L’explosion des centres de données en Europe pose de sérieux problèmes environnementaux

Les centres de données explosent, atteignant près de 10.000 installations dans le monde. La France n’échappe pas à cette demande de data centers pour y faire tourner les intelligences artificielles et les services de cloud. Ces fermes informatiques présentent un risque réel pour l’environnement.

Ils s’appellent Amazon Data Services (AWS), Equinix, OVHcloud, Data4, Telehouse, Digital Realty, Atos, Scaleway, ou encore Microsoft Azure. Ce sont les opérateurs de centres de données, dont le marché français – à l’instar de ce qui se passe dans le monde – explose pour répondre à la forte demande de l’intelligence artificielle et des services de cloud. « On entend par centres de données les installations accueillant des équipements de stockage de données numériques », définit officiellement le code des postes et des communications électroniques (CPCE). Et « on entend par opérateur de centre de données toute personne assurant la mise à la disposition des tiers d’infrastructures et d’équipements hébergés dans des centres de données » (1).

L’Europe va tripler ses centres de données
Cette course frénétique aux data centers engagée partout dans le monde correspond à un marché total dont le chiffre d’affaires est estimé à 452,5 milliards de dollars en 2025, avec une croissance annuelle moyenne de 8,3 % prévue jusqu’en 2029, ce qui devrait générer 624 milliards de dollars cette année-là, d’après une étude de Brightlio (2). Et selon Statista, la France pèserait actuellement 2,7 % de ce marché mondial (3). Des entreprises pratiquant l’informatique en nuage (dans le cloud) aux éditeurs d’IA génératives (ChatGPT, Gemini, Mistral, …), en passant par les producteurs de contenus audiovisuels, la clientèle se bouscule aux portillons.
Se pratique soit la colocation lorsque plusieurs clients installent et gèrent dans des centres de données leur(s) propre(s) réseau(x), serveurs, équipements et services de stockage, soit le co-hébergement lorsque plusieurs clients ont accès à un ou plusieurs réseaux, serveurs et équipements de stockage fournis en tant que service par l’opérateur de centres de données. Et la montée en charge promet (suite)

d’être exponentielle : lors du « Sommet pour l’action sur l’IA », en février dernier à Paris, le président de la République Emmanuel Macron a mis sur la table 109 milliards d’euros pour l’IA en France sur cinq ans, avec à la clé de nouveaux data centers à construire sur 35 sites identifiés dans l’Hexagone, lequel compte déjà 300 centres de données d’après le Conseil économique social et environnemental (Cese). Le lendemain de cette annonce, l’Arcep présidée par Laure de La Raudière (photo de droite), publiait – bien à-propos – un livret intitulé, comme pour interpeller le chef de l’Etat, « Y a-t-il une IA pour sauver la planète ? », issu du « Tribunal pour les générations futures » (4). Au niveau européenne cette fois, la Commission européenne a mis les bouchées doubles dans le cadre des 200 milliards d’euros prévus pour l’IA (5), en détaillant le 9 avril son « AI Continent Action Plan ». Objectif : « Au moins tripler la capacité des centres de données de l’UE au cours des cinq à sept prochaines années, en privilégiant les centres de données hautement durables ».
Pour y parvenir, la vice-présidente européenne en charge de la souveraineté technologique, Henna Virkkunen (photo de gauche), a annoncé qu’elle proposera « une loi sur le développement de l’informatique en nuage et de l’IA ». Côté infrastructures, la Commission européenne veut à la fois renforcer un réseau d’« usines d’IA » (AI Factories) au-delà des 13 existantes dotées de supercalculateurs européens, et mettre en place des « gigafactories d’IA » (AI Gigafactories) équipées chacune d’environ 100.000 puces d’IA, soit quatre fois plus que les usines d’IA actuelles. Cela comprend donc pour Bruxelles « des centres de données massifs pour former et développer des modèles d’IA complexes à une échelle sans précédent ». Un appel à manifestation d’intérêt pour les consortiums intéressés a été publié dans la foulée.
Les investissements privés dans les gigafactories seront en outre stimulés par le biais d’InvestAI, qui mobilisera 20 milliards d’euros d’investissements pour un maximum de cinq gigafactories d’IA dans l’Union européenne (6). Ces investissements massifs dans les centres de données dans les Vingt-sept va immanquablement accroître l’impact du numérique sur l’environnement.

Des quantités de térawatt-heures (TWh)
Est considéré comme « gros centre des données » celui dont la puissance maximale admissible en équipements informatiques est supérieure à 500 kilowatts (kW), c’est-à-dire au niveau maximal de puissance que l’installation électrique alimentant toutes les salles informatiques du data center peut fournir en instantané aux équipements informatiques hébergés dans chacune de ses salles. Mis bout-à-bout, les centres données d’un pays comme la France consomment par an des quantités de térawattheures (TWh). C’est là qu’entre la notion d’« efficacité énergétique » d’un centre de données, laquelle est généralement mesurée par l’indicateur du Power Usage Effectiveness (PUE). Il est calculé comme le rapport entre sa consommation électrique totale et la consommation électrique de ses équipements informatiques (7). Plus la valeur du PUE d’un centre de données est proche de 1, plus il est considéré comme performant d’un point de vue énergétique.

Electricité et eau court-circuitent la planète
En France, constate l’enquête annuelle de l’Arcep « Pour un numérique soutenable », publié le 17 avril (8), « la consommation électrique totale des centres de données augmentant moins vite (+ 8 % en 2023) que la consommation électrique des équipements informatiques (+ 12 %), le PUE moyen des centres de données s’améliore légèrement en 2023 (1,46 en 2023 contre 1,51 en 2022) ». Mais des disparités demeurent selon l’ancienneté du data center : s’il a été mis en service au cours des dix dernières années, il a de grande chance d’être plus efficaces énergétiquement en moyenne que celui mis en service antérieurement : « Le PUE moyen s’élève à 1,34 pour les centres de données mis en exploitation entre 2013 et 2022 (soit un peu plus d’un tiers des centres de données étudiés), tandis qu’il s’élève en moyenne à 1,54 pour ceux mis en exploitation il y a plus de dix ans (avant 2013) », relève l’étude de l’Arcep.
La consommation électrique du centre de données prend en compte l’ensemble de ses consommations, celles des équipements informatiques (capacité maximale admissible à délivrer une quantité d’énergie par unité de temps aux équipements informatiques), mais également celles des systèmes de refroidissement, de l’éclairage des bureaux, du chauffage, etc (consommation électrique). Au-delà de l’électricité, il y a l’eau. Une fois mis en service, les équipements informatiques des centres de données génèrent de la chaleur, ce qui nécessite leur refroidissement pour éviter qu’ils ne fondent ou ne grillent. Or ces solutions de refroidissement sont plus ou moins énergivores elles-aussi et ont un impact sur la ressource en eau. La quantité d’eau prélevée pour refroidir les centres de données dépend en outre des conditions météorologiques, alors les ressources en eau s’amenuisent durant les périodes de forte chaleur, là où les centres de données ont justement le plus besoin d’eau pour être refroidis. Ce sont ainsi des centaines de milliers de mètres-cubes d’eau, pour l’essentiel potable, qui sont utilisés sur une année. Outre son utilité de « liquide de refroidissement », l’eau sert aussi pour le traitement de l’air en tant qu’humidificateur, ainsi que pour le rechargement des circuits fermés, le nettoyage et l’arrosage des équipements techniques, sans parler des sanitaires pour le personnel ou les restaurants d’entreprise.
Rien qu’en France, les émissions de gaz à effet de serre (GES) émis ensemble par les acteurs du numérique que sont les fabricants de terminaux, les opérateurs télécoms et les opérateurs de centres de données dépassent largement le million de tonnes de CO2. Dans son enquête annuelle, l’Arcep a non seulement interrogé vingt-et-un opérateurs de centres de données, mais aussi quatre opérateurs télécoms (Orange, Bouygues Telecom, Free et SFR), vingt-trois fabricants de terminaux (smartphones, tablettes, ordinateurs portables, écrans d’ordinateur et téléviseurs) et quatre équipementiers de réseaux mobiles. Il en ressort qu’en 2023 le volume de GES rejeté par ces quatre catégories d’acteurs du numérique s’est élevé à 954.000 tonnes équivalent CO2, soit l’empreinte carbone annuelle de près de 102.000 personnes en France cette année-là. « Ces émissions progressent légèrement, d’environ 1 % par an depuis 2021, dans un contexte de baisse des émissions globales de gaz à effet de serre en France (- 5,8 % en 2023) », souligne l’Arcep. Il ne serait pas surprenant que les prochaines enquêtes annuelles portant sur 2024 et 2025 montrent des centres de données beaucoup plus énergivores. @

Charles de Laubier

Tracking de données personnelles : la Commission européenne « coordonne » les enquêtes sur Apple

La France est la première à mettre à l’amende Apple pour ses pratiques anticoncurrentielles qui complexifient, pour les éditeurs d’applications, l’obtention du consentement des utilisateurs et l’accès à leurs données. D’autres pays de l’UE vont suivre. La Commission européenne coordonne les enquêtes.

Edition Multimédi@ revient sur l’amende de 150 millions d’euros infligée à Apple en France le 31 mars 2025 par l’Autorité de la concurrence, laquelle considère que le dispositif de demande de consentement des utilisateurs d’Apple pour l’exploitation de leurs données personnelles – App Tracking Transparency (ATT) – est anticoncurrentiel. Bien qu’étant la première dans cette affaire à mettre à l’amende la marque à la pomme, la France n’est pas la seule à accuser le fabriquant d’iPhone et d’iPad – dirigé par Tim Cook (photo de gauche) – d’abus de position dominante et de violation de la directive européenne « ePrivacy ».

Rôle de l’European Competition Network (ECN)
L’Allemagne, l’Italie, la Pologne et la Roumanie ont aussi ouvert, au moins depuis 2021, leurs propres enquêtes respectives à l’encontre d’Apple et de son outil dit de « transparence du suivi des applications » (ATT). Or, lorsqu’il y a plusieurs procédures analogues dans différents pays européens, la Commission européenne a la faculté de s’autosaisir. Ayant contacté les commissaires européennes Teresa Ribera et Henna Virkkunen, en charge respectivement de la concurrence et du numérique, Edition Multimédi@ a reçu d’une porte-parole la déclaration suivante : « La Commission européenne a pris note de la décision de l’autorité de concurrence française d’infliger une amende à Apple en vertu du droit européen de la concurrence ». Bien sûr, ajoute-t-elle, « sa décision ne s’applique qu’à la France et non aux autres Etats membres ni à l’UE dans son ensemble ». Pour autant, (suite)
« la décision française n’affecte pas les enquêtes en cours menées par d’autres autorités nationales de concurrence ; la Commission européenne continuera de coordonner étroitement ses activités avec ces autorités ».
Bruxelles coordonne les enquêtes des autorités antitrust dans les Vingt-sept via le Réseau européen de la concurrence (REC), ou European Competition Network (ECN), « notamment en s’informant mutuellement des nouveaux cas et des décisions d’exécution envisagées ». Dans l’affaire d’Apple et de son système ATT, « la Commission européenne a estimé que les autorités nationales de concurrence étaient bien placées pour mener cette enquête à son terme d’une manière rapide et efficace, et qu’il était possible d’obtenir des résultats cohérents grâce à la coordination ». Bien que l’Autorité de la concurrence (France) – dirigée par Benoît Coeuré (photo de droite) – a rendu son verdict, qu’Apple va contester en appel, chacune de ses homologues antitrust européennes – le Bundeskartellamt (Allemagne), l’AGCM (Italie), le Consiliul Concurentei (Roumanie) et l’UOKiK (Pologne) – mène l’enquête de façon indépendante mais coordonnée avec Bruxelles, comme ce fut le cas pour l’enquête française.
En Allemagne, l’Office fédéral des cartels (Bundeskartellamt) a remis le 13 février 2025 à Apple sa première évaluation juridique du dispositif controversé d’Apple. « Depuis le lancement de l’ATT en avril 2021, les fournisseurs d’applications sur l’iOS App Store doivent obtenir un consentement supplémentaire des utilisateurs avant d’accéder à certaines données à des fins publicitaires. Cependant, les exigences strictes de l’ATT ne s’appliquent qu’aux autres fournisseurs d’applications et non à Apple. Cela pourrait constituer une violation des règles spécifiques pour les grandes entreprises numériques en matière d’abus, ainsi que des règles générales en matière d’abus [de position dominante] du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) », accuse le gendarme de la concurrence allemand, présidé par Andreas Mundt (1). L’accès aux données pertinentes des utilisateurs est donc nettement plus difficile pour les éditeurs d’applications concurrents d’Apple, à cause du fait de la complexité instaurée par l’ATT (voir schéma plus bas). Or, selon les lois antitrust, le groupe Apple ne peut imposer des normes plus strictes à d’autres fournisseurs qu’à lui-même, sinon cela s’apparente à un traitement inéquitable et à une auto-promotion interdits par le droit de la concurrence.

Des infractions constatées avant le DMA
L’avertissement de l’autorité antitrust allemande envers Apple a été conforté le 18 mars dernier par la cour fédérale de justice (Bundesgerichtshof) qui avait été saisie par la firme de Cupertino. Dans leur jugement, les juges antitrust ont confirmé « l’importance exceptionnelle d’Apple pour la concurrence » (2) et rappelé qu’Apple a été désigné par la Commission européenne comme « contrôleur d’accès » (gatekeeper) dans le cadre du Digital Markets Act (DMA) en vigueur depuis le 7 mars 2024. L’autorité antitrust allemande précise en outre qu’elle « coopère étroitement dans la procédure avec la Commission européenne et d’autres autorités nationales de concurrence qui examinent l’ATT en parallèle ».
En Italie, l’Autorité garante de la concurrence et du marché (AGCM) s’est réunit le 4 mars 2025 pour délibérer sur le cas de l’ATT d’Apple, soupçonné là aussi de violer la concurrence au sens du TFUE et de son article 102. Présidée par Roberto Rustichelli (3), le gendarme de la concurrence italien a décidé que « les actes de la procédure peuvent être pris en compte » par sa « direction des plateformes numériques et communications » (DPDC). L’autorité antitrust italienne avait ouvert le 2 mai 2023 son enquête à l’encontre d’Apple.

Les pratiques antitrust d’Apple condamnées
En Roumanie
, le Conseil de la concurrence (Consiliul Concurentei) a lancé son enquête sur l’ATT le 19 octobre 2023 en raison d’« une possible infraction aux règles de concurrence par Apple ». Avec son « système fermé et verticalement intégré », l’autorité antitrust roumaine accuse Apple d’« abuser de sa position dominante sur le marché de la distribution d’applications iOS, de limiter l’accès aux données de l’utilisateur utilisées à des fins publicitaires, et en même temps de favoriser ses propres services technologiques d’affichage de publicité en ligne dans les applications iOS compatibles » (4). La Roumanie estime aussi qu’Apple – via ATT – a limité l’accès des autres applications au profil publicitaire de l’IDFA (Identifier for Advertisers), ce qui a conduit à une restriction de la concurrence sur le marché publicitaire pour les applications tierces sur les appareils mobiles iOS.
En Pologne, l’Office de la concurrence et de la protection des consommateurs (UOKiK), présidé par Tomasz Chróstny, a aussi Apple dans son collimateur. Dès le 13 décembre 2021, il a lancé une enquête pour savoir si « la nouvelle politique de confidentialité d’Apple et les politiques de traitement des données personnelles sur les appareils iOS viole la concurrence ». Il a été parmi les premières autorités antitrust à se saisir de cette affaire, après que la firme de Cupertino a modifié en avril 2021 sa politique de confidentialité et de traitement des données personnelles sur tous ses appareils Apple fonctionnant sous iOS 14.5, iPadOS 14.5, tvOS 14.5 et versions ultérieures. Dans le même temps, des doutes ont surgi quant à savoir si les règles établies par Apple via l’outil ATT n’étaient pas destinées à promouvoir le propre service publicitaire d’Apple, Search Ads, ce qui pourrait violer les règles de concurrence. « Dans notre enquête, nous voulons vérifier si les actions d’Apple peuvent être utilisées pour éliminer les concurrents sur le marché des services de publicité personnalisée afin de mieux vendre son propre service », avait déclaré il y a quatre ans Tomasz Chróstny (5).
En France, le verdict de l’Autorité de la concurrence donne le ton. « Si Apple est libre d’édicter des règles de protection des consommateurs supplémentaires à celles imposées par la réglementation, c’est à condition – compte tenu de la responsabilité particulière qui lui incombe en tant qu’opérateur dominant sur le marché de la distribution d’applications mobiles sur les terminaux iOS – de concilier cet objectif légitime avec le respect du droit de la concurrence », a estimé l’autorité antitrust française dans sa décision rendue le 31 mars 2025. Or, constate-t-elle, avec son dispositif App Tracking Transparency (ATT), la firme de Cupertino a abusé de sa position dominante en matière de distribution d’applications mobiles sur les terminaux iOS (smartphones iPhone) et iPadOS (tablettes iPad). Et ce, entre avril 2021 et juillet 2023.Multiples fenêtres de recueil du consentement
« Si l’objectif poursuivi par le dispositif ATT n’est pas critiquable en soi, [en revanche] ses modalités de mise en œuvre ne sont ni nécessaires ni proportionnées à l’objectif affiché par Apple de protection des données personnelles. En effet, l’introduction du dispositif engendre une multiplication des fenêtres de recueil de consentement compliquant excessivement le parcours des utilisateurs d’applications tierces au sein de l’environnement iOS », condamne le gendarme français de la concurrence, en justifiant les 150 millions d’amende infligée à la marque à la pomme. @

Charles de Laubier

Les médias de service public demandent à l’Union européenne de pouvoir mieux concurrencer les Gafan

Pour ses 75 ans, l’Union européenne de radio-télévision (UER) – réunissant les médias de service public – fait du lobbying auprès de Bruxelles pour assouplir les règles de passation des marchés publics, afin de mieux concurrencer les grandes plateformes numériques mais aussi les groupes audiovisuels privés.

Les groupes audiovisuels publics en sont membres, que cela soit France Télévisions, Radio France et France Médias Monde dans l’Hexagone, l’ARD en Allemagne, la Rai en Italie, la NPO aux Pays-Bas, la STR en Suède, la PRT en Pologne, et bien d’autres encore. Car l’Union européenne de radio-télévision (UER), qui fête en ce mois de mars ses 75 ans, représente aujourd’hui la quasi-totalité des médias publics détenus par leurs Etats membres respectifs dans les Vingt-sept, mais aussi quelques homologues publics présents un peu partout dans le monde, soit au total 68 entreprises publiques éditant 113 médias publics de radiodiffusion – télévisions et radios – dans 56 pays.
A sa tête depuis janvier 2021 et réélue « à l’unanimité » en janvier 2025 pour un troisième mandat de deux ans : Delphine Ernotte Cunci (photo), présidente de France Télévisions depuis dix ans, qui est aussi candidate à sa propre succession (1) au sein de ce groupe de télévision public où son mandat actuel s’achève en août 2025. Autant dire que la présidente de l’UER veut avoir les coudées-franches afin de mener à bien un combat européen, pour lequel elle s’est rendue le 19 mars dernier à Bruxelles pour y rencontrer deux commissaires européennes (Henna Virkkunen et Glenn Micallef) et des eurodéputés.

A défaut d’avoir un « Netflix public européen »
Objectif de ce lobbying mené avec le directeur général de l’UER, Noel Curran (ancien patron de la RTÉ irlandaise), et le comité exécutif de cette organisation basée à Genève en Suisse : convaincre la Commission européenne d’assouplir les règles de passation des marchés publics, à l’occasion de la révision de trois directives de 2014 sur les marchés publics (2). « Nous les avons exhortés à aider [l’audiovisuel public] à se développer numériquement et à veiller à ce que les Big Tech gatekeepers [contrôleurs d’accès, ndlr] n’abusent pas de leur position dominante en Europe », a expliqué le 20 mars Noel Curran, au lendemain de la réunion à Bruxelles (3). A défaut d’avoir pu réaliser durant toutes ses années de présidence son rêve d’un « Netflix public européen » (4), pourtant partagé avec Emmanuel Macron dont c’était l’une des promesses (non tenues) de 2017 (5) afin de rivaliser avec les grandes plateformes américaines de streaming vidéo, Delphine Ernotte se bat maintenant sur le terrain réglementaire.

L’audiovisuel public dispensé d’appels d’offres
A Bruxelles, elle plaide pour le maintien et même l’évolution des règles du jeu pour que celles-ci permettent aux médias publics de mieux rivaliser avec les Gafan (« n » pour Netflix). Or, en s’apprêtant à réviser les trois directives « Marchés publics » dans un souci de simplification et de compétitivité, la Commission européenne « 2024-2029 » pourrait forcer les entreprises publiques à élargir leurs appels d’offres pour (suite)

y inclure davantage d’entreprises privées, notamment les PME, afin d’améliorer l’efficacité économique de l’UE telle que préconisée par les rapports « Letta » et « Draghi » (6). Les France Télévisions, ARD et autres Rai craignent alors que Bruxelles supprime tout ou partie des exceptions qui dispensent les groupes audiovisuels publics de lancer des appels d’offres pour – comme encore aujourd’hui – « l’achat, le développement, la production ou la coproduction de matériel de programmes destiné à des services de médias audiovisuels ou radiophoniques » (article 10(b) de la directive « Passation des marchés publics » de 2014). C’est particulièrement ce point que Delphine Ernotte est venue défendre bec et ongles à Bruxelles. « Les médias de service public demandent à la Commission européenne de maintenir l’exception prévue à l’article 10(b) de la directive sur les marchés publics dans les révisions futures de ce texte », argumente l’UER dans sa réponse – datée du 11 mars (7) – à l’appel à contribution qu’avait lancée jusqu’au 7 mars la Commission européenne. « En outre, poursuit-elle, la portée des exemptions […] pourrait même être adaptée pour refléter l’évolution du paysage médiatique, caractérisé par l’évolution des habitudes de consommation des médias et les besoins correspondants des publics/destinataires, ainsi que la concurrence croissante des radiodiffuseurs privés et des plateformes numériques ».
En clair, les groupes audiovisuels publics veulent continuer à éviter de lancer des appels d’offres, sinon cela les freinerait dans leur bataille concurrentielle avec les télévisions et radios privées qui se plateformisent (replay, VOD, chaînes FAST (8), …), et avec les plateformes de SVOD telles que Netflix, Amazon Prime Video ou encore Disney+. N’étant pas soumis aux règles de passation des marchés publics, tous ces médias privés peuvent se développer rapidement dans le numérique et le streaming. Face aux streamers globaux, qu’encadre la directive « Services de médias audiovisuels » (SMA) de 2018, les médias publics nationaux veulent pouvoir rivaliser sans entraves. L’UER exige donc non seulement que la dispense d’appels d’offres sur les exemptions actuelles soit maintenue, mais aussi que d’autres achats soient pris en compte. « Nous demandons instamment à la Commission européenne d’étendre l’exemption […] au matériel et aux services techniques destinés à la production, à la coproduction, à la diffusion et à la distribution de programmes ». Les groupes audiovisuels publics se sentent pénalisés lorsqu’ils doivent faire des appels d’offres pouvant durer 15 mois – avec « un risque important d’acquérir de l’équipement technologiquement obsolète à des coûts élevés ». C’est le cas lorsqu’ils achètent des logiciels pour l’enregistrement, le montage et la post-production, des caméras à système d’enregistrement UHD (4K voire 8K), ou encore des lentilles à focale variable dédiées à la production télévisuelle. « L’obligation actuelle pour les médias de service public, de se conformer aux règles de passation des marchés publics pour l’acquisition d’équipements techniques, crée des désavantages structurels », insiste l’UER auprès de la vice-présidente de la Commission européenne Henna Virkkunen, en charge notamment de la souveraineté technologique, et du commissaire européen Glenn Micallef, chargé entre autres de la culture. Et d’enfoncer le clou : « Dans certains cas, tels que la couverture en direct d’événements et d’actualités, les processus d’appel d’offres sont même tout simplement inadéquats compte tenu de la pression et des contraintes de temps, mettant ainsi en péril les activités des médias de service public ».
Pour justifier le maintien et même l’extension de la dispense d’appel d’offres pour l’audiovisuel public, l’UER fait valoir que de tels contrats n’ont pas à être soumis à « des règles d’approvisionnement rigides qui pourraient compromettre l’indépendance éditoriale », laquelle est garantie par le règlement européen sur la liberté des médias – EMFA (9) – pleinement applicable à partir d’août 2025, ni à être fondés sur « des appels d’offres concurrentiels et de pures considérations économiques plutôt que sur des considérations éditoriales et culturelles ».

Etendre l’exemption aux streaming et podcasts
Quant à la directive SMA de 2018 (10), qui doit faire justement l’objet d’une révision en 2016 (11), elle est invoquée par les médias publics pour étendre l’exemption d’appels d’offres « à tous les services audiovisuels, aux services de radio et aux services hybrides (par exemple, services linéaires et non linéaires, hors ligne/en ligne, podcasts audio et autres services connexes) ». Delphine Ernotte, ancienne DG d’Orange France, sait que la délinéarisation des usages – comme avec la vidéo à la demande – pousse l’audiovisuel public à affronter en ligne les Gafan. Tandis qu’en France, le projet contesté de réforme de l’audiovisuel public (12) est un défi supplémentaire. @

Charles de Laubier

L’OSINT court-circuite de plus en plus les médias

En fait. L’Open Source Intelligence (OSINT) consiste à collecter des informations auprès de « sources ouvertes », en toute légalité, et à les diffuser auprès de publics en quête d’immédiateté et de vérification. Avec les réseaux sociaux et les messageries instantanées, les médias sont pris de court..

En clair. L’OSINT (Open Source Intelligence), en français « renseignement open-source », prend de l’ampleur au point de devenir une alternative pour s’informer sans passer par les médias traditionnels. Avec les réseaux sociaux et les messageries instantanées, ces informations circulent quasiment en temps réel. L’OSINT est défini comme « la collecte méthodique et l’exploitation d’informations provenant de sources accessibles au public pour répondre à une exigence en matière de renseignement », selon Ludo Block, maître de conférences à la Faculté de gouvernance et des affaires mondiales (FGGA) à l’Université de Leiden, à La Haye (Pays-Bas).
Chargé de cours sur l’OSINT, cet enseignant néerlandais indique dans « The long history of OSINT » (1) (article paru en juin 2023) que la première utilisation de l’expression « renseignement open-source » et de l’acronyme « OSINT » remonte à 1990 avec un article de Robert Steele, ancien officier de la CIA et co-fondateur des activités de renseignement du Corps des Marines américain, publié dans l’American Intelligence Journal (2). Ludo Block explique que (suite)

beaucoup situent l’apparition de cette discipline – bien que plus ancienne que la radiodiffusion – à la veille de la Seconde Guerre mondiale, avec le « BBC Monitoring Service » en Grande-Bretagne en 1939 et le Foreign Broadcast Monitoring Service (FBMS) en 1941 aux Etats-Unis. Aujourd’hui, avec Internet, les sources d’information ont proliféré, au point que l’OSINT inclut désormais le SOCMINT (Social Media Intelligence), ou veille des médias sociaux. Et ce, pour le renseignement, la sécurité, la défense et, de plus en plus, l’information. Par exemple, créée en 2014, l’organisation néerlandaise Bellingcat mène des enquêtes en sources ouvertes. En 2022, a été créée aux Etats-Unis l’OSINT Foundation pour « professionnaliser » la pratique.
En France, l’association OpenFacto existe depuis 2019 pour « démocratiser » l’OSINT. De son côté, le Français Baptiste Robert s’est fait connaître dans cette disciple en tant que chercheur en cybersécurité et en « hacking éthique ». Cet ingénieur toulousain de 36 ans, ayant comme pseudonyme « fs0c131y », est le PDG fondateur de Predicta Lab (ex-Fsociety (3)). Sa mission : recueillir et diffuser des « informations essentielles » aux particuliers et organisations, et leur « fournir des outils OSINT » pour « se protéger dans le monde numérique ». @

TF1+ veut devenir la plateforme de la francophonie

En fait. Le 25 mars, le PDG de TF1, Rodolphe Belmer, était l’invité de l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef). Après avoir lancé la plateforme de streaming gratuite TF1+ en 2024 (France, Belgique, Luxembourg et Suisse), ce sera au tour de l’Afrique francophone l’été prochain.

En clair. Après avoir lancé en France en janvier 2024 sa plateforme de streaming gratuite TF1+ (ex-MyTF1), puis la même année en Belgique et au Luxembourg en juillet, ainsi qu’en Suisse en septembre, le groupe TF1 va étendre encore sa distribution dans l’espace francophone. « Nous allons cet été ouvrir TF1+ dans l’ensemble de l’Afrique francophone, au même moment dans les 27 pays francophones en Afrique », a annoncé Rodolphe Belmer, PDG du groupe TF1, devant l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef), dont il était l’invité le 25 mars. Lancée avec 15.000 heures de programmes (1), la plateforme a doublé depuis son catalogue, qui inclut aussi des contenus tiers agrégés tels que Arte, Deezer, L’Equipe, Le Figaro.TV ou encore A+E Networks.
« Dans l’audiovisuel, la taille est clé car elle permet d’amortir les contenus. Cet effet d’échelle pour les financer durablement et établir de façon incontestable notre supériorité, nous le recherchons aussi en étendant notre empreinte au-delà de la France : en faisant de TF1+ la grande plateforme de streaming gratuite premium de l’espace francophone », a expliqué Rodolphe Belmer. TF1 n’est pas (suite)

inconnu en Afrique puisque ses chaînes y sont déjà distribuées pour la plupart d’entre elles dans le bouquet payant de Canal+ sur le Continent, par satellite, auquel « quelques millions de personnes sont abonnés ». Or le PDG de TF1 voit plus grand avec TF1+ en Afrique : « Notre proposition est beaucoup plus massive puisque cette offre sera totalement gratuite et diffusée sur Internet, avec l’objectif d’aller couvrir une population beaucoup plus large que celle d’une chaîne payante ».
Et d’insister : « Au-delà du rayonnement culturel, cela permettra de mieux amortir les œuvres pour leur faire bénéficier de budgets de production qui sont les plus élevés pour constituer le socle de notre supériorité ». Développant une « ligne éditoriale globale » avec « peu de programmes locaux par pays », il précise que TF1 « intègre de plus en plus de talents venus de l’espace francophone, des Belges, des Suisses, et maintenant d’Afrique ». Gratuite et alternative à YouTube (2), la plateforme TF1+ est financée par la publicité, selon le modèle AVOD (3), à raison de 5 minutes de spots par heure (bientôt 6 mn), en segmentant son audience de 33 millions de streamers en moyenne par mois en 2024, pour 1,2 milliard d’heures visionnées. @