Le moteur de recherche Qwant, « dont vous êtes l’utilisateur, pas le produit ! », joue la transparence

Basé en France, Qwant revendique être « l’un des premiers moteurs de recherche indépendants en Europe » et assure ne pas conserver les données de recherche ni les vendre. Son PDG, Olivier Abecassis, se veut transparent, y compris vis-à-vis de l’Arcom dans le cadre du DSA.

L’Arcom (1) a indiqué le 12 janvier qu’elle avait été « dans l’incapacité de trouver un rapport de transparence RSN [en référence au règlement européen sur les services numériques, ou DSA, ndlr] » pour au moins une douzaine de plateformes de « services intermédiaires » qu’elle doit superviser en France, parmi lesquels Qwant. Pourtant, le Digital Services Act (2) leur impose des obligations en matière de rapports de transparence qu’ils doivent mettre « à la disposition du public […] au moins une fois par an […] sur les éventuelles activités de modération des contenus auxquelles ils se sont livrés au cours de la période concernée » (3) : injonctions reçues, activités de modération, réclamations reçues, moyens automatisés utilisés, …

DSA : des obligations de transparence
Contacté par Edition Multimédi@ sur cette absence de rapport de transparence qu’a pointée le régulateur (4), le PDG de Qwant, Olivier Abecassis (photo), nous apporte l’explication suivante : « En effet, notre rapport était rédigé mais n’était pas en ligne, ce qui a été fait dès que l’Arcom nous l’a rappelé ». Le premier rapport de transparence du moteur de recherche français a donc finalement été publié le 14 janvier sur le site web de l’entreprise basée à Paris (5). Tenant sur une page, ce document fait état d’une (suite) douzaine d’injonctions de retrait ou de désactivation de contenus illicites : onze concernant des « jeux de hasard illégaux » et une portant sur le « respect des lois internes ».
Il est précisé que le traitement des injonctions des autorités s’est fait dans un délai de 72 heures. En revanche, il n’y a pas eu d’« injonction de communication d‘informations sur des utilisateurs », ni de « modération de contenu exercée à l’initiative de Qwant », ni encore de « signalements reçus ». Qwant précise en outre qu’il n’y a pas d’outils de modération. Ces indications de transparence ont été portées à la connaissance de l’Arcom, qui est – au regard du DSA – un coordinateur pour les services numériques (CSN) chargé d’assurer la cohérence de la mise en œuvre de ce règlement à l’échelon national. A ce titre, l’Arcom fait partie du Comité européen des services numériques (EBDS), que préside la Commission européenne et où siègent les CSN de chacun des vingt-sept Etats membres de l’UE (6). Le moteur de recherche français aux ambitions européennes, fondé sur la confidentialité des données et la souveraineté technologique, ne tombe pas sous le contrôle direct de la Commission européenne, dans la mesure où il est encore loin d’atteindre les 45 millions d’utilisateurs mensuels requis pour être classé VLOSE – Very Large Online Search Engines (7).
Pour l’heure, Qwant – société rachetée en juin 2023 par Octave Klaba (président d’OVH) et son frère Miroslaw Klaba pour 14 millions d’euros via l’entreprise Synfonium créée à cette occasion avec la Banque des Territoires de la CDC (8) – dépasse à peine les 25 millions de visiteurs par mois. A précisément 25,1 millions d’utilisateurs si l’on se réfère à son audience de décembre 2025 mesurée par Similarweb, tous pays confondus – dont 52,5 % provenant de France et près de 10 % de l’Allemagne (9). Le nom de domaine qwant.com concentre l’essentiel du trafic, qwant.fr restant marginal et qwantjunior.com et qwantjunior.fr redirigeant vers l’adresse principale. Pour la France, Qwant n’est ni audité par Médiamétrie ni par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), et la société ne publie pas elle-même de chiffres certifiés. « Nous ne souscrivons pas au panel dans chaque pays, mais surtout notre modèle privacy/B2B (10) sous-évalue notre couverture. Nous suivons nos requêtes quotidiennes. Nous restons majoritairement en France (80 %), puis l’Allemagne (7-8 %) et les USA (5 %) », nous précise Olivier Abecassis. Pour fournir ses résultats de recherche, Qwant a recours en partie depuis 2016 à la technologie de Bing, le moteur de recherche de Microsoft, mais accuse ce dernier d’abuser à la fois de sa position dominante à son détriment. Pour autant, l’Autorité de la concurrence a rejeté le 27 novembre 2025 sa plainte (11).

Accord avec une partie de la presse française
Qwant se veut aussi transparent envers la presse française, avec une partie de laquelle – via l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) – un accord a été annoncé le 15 janvier sur les droits voisins, couvrant les moteurs Qwant, Qwant Junior et Lilo. « Ce nouvel accord […] prouve la pertinence de la négociation collective », s’est félicité Pierre Louette, alors président de l’Apig. Cet accord – négocié par la Sacem (12) – définit « les conditions générales de rémunération des contenus, permettant ensuite à chaque éditeur membre de conclure sa propre licence individuelle [avec] sa liberté de négociation » (13). Et ce, alors que le « Chat IA » est disponible depuis le 29 janvier sur Qwant et Lilo. @

Charles de Laubier

Comment l’intelligence artificielle perturbe les prévisions de croissance de l’économie mondiale

Retour sur les prévisions de croissance pour 2026 avancées par le Forum économique mondial (WEF), qui s’est tenu à Davos du 19 au 23 janvier. L’IA a contraint les économistes en chef à revoir leurs chiffres, sans vraiment savoir sur quel pied danser : entre optimisme et inquiétude.

« Avec 53 % des chefs de l’économie s’attendant à un affaiblissement de la conjoncture économique mondiale, 28 % ne prévoyant aucun changement et 19 % tablant sur une économie plus vigoureuse, les perspectives pour l’économie mondiale sont négatives pour l’année [2026], même si le sentiment s’est amélioré par rapport aux prévisions de l’an dernier. […] A moyen terme, l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) reste une source clé d’opportunités et de risques pour l’économie mondiale. », a résumé le Forum économique mondial (WEF), dans son rapport sur les perspectives des économistes en chef. Ils sont 75 cette année à avoir livré leur analyse.

Les conséquences incertaines de l’IA
Bien que 53 % des économistes en chef s’attendent encore, en janvier 2026, à ce que les perspectives mondiales s’affaiblissent au cours de cette nouvelle année, il s’agit d’une amélioration par rapport aux 72 % d’entre eux qui s’attendaient, en septembre 2025, à ce résultat. Ce regain d’optimisme, même s’il n’est pas consensuel, trouve sa source dans la déferlante de l’intelligence artificielle. « L’adoption rapide de l’IA se distingue à la fois comme une source d’optimisme et un catalyseur de perturbation. Bien que le potentiel d’améliorations importantes de la productivité soit largement reconnu, le rythme et la répartition de ces avantages devraient varier considérablement selon les régions, les industries et la taille des entreprises », nuancent ces économistes en chef dans leur Chief Economists’ Outlook (1), dont le Français Pierre Olivier Gourinchas (photo), chef économiste du Fonds monétaire international (FMI). Quant à l’impact de l’IA sur l’emploi, il reste incertain à leurs yeux, exprimant des opinions divergentes à long terme mais s’accordant sur « une perturbation modeste prévue à court terme ».
Alors que les Etats-Unis connaissent une augmentation des investissements dans l’infrastructure de l’IA et des centres de données, cela alimente « les espoirs d’une relance de la productivité », même si « des questions persistent sur la portée et la durabilité de ces gains ». La quasi-totalité (97 %) des chefs économistes interrogés s’attendent à ce que (suite) l’impact direct des investissements en IA sur la croissance des Etats-Unis soit significatif (89 %) ou très significatif (8 %). Et ce, dans un contexte de risques à la baisse importants sous forme de « prix des actifs gonflés », de « niveaux accrus de dette publique » et d’« incertitude géopolitique élevée » – certains économistes en chef interrogés par le WEF ayant fréquemment cité le « risque d’éclatement de la bulle des actifs ». L’éclatement potentielle de la bulle IA est, depuis plusieurs mois, dans toutes les têtes (2). Mais les économistes en chef de Davos tentent d’apaiser les inquiétudes : « Les marchés mondiaux au cours de l’année écoulée ont été motivés par un boom concentré sur des actions [participations au capital, ndlr] de sociétés américaines, parmi les leaders de l’IA. Bien qu’elles soient encore inférieures aux niveaux atteints au sommet de la bulle Internet [dot.com, dans le texte, ndlr], les évaluations des sept plus grandes entreprises technologiques américaines – les magnificent seven (M7) – ont maintenant atteint les 10 % les plus élevés de leurs distributions historiques ». Ces « M7» font référence aux sept Big Tech américaines qui dominent la capitalisation du S&P 500, à savoir : Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Nvidia et Tesla. Les gains en actions ont été largement concentrés dans ces entreprises technologiques : « La part des M7 dans la capitalisation boursière totale de l’indice a augmenté pour atteindre près de 35 %, contre environ 20 % en novembre 2022 », font remarquer les économistes interrogés par le Forum économique mondial.
Pour autant, d’autres actifs ont également connu des développements remarquables : alors que le bitcoin et d’autres cryptomonnaies ont chuté, l’or a bondi de 60 % en 2025 en raison d’une forte incertitude favorisant une demande de valeurs refuges, y compris de la part des banques centrales – sa meilleure performance annuelle depuis 1979. Pendant ce temps, le dollar américain a repris du poil de la bête (voir tableau page suivante).

La bulle IA loin de l’ex-bulle Internet
Pour cette année 2026, une majorité d’économistes en chef (52 %) s’attend à ce que les actions liées à l’IA aux Etats-Unis diminuent, tandis qu’une minorité (9 %) anticipe une baisse significative. Cependant, ils sont tout de même nombreux (40 %) à s’attendre à d’autres gains générés par l’IA, bien qu’une majorité (58 %) s’attend également à ce que les valeurs liées aux actions IA plafonnent ou diminuent. Toutes ces réponses démontrent l’incertitude de la situation actuelle. « En même temps, temporisent quand même nos économistes en chef du Davos 2026, il existe des arguments crédibles contre le fait de considérer le boom de l’IA comme une bulle, ce qui tempère l’argument en faveur d’une correction vers le bas [pour ne pas dire d’éclatement de la bulle IA, ndlr]. Contrairement à l’ère dot.com, les principales entreprises d’IA d’aujourd’hui sont déjà très rentables, avec une forte croissance des bénéfices soutenant la hausse des prix des actions et un investissement réel important dans les centres de données et l’infrastructure ».

Vers un possible krach boursier mondial
Les multiples cours/bénéfices – Price-Earnings Ratio (PER) – pour les principaux acteurs de l’IA se situent à des niveaux qui supposent plusieurs années de croissance ininterrompue, mais ils restent en dessous de certains sommets atteints pendant la bulle Internet. Le Forum économique mondial relève d’ailleurs que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), d’une part (3), et le FMI, d’autre part (4), soulignent tous deux que les dépenses d’investissement liées à l’IA ont apporté un soutien significatif à la croissance américaine en 2025, y compris après neutralisation des effets d’anticipation des investissements induits par les droits de douane – l’arme favorite de Trump.
Mais la situation économique outre-Atlantique pourrait se retourner : près des trois quarts des économistes en chef (74 %) s’attendent à ce qu’une baisse importante de la valeur des actifs d’IA aux Etats-Unis ait un impact généralisé sur l’économie mondiale, tandis qu’un quart l’envisage plus contenue. « Certaines estimations suggèrent qu’un krach boursier aux Etats-Unis pourrait engendrer des pertes potentielles pouvant aller jusqu’à 35 trillions de dollars [35.000 milliards de dollars, ndlr] », prévient le Chief Economists’ Outlook du WEF. Ce chiffre monstrueux a été avancé par l’ancien économiste en chef du FMI (de 2019 à 2022, promue première directrice générale adjointe du FMI), l’Indo-américaine Gita Gopinath (photo ci-dessus), dans The Economist (5).
En ce qui concerne l’or, les cryptomonnaies ou les actions en Chine ou en Europe, la majorité des économistes prévoit que l’impact d’une baisse significative sera contenu. Quant aux dépenses énergétiques, elles seront en hausse dans les économies avancées (selon 74 % des économistes) mais aussi dans les marchés émergents (43 %). « Les capacités d’IA croissantes relient les deux domaines à mesure que la demande croissante en énergie des centres de données se déplace vers le projecteur de la révolution IA en cours », constatent-ils aussi (6). Rien qu’aux Etats-Unis, les augmentations annuelles des dépenses pour les seuls centres de données devraient se situer entre 100 et 225 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années (7). Dans le même temps, la Chine adopte de grands modèles de langage (LLM) open source et moins énergivores, tout en promouvant l’essor rapide de fabricants nationaux de puces IA : 83 % des économistes sondés par le WEF s’attendent à ce que l’impact direct des investissements liés à l’IA sur la croissance de l’Empire du Milieu soit significatif (77 %) ou très important (6 %).
Quant à l’Europe, elle suscite des doutes sur sa capacité à rivaliser dans les technologies qui stimuleront la croissance future, en particulier l’IA. Seulement 42 % des économistes en chef interrogés s’attendent à un impact direct significatif des investissements liés à l’IA sur la croissance de l’Europe, une part nettement inférieure à celle des Etats-Unis et de la Chine. « L’Europe a du mal à suivre la course mondiale à l’IA. [Elle] devrait commencer à récolter les bénéfices de productivité de l’adoption et du déploiement de l’IA d’ici environ trois ans. Bien que plus de la moitié (56 %) s’attendent à un retard de trois à quatre ans, près de quatre personnes sur dix (38 %) sont plus optimistes quant à la rapidité potentielle de l’adoption », indique le Chief Economists’ Outlook. Concernant l’impact de l’IA sur l’emploi dans le monde, près de trois économistes sur quatre (72 %) s’attendent à des pertes d’emplois modestes (66 %) voire importantes (6 %) au cours des deux prochaines années. Autrement dit, l’intelligence artificielle va perturber à court et moyen terme l’économie mondiale – pour ne pas dire le capitalisme. @

Charles de Laubier

Le Conseil d’Etat épingle l’interdiction des 15 ans

En fait. Le 26 janvier, la proposition de loi macroniste visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux » sera examinée en séance publique à l’Assemblée nationale. Et ce, après que le Conseil d’Etat a recadré le 8 janvier l’interdiction aux moins de 15 ans.

En clair. La députée macroniste de la Marne, Laure Miller, qui est à l’origine de la proposition de loi visant à interdire l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux, a dû revoir sa copie après l’avis du Conseil d’Etat rendu le 8 janvier 2026. La plus haute juridiction administrative a en effet épinglé le texte qui prévoyait de modifier la loi « Confiance dans l’économie numérique » de 2004 pour y introduire deux articles, qui font respectivement obligation aux réseaux sociaux en France, d’une part, de refuser l’inscription à leurs services des mineurs jusqu’à 15 ans compris en mettant en œuvre des dispositifs de contrôle d’âge conformes à un référentiel fixé par l’Arcom (1), et, d’autre part, de désactiver de manière automatique l’accès aux comptes des mineurs de 15 à 18 ans entre 22 heures et 8 heures en ayant recours aux mêmes solutions techniques de contrôle d’âge.
Et ce, dans les deux cas pour les plateformes contrevenantes, sous peine d’être mises à l’amende et d’être contraintes par le Tribunal judiciaire de Paris d’installer un de ces dispositifs. Les sages du Palais-Royal se (suite) sont inscrits en faux, en rappelant que le législateur européen – avec le Digital Services Act (DSA) – interdit aux Etats membres d’imposer des obligations « directes » supplémentaires aux plateformes numériques, telles que leur imposer de contrôler l’âge légal de leurs utilisateurs – qui plus est avec des solutions ou dispositifs techniques contraignants sous peine d’être hors-la-loi.
Pour contourner l’obstacle, le Conseil d’Etat suggère donc à la rapporteure Laure Miller de « faire peser cette obligation sur les mineurs de moins de 15 ans » (2). Ainsi, la députée (EPR) a-t-elle déposé le 12 janvier – et adopté le 13 janvier en commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale – un amendement qui « interdit au mineur de quinze ans d’accéder à un service de plateforme de partage de vidéos [figurant] sur une liste [de services en ligne] établie par décret en Conseil d’Etat pris après avis de l’Arcom » (3). Etant entendu que la proposition de loi, comme le souligne son auteure, ne prévoit aucune sanction pour les mineurs contrevenant qui se connecterait quand même à un réseau social. La liste des services interdits aux moins de 15 ans établie par l’Arcom éviterait « une interdiction générale et absolue », dixit le Conseil d’Etat. @

« Pay or Consent » : le chantage publicitaire se le dispute à la marchandisation de la vie privée

Alors que le Conseil européen de la protection des données (CEPD) publiera en 2026 ses lignes directrices sur le modèle du « Pay or Consent » (ou « Pay or Okay »), auxquelles Meta a dit vouloir se conformer, Edition Multimédi@ fait le point sur ce qui pourrait être assimilé à du chantage publicitaire.

Le Conseil européen de la protection des données (CEPD) a finalisé l’analyse de sa consultation publique menée il y a un an (en novembre 2024), à la suite de son avis rendu (en avril 2024) sur le modèle de « Pay or Consent ». Basé à Bruxelles et présidé par Anu Talus (photo), le CEPD s’apprête à publier ses lignes directrices pour contrecarrer cette méthode controversée. Ce « contrôleur » européen des données, créé par le règlement général sur la protection des données (RGPD), va aussi tenir compte des résultats d’une autre consultation publique, terminée celle-là le 4 décembre 2025, sur « les lignes directrices conjointes concernant l’interaction entre la Digital Markets Act (DMA) et le RGPD » (1). Ces lignes directrices seront publiées en 2026.

Payer, consentir ou publicité sans suivi
Ce n’est pas deux options (payer ou consentir) qui doivent être proposées aux utilisateurs par les plateformes numériques, mais trois options (payer, consentir, ou publicité mais sans suivi). Dans son avis du 17 avril 2024, le CEPD – EDPB en anglais (2) – avait estimé que les responsables du traitement ne doivent pas proposer uniquement une option alternative payante au service qui inclut le traitement à des fins de publicité comportementale : « Si les responsables du traitement choisissent de demander une rémunération pour l’accès à l’”option équivalente”, ils devraient également envisager de proposer une troisième option, gratuite et sans publicité comportementale, qui contienne par exemple une forme de publicité impliquant le traitement d’un nombre réduit (ou nul) de données à caractère personnel ».
Autrement dit, cette troisième option ne devrait donc pas comprendre de traitement à des fins de publicité comportementale et peut, par exemple, être une version du service assortie d’une autre forme de publicité impliquant le traitement d’un nombre réduit – voire « nul » – de données à caractère personnel, à savoir (suite) de la publicité contextuelle ou générale ou de la publicité fondée sur des thèmes que la personne concernée a sélectionnés dans une liste de sujets d’intérêt. Cet avis (3) du contrôleur européen des données n’avait pas été du goût du groupe américain Meta Platforms, lequel avait mis en place depuis novembre 2023 sur Facebook et Instagram un modèle publicitaire plutôt binaire appelé « Consent or Pay ». Les utilisateurs européens de ces médias sociaux devaient choisir entre : accepter l’utilisation combinée de leurs données personnelles pour de la publicité personnalisée, ou payer un abonnement mensuel pour ne pas avoir de publicités. La filiale irlandaise – siège européen de la firme de Mark Zuckerberg – n’avait pas tardé à déposer, le 27 juin 2024, un recours en annulation de cet avis du CEPD auprès du Tribunal de l’Union européenne (basé au Luxembourg).
Meta demandait ni plus ni moins que, d’une part, l’annulation de l’avis du CEPD et, d’autre part, la réparation du préjudice qu’elle aurait subi du fait de cet avis. Le 29 avril 2025, le tribunal européen a rendu son verdict : « Le recours est rejeté pour partie comme étant irrecevable et pour partie comme étant manifestement dépourvu de tout fondement en droit » (4). Dans le même temps, le 23 avril 2025, la Commission européenne a mis à l’amende Meta – à hauteur de 500 millions d’euros pour tenir compte de « la gravité et la durée de la non-conformité » – pour avoir maintenu son modèle pourtant jugé non conforme avec le règlement sur les marchés numériques, le Digital Markets Act (DMA), dont les obligations sont devenues juridiquement contraignantes en mars 2024. « Ce modèle n’est pas conforme au DMA, a expliqué la Commission européenne, car il ne donnait pas aux utilisateurs le choix spécifique nécessaire pour opter pour un service utilisant moins de leurs données personnelles mais qui est par ailleurs équivalent au service de “publicités personnalisées”. Le modèle de Meta n’autorisait pas non plus les utilisateurs à exercer leur droit de consentement libre à la combinaison de leurs données personnelles » (5).

Meta abandonne son « Consent or Pay »
Et ce, malgré une nouvelle version de son « Consent or Pay » que le groupe Meta avait introduite en novembre 2024 et que la Commission européenne a examinée et évaluée avec lui tout au long de l’année 2025. Ce « dialogue étroit » entre Bruxelles et Meta a, semble-t-il payé, si l’on en croit le communiqué publié le 8 décembre 2025 par la DG Connect – alias DG Cnect (6) – de la Commission européenne : « Meta s’engage à donner aux utilisateurs de l’UE le choix pour les publicités personnalisées dans le cadre du DMA ». Meta présentera en janvier 2026 ces nouvelles options aux actuels 250 millions d’utilisateurs actifs mensuels de Facebook dans l’UE et aux aussi nombreux d’Instagram : les Européens auront alors le choix effectif entre « accepter de partager toutes leurs données et voir une publicité entièrement personnalisée, et choisir de partager moins de données personnelles pour une expérience avec une publicité personnalisée plus limitée », explique la Commission européenne (7), qui n’évoque pas ici la troisième option, payante celle-là (abonnement payant), pour supprimer la publicité personnalisée – la publicité ne disparaissant cependant jamais complètement…

3e option « pas de suivi » plébiscitée
L’organisation autrichienne de protection de la vie privée Noyb (nom issu du slogan « None Of Your Business ») dénonce le chantage publicitaire du « Pay or Okay » car il pousse « 99,9 % des utilisateurs à donner leur consentement même s’ils ne le souhaitent pas ». Ce « centre européen pour les droits numériques », dirigé par Max Schrems (photo ci-contre), a publié le 4 décembre 2025 une étude qu’il a commanditée sur ce que préfèreraient les Européens en cas des trois options suggérées par le CEPD. Il en ressort que « lorsqu’il existe une option “payer”, une option “consentement” et une option “publicité, mais pas de suivi”, la plupart des utilisateurs optent pour cette dernière : 7 personnes sur 10 choisissent alors l’option “publicité, mais pas de suivi” ». Cela démontre que la troisième option est étayée par des preuves objectives : les utilisateurs acceptent le financement des sites web par la publicité, mais pas leur suivi en ligne. L’étude de Noyb, réalisée par Brigitte Naderer (8), montre également que les utilisateurs ne se comportent pas différemment selon qu’ils se trouvent sur de grands réseaux sociaux, des sites de presse en ligne ou d’autres sites web (voir graphique ci-dessous). Si les fournisseurs en ligne peuvent bien sûr demander une rémunération en échange de l’accès à un contenu ou à un service qu’ils proposent, les systèmes de « Pay or Okay » cherchent, eux, à faire payer aux utilisateurs leurs droits à la protection des données sans leur fournir de contrepartie. « Malheureusement, même la Cnil confond cela, en faisant référence à une enquête [Harris, ndlr (9)] dans le but de soutenir “Pay or Okay” », regrette Noyb. @

Charles de Laubier

L’Internet Society (Isoc), cofondée par Vinton Cerf il y a 33 ans, peine à résorber la fracture numérique

Dans le monde, 2,6 milliards d’êtres humains ne sont toujours pas connectés à Internet. Face à cette fracture numérique mondiale persistante, l’Isoc (Internet Society) cofondée en 1992 par Vinton Cerf – devenu « évangéliste » chez Google – a du mal à lever des fonds à la hauteur de sa promesse d’un Internet « pour tous ».

L’Américain Vinton Cerf (photo), qui a co-inventé avec son compatriote Robert Kahn le protocole Internet TCP/IP (1) – après s’être inspiré en mars 1973, lors d’une visite à Louveciennes, des travaux du Français Louis Pouzin (2) sur le datagramme (commutation de paquets) –, a lancé le 24 novembre dernier un appel aux dons pour financer l’Internet Society (Isoc). Vinton Cerf a cofondé, avec Robert Kahn et Lyman Chapin cette organisation américaine à but non lucratif le 11 décembre 1992 – il y a 33 ans presque jour pour jour. L’informaticien « Vint » (82 ans) et l’électronicien « Rob » (86 ans), qui ont tous les deux travaillé dans les années 1970 autour du réseau Arpanet créé au sein du département de la Défense des Etats-Unis, sont considérés comme étant parmi les « pères d’Internet », avec le frenchie « Louis » (94 ans). L’Isoc est née avec Internet dans le but de « faciliter, soutenir et promouvoir l’évolution et la croissance d’Internet en tant qu’infrastructure mondiale de communication pour la recherche » (3). Mais c’est bien grâce à l’Europe et à l’invention du Web par le Britannique Tim Berners-Lee – travaillant alors au Cern en Suisse, dans le « Building 31 » situé à la frontière sur territoire français (4) – que cet Internet, d’accord très technique et académique, deviendra grand public à partir du milieu des années 1990. L’Isoc, organisation institutionnelle d’Internet, est dans le même temps devenue la « maison mère » des communautés techniques IETF (5) et IAB (6).

L’Isoc : grande mission, petits moyens
« Bonjour, je m’appelle Vint Cerf. J’ai été président fondateur de l’Internet Society en 1992. Et nous voilà en 2025, et l’[Isoc] poursuit sa mission. Je souhaite que vous compreniez que donner de votre temps, de votre énergie, et même un peu de votre argent à l’[Isoc] lui permettra d’accomplir sa mission principale : faire en sorte qu’Internet soit vraiment pour tout le monde », a déclaré le 24 novembre dans un appel aux dons – en vidéo diffusée sur YouTube – celui qui est non seulement le cofondateur de l’Internet Society, où il n’a plus de fonctions exécutives depuis les années 2000, mais aussi vice-président de Google où il a été recruté il y a 20 ans comme « Chief Internet Evangelist ». Et l’icône du Net d’ajouter : (suite) « J’espère donc que vous vous joindrez à moi pour soutenir cette cause. Je viens moi-même de contribuer à hauteur de 25.000 dollars, et je vous invite à envisager de faire de même. En attendant, à bientôt sur le Net ! ».

2,6 milliards d’humains non connectés
Vint Cerf a choisi de lancer cette campagne quelques jours avant le « Giving Tuesday », qui est la journée mondiale de la générosité arrivant chaque année le mardi suivant la fête de Thanksgiving aux Etats-Unis, soit le 2 décembre en 2025. « Faites un don dès maintenant et notre président fondateur, Vint Cerf, abondera du même montant les premiers 25.000 dollars de dons », a encouragé l’Isoc sur son compte LinkedIn (7). Au 5 décembre, la collecte dépassait à peine les 23.000 dollars sur les 50.000 dollars visés (8). Or ce modeste objectif semble minuscule et symbolique par rapport au positionnement historique de l’Isoc qui est de contribuer à résorber cette fracture numérique qui empêche encore aujourd’hui 2,6 milliards d’êtres humains de se connecter correctement à Internet. Si l’Isoc – dont le slogan est « Internet est pour tous » – mène cette campagne symbolique de quelques dizaines de milliers de dollars auprès du grand public, qu’elle sollicite ainsi sur des dons de petits montants (12 dollars, 40, 80, …), elle s’appuie aussi sur sa fondation – l’Internet Society Foundation, sa filiale créée en novembre 2019 (9) – pour « institutionnaliser » les levées de fonds (dons, adhésions, subventions, …) pour l’octroi à son tour de subventions (10) et la mise en place de partenariats pour des montants annuels de plusieurs millions de dollars. Sur l’année 2024, la fondation a ainsi financé 203 projets de connexion et d’inclusion numérique dans 111 pays pour un total de 16,2 millions de dollars (11) : réseaux communautaires dans des villages reculés, adoption d’outils numériques par des entrepreneurs, recherches sur la sécurité d’Internet, solutions résilientes dans des zones sujettes aux catastrophes naturelles, …
Mais le budget des deux entités – l’Isoc « canal historique » et l’Isoc Foundation, chacune ayant comme PDG Sally Wentworth (photo ci-dessus) – restent très limité au regard des enjeux planétaires, malgré 135 « chapitres » (antennes locales) dont l’Isoc France créée il y aura 30 ans l’année prochaine. Pour leur « Plan d’action 2026 » respectif, tous les deux publiés en novembre, l’Isoc historique disposera de 41,2 millions de dollars sur l’année prochaine (12) et l’Isoc Foundation de 28 millions de dollars seulement (13). Et encore, heureusement que les deux entités perçoivent chacune un gros pécule provenant de la vente de noms de domaine de premier niveau tels que « .org », à savoir 32 millions de dollars pour près de 80 % (77,7 % précisément) du « chiffre d’affaires » de l’Isoc historique et 28 millions de dollars pour la totalité du « chiffre d’affaires » 2026 de la fondation. Car l’organisation américaine à but non lucratif est aussi la maison mère d’une filiale « à but non lucratif » baptisée Public Interest Registry (PIR), qui, créée en 2002 à Reston dans l’Etat de Virginie, commercialise en exclusivité via des registrars dans le monde les noms de domaines se terminant par « .org » (plus de 11,7 millions actifs à ce jour (14)), mais aussi – depuis leur création il y a dix ans – les « .ong » (2.107 actifs (15)) et en anglais les « .ngo » (4.465 actifs (16)) pour les ONG dans le monde, les organisations non-gouvernementales. PIR a étendu ses activités de « registre d’intérêt public » à partir de 2019 en reprenant à l’Icann – la principale organisation américaine non-gouvernementale, dont Vinton Cerf a été président du conseil d’administration, chargée de gérer dans le monde les adresses de l’Internet (17) – les domaines de premier niveau « .charity », « .foundation », « .gives » et « .giving ». Autant de gTLD (Generic Top-Level Domain) qu’elle regroupe dans sa « famille de domaines .org » (18). Ainsi, PIR rapportera aux deux entités de l’Internet Society pas moins de 60 millions de dollars cumulés en 2026 – une manne en hausse.
Cette pépite PIR a d’ailleurs failli être vendue par l’Isoc, si avait abouti son projet – soutenu par Vinton Cerf (19) – de céder en 2019 ce « registre d’intérêt public » à la société de capital investissement Ethos Capital pour 1,135 milliard de dollars. Mais cette opération fit polémique en raison de son caractère financier et au regard des missions d’intérêt public de l’Isoc et de PIR. La justice s’en était mêlée, y voyant une violation des statuts à but non lucratif de ces organisations caritatives soumises aux lois californiennes. Sous pression, l’Icann avait rejeté le 30 avril 2020 la proposition de vente du PIR à Ethos Capital (20).

Une « réserve » de 1,7 million de dollars
Mais, dans l’hypothèse où les revenus PIR venaient à diminuer, le conseil d’administration de l’Isoc a choisi de placer une partie de ses recettes dans des « réserves » pour que l’organisation puisse tout de même survivre et remplir sa mission. C’est ainsi que l’Isoc a thésaurisé 1,7 million de dollars pour commencer 2026 avec ce qu’elle appelle le « fonds du conseil ». Cette somme est prévue pour différents projets à venir : dans la « transformation numérique » (478.500 dollars), les « technologies facilitatrices » (25.000 dollars), des « initiatives ESG » pour l’environnement, le social et la gouvernance (200.000 dollars), les « systèmes de gestion des ressources humaines » (626.000 dollars) et l’« accessibilité » (100.000 dollars). Là où il faudrait des milliards… @

Charles de Laubier