et son compte Instagam ne donnent pas plus d’informations à ses plus de 360.000 fellowers (11).

Entre stream ripping et copie privée
Ce n’est pas la première fois que YouTube sert de catalogue pour des applications musicales. La captation du flux de la plateforme vidéo de Google ou d’autres sites de streaming – pratique connue sous les termes de stream ripping – est depuis longtemps dans le collimateur des ayants droits (12). Il y a plus de dix ans, l’éditeur du logiciel TubeMaster++ a été condamné pour contrefaçon pour avoir notamment siphonné Deezer (13). Pour certains, le stream ripping à l’aide d’un « YouTube-mp3 » relèverait du droit de copie privée (14). La justice connaît la musique. @

Charles de Laubier

Lutte contre le piratage : les « cyberlockers » donnent du fil à retordre aux industries culturelles

Aiguillonnée par l’Alpa et l’Arcom, la justice française multiplie les décisions de blocage de sites pirates qui recourent aux « cyberlockers », hébergeurs générant des liens web pour permettre à leurs utilisateurs d’accéder à des fichiers de films, séries, musiques ou livres, souvent piratés. Les « cyberlockers » ont le vent en poupe et jouent au chat et à la souris avec les ayants droits, les régulateurs et les juges. En France, rien qu’en janvier 2024, ce ne sont pas moins cinq d’entre eux – Turbobit, Rapidgator, Streamtape, Upstream et Nitroflare – qui ont été bloqués par décision de justice. En un an, près d’une quinzaine de ces sites d’hébergement générateurs de liens web uniques ou multiples – des URL (Uniform Resource Locator) pour permettre de télécharger des fichiers de contenus et de les partager – ont été bloqués, sur décision du juge, par les Orange, SFR, Bouygues ou Free. Les 25 membres de l’Alpa en lutte Outre les cinq cyberlockers épinglés en janvier, il en a aussi été ainsi de Doodstream, Mixdrop, Vidoza et Netu par jugement de juin 2023, de Uptobox en mai 2023 (1), ainsi que de Uqload, Upvid, Vudeo et Fembed en janvier 2023. C’est ce que révèle une étude de l’Association de la lutte contre la piraterie audiovisuelle (Alpa), réalisée avec Médiamétrie et publiée discrètement le 7 mars dernier – communiquée, sans présentation formelle, aux membres de l’Alpa qui l’a mise en ligne sur son site web (2). Contacté par Edition Multimédi@, le délégué général de l’Alpa depuis plus de 21 ans, Frédéric Delacroix (photo), nous explique que « les sites pirates utilisent les cyberlockers pour héberger les contenus illicites qu’ils proposent sur leurs pages en mettant à disposition des liens – de téléchargement DDL (3) ou de streaming – renvoyant sur ces derniers, les cyberlockers étant des services essentiels dans l’écosystème pirate et ne servant qu’à l’hébergement de contenus illicites ». Les sites pirates et leurs sites miroirs peuvent y recourir pour brouiller les pistes en multipliant les URL. Les sites miroirs sont, eux, de nouveaux chemins d’accès via de nouveaux noms de domaine qu’utilisent les sites pirates, faisant l’objet de mesures de blocage sur leur nom de domaine initial, pour poursuivre leur activité illégale. Ces sites illégaux se nomment 1fichier.com, Yggtorrent.qa, Wawacity.autos, Papadustream.to ou encore Rapidgator.net, pour ne citer que les plus utilisés en décembre 2023 d’après Médiamétrie. « Les cyberlockers ont longtemps bénéficié du statut (favorable) d’hébergeurs, supprimant sur notification les fichiers illicites notifiés par les ayants droit, mais en favorisant leur réintroduction à l’identique en connivence avec les administrateurs pirates. Nous avons réussi à prouver que leur système économique ne reposait que sur la contrefaçon d’œuvres protégées », poursuit Frédéric Delacroix. Le délégué général de l’Alpa rappelle que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a – dans son arrêt « Cyando/ Uploaded » du 27 juillet 2021 (4) – édicté des principes permettant d’établir le caractère contrefaisant de ce type de cyberlocker (plateforme de partage de vidéos ou plateforme d’hébergement et de partage de fichiers). « Ce qui a permis aux ayants droit, membres de l’Alpa et à notre initiative, d’en demander le blocage en justice fin 2022 ». Et depuis 2017, les ayants droit membres de l’Alpa sont à l’initiative de décisions de justice portant sur 1.300 sites pirates à ce jour, correspondant à l’utilisation de plus de 3.400 noms de domaine. L’Alpa – association française créée il y aura 40 ans l’an prochain et présidée depuis plus de 20 ans par Nicolas Seydoux (84 ans), président de Gaumont – compte aujourd’hui vingt-cinq membres que Edition Multimédi@ présente de façon inédite par catégorie : Organisations professionnelles : Association des producteurs indépendants (API), Auteurs, réalisateurs et producteurs (L’Arp), Fédération nationale des éditeurs de films (FNEF), Motion Picture Association (MPA), Société civile des producteurs de cinéma et de télévision (Procirep), Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), Syndicat de l’édition vidéo numérique (SEVN), Syndicat des producteurs indépendants (SPI), Union des producteurs de cinéma (UPC). Studios de cinéma : Gaumont, Paramount Picture France, Pathé Films, Sony Pictures Home Entertainment, Universal Pictures Vidéo France, Walt Disney Entertainment, Warner Bros Home Video. Salles de cinéma : Fédération nationale du cinéma français (FNCF), UGC (ex-Union générale cinématographique). Chaînes de télévision : France Télévisions, Canal+, TF1, M6 via sa Société nouvelle de distribution (SND). Plateforme de SVOD : Netflix. Autorité publique : Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). L’Alpa touche des subventions publiques, notamment de la part du CNC qui est un établissement public à caractère administratif placé sous l’autorité du ministère de la Culture.Le CNC pourra bientôt saisir l’Arcom Grand argentier du cinéma, de l’audiovisuel et du multimédia (dont la création numérique sur Internet, jeu vidéo, réalité virtuelle et métavers), le CNC pourrait voir ses pouvoirs étendus aux sites miroirs par la proposition de loi « visant à conforter la filière cinématographique ». Ce texte législatif, qui a été adopté en première lecture au Sénat le 14 février dernier et est actuellement entre les mains de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale (5) a fait l’objet d’un amendement adopté en commission début février (6). Celui-ci prévoit que les titulaires de droits ne soient plus les seuls à pouvoir saisir l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) pour lui demander d’enjoindre directement aux fournisseurs d’accès à internet (FAI) et sans passer par un juge (7) – comme c’est cas depuis octobre 2022 – de bloquer des sites miroirs de ces sites illégaux et cyberlockers déjà condamnés par la justice. Avec la nouvelle mesure, le CNC aurai aussi la possibilité de saisir l’Arcom pour lutter contre ces sites miroirs. Les ayants droits, les organismes de gestion collective et les organismes de défense professionnelle – autrement dit « toute personne qualifiée pour agir » (8) – pourraient aussi saisir l’Arcom sur ces sites miroirs. D’autant que les premiers résultats de cette procédure sans juge sont considérés par le régulateur et les parlementaires comme « prometteurs » au regard de « la baisse de l’audience des “galaxies” de sites miroirs ». L’Arcom aurait ainsi reçu jusqu’à maintenant plus de 600 demandes d’« actualisation de décisions de justice » qui ont lui ont permet de notifier depuis plus d’un an 770 noms de domaine aux FAI pour en empêcher l’accès. L’audience des sites illicites baisse Ces jugements de blocage de cyberlockers, ordonnés le plus souvent par le tribunal judiciaire de Paris aux opérateurs télécoms et FAI contribuent – à l’instar du blocage des sites illégaux ou de leurs miroirs – à la baisse de l’audience des sites de streaming vidéo en France. A chaque décision judicaire, les audiences de ces cyberlockers et plus généralement des sites pirates ou de leurs répliques (sites miroirs) reculent de façon significative. Pour autant, la fréquentation de ces mêmes cyberlockers et/ou sites pirates peut reprendre du poil de la bête avec la mise en ligne de nouveaux sites miroirs et de nouveau liens URL, mais sans retrouver les niveaux d’avant les jugements (voir graphique plus haut). Résultat, toujours selon Médiamétrie pour l’Alpa : l’audience globale des sites illicites en France ne cesse de baisser d’année en année (sauf en 2018), passant de 15,1 millions d’« internautes pirates » en 2016 à seulement 6,3 millions en 2023. Si l’on part de l’année 2018 où les smartphones ont été pris en compte pour la première fois, portant à 15,4 millions le nombre d’« internautes pirates », cela représente un recul de 59 % en cinq ans (voir graphique ci-dessous). Mais le piratage en ligne (streaming et téléchargement) n’est pas mort pour autant. « L’efficacité est “relative” si l’on regarde la courbe du piratage », relève le délégué général de l’Alpa, d’autant que « nos statistiques ne prennent pas en compte les blocages des services IPTV que nous opérons depuis 2020 ». @

Charles de Laubier