Maurice Lévy va transformer le statut de Solocal en « société européenne » pour rebondir dans l’UE

Lors de l’assemblée générale de ses actionnaires qui se tient le 5 juin 2025, Solocal (ex-PagesJaunes) va faire approuver son projet de transformation en « société européenne ». Ce statut devrait permettre à Maurice Lévy qui en est PDG d’aller chercher des relais de croissance dans les Vingt-sept, face aux Gafam.

Le président d’honneur du groupe publicitaire Publicis, Maurice Lévy (photo), est depuis dix mois maintenant PDG de Solocal (ex-PagesJaunes) et actionnaire majoritaire via sa holding luxembourgeoise Ycor Management (1). Il a cofondé ce family office en 2018 – notamment avec son fils Alain Lévy (vice-président tech et produits de Solocal) – pour investir dans des start-up spécialisées dans l’intelligence artificielle, la blockchain et la science des données (datascience) au service de la communication digitale et du e-commerce.
Depuis le 31 juillet 2024, Ycor contrôle Solocal à hauteur de 64 % du capital à la suite de la restructuration financière – réduction de dette comprise – de la plateforme de marketing digital local, tandis que Maurice Lévy en est à la tête. Solocal, qui édite toujours les PagesJaunes mais de façon entièrement numérique, se veut le pendant local des Gafam qui sont ses partenaires. Son métier est de conseiller quelque 237.000 entreprises clientes revendiquées (2), présentes partout en France (professionnels, TPE et PME), et de les connecter à leurs clients grâce à des services digitaux : présence relationnelle sur Pagesjaunes.fr, application mobile, sites web, e-commerce, publicité en ligne, … Présentés en février dernier, les résultats financiers 2024 du groupe vont être soumis à l’approbation des actionnaires lors de l’assemblée générale du 5 juin 2025 : 334,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, en baisse de 7 % sur un an, pour un bénéfice net de 119,9 millions d’euros – contre 45,9 millions de pertes nettes l’année précédente.

L’ex-PagesJaunes veut devenir champion européen
Aux salariés, passés de 4.500 en 2010 à 2.567 aujourd’hui, la direction leur promet de l’intéressement contre une renégociation de leurs conditions de travail. Ce « pacte d’engagement » a été présenté les 14 et 19 mai aux syndicats, d’après FO qui refuse de signer (3). C’est au cours de cette assemblée générale du 5 juin que Maurice Lévy va proposer, aux actionnaires de la société cotée à la Bourse de Paris depuis plus de 20 ans, de transformer le statut de Solocal en « société européenne ». Ainsi la société anonyme (SA) française deviendrait une société de droit européen (SE, pour societas europaea, selon la désignation latine qu’a donnée l’Union européenne en introduisant ce statut en 2004). « Cette transformation […] en société européenne permettrait au groupe Solocal, à la suite de la réalisation de sa restructuration financière en 2024 [la dette n’étant plus que de 80,6 millions d’euros au 31 décembre 2024, ndlr], d’ouvrir une (suite) nouvelle page de son histoire et se donner de nouvelles opportunités de développement, en particulier au sein de l’Union européenne dont il ambitionne de devenir leader de son secteur », a justifié son conseil d’administration – présidé par Maurice Lévy.

L’ex-secrétaire d’Etat Cédric O à la manœuvre
Cette nouvelle forme juridique a été approuvée le 18 mars 2025 et réaffirmée le 30 avril dernier dans son rapport annuel. Ce statut européen permettra, assure Solocal, de « simplifier les formalités d’ouverture de succursales dans certains Etats membres de l’Union européenne, ou encore d’opérer des acquisitions par fusion directe et ainsi de faciliter l’expansion du groupe en Europe ». En outre, en disposant de cette sorte de nouveau sésame sur le marché unique numérique des Vingt-sept, l’ex-PagesJaunes entend « asseoir la position du groupe dans le cadre de ses négociations avec ses grands partenaires stratégiques internationaux (Google, Meta, Apple ou Microsoft) ». Etant entendu que passer de SA à SE ne changera rien pour les droits des actionnaires, ni le siège social de Solocal Group qui reste à Boulogne-Billancourt (en région parisienne).
L’européanisation des PagesJaunes s’accompagne cette année d’un « plan 2025 de transformation du groupe », dans lequel Cédric O (photo ci-contre), ancien secrétaire d’Etat au Numérique (mars 2019- 16 mai 2022) a un rôle central en tant que président du « comité stratégie et innovation » de Solocal. Cofondateur de Mistral AI et toujours, depuis septembre 2023, membre du comité de l’IA auprès du Premier ministre (4), Cédric O a été coopté l’été dernier par Maurice Lévy (Ycor). La Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) n’y a alors trouvé aucun « conflit d’intérêts » ni de « difficultés déontologiques », mais « sous réserve » notamment que l’ancien ministre « s’abst[ienne] de toute démarche, auprès des membres du gouvernement en exercice […] » (5). C’est justement sur l’intelligence artificielle que l’ex-PDG de Publicis compte pour booster Solocal sur toute l’Europe, grâce à l’expertise non seulement de sa société Ycor mais aussi de celle de Cédric O.
Longtemps dans le rouge, les PagesJaunes reviennent au vert après un redressement financier de longue haleine, conséquence de la vente en 2006 par France Télécom de sa filiale PagesJaunes, ex-Office d’annonces (ODA) et ancien éditeur des annuaires téléphoniques papier en France, pour 3,3 milliards d’euros. Ce rachat par les fonds d’investissement américain KKR et Goldman Sachs a été financé par le plus important LBO (6) jamais réalisé en France à l’époque, c’està-dire par l’endettement de l’entreprise qui a atteint cette année-là 2,35 milliards de dollars. Les fonds sont se remboursés rapidement via de juteux dividendes, le chiffre d’affaires ayant été de plus de 1 milliard d’euros en 2005 (il y a 20 ans) et le bénéfice net de 261,7 millions d’euros. Avec le surpoids de la dette, les PagesJaunes ont vu rouge. D’après le syndicat CFE-CGC, le groupe a dû verser 4,4 milliards d’euros de dividendes entre 2004 et 2011. « Si nous avions pu utiliser la quasitotalité du service de la dette à notre transformation [numérique], Solocal serait aujourd’hui leader mondial… », a regretté Jean-Pierre Rémy, ancien directeur général de mai 2009 à juin 2017 (7). Il rappelle qu’« entre 2011 et 2015, sur les 2 milliards d’euros de rentabilité nette dégagés par l’entreprise, 1,2 milliard est allé au service de la dette, 400 millions à l’impôt sur les sociétés, 150 millions ont été retournés aux actionnaires et 250 millions ont été utilisés pour la transformation de l’entreprise » (8). Parmi les actionnaires, les petits porteurs se sont estimés sacrifiés sur l’autel du désendettement à tout prix, alors que le chiffre d’affaires et la marge s’effondraient au fil des ans, y compris sous la présidence de Pierre Danon (ex-patron de Numericable) et la direction de Eric Boustouller (ex-président de Microsoft Europe) qui infligent en 2018 une sévère restructuration avec des milliers d’emplois supprimés (9). Devenu 100 % numérique, Solocal sera confronté aux fermetures des commerces locaux lors des confinements durant l’épidémie covid-19 mais n’obtiendra pas de prêt garanti par l’Etat (PGE), seulement un prêt de Bpifrance et l’apport de créanciers obligataires.
De 2020 à 2023, Solocal passe sous la coupe du gestionnaire de crédit américain GoldenTree qui en devient le premier actionnaire. La direction change à nouveau : Philippe Mellier, Hervé Milcent, puis le redresseur d’entreprises Cédric Dugardin, lequel a joué un rôle-clé dans la dernière restructuration financière et dans l’accord conclu avec Ycor, le family office de Maurice Lévy qui est nommé PDG de Solocal le 31 juillet 2024. Le président d’honneur de Publicis déclarait alors vouloir en faire un « champion français du digital local », en continuant à miser sur la marque PagesJaunes.

Objectif 2025, stabiliser le chiffre d’affaires
Pour l’heure, la plateforme française dépasse les 16 millions de visiteurs uniques par mois, dont 71,2 % sur mobile d’après la mesure de Médiamétrie publiée le 29 avril dernier – ce qui place les PagesJaunes vers la fin du « Top 50 » de l’Internet français. Objectifs affichés de Maurice Lévy, qui était en outre président de la régie publicitaire Regicom Webformance, rachetée en 2017 par… Publicis, et transféré l’an dernier dans Solocal (via Ycor) : réaliser un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros à horizon 2027, pour une marge opérationnelle (Ebitda) de 25 % – contre 13.3 % en 2024 et 15 % prévus en 2025. « L’objectif pour 2025 est la stabilisation du chiffre d’affaires sous l’effet de l’intégration de Regicom en année pleine (10) », indique le groupe. Il reste encore à en faire un champion européen, et respectueux de la protection des données pour éviter à l’avenir une autre amende que celle (11) infligée par la Cnil le 15 mai 2025. @

Charles de Laubier

Le groupe « LVMH Médias » se retire face à Meta

En fait. Le 12 mai, Edition Multimédi@ a appris que le groupe Les Echos-Le Parisien venait de se retirer de la plainte de 67 éditeurs français, déposée le 22 avril devant le tribunal économique de Paris, contre le géant Meta (Facebook, Instagram, …) accusé de pratiques illégales dans la publicité en ligne.

En clair. « Les Echos se sont retirés de la plainte des médias français qu’ils avaient largement contribué à monter contre Meta », a fait savoir le 12 mai dans un post sur LinkedIn Eric Scherer, directeur du MediaLab de l’information et des affaires internationales de France Télévisions. Le groupe de télévision publique fait partie des 67 éditeurs de 200 médias français qui ont porté plainte le 22 avril – devant le tribunal des activités économiques de Paris (ex-tribunal de commerce) – contre les « pratiques illégales » dans la publicité en ligne de Meta Platforms (1), la maison mère de Facebook, Instagram et de WhatsApp. Parmi les plaignants, il y a aussi Radio France, TF1, Le Figaro, RMC BFM, Lagardère (Europe 1, Paris Match, Le JDD), Libération, Ouest France, Centre France, La Voix du Nord, La Dépêche, ou encore Marianne.
Le groupe Les Echos-Le Parisien, dirigé par Pierre Louette, était de la partie et même moteur dans cette action judicaire contre la firme de Mark Zuckerberg. Mais la filiale média de LVMH a donc renoncé en se désolidarisant de ce front commun. Pourquoi ? Eric Scherer avance « un indice » (2) qui n’est autre qu’un (suite)

post vidéo du quotidien Le Figaro publié le 7 mai sur X (ex-Twitter) : « Le président américain [Donald Trump] a qualifié le PDG de LVMH [Bernard Arnault] et son fils Alexandre, qui l’accompagnait, de “très bons amis” » (3).
En creux, l’homme le plus riche de France et 6e fortune mondiale (4) – et ex-1ère mondiale – n’aurait pas voulu froisser son « ami » – de longue date – à la Maison-Blanche, où il a été reçu le 6 mai dans le Bureau ovale avec son fils aîné Alexandre. « Bernard, c’est un honneur de vous avoir ici ; nous allons avoir une réunion après ceci », lui avait lancé Donald Trump.
De là à ce que le président des Etats-Unis – à l’investiture duquel Bernard Arnault a aussi assisté le 20 janvier – lui ait demandé de retirer sa plainte contre son autre nouvel ami Mark Zuckerberg… Ce n’est pas la première fois que le groupe Les Echos-Le Parisien renonce à poursuivre en justice une Big Tech américaine : ce fut le cas contre X détenu par Elon Musk, un autre ami du locataire de la Maison-Blanche. « LVMH Médias » s’est là aussi désolidarisé, a rapporté Reuters en février (5), de l’action judiciaire intenté par plusieurs médias français qui accusent l’ex-Twitter de ne pas les rémunérer au titre des droits voisins. @

NewFronts, le grand raout mondial de la publicité en ligne organisé par l’IAB, met Google en avant

Les « newfronts » sont aux plateformes numériques ce que les « upfronts » sont aux chaînes de télévision : des contenus majeurs pour lesquels les annonceurs et les agences vont acheter à l’avance des espaces publicitaires. L’IAB a fait de « NewFronts » un rendez-vous annuel, où Google domine.

« J’ai voulu être médecin dès mon plus jeune âge, mais les choses ne se sont pas tout à fait passées de cette façon. Ayant toujours été attiré par la technologie, j’ai trouvé ma véritable vocation dans le secteur dynamique du marketing et des communications médiatiques », se confie sur son compte LinkedIn (1) David Cohen (photo), directeur général de l’Interactive Advertising Bureau (IAB). Il a fêté le 1er avril dernier ses 5 ans à la tête de cette puissante organisation internationale de la publicité en ligne, créée à New-York il y a près de 30 ans. C’est dans « Big Apple » que s’est tenue début mai la 13e édition de NewFronts, l’événement annuel de l’IAB.

Google+YouTube : 200 Mds$ de recettes en 2025
Comme chaque année, Google – le numéro un mondial de la publicité numérique, y compris avec sa plateforme vidéo YouTube – est le partenaire principal de NewFronts. La filiale d’Alphabet a une nouvelle fois inauguré cet événement où se pressent les spécialistes du marketing, les acheteurs de médias, les annonceurs, les éditeurs de sites web et les grandes plateformes numériques telles que non seulement Google et YouTube mais aussi Meta, LinkedIn, Snap, TikTok ou encore Tubi. Alors que les dépenses publicitaires totales dépasseront pour la première fois 1.000 milliards de dollars au niveau mondial, dont 75 % seront consacrés au numérique d’après eMarketer (2), Google et YouTube devraient générer en 2025 plus de 200 milliards de dollars de revenus publicitaires numériques mondiaux pour Alphabet. C’est la première fois (suite) qu’un acteur de la publicité dépasserait ce seuil symbolique, révélateur de sa position dominante sur ce marché très scruté au NewFronts. Ensemble, le moteur de recherche (189,74 milliards de dollars) et la plateforme vidéo (19,42 milliards de de dollars) engrangent bien plus de recettes publicitaires à eux deux que les réseaux sociaux réunis de Meta Platforms (Facebook et Instagram), laissant aussi loin derrière Amazon et même TikTok (voir tableau ci-dessous). Le groupe Alphabet, dont la capitalisation boursière (3) est de 1.997 milliards de dollars (au 16-05-25), donne l’impression d’être le rouleau compresseur de ce secteur. Incontournable, il l’est aussi au NewFronts chaque année. Lors de cette 13e édition (4), pas moins de quatre dirigeants « publicitaires » de Google (Kristen O’Hara, Marta Martinez, Bill Reardon et Andrew Hotz) et une directrice de YouTube (Katie Kurtz) ont fait l’ouverture de l’événement newyorkais le 5 mai dernier.
Plus que jamais leur terrain de conquête est la télévision connectée, appelée CTV (Connected TV), dont l’IAB estime le marché américain cette année à 26,6 milliards de dollars, en hausse de 12,7 % sur un an (5). De son côté, une conférence sur l’attractivité publicitaire de YouTube a été présentée par cinq dirigeants de Google (Kristen O’Hara, Kate Alessi, Melissa Hsieh Nikolic, John Battaglia et Anne Marie Nelson-Bogle). Pour eux, la plateforme de partage vidéo peut « aider à tirer le meilleur parti [pour toute] stratégie sociale », en rappelant que « les téléspectateurs aux États-Unis classent YouTube comme la plateforme n°1 pour le contenu de créateur digne de confiance » (6).

Incertitudes liées aux droits de douane
Face aux menaces de récession de l’économie mondiale, sur fond de guerre commerciale et de valse des droits de douane, les publicitaires du monde digital s’attendent à une économie publicitaire incertaine, avec des CPM (coût pour mille impressions) plus élevés pour les annonceurs en quête d’espaces sur les médias numériques. D’après une enquête menée en février par l’IAB auprès de 100 « décideurs publicitaires », et dévoilée par Marketing Brew, 94 % des annonceurs américains se sont dit préoccupés par l’impact des droits de douane sur les dépenses publicitaires. Parmi eux, 45 % ont déclaré qu’ils prévoyaient de réduire leurs dépenses publicitaires globales (7). @

Charles de Laubier

Pourquoi Google renonce à la fin des cookies tiers

En fait. Le 22 avril, Google a confirmé le maintien des cookies tiers dans son navigateur Chrome, abandonnant ainsi son projet « Privacy Sandbox » annoncé en 2019. La filiale d’Alphabet avait reporté à plusieurs reprises la fin de ces « mouchards » publicitaires, qui sont pourtant intrusifs dans la vie privée.

En clair. Après l’avoir annoncé en juillet 2024, voici que Google passe de la parole aux actes en confirmant en avril 2025 le maintien des cookies tiers qui devaient disparaître cette année après de multiples reports. « Au lieu de déprécier les cookies tiers, nous introduirons une nouvelle expérience dans Chrome qui permet aux utilisateurs de faire un choix éclairé s’appliquant à l’ensemble de leur navigation web, et ils seraient en mesure d’ajuster ce choix à tout moment », avait expliqué l’été dernier la filiale d’Alphabet (1).
Ces cookies dits tiers sont ces traceurs numériques qui sont déposés dans le terminal de l’utilisateur pour suivre les sites web qu’il visite et connaître ses « comportements » (navigation, clics sur les publicités, achats en ligne, géolocalisation, temps passé, etc.). Vice-président chez Google en charge de « Privacy Sandbox », programme alternatif qui devait remplacer les cookies tiers jugés intrusifs (2), Anthony Chavez a (suite)

justifié le 22 avril le maintien de ces derniers : « Beaucoup de choses ont changé depuis que nous avons annoncé l’initiative Privacy Sandbox en 2019 et que nous avons conclu en 2022 un engagement officiel avec le CMA et l’ICO [respectivement l’autorité de la concurrence et la “Cnil” britanniques, ndlr]. Par exemple, l’adoption de mesures d’amélioration de la protection de la vie privée technologies s’est accélérée. De nouvelles opportunités pour protéger et sécuriser les expériences de navigation avec l’IA ont émergé. Et le paysage réglementaire dans le monde a considérablement évolué. Nous avons donc décidé de maintenir notre approche actuelle pour offrir aux utilisateurs un choix de cookies tiers dans Chrome » (3). Dès juillet 2024, Stephen Bonner, membre de l’ICO avait déclaré : « Nous sommes déçus que Google ait changé ses plans ». Le 23 avril dernier, le Movement for an Open Web (Mow), coalition britannique d’acteurs technologiques et publicitaires, a interprété le revirement de Google comme une reconnaissance des obstacles réglementaires insurmontables, estimant le projet Privacy Sandbox comme « une tentative avortée de Google de prendre le contrôle » sur le marché de la publicité numérique (4).
En France, l’association Alliance Digitale a salué cette décision « inéluctable au regard des nombreuses lacunes techniques dont souffrait le projet et des risques toujours importants en matière de concurrence ». @

YouTube s’impose de plus en plus face à la télévision traditionnelle et courtise les salles de cinéma

La plateforme vidéo de Google (groupe Alphabet) s’impose comme une alternative à la télévision traditionnelle aux Etats-Unis, en se hissant en tête des audiences audiovisuelles (diffusion linéaire ou à la demande) aux côtés de Disney et de NBCUniversal. YouTube dépasse les 10 % de part d’audience depuis trois mois.

C’est historique dans le paysage audiovisuel américain : YouTube dépasse depuis trois mois consécutifs les 10 % de l’audience total de la télévision aux Etats-Unis, tous moyens de diffusion audiovisuelle confondus, gratuits ou payants : selon les données publiées mi-octobre par l’institut de mesure d’audience Nielsen, YouTube se maintient à un record de 10,6 % de part de marché sur le mois de septembre 2024 (1), score historique déjà atteint en août (2), effaçant les précédents records de 10,4 % en juillet où le seuil des 10 % a été franchi pour la première fois (3), contre 9,9 % au mois de juin (4) et en-deçà les mois précédents. A ce niveau d’audience, mesurée sur tous supports par Nielsen qui publie chaque mois les résultats dans son très suivi baromètre « The Gauge », la plateforme YouTube dispute même la première place de la « télévision » dans son pays d’origine, en ayant réussi en juillet 2024 à coiffer au poteau, excusez du peu, The Walt Disney Compagny et ses 9,9 % de part de marché. Une première historique aux Etats-Unis. La première talonnait la seconde depuis le mois de mars. En août et en septembre (5), YouTube est repassé en seconde position (10,6 %), juste dernière respectivement (sur ces deux mois) NBCUniversal (13,4 %) et à nouveau Disney (11,3 %), en reléguant (en septembre donc) NBCUniversal en troisième place (9,3 %), suivi de Paramount (8,2 %), Netflix (7,9 %), Fox (7,3 %), Warner Bros. Discovery (6,7 %), et, loin dernière, d’Amazon Prime Video (3,7 %).

Etats-Unis : YouTube en tête de la « TV »
Tout en rivalisant avec les groupes américains de télévision traditionnelle qu’elle entend bien à nouveau devancer tous comme en juillet 2024, la filiale YouTube – dont le directeur général est Neal Mohan (photo) depuis février 2023 – conforte en plus sa première place des audiences enregistrées aux Etats-Unis par les seules plateformes de streaming vidéo. Ainsi, toujours selon « The Gauge » de Nielsen, YouTube devance les autres plateformes vidéo (gratuites ou payantes) depuis qu’elles ont intégré cet agrégat audiovisuel en juin 2023.

Les données de Nielsen sur le streaming proviennent d’un sous-ensemble de foyers TV américains équipés d’un « streaming meter » au sein du panel TV national, un mois de diffusion étant basé sur l’écoute « live+7 » (télévision en direct et jusqu’à sept jours plus tard pour les contenus linéaires). Résultat : depuis le mois de février 2024, YouTube a creusé l’écart en points de part d’audience avec Netflix qui – avec 7,9 % en septembre (grâce à sa série originale « The Perfect Couple ») et en août, et 8,4 % en juillet et en juin, et 7,6 % en mai – reste toujours second des « streamers ». Amazon Prime Video reste à distance du duo YouTube-Netflix, même s’il gagne du terrain (3,6 % en septembre, contre 2,8 % en mars).

YouTube s’invite sur la télé dans le salon
YouTube affiche même en un an – septembre 2023 à septembre 2024 – la plus grande avancée de part d’audience parmi toutes les plateformes de streaming, en ajoutant plus de 1,5 point supplémentaire à sa part de TV (9 % à 10,6 %). Selon les constatations de Edition Multimédi@, YouTube continue d’être le premier contributeur au fait que les plateformes de streaming audiovisuelles dépassent ensemble – en septembre 2024 et pour le quatrième mois consécutif – la barre des 40 % de part d’audience TV aux Etats Unis sur le total des distributeurs de médias, linéaires ou non linéaires (40,3 % en juin, 41,4 % en juillet, 41 % en août et 41 % en septembre, contre 38,8 % en mai). Si l’on s’en tient à la France, l’institut de mesure d’audience Médiamétrie place YouTube en troisième position des plateformes Internet avec un peu plus de 48,9 millions de visiteurs uniques sur septembre 2024 (smartphone, ordinateur et tablette cumulés). La plateforme de streaming vidéo de Google devance largement les groupes audiovisuels traditionnels que sont France Télévisions (26,9 millions de visiteurs unique) et TF1 (17,8 millions). Mais, contrairement à Nielsen dont il est partenaire (6), Médiamétrie n’agrège pas encore dans un même indicateur les audiences linéaires et non linéaire (lire page 5).
Au niveau mondial cette fois, la plateforme de partage vidéo que Google a rachetée en 2006 dépasse aujourd’hui – et depuis près de trois ans (7) – les 2,5 milliards d’utilisateurs actifs mensuels, d’après DataReportal (8), qui sont autant de contacts publicitaires (reach) potentiels. YouTube dépasse donc de 10 % les 2,24 milliards d’utilisateur mensuels de Facebook, le réseau social de Meta continuant de devancer sa filiale sœur Instagram et ses 1,68 milliard d’« instagrameurs », ainsi que TikTok et ses 1,60 milliard de « tiktokeurs ». Google savoure la performance de sa plateforme de streaming : « Les gens pensaient que nous étions fous lorsque nous avons acquis YouTube », rappelle encore la maison mère Alphabet dans son dernier rapport annuel, lequel fait état pour l’exercice 2023 de 31,5 milliards de dollars de recettes publicitaires (« YouTube Ads »), en croissance de 7,7 % sur un an. Mieux : au premier semestre 2024 (résultats publiés le 24 juillet dernier), « YouTube Ads » a bondi de 16,6 % par rapport aux six premiers mois de l’année précédente, à un peu plus de 16,7 milliards de dollars. « La croissance a été tirée par nos produits publicitaires de marque, suivis par la publicité en réponse directe [“direct response advertising”, où l’internaute est incité à faire une action immédiate comme acheter ou s’inscrire, ndlr], qui ont tous deux bénéficié des dépenses accrues de nos annonceurs », s’est félicité Alphabet. La publicité continue à faire recette, malgré la montée en charge des abonnements payants YouTube Premium (service remplaçant YouTube Red depuis mai 2018) et plus récemment le moitié moins cher YouTube Premium Lite testé en Australie, en Allemagne et en Thaïlande, d’après Android Authority (9). Après les géants de la SVOD (10) Netflix, Disney+, Amazon Prime Video ou encore Max (Warner Bros. Discovery) qui se sont mis aussi à proposer de l’AVOD (11), YouTube – champion du gratuit – a fait le chemin inverse avec YouTube Premium sans publicités.
YouTube, qui fêtera ses 20 ans en février prochain (cofondé par trois anciens de PayPal (12)), diffuse aujourd’hui plus de 1 milliard d’heures de vidéos en moyenne chaque jour. La plateforme à l’écran rouge avec un bouton « play » blanc au milieu, son logo depuis 2017 (voir ci-contre), est devenue « la plus grande chaîne de télévision au monde » (13). De quoi inquiéter à la fois les chaînes de télévision, les « Netflix » et les salles de cinéma. Le 18 septembre dernier, lors de la 2e édition de son événement « Made On YouTube » à New-York, la filiale vidéo de Google a dévoilé pour son application sur TV connectée de nouvelles fonctionnalités, y compris avec l’aide de l’IA (14), qui seront déployées entre cette année et 2025. Et ce, à destination des créateurs souhaitant faire des séries (« Creator Show Pages ») et développer leurs abonnements (15). Les Youtubeurs créateurs voient leurs revenus croître sur les Smart TV. YouTube s’est invité dans le salon et sur certaines télécommandes de téléviseurs, où la touche « YouTube » côtoie la « Netflix » ou la « Prime Video » d’Amazon.

YouTube lorgne les salles de cinéma
La salle de cinéma est aussi un terrain de conquête : YouTube avait coproduit en 2017 « Bodied », son tout premier long-métrage pour YouTube Premium et quelques salles, et acquis en 2018 les films « Museo » et « Viper Club », projetés en salles puis en streaming, tout en produisant sa première grande série originale « Cobra Kai » (16). Contrairement à Netflix, YouTube courtise des salles obscures, notamment en France depuis 2022 via « un partenariat unique au monde » – dixit Justine Ryst, directrice générale de la filiale française (17) – avec le circuit mk2 afin d’« encourager le retour du public dans les salles », en présence interactive de créateurs de contenus (18). La seconde édition du « YouTube Ciné-Club par mk2 » (19) s’est tenue mi-septembre dans l’Hexagone, les DOM-TOM, en Belgique, Suisse et au Luxembourg, avec en avant-première exclusive le documentaire « Kaizen ». A quand un blockbuster ? @

Charles de Laubier