Le marché mondial du livre audio donne de la voix, mais de plus en plus générée par de l’IA

Alors que s’achève fin juin la 4e édition du « mois du livre audio », événement organisé en France par le Syndicat nationale de l’édition (SNE), le marché mondial du livre audio est pleine croissance, porté notamment par la voix générée par l’IA. Les labels « interprétation humaine » s’organisent.

L’intelligence artificielle et les comédiens rivalisent pour lire les livres à haute voix aux auditeurs, avec une qualité d’élocution qui laisse parfois… sans voix, tant la ressemblance entre la synthèse vocale de l’IA et les cordes vocales de l’humain est confondante. Et cette dichotomie du marché mondial du livre audio n’est pas prête de s’estomper, tant le « tsunami » de l’IA n’a pas fini de se propager dans le monde de l’édition. Comédiens et « AI-generated voice » sont comme dans un dialogue de sourds, un peu en chiens de faillance. Comment distinguer l’un de l’autre ?

USA et UK : « directives internationales »
Avec son label « Interprétation humaine » (IH), annoncé le 11 juin 2025 en collaboration avec l’association de comédiens « La Voix » et conçu pour les maisons d’édition en France, le Syndicat national de l’édition (SNE) n’est pas le premier à proposer aux éditeurs d’apposer une signalétique sur les livres audio pour que les « lecteurs » auditeurs puissent savoir à quoi s’en tenir. Six mois auparavant, en décembre 2024, l’Audio Publishers Association (APA) basée à New York et la Publishers Association britannique (UK PA) basée à Londres ont publié des « directives internationales sur la façon d’étiqueter les livres audio racontés par l’IA » (1). Dirigée actuellement par Michele Cobb (photo de gauche), l’APA compterait parmi ses membres – dont la liste n’est pas divulguée – Audible d’Amazon, Apple Books ou encore Spotify, aux côtés de Hachette Audio (filiale newyorkaise du groupe français (2)), d’HarperCollins Audio, de Macmillan Audio, pour ne citer qu’eux.
L’APA et la UK PA partent du constat que (suite) « divers termes pour différents types de narration par l’IA sont utilisés de manière interchangeable sur le marché, ce qui entraîne une confusion parmi les éditeurs, les détaillants et les consommateurs ». Aussi, avec des maisons d’édition américaines et britanniques, les deux organisations ont émis ces « directives », en concertation avec des éditeurs, des détaillants, des distributeurs et des fournisseurs de métadonnées des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni et d’Europe. Objectif : « Promouvoir l’uniformité dans l’ensemble de l’industrie afin de donner aux consommateurs des informations claires et de leur permettre de faire des choix éclairés lors de l’achat de livres audio ». Pour autant, ces directives ne sont publiées qu’à titre de recommandations et sont donc non-contraignantes, et « ne portent aucun jugement sur l’utilisation de la narration par l’IA ». L’APA et la UK PA ont publié ces lignes directrices sur leur site respectif, ici (3) et là (4). « Avec la prolifération des livres audio narrés par l’IA, il est essentiel que notre industrie dispose d’un langage international qui permette aux éditeurs, aux détaillants et aux consommateurs de faire la distinction entre les différents types de narration », a assuré Jon Watt (photo de droite), président du groupe des éditeurs audio, au sein de l’association britannique (5). Contacté par Edition Multimédi@ à propos de l’absence d’harmonisation internationale de ces mesures, notamment avec la France, il se dit « ravi qu’il y ait une discussion en direct au sein du secteur de l’édition internationale sur la meilleure façon de [faire] ».
Les directives anglo-saxonnes identifient deux types de narration d’IA qui doivent être distingués l’un de l’autre, à l’aide des conventions de nommage suivantes proposées par les deux associations transatlantiques :
« AI Voice » : une voix synthétisée basée sur l’IA qui a été générée à partir d’échantillons provenant d’un grand groupe de locuteurs non identifiés. Exemple : les voix « Auto Narration » de Google, telles que « Archie » ou « Mary ». Dans la liste dite « Onix 19 » (personnes non nommées), les codes 05 à 07 peuvent être utilisés pour la convention « AI Voice ». La « voix synthétique » est alors une voix générique basée sur l’IA générée à partir d’échantillons provenant d’un grand groupe de locuteurs non identifiés.

Plus de 2 milliards de dollars aux Etats-Unis
« Authorized Voice Replica (AVR) » : une voix basée sur l’IA qui a été générée à l’aide d’échantillons autorisés/sous licence d’une voix humaine spécifique et qui cherche à reproduire cette voix. Par exemple, un éditeur travaille avec la succession d’un auteur décédé pour créer une réplique de voix autorisée basée sur des échantillons d’archives de la voix de l’auteur. Quant au « clonage », il fait référence à la réplication non autorisée lorsqu’un humain n’a pas donné la permission de reproduire sa voix. En outre, l’APA a publié le 2 juin 2025 une étude menée aux Etats-Unis sur le chiffre d’affaires généré par les livre audios : 2,22 milliards de dollars réalisés en 2024, soit une croissance de 13 % par rapport à l’année précédente. La quasi-totalité de ces revenus (99 %) provient des livres audio numériques, les ventes de livres audio sur supports physiques devenant très marginales voire négligeables. Et 51 % des Américains âgés de 18 ans et plus, soit environ 134 millions de personnes, ont écouté un livre audio.

« La Voix » contre la narration IA
Voix humaine ou voix de synthèse ? « La consommation et le nombre de livres audio racontés par l’IA ont augmenté, bien que la volonté d’essayer les livres audio racontés par l’IA ait reculé d’une année sur l’autre, passant de 77 % en 2023 à 70 % en 2025 », souligne l’APA. Par ailleurs, l’association newyorkaise pointe du doigt YouTube où, selon elle, les titres audio – écoutés par 35 % des auditeurs américains de livres audio – « sont en grande partie piratés » (6).
La France, elle, compte 6,8 millions d’auditeurs de livres audio (physiques ou numériques), soit 13 % de la population d’après Médiamétrie pour le baromètre 2024 du SNE avec la Sofia (7) et le SGDL (8). A l’occasion de la 4e édition du livre audio au slogan « Lire, ça s’écoute ! » (9), le SNE qui l’organise a présenté le 11 juin le label « Interprétation humaine », lancé par les éditeurs membres de sa commission « livre audio » – présidée par Laure Saget (photo ci-contre), par ailleurs directrice générale d’Audiolib, filiale du groupe Hachette. Les premiers livres audio intégrant ce label devaient être publiés dans le courant du mois de juin 2025. Un « kit de communication » est disponible en téléchargement sur le site du SNE (10). Si le syndicat semble rester neutre vis-à-vis du recours à la voix humaine ou de l’utilisation de la voix de synthèse, il n’en va pas de même de l’association partenaire du SNE dans l’instauration de ce label : « Les comédiens saluent cette décision des éditeurs qui reconnaît la lecture des œuvres comme un art en affirmant la supériorité de l’interprétation sur l’assemblage de phonèmes par des algorithmes. Ce label représente un jalon essentiel dans la préservation du sens, de l’émotion et de la cohérence des œuvres audios », a affirmé Odile Cohen, membre du conseil d’administration de l’association « Les Voix », qui regroupe des comédiens spécialisés dans le doublage et le livre audio (11). Contrairement aux associations anglo-saxonnes APA et UK PA qui se font fort de ne porter « aucun jugement sur l’utilisation de la narration par l’IA », le SNE – aux plus de 700 adhérents – a choisi son camp au nom des « éditeurs de livres audio » : « Ils tiennent également à valoriser le travail des comédiens et des lecteurs dans la création de ces œuvres audio », indique le communiqué du 11 juin (12). Créée il y a dix ans (en 2015), la commission « livre audio » du SNE est composée d’une douzaine de membres (13), dont Audiolib (Hachette), Gallimard, Bayard Editions ou encore Actes Sud. « Elle s’attache à promouvoir le livre audio auprès des prescripteurs : libraires, bibliothécaires, journalistes, grand public adulte et jeunesse, ainsi qu’auprès des enseignants et des institutions culturelles […]. Elle permet également aux éditeurs de livre audio de développer des projets communs et de peser auprès des partenaires institutionnels […] », précisent le SNE et son site web Lelivreaudio.fr. Jusqu’à maintenant, le SNE ne publiait aucune donnée de marché à propos du livre audio, mais il avait promis de le faire dans « les chiffres de l’édition 2024-2025 » qui devait paraître le 26 juin à l’occasion de son assemblée générale annuelle. « La coopération de tous les éditeurs de livres audio pour constituer un échantillon représentatif est impérative », avait prévenu le SNE, qui avait invité l’an dernier « tous les éditeurs produisant des livres audio, adhérents ou non adhérents du SNE, à répondre massivement à la vague d’enquête statistique de 2025 ».
D’après Spotify, près de 60 % des auditeurs de livres audio en France ont entre 18 et 34 ans, et représentent à eux seuls plus de la moitié du temps d’écoute total. Pourtant, la plateforme suédoise de streaming musical constate qu’il existe, en France toujours, « environ 800.000 livres mais seulement 20 à 25.000 sont convertis en livres audios », soit à peine 3 %. Depuis que la plateforme Spotify a lancé en octobre 2024 de livres audio en France, en Belgique, au Pays-Bas et au Luxembourg, elle dit observer « une croissance moyenne de 12 % par mois du nombre d’auditeurs de livres audio, ainsi que du temps d’écoute ».

Spotify, Amazon, Apple, Google, …
A tel point que Spotify a annoncé en avril dernier consacrer 1 million d’euros à la production de livres audio, devenant ainsi concurrent direct des maisons d’édition traditionnelles. Tout en ayant recours à la narration humaine, Spotify dit limiter les coûts avec la narration vocale de synthèse, en partenariat avec ElevenLabs, en précisant que « les titres narrés par voix de synthèse seront clairement identifiés sur Spotify en tant que tel ». De son côté Amazon Music propose un catalogue de plus de 21.000 livres audio en français, dont un par mois écoutable gratuitement pour les abonnés Prime, sur un total de 850.000 titres audio de sa filiale Audible (qui utilise notamment l’outil maison Amazon Polly). Apple utilise pour ses « audiobook » une technologie de voix numérique. Google donne aussi de la voix de synthèse. Bien d’autres solutions existent : PlayHT, Resemble AI, DeepZen, Aflorithmic, … @

Charles de Laubier

Passage de 4 à 3 opérateurs télécoms dans les Etats de l’Union européenne : nouvelle doctrine ?

La Commission européenne est en train de changer son fusil d’épaule au sujet des concentrations d’opérateurs télécoms au niveau des marchés nationaux des Vingt-sept. Elle prépare les esprits à une nouvelle doctrine du « 4-to-3 », alors qu’en France la vente de SFR pourrait aller dans ce sens.

Par Marta Lahuerta Escolano, avocate associée, et Mathilde Dubois, collaboratrice, Jones Day*

Le passage de quatre à trois opérateurs de télécommunications sur un marché national occupe, depuis plus d’une décennie, le cœur des débats européens en matière de politique de la concurrence et de régulation sectorielle. Longtemps réticente à autoriser des opérations de concentration aboutissant à une telle réduction du nombre d’acteurs, la Commission européenne a, par le passé, systématiquement opposé une forte résistance à ces fusions, invoquant le risque d’une diminution de la concurrence, d’une hausse des prix pour les consommateurs et d’un ralentissement de l’innovation.

De l’ouverture à la fermeté nationale
Cependant, un infléchissement notable de la position de la Commission européenne semble se dessiner récemment. Face à l’évolution rapide du secteur, à la nécessité d’investissements massifs dans les infrastructures numériques (notamment la 5G et la fibre optique) et à la pression croissante de la concurrence mondiale (avec les Etats Unis et la Chine), la Commission européenne amorce un changement doctrinal significatif.
Depuis l’entrée en vigueur du règlement européen de 2004 sur le contrôle des concertations (1), elle évalue les fusions au regard de leur compatibilité avec le marché intérieur, notamment à l’aune de l’entrave significative à la concurrence effective. Dans le secteur des télécommunications, cette grille d’analyse l’a conduit à adopter une vigilance particulière à l’égard des opérations dites « in-market », c’est-à-dire les concentrations entre concurrents directs opérant sur un même marché national. La Commission européenne redoute que (suite) la réduction du nombre d’opérateurs télécoms, notamment le passage de quatre à trois acteurs, n’entraîne une diminution de la pression concurrentielle, avec pour corollaire une hausse des prix, une baisse de la qualité de service et un ralentissement de l’innovation au détriment des consommateurs.
Entre 2012 et 2014, une phase de relative ouverture a pu être observée, marquée par l’autorisation de plusieurs fusions emblématiques telles que Hutchison/Orange en Autriche (2), Hutchison 3G UK/Telefónica Ireland en Irlande (3) et Telefónica/E-Plus en Allemagne (4). La Commission européenne semble alors prête à envisager des consolidations, sous réserve de l’adoption de remèdes appropriés qu’elle définit. Cependant, à partir de 2016, la Commission européenne durcit sa position. Elle a ainsi refusé plusieurs opérations majeures visant à réduire le nombre d’opérateurs télécoms de quatre à trois, notamment au Royaume-Uni dans l’affaire Hutchison 3G UK/ Telefónica UK (5). Ce durcissement s’est également traduit par le retrait de notifications d’opérations de concentration, comme ce fut le cas au Danemark (6). En Italie, une fusion entre deux grands opérateurs télécoms n’a pu être autorisée qu’à condition que les parties cèdent un volume suffisant d’actifs afin de permettre l’entrée d’un nouvel acteur sur le marché (7).
Les refus d’autorisation des opérations de concentration, à l’image de l’affaire Hutchison 3G UK/Telefónica UK, sont généralement motivés par la Commission européenne par le fait que « l’opération entraverait de manière significative l’exercice d’une concurrence effective dans le marché intérieur ou une partie substantielle de celui-ci au sens de l’article 2, paragraphe 3, du règlement sur les concentrations » (8). Cette position doctrinale, longtemps dominante, a ainsi façonné la politique européenne de contrôle des concentrations dans le secteur des télécommunications, en érigeant le maintien de quatre opérateurs comme un standard garant de la vitalité concurrentielle des marchés nationaux. Ces dernières années, une évolution vers un assouplissement de la doctrine applicable à la consolidation des opérateurs télécoms semble se dessiner. A cet égard, le rapport sur « l’avenir du marché unique » (9), remis en avril 2024 par Enrico Letta, ancien Premier ministre italien, souligne que la création d’un véritable marché unique des communications électroniques, reposant sur des opérateurs télécoms de dimension mondiale, ne saurait être perçue comme incompatible avec l’exigence de maintien de marchés ouverts et concurrentiels.

Pistes de deux rapports et d’un livre blanc
Ce rapport « Letta » s’inscrit dans la continuité des constats formulés dans le livre blanc « Comment maîtriser les besoins de l’Europe en matière d’infrastructures numériques ? » (10) de la Commission européenne, publié en février 2024, lequel met en avant que la fragmentation du marché européen des réseaux de communications électroniques et des services a une incidence sur la capacité des opérateurs télécoms à atteindre l’échelle nécessaire pour investir dans les « réseaux du futur ». Le rapport Letta et le livre blanc ont été publiés alors qu’en septembre 2023 Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, annonçait avoir confié à Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) et ancien Premier ministre italien, le soin de préparer un rapport sur « l’avenir de la compétitivité européenne ». (11)

La perspective du Digital Networks Act
Ce rapport « Draghi » (12), publié en septembre 2024, plaide en faveur d’une approche plus prospective de l’analyse concurrentielle. Il soutient que les autorités de concurrence devraient faire preuve d’une plus grande souplesse, notamment dans l’appréhension des opérations de concentration dans le secteur technologique. A cet égard, le rapport souligne que l’évaluation de telles opérations doit intégrer les effets potentiels de la concentration envisagée sur la capacité d’innovation future (13). Le rapport Draghi constate que, du fait de la régulation ex ante et des politiques de concurrence favorisant la pluralité des acteurs et des prix bas pour les consommateurs, le nombre d’opérateurs dépasse le niveau optimal.
Selon lui, « les politiques industrielles ont le potentiel de favoriser une consolidation supplémentaire sans nécessairement entraîner une hausse des prix pour les consommateurs ». Le rapport Draghi insiste sur la nécessité de favoriser les opérations de consolidation dans le secteur des télécommunications, estimant qu’une telle évolution est indispensable pour garantir un niveau d’investissement plus soutenu dans les infrastructures de connectivité (par exemple, la fibre optique et la 5G).
Il préconise, à cette fin, une révision en profondeur de l’approche actuellement retenue par l’Union européenne (UE) en matière d’échelle et de concentration des opérateurs, en vue de la création effective d’un marché unique des communications électroniques, sans pour autant compromettre la protection des consommateurs ni la qualité des services (14).
Le rapport Draghi prévoit que la définition des marchés soit opérée à l’échelle de l’UE – et non plus au seul niveau des Etats membres – et appelle à une prise en compte accrue de l’innovation et des engagements d’investissement dans le cadre de l’examen des concentrations. Pour prévenir tout abus de la défense fondée sur l’innovation, il recommande que les parties à une opération de concentration s’engagent à des niveaux d’investissement pouvant être contrôlés a posteriori. Il propose en outre de rééquilibrer le cadre réglementaire sectoriel en limitant la régulation ex ante au niveau national, au profit d’une application ex post du droit de la concurrence, en particulier en matière de contrôle des abus de position dominante (15). Par ailleurs, pour faciliter l’application de ces engagements, le rapport Draghi préconise de donner à la Commission européenne le pouvoir d’exiger des parties à la concentration qu’elles communiquent des indicateurs précis permettant d’évaluer, a posteriori, le degré de concurrence. La perspective d’un nouveau cadre législatif, en l’occurrence le futur règlement sur les réseaux numériques, appelé Digital Networks Act (DNA), pourrait être l’occasion de procéder à une réévaluation des critères d’analyse concurrentielle et des instruments de contrôle des concentrations, en vue de mieux concilier les exigences de concurrence avec les impératifs d’investissement dans les infrastructures numériques, notamment en matière de fibre optique et de réseaux 5G/6G.
La Commission européenne a lancé le 6 juin 2025 une consultation publique – jusqu’au 11 juillet (16) – visant à recueillir les observations des parties prenantes sur les moyens de lever les obstacles aux activités transfrontalières, de favoriser l’innovation et de renforcer les flux d’investissement dans le secteur des communications électroniques au sein de l’UE (17). Les résultats de cette consultation devraient orienter l’élaboration du DNA, dont l’adoption est envisagée d’ici la fin de l’année 2025.
Parallèlement, la Commission européenne a ouvert, le 8 mai 2025, une consultation publique – jusqu’au 3 septembre (18) – relative à la révision en cours de ses lignes directrices sur le contrôle des concentrations. Ces lignes directrices précisent le cadre analytique appliqué par la Commission européenne pour apprécier les effets concurrentiels d’une opération de concentration sur les marchés concernés. La révision engagée vise à adapter ce cadre aux nouvelles dynamiques économiques et industrielles, en accordant une attention renforcée à des facteurs tels que l’innovation, les gains d’efficience, la résilience, les horizons d’investissement, ainsi que l’intensité concurrentielle dans des secteurs jugés stratégiques. Elle entend également tenir compte du nouvel environnement géopolitique en matière de défense et de sécurité, ainsi que des exigences de transformation profonde dictées par les défis actuels.

Equilibre concurrence-investissement
Sous l’effet conjugué d’un changement doctrinal et de considérations stratégiques, l’approche communautaire en matière de concentration semble désormais évoluer vers un équilibre – pas si évident que cela à trouver – entre préservation de la concurrence et soutien à l’investissement. Ce recentrage pourrait bien redessiner les contours du marché européen des télécommunications pour les années à venir, voire du marché unique numérique dans son ensemble. @

* Tous les points de vue ou opinions exprimés dans cet
article sont personnels et n’appartiennent qu’aux auteurs.

Quand l’Etat joue les VRP de Mistral pour faire de la licorne française de l’IA un « OpenAI européen »

Le potentiel « champion européen » de l’IA générative, Mistral AI, a beau être valorisé près de 6 milliards d’euros depuis l’an dernier, son chiffre d’affaires 2024 est 200 fois inférieur. Pour mettre les bouchées doubles, la licorne française peut compter sur le chef de l’Etat Emmanuel Macron qui joue les VRP.

La licorne française Mistral AI, aux ambitions aussi grandes que sa valorisation de 5,8 milliards d’euros – atteinte il y a un an maintenant, à la faveur de sa dernière levée de fonds de 600 millions d’euros bouclée en juin 2024 –, a un besoin urgent de financements supplémentaires. Son PDG cofondateur Arthur Mensch (photo) l’avait confirmé à l’agence Bloomberg en février, notamment pour financer un centre de données qu’il prévoit de créer en France. « Bien sûr, en tant que start-up, on vous demande aussi de lever plus de fonds. C’est certainement un sujet qui nous préoccupe », avait-il confié (1). Le jeune patron (32 ans) avait annoncé ce projet de data center au journal de 20h de TF1, le 9 février (2). De plusieurs milliers de mètres carrés, il sera construit dans l’Essonne (département du sud de Paris), sur le plateau de Saclay, pour un investissement de « plusieurs milliards d’euros ». Si le calendrier de construction et d’ouverture reste à préciser, ce centre de données va permettre à « la pépite française » d’entraîner sur le sol français – au nom de la « souveraineté numérique » de la France – ses grands modèles de langage pour ses IA génératives. Mais cela suppose donc une prochaine levée de fonds pour Mistral AI, qui n’a généré en 2024 que 30 millions d’euros de chiffre d’affaires, si l’on en croit le site Sifted.eu du Financial Times spécialisé dans les start-up (3). C’est à des années-lumière des 10 milliards de dollars annualisés que l’américain OpenAI (dont ChatGPT) a atteint en juin 2025 (4).

Prochaine levée de fonds indispensable
Comme la licorne n’est, par définition, pas cotée en Bourse, elle ne publie pas ses comptes et ne divulgue pas non plus ses résultats financiers. Contactée par Edition Multimédi@, la direction de Mistral AI n’a pas souhaité nous indiquer ni ses revenus ni ses prévisions. Le 7 mai dernier, à l’occasion du lancement de « Le Chat Enterprise » (assistant conversationnel dont la version grand public « Le Chat » a été lancée en février), Arthur Mensch s’est voulu rassurant quant à la (suite) monétisation de Mistral AI que tout le monde attend au tournant : « Au cours des 100 derniers jours, nous avons triplé notre activité, en particulier en Europe et hors des Etats-Unis. Nous avons également connu une croissance assez rapide aux Etats-Unis », a-t-il indiqué, selon ses propos rapportés par Reuters (5), mais sans qu’il ne précise le montant. Si l’on part des 30 millions d’euros de l’an dernier, le chiffre d’affaires généré entre janvier et mai 2025 atteindrait donc 90 millions d’euros. En conséquence, les 100 millions devraient être allègrement franchis dans le courant de cette année.

Emmanuel Macron, VRP-en-chef de Mistral
Cette envolée sera-t-elle suffisante pour que Mistral AI devienne le « Mistral gagnant » dont la France rêve jusqu’au plus haut sommet de l’Etat ? Le « joyau du secteur » a en tout cas trouvé en Emmanuel Macron (photo ci-contre) le VRP idéal. Le président de la République en a fait encore la promotion, cette fois le 11 juin lors du salon VivaTech à Paris : « Le partenariat annoncé aujourd’hui entre Nvidia et Mistral AI est à la fois unique et historique ! », a lancé le chef de l’Etat en présence d’Arthur Mensch (6), alors que la licorne française venait d’annoncer un projet de cloud IA fonctionnant sur des puces de l’américain Nvidia. La précédente fois que le locataire de l’Elysée a fait la publicité de son chouchou dans l’IA, ce fut le 9 février dernier devant des millions de téléspectateurs sur France 2, juste après le journal de 20 heures et en direct du Grand-Palais (7), soit trois jours après que Mistral eut lancé son IA conversationnelle « Le Chat ». « Téléchargez “Le Chat” qui est fait par Mistral, plutôt que ChatGPT d’OpenAI et d’autres, a déclaré Emmanuel Macron. Quand vous le téléchargez, vous aidez un champion européen, un champion français ; vous créez des emplois en France et vous allez les rendre plus fort. C’est ça la souveraineté : il faut du patriotisme économique ! ». C’était à la veille de l’ouverture du Sommet de l’IA organisé à Paris par la présidence de la République (8).
Deux jours avant son interview fleuve sur France 2, Emmanuel Macron s’était même fendu d’un « Vive Le Chat ! » (9) dans un post sur X, au lendemain du lancement de l’assistant conversationnel (10) de la licorne française. La direction de Mistral AI ne pouvait pas trouver mieux comme super-agent commercial. « Par exemple, a indiqué le président de la République sur France 2, l’Agence France-Presse [AFP, ndlr] signe un partenariat historique avec Mistral » (11). Et le super-VRP de l’Elysée d’enfoncer le clou : « Demain, on a Peugeot, Citroën [deux marques du groupe franco-italien Stellantis (12), ndlr], nos grands constructeurs français, européens, mondiaux de voitures qui vont dire : nous, nous faisons un partenariat avec Mistral. Ben, c’est formidable […] », s’est enthousiasmé Emmanuel Macron lors de cette séquence quasipromotionnelle – comme sponsorisée par Mistral AI… Et que dites-vous aux concurrents ChatGPT (OpenAI), Claude (Anthropic) ou au chinois DeepSeek (lire p. 3) ? Réponse du chef de l’Etat sur France 2 : « Patriotisme européen, patriotisme français ! », et en s’énervant contre les industriels français qui, à ses yeux, ne sont pas assez « patriotes ». Le chef de l’Etat aurait pu aussi donner en exemple l’organisme public France Travail (ex-Pôle emploi), sous tutelle du ministère du Travail, qui a annoncé début février « un partenariat stratégique » avec Mistral AI. Jamais une start-up française n’a bénéficié d’une telle publicité provenant des plus hautes sphères de l’Etat.
Tel un VRP-en-second, Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, bras armé financier de l’Etat français (13), y va aussi de ses recommandations : « Tout le monde doit travailler avec Mistral », a-t-il insisté le 10 février lors d’une intervention sur BFM Business (14), tout en assurant que Bpifrance – client de la première heure – en est « extrêmement content ». Pourquoi acheter chez Mistral AI plutôt que chez un concurrent ? Là encore, parce ce que, toujours selon le haut fonctionnaire public, « Mistral est la chance européenne [et] il n’y en a qu’une ». Pour autant, le grand commis de l’Etat a prévenu : « Le sujet, ce sont les revenus. Il faut que Mistral fasse 500 millions de chiffre d’affaires en 2025. Il faut que ces entreprises fassent du revenu le plus vite possible pour sortir du “piège du bonsaï” ». Le « piège du bonsaï » est une métaphore utilisée pour décrire la difficulté qu’ont certaines start-up européennes à croître rapidement et à atteindre une taille critique.
L’aide de l’Etat ne s’arrête pas là pour Mistral AI. La « pépite » française a aussi le soutien d’un ancien secrétaire d’Etat au Numérique (mars 2019-16 mai 2022) en la personne de Cédric O, lequel est non seulement conseiller-cofondateur de Mistral AI mais aussi, depuis septembre 2023, membre du comité de l’IA qui dépend du Premier ministre. Cédric O avait investi cette année-là 176,10 euros pour acquérir 17.610 actions de la start-up via son cabinet de conseil Nopeunteo (15). Sa participation est valorisée aujourd’hui plus de 70 millions d’euros.

Mistral AI n’a pas le droit à l’échec
Forte de tous ces soutiens publics, la licorne Mistral AI doit maintenant faire du chiffre d’affaires – avec ses produits IA (Le Chat, Le Chat Enterprise, Mistral Code, Devstral, Codestral, et le tout dernier – Magistral – lancé le 10 juin) – à la hauteur non seulement de ses ambitions mais surtout des attentes de la France. La pression sur ses trois dirigeants cofondateurs – Arthur Mensch (ex-Google DeepMind), Guillaume Lample et Timothée Lacroix – n’a jamais été aussi forte, pour une start-up qui a seulement deux ans et deux mois d’existence. @

Charles de Laubier

Le site Deepseek-fr.ai, cheval de Troie du chinois

En fait. Le 9 juin, le site francophone DeepSeek-fr.ai – qui se présente anonymement comme « une équipe indépendante passionnée par l’IA » – a publié sur son blog : « Intégrer DeepSeek dans vos applications via son API ». Et ce, après que DeepSeek eut sorti fin mai la version R1-0528 de son modèle IA.

En clair. « Intégrer DeepSeek dans vos applications via son API : guide complet pour débutants », écrit le 9 juin l’auteur « DeepSeek » sur le blog du site web francophone Deepseekfr.ai, dont l’« équipe indépendante passionnée par l’intelligence artificielle et l’innovation technologique » (ainsi se présente-telle) cultive l’anonymat. Il affirme que « [l]a popularité croissante [de DeepSeek] s’explique par la puissance de ses modèles (DeepSeek V3, DeepSeek R1, etc.) et par sa compatibilité avec l’API d’OpenAI, ce qui facilite grandement son adoption par les développeurs » (1). Le chinois DeepSeek Artificial Intelligence Co., basé à Hangzhou, dans la province du Zhejiang (côte orientale de l’Empire du Milieu), cherche à se déployer partout, y compris en France d’où s’est lancé « Le Chat » de la start-up française Mistral AI (lire en Une).
Ni les mentions légales ni le Whois ne nous renseignent sur l’identité de l’éditeur de Deepseek-fr.ai, dont le nom de domaine a été enregistré le 24 février 2025 par la société islandaise Withheld for Privacy (basée à Reykjavik, donc en dehors de l’Union européenne) pour que son identité soit (suite) strictement confidentielle. Tant de discrétion laisse supposer que Deepseek-fr.ai serait bien le cheval de Troie francophone du chinois DeepSeek. Contacté à info@deepseek-fr.ai par Edition Multimédi@, l’éditeur n’a pas répondu.
Après la sortie de son modèle low cost V3 en fin d’année dernière (2) qui avait fait trembler les Big Tech américaines de l’IA comme OpenAI à l’origine de ChatGPT ou Nvidia le numéro un des puces IA, suivi de son modèle plus poussé R1 lancé en janvier 2025 (3), la start-up de Hangzhou fait encore plus fort avec la version R1-0528 dévoilé le 29 mai (4). « Ses performances globales se rapprochent désormais de celles des modèles phares, tels que l’o3 [d’OpenAI] et le Gemini 2.5 Pro [de Google]. Au-delà de ses capacités de raisonnement améliorées, cette version offre également un taux d’hallucination réduit […] », démontre le chinois, benchmark à l’appui. Le nouveau R1 dépasse en outre largement Qwen, version Qwen3, l’IA du géant chinois Alibaba, autre grand rival d’OpenAI, d’Anthropic et de Google Gemini. Là aussi, une API compatible OpenAI est fournie. Pour se rendre compte de la puissance de la R1-0528, il suffit d’activer le bouton « DeepThink » (exploration approfondie) sur Chat.deepseek.com. @

Digital Networks Act (DNA) et sa « taxe Internet »

En fait. Le 6 juin, la Commission européenne a lancé jusqu’au 11 juillet prochain une consultation publique sur le futur règlement sur les réseaux numériques – appelé DNA (Digital Networks Act). Parmi les futures mesures : une controversée « redevance de trafic Internet » qui serait versée aux opérateurs télécoms.

En clair. A peine la consultation publique sur le futur règlement européen sur les réseaux numériques est-elle lancée que l’idée d’instaurer une « contribution équitable » (network fees ou fair share) au profit des opérateurs télécoms refait débat. Et ce, près de deux ans après les résultats de la « consultation exploratoire » (1) qui la mettait sur la table. La Commission européenne prévoit d’adopter le Digital Networks Act (DNA) au quatrième trimestre 2025, mais elle n’évoque pas explicitement cette « taxe Gafam » dans le document de sa consultation publique lancée jusqu’au 11 juillet 2025.
L’association des fournisseurs de services d’infrastructure de cloud en Europe (Cispe) s’est dite, le 4 juin, « profondément préoccupé[e] par le fait que le DNA pourrait revitaliser l’idée discréditée d’introduire une “redevance de trafic Internet” de facto à payer par les fournisseurs de cloud et de contenu aux grands opérateurs [télécoms] historiques ». Cette organisation de lobbying basés à Bruxelles (Cloud Infrastructure Services Providers in Europe), dont sont membres Amazon Web Services (AWS), Microsoft (Azure) ou encore 3DS Outscale (Dassault Systèmes), accuse les opérateurs télécoms de (suite) « cherche[r] à accroître leur rentabilité » avec « ce concept […] trompeur de “part équitable” » (2). Dans le document de sa consultation publication, qui est présentée comme la dernière sur le DNA, la Commission européenne n’aborde pas explicitement cette taxe qui fâche mais indique qu’elle publiera avant la fin de l’année trois études tenant compte des contributions, dont l’une portera sur « les questions de financement, y compris l’avenir du service universel ». Or les grands opérateurs télécoms ne cessent de réclamer une « taxe Gafam » à leur profit, ne serait-ce que pour financer l’« obligation de service universel » qui garantit le téléphone et le haut débit à Internet pour tous et à prix abordable (3).
Autre allusion implicite à la « contribution équitable », aux network fees : « Le DNA pourrait inclure la création d’une coopération efficace entre les acteurs de l’écosystème plus large de la connectivité, […] et une clarification des règles de l’Internet ouvert concernant les services innovants, […] » (4). Le règlement européen de 2015 sur l’Internet ouvert (5), censé préserver la neutralité du Net, pourrait d’ailleurs être « fusion[né] dans le DNA » (dixit Bruxelles). A suivre. @