Titulaires de droit et entraînement des IA : entre droit d’auteur recomposé et procès en série

Pendant que les systèmes d’IA prolifèrent en s’entraînant sur de quantités de données multimédias, les procès se multiplient dans le monde entre auteurs de contenus protégés et IA génératives – oscillant entre piratage, fair use ou encore exception pour « fouille de textes et de données ».

Par Christiane Féral-Schuhl et Richard Willemant, avocats associés, cabinet Féral

C’est un sujet à donner des sueurs froides aux titulaires de droit d’auteur ! Avec l’entrée en vigueur du règlement européen du 13 juin 2024 sur l’intelligence artificielle (IA) – l’AI Act (1) – et l’articulation des nouveaux usages de modèles d’IA avec les principes juridiques établis, les juridictions du monde entier naviguent à vue, tiraillées entre l’impératif d’innovation et le respect du droit d’auteur.

Nécessaire autorisation des titulaires de droit
Les données seraient-elles véritablement « l’or noir » du XXIe siècle ? Leur collecte et leur utilisation à des fins d’entraînement des systèmes d’IA semblent confirmer leur valeur économique stratégique à l’ère du tout-numérique. Or, la collecte massive et automatisée (aussi appelée « moissonnage » ou « web scraping ») de données accessibles sur les réseaux sociaux – comme cela a été récemment annoncé par la société Meta Platforms concernant les utilisateurs d’Instagram et de Facebook – et plus globalement sur Internet, comporte le risque de traiter des données protégées. Et ce, à l’image de celles concernant des œuvres originales, pour lesquelles une autorisation du titulaire de droit est requise.
La question est de savoir dans quelles conditions le fournisseur de système d’IA peut avoir recours à des données d’entraînement sur lesquelles des titulaires détiennent des droits d’auteur. En France, la protection des œuvres est très claire : « Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (2), dit le code de la propriété intellectuelle (CPI). En principe, toute utilisation non autorisée d’un contenu protégé par le droit d’auteur à des fins d’entraînement d’un système d’IA est donc illicite.
Ainsi, les procédures engagées contre des fournisseurs de tels systèmes d’IA (suite) , afin de faire reconnaître une violation de droits d’auteur, se multiplient. En mars 2025, le Syndicat national de l’édition (SNE), la Société des gens de lettres (SGDL) et le Syndicat national des auteurs et des compositeurs (Snac) ont agi à l’encontre de Meta Platforms car la société américaine aurait utilisé massivement des œuvres protégées sans autorisation pour entraîner son modèle d’IA (3). De l’autre côté du globe, les juges chinois ont reconnu une atteinte au droit d’auteur protégeant le personnage japonais « Ultraman » par un fournisseur de système d’IA qui permettait à ces utilisateurs de générer des illustrations très similaires au personnage protégé (4).
Aux Etats-Unis, un jugement sommaire (« summary judgment ») retient notre attention : Ross Intelligence, une entreprise développant un outil juridique basé sur l’IA, a souhaité utiliser le contenu de la base de données Westlaw, appartenant au groupe canadien d’agence de presse et d’édition Thomson Reuters, pour entraîner son modèle d’IA. N’ayant pas obtenu de licence, elle s’est alors tournée vers la société LegalEase afin d’acheter des « bulk memos », à savoir des compilations de questions-réponses juridiques s’inspirant du contenu de Westlaw. Ross Intelligence a ainsi pu commercialiser un système d’IA proposant des fonctionnalités très similaires à celles de Westlaw. Saisie par Thomson Reuters pour violation de son droit d’auteur, la justice a reconnu une reproduction substantielle des œuvres protégées.
Ross Intelligence a ensuite tenté, sans succès, d’invoquer l’exception de « fair use » (5), sa démonstration échouant en raison de l’effet concurrentiel sur le marché de son IA et de l’absence d’objectif véritablement distinct entre les deux solutions. Si cette décision reste pour l’instant provisoire, elle n’en est pas pour le moins éclairante dans un contexte où les prises de position du US Copyright Office (USCO), lequel semble privilégier la protection des titulaires de droit, exacerbent les tensions avec l’administration Trump, pro-innovation (6).

Fouille de textes et de données : une brèche
L’absence d’autorisation préalable cristallise donc les contentieux entre fournisseur de système d’IA et titulaire de droits, et ce, alors que l’utilisation d’œuvres protégées représente une forte valeur ajoutée lors de l’entraînement des grands modèles de langage (LLM), et en particulier pour les IA génératives, désormais perçues comme de véritables outils de substitution aux créateurs humains (7). Il existe toutefois dans l’Union européenne une exception à l’obligation d’obtenir l’autorisation préalable du titulaire de droits pour utiliser des données protégées. En application de la directive européenne « Droit d’auteur et droits voisins dans le marché unique numérique » du 17 avril 2019, dite directive « Copyright » (8), le droit français a introduit l’article L.122-5- 3 du CPI. Celui-ci autorise « des copies ou reproductions numériques d’œuvres auxquelles il a été accédé de manière licite […] en vue de fouilles de textes et de données menées à bien par toute personne, quelle que soit la finalité de la fouille […] ».

Fouille de textes et de données : une brèche
Concrètement, cette exception de fouilles de textes et de données – en anglais, Text and Data Mining (TDM) – garantit au fournisseur de système d’IA le droit de « moissonner » un grand volume de données librement accessibles afin d’entraîner son modèle d’IA. Cette exception a été reconnue en Allemagne dans une affaire opposant un photographe (Robert Kneschke) à une organisation à but non lucratif (LAION), connue pour fournir des jeux de données d’entraînement (9). Le litige est survenu après que le photographe eut découvert l’une de ses œuvres, disponible sur une plateforme en ligne, intégrée dans un jeu de données. En application de l’exception de fouilles de textes et de données, aucune violation du droit d’auteur n’a été retenue, malgré l’absence d’autorisation pour la reproduction de la photographie. Bien que fondée sur l’exception de fouilles de textes et de données à des fins de recherche scientifique, cette décision datée du 27 septembre 2024 (10) illustre la stratégie que pourrait adopter le fournisseur de système d’IA pour se défendre contre les revendications des titulaires de droits.
Or, il s’agit de trouver le juste équilibre entre, d’une part, la « protection des titulaires de droits, notamment les artistes », et, d’autre part, la liberté « d’exploration de textes et de données, en particulier par les développeurs d’IA » (11). Ce débat a encore récemment suscité d’intenses polémiques au Royaume-Uni, à la suite d’une consultation menée – de décembre 2024 à février 2025 (12) – par le gouvernement britannique qui a ouvert la voie à l’introduction dans la législation d’une exception similaire. Cependant, les titulaires de droits peuvent choisir de réserver l’exploitation de leurs œuvres protégées, afin d’empêcher leur utilisation au titre de l’exception de la fouille de textes et de données, sauf lorsque celle-ci est réalisée à des fins de recherche scientifique (13). Ce droit d’opposition – également appelé mécanisme d’« opt-out » – est encadré en France par le CPI (14). L’opposition n’a pas à être motivée et peut être exprimée par tout moyen. S’agissant de contenus mis à la disposition du public en ligne, elle peut (sans que cette liste soit limitative) se manifester par l’intégration de métadonnées lisibles par machine, ou encore par une mention dans les conditions générales d’utilisation d’un site Internet ou d’un service. Pour pouvoir bénéficier de l’exception, le fournisseur de système d’IA doit donc non seulement accéder licitement aux données, mais également s’assurer qu’aucune opposition n’a été exprimée. Dans le prolongement, on note que le respect des règles en matière de droit d’auteur par le fournisseur d’IA est désormais inscrit dans l’AI Act (15). En pratique, cela implique que, pour moissonner les données de sites Internet à des fins d’entraînement de modèles d’IA, le fournisseur ne doit pas contourner d’éventuels dispositifs de protection, tels qu’un accès restreint via un compte utilisateur, et doit vérifier, au moment de l’extraction, que ni les conditions générales d’utilisation ni les mentions légales ne contiennent de clause interdisant l’extraction des données. Il doit également s’assurer que les métadonnées du site en ligne ne traduisent pas une telle interdiction. Ainsi, lorsqu’un titulaire de droits s’est valablement opposé à l’extraction de ses contenus, le fournisseur d’IA ne peut procéder à leur utilisation sans avoir obtenu une autorisation expresse, par le biais d’un accord de licence ou de partenariat (16), à l’instar de l’accord entre la société OpenAI et les journaux Le Monde, Die Welt et El País (17).
Enfin, le fournisseur de système d’IA est désormais soumis à une obligation de transparence : afin de permettre aux titulaires de droits de s’assurer que les données utilisées pour l’entraînement des modèles IA ont été collectées dans le respect des règles de droits d’auteur, le fournisseur doit établir un « résumé suffisamment détaillé » des contenus utilisés pour l’entraînement. Ce résumé est destiné à être publié dans la politique de conformité, mais doit néanmoins veiller à préserver le secret des affaires ainsi que la confidentialité de certaines informations (18). Doit notamment être indiqués les URL des sites Internet sources, la date de moissonnage, ainsi que la nature et le volume des données exploitées. En revanche, les informations plus précises relatives aux modalités techniques d’utilisation des contenus, par exemple des procédés de filtrage, ne sont pas tenues d’être divulguées.

Multiplication des contentieux « IA »
Si les mécanismes actuels permettent, en principe, de garantir le respect des droits d’auteur dans un cadre juridique en constante évolution, la multiplication des contentieux visant les entreprises pionnières dans le domaine de l’IA met en lumière la complexité de concilier protection effective des droits d’auteur et valorisation économique des données. Une illustration vient de nous en être donnée par la Cour d’appel de Paris qui, le 7 mai 2025 (19), a sanctionné pour concurrence déloyale l’exploitant d’une plateforme d’IA juridique (Doctrine.fr éditée par Forseti) qui a constitué de manière illicite sa base de données juridiques. @

Maurice Lévy va transformer le statut de Solocal en « société européenne » pour rebondir dans l’UE

Lors de l’assemblée générale de ses actionnaires qui se tient le 5 juin 2025, Solocal (ex-PagesJaunes) va faire approuver son projet de transformation en « société européenne ». Ce statut devrait permettre à Maurice Lévy qui en est PDG d’aller chercher des relais de croissance dans les Vingt-sept, face aux Gafam.

Le président d’honneur du groupe publicitaire Publicis, Maurice Lévy (photo), est depuis dix mois maintenant PDG de Solocal (ex-PagesJaunes) et actionnaire majoritaire via sa holding luxembourgeoise Ycor Management (1). Il a cofondé ce family office en 2018 – notamment avec son fils Alain Lévy (vice-président tech et produits de Solocal) – pour investir dans des start-up spécialisées dans l’intelligence artificielle, la blockchain et la science des données (datascience) au service de la communication digitale et du e-commerce.
Depuis le 31 juillet 2024, Ycor contrôle Solocal à hauteur de 64 % du capital à la suite de la restructuration financière – réduction de dette comprise – de la plateforme de marketing digital local, tandis que Maurice Lévy en est à la tête. Solocal, qui édite toujours les PagesJaunes mais de façon entièrement numérique, se veut le pendant local des Gafam qui sont ses partenaires. Son métier est de conseiller quelque 237.000 entreprises clientes revendiquées (2), présentes partout en France (professionnels, TPE et PME), et de les connecter à leurs clients grâce à des services digitaux : présence relationnelle sur Pagesjaunes.fr, application mobile, sites web, e-commerce, publicité en ligne, … Présentés en février dernier, les résultats financiers 2024 du groupe vont être soumis à l’approbation des actionnaires lors de l’assemblée générale du 5 juin 2025 : 334,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, en baisse de 7 % sur un an, pour un bénéfice net de 119,9 millions d’euros – contre 45,9 millions de pertes nettes l’année précédente.

L’ex-PagesJaunes veut devenir champion européen
Aux salariés, passés de 4.500 en 2010 à 2.567 aujourd’hui, la direction leur promet de l’intéressement contre une renégociation de leurs conditions de travail. Ce « pacte d’engagement » a été présenté les 14 et 19 mai aux syndicats, d’après FO qui refuse de signer (3). C’est au cours de cette assemblée générale du 5 juin que Maurice Lévy va proposer, aux actionnaires de la société cotée à la Bourse de Paris depuis plus de 20 ans, de transformer le statut de Solocal en « société européenne ». Ainsi la société anonyme (SA) française deviendrait une société de droit européen (SE, pour societas europaea, selon la désignation latine qu’a donnée l’Union européenne en introduisant ce statut en 2004). « Cette transformation […] en société européenne permettrait au groupe Solocal, à la suite de la réalisation de sa restructuration financière en 2024 [la dette n’étant plus que de 80,6 millions d’euros au 31 décembre 2024, ndlr], d’ouvrir une (suite) nouvelle page de son histoire et se donner de nouvelles opportunités de développement, en particulier au sein de l’Union européenne dont il ambitionne de devenir leader de son secteur », a justifié son conseil d’administration – présidé par Maurice Lévy.

L’ex-secrétaire d’Etat Cédric O à la manœuvre
Cette nouvelle forme juridique a été approuvée le 18 mars 2025 et réaffirmée le 30 avril dernier dans son rapport annuel. Ce statut européen permettra, assure Solocal, de « simplifier les formalités d’ouverture de succursales dans certains Etats membres de l’Union européenne, ou encore d’opérer des acquisitions par fusion directe et ainsi de faciliter l’expansion du groupe en Europe ». En outre, en disposant de cette sorte de nouveau sésame sur le marché unique numérique des Vingt-sept, l’ex-PagesJaunes entend « asseoir la position du groupe dans le cadre de ses négociations avec ses grands partenaires stratégiques internationaux (Google, Meta, Apple ou Microsoft) ». Etant entendu que passer de SA à SE ne changera rien pour les droits des actionnaires, ni le siège social de Solocal Group qui reste à Boulogne-Billancourt (en région parisienne).
L’européanisation des PagesJaunes s’accompagne cette année d’un « plan 2025 de transformation du groupe », dans lequel Cédric O (photo ci-contre), ancien secrétaire d’Etat au Numérique (mars 2019- 16 mai 2022) a un rôle central en tant que président du « comité stratégie et innovation » de Solocal. Cofondateur de Mistral AI et toujours, depuis septembre 2023, membre du comité de l’IA auprès du Premier ministre (4), Cédric O a été coopté l’été dernier par Maurice Lévy (Ycor). La Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) n’y a alors trouvé aucun « conflit d’intérêts » ni de « difficultés déontologiques », mais « sous réserve » notamment que l’ancien ministre « s’abst[ienne] de toute démarche, auprès des membres du gouvernement en exercice […] » (5). C’est justement sur l’intelligence artificielle que l’ex-PDG de Publicis compte pour booster Solocal sur toute l’Europe, grâce à l’expertise non seulement de sa société Ycor mais aussi de celle de Cédric O.
Longtemps dans le rouge, les PagesJaunes reviennent au vert après un redressement financier de longue haleine, conséquence de la vente en 2006 par France Télécom de sa filiale PagesJaunes, ex-Office d’annonces (ODA) et ancien éditeur des annuaires téléphoniques papier en France, pour 3,3 milliards d’euros. Ce rachat par les fonds d’investissement américain KKR et Goldman Sachs a été financé par le plus important LBO (6) jamais réalisé en France à l’époque, c’està-dire par l’endettement de l’entreprise qui a atteint cette année-là 2,35 milliards de dollars. Les fonds sont se remboursés rapidement via de juteux dividendes, le chiffre d’affaires ayant été de plus de 1 milliard d’euros en 2005 (il y a 20 ans) et le bénéfice net de 261,7 millions d’euros. Avec le surpoids de la dette, les PagesJaunes ont vu rouge. D’après le syndicat CFE-CGC, le groupe a dû verser 4,4 milliards d’euros de dividendes entre 2004 et 2011. « Si nous avions pu utiliser la quasitotalité du service de la dette à notre transformation [numérique], Solocal serait aujourd’hui leader mondial… », a regretté Jean-Pierre Rémy, ancien directeur général de mai 2009 à juin 2017 (7). Il rappelle qu’« entre 2011 et 2015, sur les 2 milliards d’euros de rentabilité nette dégagés par l’entreprise, 1,2 milliard est allé au service de la dette, 400 millions à l’impôt sur les sociétés, 150 millions ont été retournés aux actionnaires et 250 millions ont été utilisés pour la transformation de l’entreprise » (8). Parmi les actionnaires, les petits porteurs se sont estimés sacrifiés sur l’autel du désendettement à tout prix, alors que le chiffre d’affaires et la marge s’effondraient au fil des ans, y compris sous la présidence de Pierre Danon (ex-patron de Numericable) et la direction de Eric Boustouller (ex-président de Microsoft Europe) qui infligent en 2018 une sévère restructuration avec des milliers d’emplois supprimés (9). Devenu 100 % numérique, Solocal sera confronté aux fermetures des commerces locaux lors des confinements durant l’épidémie covid-19 mais n’obtiendra pas de prêt garanti par l’Etat (PGE), seulement un prêt de Bpifrance et l’apport de créanciers obligataires.
De 2020 à 2023, Solocal passe sous la coupe du gestionnaire de crédit américain GoldenTree qui en devient le premier actionnaire. La direction change à nouveau : Philippe Mellier, Hervé Milcent, puis le redresseur d’entreprises Cédric Dugardin, lequel a joué un rôle-clé dans la dernière restructuration financière et dans l’accord conclu avec Ycor, le family office de Maurice Lévy qui est nommé PDG de Solocal le 31 juillet 2024. Le président d’honneur de Publicis déclarait alors vouloir en faire un « champion français du digital local », en continuant à miser sur la marque PagesJaunes.

Objectif 2025, stabiliser le chiffre d’affaires
Pour l’heure, la plateforme française dépasse les 16 millions de visiteurs uniques par mois, dont 71,2 % sur mobile d’après la mesure de Médiamétrie publiée le 29 avril dernier – ce qui place les PagesJaunes vers la fin du « Top 50 » de l’Internet français. Objectifs affichés de Maurice Lévy, qui était en outre président de la régie publicitaire Regicom Webformance, rachetée en 2017 par… Publicis, et transféré l’an dernier dans Solocal (via Ycor) : réaliser un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros à horizon 2027, pour une marge opérationnelle (Ebitda) de 25 % – contre 13.3 % en 2024 et 15 % prévus en 2025. « L’objectif pour 2025 est la stabilisation du chiffre d’affaires sous l’effet de l’intégration de Regicom en année pleine (10) », indique le groupe. Il reste encore à en faire un champion européen, et respectueux de la protection des données pour éviter à l’avenir une autre amende que celle (11) infligée par la Cnil le 15 mai 2025. @

Charles de Laubier

Alors le projet de loi « France Médias », en juin ?

En fait. Le 20 mai, la ministre de la Culture Rachida Dati a été auditionnée par la commission des finances de l’Assemblée nationale, sur le budget 2024. Elle a évoqué la proposition de loi sur l’audiovisuel public qu’elle veut voir « aboutir à l’été au plus tard ». Examen du texte ? « En juin », disait-elle le 7 mai.

En clair. Rachida Dati, ministre de la Culture depuis un an et demi sous successivement les gouvernements Attal, Barnier et aujourd’hui Bayrou, n’en démord pas : elle compte bien mener à son terme la réforme de l’audiovisuel public, avec à la clé la création de la holding France Médias qui détiendra la totalité du capital de France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina). Et elle l’a remartelé le 20 mai devant la commission des finances (1) de l’Assemblée nationale : « Je souhaite, à l’instar de tout ce qui se passe en Europe, que les forces de l’audiovisuel public soient non seulement regroupées, rassemblées, pour qu’il y ait une stratégie de convergence, et cohérente, y compris s’agissant des financements, sans préjudice des entités existantes que l’on ne supprime[ra] pas. Je suis très claire. Et je souhaite que cette réforme puisse aboutir à l’été au plus tard » (2).
Le 7 mai dernier sur France Inter, lors de sa première interview depuis qu’elle avait échoué en avril à faire voter le projet de réforme de l’audiovisuel public à l’Assemblée nationale (car reporté sine die), la locataire de la rue de Valois (suite) a dit, concernant l’examen du texte, que « normalement [c’est pour] juin ». Ne sachant pas encore à partir de quel jour dans le calendrier parlementaire, Rachida Dati s’attend à ce que le projet de loi « Réforme de l’audiovisuel public et souveraineté audiovisuelle » soit examiné « en juin », soit deux ans après que le Sénat l’a adoptée – le 13 juin 2023 !
D’abord repoussé en 2020 à cause du covid, puis en juin 2024 avec la dissolution, à nouveau en décembre avec la motion de censure qui a fait tomber le gouvernement Barnier (3), et enfin en avril dernier à cause d’un programme chargé au Parlement, cette fois ce serait la bonne si l’on en croit la ministre de la Culture. Mais à l’heure où Edition Multimédi@ boucle son numéro 344, aucune date n’apparaît encore dans le dossier législatif (4) de la proposition de loi.
En attendant, Rachida Dati a indiqué le 20 mai que Laurence Bloch (ex-directrice des antennes de Radio France) va lui « remettre dans quelque temps les conclusions » de la « mission d’accompagnement » qu’elle lui avait confiée en mars sur la réforme de l’audiovisuel public. Il y sera notamment question d’audiences vieillissante (5), de numérique « pas au niveau » et de gouvernance à revoir. @

Pinterest, le moteur de découverte visuelle devenu rentable, se fait moins discret avec l’IA

Créé il y a 15 ans, le petit réseautage de photos et d’images Pinterest fait des envieux : il a atteint les 570 millions d’utilisateurs actifs mensuels, en hausse de 10 % sur un an. Devenue très rentable en 2024, la plus discrète des « très grandes plateformes » mise sur l’IA pour mieux « monétiser ».

Pinterest affiche une santé insolente et une audience presque digne d’un Gafam : au mois de mai, la plateforme d’images et de photos à découvrir a atteint un record de fréquentation, avec 570 millions d’utilisateurs actifs mensuels. Cela correspond à une hausse de 10 % sur un an – et même 23 % sur deux. La monétisation de cette audience, mesurée selon l’indicateur ARPU (1) très surveillé par le PDG Bill Ready (photo) et consolidé par trimestre, a été de 1,52 dollars au premier trimestre 2025, en hausse de 5 % sur un an). Il peut dépasser les 2 dollars comme au dernier trimestre 2024 (à 2,12 dollars précisément).

Toujours imité, jamais égalé, même par Google
Les revenus pris en compte pour le calcul de l’ARPU proviennent principalement des activités en ligne des utilisateurs (génératrices de recettes), telles que les interactions avec des publicités ou des contenus sponsorisés – sur la base du coût par clic (CPC), du coût par mille impressions (CPM), du coût par jour (CPJ) ou, pour les vidéos, du coût par vue (CPV). Et 15 ans après sa création, la rentabilité est au rendez-vous : l’an dernier, Pinterest est devenu pour la première fois rentable en affichant son premier bénéfice net, à 1,86 milliard de dollars, pour un chiffre d’affaires de 3,64 milliards de dollars, en hausse de 19 %. Cotée en Bourse depuis avril 2019, l’ex-licorne (2) basée à San Francisco (California) a une capitalisation (3) de 21 milliards de dollars (au 30-05-25). La montée en puissance de Pinterest a toujours inquiété (suite) Facebook, dont la maison mère Meta Platforms tente de donner la réplique avec Instagram, son réseau social de partage de photos et de vidéo – racheté en 2012 pour 1 milliard de dollars, soit deux ans après le lancement de Pinterest. Facebook a même lancé en 2017 la fonction « Collections », façon Pinterest.
De nombreux autres – Fancy, We Heart It, Juxtapost, Wanelo, Svpply, Etsy, Lemon8 ou encore lancés récemment Cosmos (2023) et MyMind (2024) – ont tenté d’imiter le pionnier de l’épingle – « to pin », en anglais – permettant de constituer des tableaux virtuels d’images et de photos en fonction de ses centres d’intérêt (décoration, voyages, mode, cuisine, …). Amazon avait aussi lancé en 2013 la fonctionnalité « Collections », mais l’a rapidement abandonnée. En revanche, Google essaie depuis une dizaine d’année de concurrencer Pinterest. Cela a commencé par « Google+ Collections » lancé en 2015, toujours pour permettre aux utilisateurs de créer des collections d’images thématiques et de les partager, mais fermé en avril 2019 faute d’engagement du public notamment. De même, la fonction « Save » sur Google Images a été discrètement supprimée. Mais la filiale d’Alphabet a persévéré : en juin 2020, l’application Google Keen – créée par incubateur Area 120 de Google (4) – est lancée comme une plateforme sociale « expérimentale » inspirée de Pinterest et automatisée par l’IA pour les recommandations. Près de quatre ans après, rideau ! La plateforme Staykeen.com est fermée, avec ce message de fin : « Jusqu’à la prochaine fois » (5)…
Le géant mondial des moteurs de recherche… chercherait toujours la killer-application de Pinterest, si l’on en croyait le site The Information, lequel s’attendait le 12 mai (6) à ce que la conférence Google I/O en mai 2025 soit l’occasion pour Google de lancer un nouveau service de sauvegarde et de regroupement d’images en albums ou dossiers. Mais le PDG de la firme de Mountain View, Sundar Pichai, n’a finalement pas annoncé son nouveau « Pinterest ». Le réseau social aux tableaux épinglés, que PayPal avait songé acquérir pour 45 milliards de dollars, d’après Bloomberg (7) en octobre en 2021, a fait un pied-de-nez à Google en juin 2022 en débauchant son « président du commerce, des paiements et du prochain milliard d’utilisateurs » (8), Bill Ready (de son vrai prénom William), pour être PDG (9). Pinterest a depuis renforcé sa monétisation grâce au e-commerce. « Notre modèle d’IA multimodale propriétaire est 30 % plus susceptible de repérer et de recommander du contenu pertinent. […] notre Taste Graph a augmenté de 75 % au cours des deux dernières années », a indiqué ce dernier lors d’une conférence téléphonique le 8 mai dernier.

Europe : obligations vis-à-vis du DSA
Pas facile de rattraper en pleine accélération « IA » le moteur de découverte visuelle créé par Paul Sciarra et Ben Silbermann (ex-PDG, depuis président exécutif), devenu « très grande plateforme » aux yeux de la Commission européenne depuis qu’elle l’a désigné comme tel le 25 avril 2023 au regard du Digital Services Act (DSA) – au même titre que les Gafam et d’autres comme TikTok, Snapchat ou encore l’ex-Twitter (10). En Europe, Pinterest revendique au 31 mars 2025 pas moins de 148 millions d’utilisateurs actifs mensuels, soit 26 % des 570 millions dans le monde. Mais la plateforme n’en a déclaré le 11 avril (11) que 81,1 millions dans l’UE. @

Charles de Laubier

Comment les IA génératives doivent assurer la rémunération des auteurs et des ayants droit

En mai, l’US Copyright Office aux Etats-Unis, l’EUIPO en Europe et le CSPLA en France ont chacun publié un rapport où est abordée la manière de rémunérer les auteurs lorsque leur création est utilisée par les IA génératives : licences légales obligatoire, gestion collective, place de marché, …

Les ChatGPT, Claude, Perplexity, Meta Ai et bien d’autres intelligences génératives vont devoir mettre la main au portefeuille pour rémunérer équitablement les auteurs et les créateurs lorsqu’elles utilisent leurs œuvres. Trois organismes ont chacun publié leur rapport dans le courant du mois de mai 2025 : l’US Copyright Office (USCO) aux Etats-Unis le 9 mai, l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) en Europe le 12 mai et le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA) en France le 16 mai.

Du fair use aux accords de licences
La question commune à ces trois rapports est de savoir comment les IA génératives doivent rémunérer les ayants droit. L’USCO, rattaché au Congrès américain, estime dans les conclusions de son rapport – intitulé « Copyright and Artificial Intelligence, Part 3: Generative AI Training » (1) – que la doctrine du fair use propre aux Etats-Unis – qui consacre un « usage raisonnable » sans devoir de rétribution ni autorisation des ayants droit – « peut jouer un rôle ». Mais cette « tolérance » a ses limites. « L’exploitation commerciale de vastes corpus d’œuvres protégées dans le but de générer du contenu expressif susceptible d’entrer en concurrence sur les marchés existants, notamment lorsqu’elle repose sur un accès illégal aux œuvres, dépasse les limites du fair use », considère le Copyright Office américain.
Et de constater, sans pour autant donner d’exemples chiffrés, que « des accords de licence pour l’entraînement de l’IA – individuels comme collectifs – sont en train d’émerger rapidement dans certains secteurs, bien que leur disponibilité demeure encore inégale ». Pour autant, il estime (suite) qu’« une intervention gouvernementale serait prématurée à ce stade », et qu’il faut « laisser les marchés de la licence continuer à se développer ». L’USCO rappelle qu’il est historiquement montré prudent à l’égard des licences légales obligatoires (compulsory licenses) qui, selon lui, doivent rester exceptionnelles et mises en œuvre qu’en cas de défaillance manifeste du marché. Reste que le rapport du Copyright Office encourageant des accords de licence individuels ou collectifs, n’a manifestement pas plus à Donald Trump puisqu’il a limogé – le lendemain de la publication de ce rapport (2) – sa présidente Shira Perlmutter (photo), en poste depuis octobre 2020. Alors que les procès se sont multipliés à l’encontre des sociétés comme OpenAI (ChatGPT), laquelle appelle avec xAI (Elon Musk, « l’ami » de Trump) à supprimer toute loi sur la propriété intellectuelle. De son côté, l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) – agence décentralisée du Conseil de l’UE – reconnaît l’importance des organismes de gestion collective dans la facilitation des licences entre les titulaires de droits et les développeurs d’IA. Cependant, il ne détaille pas de mécanismes spécifiques de rémunération ou de redistribution des revenus. Dans les conclusions de son rapport intitulé « The Development of Generative Artificial Intelligence from a Copyright Perspective » (3), l’EUIPO constate que « la plupart des développeurs de GenAI (4) s’approvisionnent en contenu accessible en ligne sans autorisation préalable des titulaires de droits d’auteur, bien qu’un marché de la licence directe commence à émerger lentement ».
Le rapport européen estime que « les organismes de gestion collective [des droits d’auteurs, OGC en français ou CMO (5) en anglais, ndlr] pourraient gérer des licences collectives étendues pour les usages liés à l’entraînement des modèles d’IA, incluant des œuvres de titulaires non-membres, sauf en cas d’opposition explicite ». Ces organismes, tels que la Gema en Allemagne ou la Sacem en France, pourraient, toujours selon l’EUIPO, garantir « une distribution transparente et équitable des revenus générés par les accords de licence avec les développeurs d’IA ». Certains OGC/CMO, comme PRS for Music au Royaume-Uni, participent d’ailleurs à l’initiative RightsAndAI où les titulaires de droits gèrent leur « réserves de droits » vis-à-vis des développeurs d’IA.

Rémunération proportionnelle versus forfaitaire
En France, dans son rapport « Rémunération des contenus culturels utilisés par les systèmes d’IA » (6) qui sera examiné le 23 juin, le CSPLA suggère – au législateur – la création d’une « place de marché » jouant le « rôle d’accélérateur » des négociations de licence et de rémunération. Celle-ci devrait être proportionnelle plutôt que forfaitaire, selon ce rapport, et en fonction du chiffre d’affaires réalisé par l’exploitant de l’œuvre. Pour le tarif des licences, la méthode « pay to train » pratiquée par l’audiovisuel et la photo est utilisée par OpenAI ou Google. La CSPLA appelle à « consacr[er] la gestion individuelle adossée, le cas échéant, à une gestion collective volontaire », afin de bien préserver le « monopole » de l’auteur sur son œuvre. @

Charles de Laubier