Plongée dans la cash machine mondiale de la chanteuse Taylor Swift, devenue businesswoman

La chanteuse américaine et auteure-compositrice-interprète Taylor Swift est depuis le 30 septembre 2025 la première femme à avoir dépassé les 100 millions d’albums vendus, selon la Recording Industry Association of America (RIAA). Devenue milliardaire, c’est la mieux payée de l’industrie musicale.

Le dernier coup d’éclat en date de Taylor Swift (photo) est la sortie le 3 octobre 2025 de son album « The Life of a Showgirl », accompagné d’un film intitulé « Taylor Swift: The Official Release Party of a Showgirl », lequel a été projeté durant trois jours dans des centaines de salles de cinéma du circuit américain AMC aux Etats-Unis et des milliers d’autres salles obscures via des distributeurs partenaires, y compris en Europe – dont la France (UGC, Pathé, CGR, …) – et dans le reste du monde. Selon Box Office Mojo, le film a engrangé dans le monde plus de 50 millions de dollars en un week-end (1).

Taylor Swift en mondovision partout
A 12 dollars le billet, avant les frais de réservation en ligne supplémentaires, pour la voir au cinéma, l’artiste-businesswoman américaine – milliardaire avec une fortune de 1,6 milliard de dollars, selon Forbes (2) – a décidément le sens des affaires. Un site web dédié avait même été mis en place pour géolocaliser les cinémas dans le monde où était projeté son film (3). Le précédent « Taylor Swift: The Eras Tour », sorti en 2023, est de loin le film-concert le plus rentable de l’histoire. Il a rapporté un chiffre d’affaires mondial était de 262 millions de dollars. Ce film avait été diffusé sur la plateforme de streaming Disney+ cinq mois après sa sortie en salles, ce qui sera (suite) sans doute le cas pour cette nouvelle production de 89 minutes. Quant à son dernier album « The Life of a Showgirl », il s’en est déjà vendu 3 millions d’unités (achats numériques et physiques), selon Luminate. C’est la deuxième (4) plus grande semaine de vente pour un album, depuis que l’ex-Nielsen Music a commencé mesurer électroniquement les données en 1991. Et, depuis fin septembre 2025, Taylor Swift est la première femme à avoir dépassé les 100 millions d’albums vendus (5).
Taylor Swift est aussi une championne mondiale du e-commerce, avec sa boutique en ligne Store.taylorswift.com qui vend en exclusivité – et pour une durée limitée – quatre nouvelles variantes CD de l’album (12 chansons de l’album et deux pistes bonus uniques pour chaque), ainsi qu’un coffret CD de luxe en réédition. « Ces quatre CD rejoignent les 23 versions physiques de l’album précédemment disponibles (en vinyle, CD et cassette) et deux éditions numériques en téléchargement (une version standard large et une version exclusive à iTunes avec une vidéo bonus) », rapporte le magazine Billboard (6). Store.taylorswift.com est gérée – comme pour tout le marketing et l’engagement des fans – par la société Taylor Nation, qu’elle détient à 100 %, et qui distribue via UMG Stores, la logistique de la première major mondiale de la musique Universal Music. L’ancienne filiale musicale de Vivendi, qui n’en détient plus que 14,6 % du capital (mais plus de 53 % des droits de vote), distribue depuis novembre 2018 les albums de Taylor Swift sous le label Republic Records. Le contrat conclu il y a sept ans prévoit que, dans l’éventualité où Universal Music vendrait une partie de sa participation dans Spotify (que la major détient à l’instar de Sony Music et Warner Music), Taylor Swift a la garantie que la somme issue de la vente de ces actions dans la plateforme suédoise – où elle est en plus en tête des streams – sera répartie entre les artistes (7). « Taylor Swift a été l’artiste le plus diffusé dans le monde sur Spotify, Amazon et Deezer », indique Universal Music dans son rapport annuel 2024 publié cette année.
Une autre clause conclue avec la première major du « disque », et non des moindres, permet à la chanteuse de conserver la pro-priété de ses masters, ces enregistrements originaux pour fabriquer copies numériques, CD/DVD et vinyles). Taylor Swift en a fait son cheval de bataille, ayant même annoncé le 30 mai 2025 – dans une lettre (8) à ses fans, les « Swifties » – avoir réussi à racheter à Shamrock Capital les droits et les masters des six premiers albums de sa carrière. Pour la production de contenu comme les clips vidéo, films de concerts et les tournées, la reine de la pop détient aussi 100 % de Taylor Swift Productions. C’est cette entité qui, avec la société de production Taylor Swift Touring, a géré sur deux ans « The Eras tour », la dernière tournée mondiale (2023 et 2024) de la chanteuse, laquelle est surnommée Tay ou T-Swizzle. Son équipe a indiqué au New York Times qu’elle avait vendu pour plus de 2 milliards de dollars d’entrées (9). Sans précédent dans l’industrie musicale.

Sa holding de tête : 13 Management
C’est dire que le chiffre 13, porte-bonheur de Taylor Swift, la comble. La businesswoman en a fait la dénomination de sa holding, 13 Management, qui, de Nashville (Tennessee) où elle est arrivée adolescente, gère toute sa carrière et qui contrôle totalement Taylor Nation et Taylor Swift Productions. Ainsi va le « Swift business », pour le plus grand plaisir de ses fans, lesquels seraient plus d’un demi-milliard dans le monde, dont 281 millions sur Instagram (10) ou encore 33 millions sur TikTok (11). @

Charles de Laubier

SEO, GEO et LLMO : visibilité en ligne chamboulée

En fait. Le 17 septembre, la société américaine Zeta Global – cotée en Bourse à New-York et spécialisée dans les solutions de marketing multicanal – a lancé sur sa plateforme le Generative Engine Optimization (GEO), la solution tendance pour que les marques restent visibles dans les réponses des IA génératives.

En clair. Signe des temps, la société de marketing direct Zeta Global – fondée en 2007 par par David Steinberg, son actuel PDG, et John Sculley, ancien PDG d’Apple (1983-1993) – plonge dans le grand bain mondial de l’optimisation pour les moteurs génératifs. Les spécialistes du marketing et les annonceurs publicitaires ont aimé le Search Engine Optimization (SEO), pour rendre plus visibles leurs marques et sites web dans les résultats des moteurs de recherche ; ils adorent déjà le Generative Engine Optimization (GEO). Car les moteurs de recherche traditionnels voient de plus en plus leurs utilisateurs passer aux intelligences artificielles génératives, même si Google est pour l’instant encore en position dominante avec son search. L’institut d’études Gartner a prédit « une baisse de 25 % du volume des moteurs de recherche d’ici 2026, en raison des chatbots IA et autres agents virtuels » (1).
De son côté, le cabinet de conseil Bain & Company a relevé en février 2025 que « 80 % des consommateurs (suite) s’appuient désormais sur les résultats écrits par l’IA pour au moins 40 % de leurs recherches, ce qui réduit le trafic web organique de 15 à 25 % » (2). Pas de temps à perdre : les marques et les sites web ne veulent pas être engloutis dans les classements des chat-search. Dans cette nouvelle donne de la visibilité en ligne, où l’IA générative formules les réponses, il s’agit aussi d’identifier et de corriger les lacunes de citation, les hallucinations ou les réponses. Pour être fin prêt au GEO, il faut désormais « optimiser les contenus pour qu’ils soient LLM-ready (questions-réponses, résumés, métadonnées) », comme l’explique Zeta Global, faisant référence aux grands modèles de langage – Large language model (LLM).
« Si vous n’êtes pas présent et précis dans la boîte de réponse, vous êtes invisible », prévient David Steinberg, PDG cofondateur de Zeta Global (3), qui se positionne comme « cloud marketing d’IA » (4). « Le nouvel outil permet aux spécialistes du marketing de contrôler l’apparition de leurs marques dans les principaux systèmes d’IA, notamment ChatGPT [d’OpenAI], Gemini [de Google] et Claude [d’Anthropic], et d’optimiser leurs réponses avec des recommandations ciblées et exploitables » (5). En France, des agences GEO voire LLMO (Large Language Model Optimization) montent en puissance, telles que Archipel AI, Eskimoz, Primelis, Upto1 ou Sales Odyssey. @

MrBeast (alias Jimmy Donaldson), n°1 mondial des youtubeurs, fait de l’ombre aux vidéastes locaux

Depuis que la filiale vidéo de Google a annoncé – lors de sa conférence « Made On YouTube », miseptembre – le déploiement mondial du doublage vocal automatisé par l’IA, les youtubeurs locaux craignent de voir le n°1 mondial américain MrBeast détourner leur public à son insatiable profit.

Déjà numéro un mondial des youtubeurs depuis près de trois ans, depuis qu’il a coiffé au poteau en novembre 2022 PewDiePie (alias le Suédois Felix Kjellberg), le tenant du titre à l’époque, le célèbre vidéaste MrBeast (alias l’Américain Jimmy Donaldson) va profiter à plein régime de la généralisation de la traduction automatique et du doublage par l’IA Gemini de Google – avec la nouvelle fonctionnalité de synchronisation des lèvres – pour accroître son influence partout dans tous les pays du monde.

Doublage IA et synchronisation labiale
La concurrence frontale avec les youtubeurs locaux est lancée. D’autant que MrBeast (photo de gauche) n’a pas attendu la conférence annuelle « Made On YouTube », le 16 septembre 2025, pour adopter l’audio multilingue. Ce qui lui a permis de recentrer toute son audience mondiale sur sa chaîne principale, l’amenant à abandonner progressivement toutes les déclinaisons locales: Beast Español, Beast Português, Beast Japanese, ou encore « MrBeast en français » qui affichait près de 1,8 million d’abonnés. Le n°1 des youtubeurs aux près d’un demi-milliard d’abonnés – 442 millions de followers, à début octobre 2025 – est même l’un des chouchous de la filiale vidéo de Google. Dès l’année 2022, il a été parmi les early-adopters de la traduction automatique des vidéos en plusieurs langues. Lorsque YouTube a demandé à un petit groupe de créateurs de tester sa nouvelle fonctionnalité polyglotte.
MrBeast commence alors par (suite) doubler ses vidéos les plus populaires en plus d’une dizaine de langues, ce qui n’a pas manqué d’attirer de nouveaux « téléspectateurs » du monde entier – et sur sa chaîne principale (1) qui existe depuis février 2012. « Les créateurs qui testent des vidéos doublées multilingues ont constaté que plus de 15 % de leur temps de visionnage provenait de vues dans la langue secondaire de la vidéo », avait alors relevé Ritz Campbell, chef de produit chez YouTube (2), celui qui a supervisé le développement du « YouTube Auto-Dubbing ». Le 10 septembre 2025, il a précisé que ce taux était passé à 25 % des temps de visionnage : « Certains de nos créateurs les plus connus, comme MrBeast et Mark Rober, touchent maintenant des millions de téléspectateurs supplémentaires dans de nouveaux coins du monde, […] avec une moyenne de plus de 30 langues par vidéo » (3). MrBeast accélère donc la cadence avec l’IA Gemini de Google, en test pour la synchronisation labiale. Cette innovation pour les doublages linguistiques, mise au point par Google DeepMind et Google Translate, permet sur la vidéo d’aligner visuellement les lèvres d’un orateur avec la langue doublée afin de « rendre les doublages encore plus précis, expressifs et naturels » (4). Cette fonctionnalité « lip-syncing » dans le doublage vidéo automatique (auto-dubbing) est toujours en test, mais depuis le Made On YouTube 2025 la version bêta est ouverte à plus de créateurs. En gestation depuis l’an dernier, cette technique dopée à l’IA permet de « restituer dans le doublage IA le ton et les intonations, ainsi que l’ambiance de l’environnement du créateur », avait indiqué Johanna Voolich (photo de droite), la Chief Product Officer de YouTube à Mountain View.
Jimmy Donaldson, ce jeune homme de 27 ans, est aux Etats-Unis ce que Lucas Hauchard – Squeezie et ses presque 20 millions de followers – est à la France (5). MrBeast est un boute-en-train de la vidéo virale et un « homme-sandwich » du Web, cumulant à ce jour – et au bout de plus de treize ans d’existence – près de 100 milliards de vues (96,5 milliards de vues au 03-10-25). Il a déclaré pour la première fois en février 2025 être milliardaire : « Je vaux 1 milliard de dollars ! », a-t-il confié dans un podcast (6). Jimmy Donaldson gagnerait, par mois, environ 7 millions de dollars. MrBeast est entré dans le Guinness des records en juin 2024 pour avoir atteint le plus grand nombre d’abonnés sur YouTube (7). Depuis, son record d’audience a bondi de 63,5 %. D’après le classement établi par HypeAuditor, la chaîne MrBeast est en tête sur YouTube au niveau mondial (8) – toutes catégories confondues (créateurs individuels et entités commerciales), tandis que celle de PewDiePie (9) a été reléguée à la douzième position avec 110 millions de followers.

Auto-traduction et conquête du monde
Sur la deuxième marche du podium mondial, il y a la chaîne T-Series liée à Bollywood et diffusée par la société indienne Super Cassettes Industries, et sur la troisième marche la chaîne Cocomelon, propriété de Moonbug Entertainment, société britannique spécialisée dans les contenus pour enfants. Le doublage IA va rebattre les cartes des audiences sur YouTube. @

Charles de Laubier

Les plateformes étrangères de VOD font un score non-dédupliqué de 125,9 % d’internautes en France

Selon les calculs de Edition Multimédi@ à partir des chiffres du marché de la vidéo à la demande au premier semestre 2025, les services étrangers de SVOD/VOD du « Top 20 » en France – tous américains – écrasent largement leurs homologues français en nombre d’internautes qui les regardent.

Le premier semestre 2025 confirme encore une fois l’ultra-prédominance en France des plateformes américaines de vidéo à la demande (SVOD et VOD), d’après le baromètre du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) publié le 10 septembre dernier. Premier constat : tous les « services étrangers » sont en fait des plateformes américaines, avec toujours en tête les trois poids lourds du streaming vidéo que sont Netflix, Amazon Prime Video et Disney+. A eux trois, ils attirent un total non-dédupliqué de 93 % d’internautes.

Canal+ : seulement 28,5 % d’utilisateurs
Edition Multimédi@ a calculé ce que les « services étrangers » (tous américains donc) du « Top 20 » de la vidéo à la demande totalisent en France en pourcentage d’internautes déclarant les visionner. Sachant qu’un même utilisateur peut avoir accès à plusieurs plateformes de SVOD et VOD dans le mois, les douze services américains présents dans ce Top 20 cumulent un total non-dédupliqué de 125,9 % d’internautes. Alors que leurs homologues français, au nombre de huit dans ce même Top 20, totalisent seulement 43,2 % d’internautes, toujours sans déduplication.
Autrement dit : les streamers américains sont trois fois plus fréquentés en France que ne le sont leurs rivaux français. Et ils (suite) se renforcent sur un an, Netflix – fondé par Reed Hastings (photo de gauche) – passant de 39,2 % au premier semestre 2024 à 43,6 % au premier semestre 2025, Amazon Prime Video – chapeauté par Mike Hopkins (photo du milieu) – de 26,8 % à 30 % ou encore Disney+ – présidé par Alisa Bowen (photo de droite) – de 18,6 % à 19,4 %. Paramount+, lui, grimpe aussi, de 5,1 % à 6,2 %, tout comme Apple TV+, de 5 % à 5,4 %, suivi de près par Max à 5 % pour son apparition dans ce baromètre. Côté français, le groupe Canal+ peine à donner le change (1), mais sauve tout de même l’honneur avec ses services MyCanal (14,7 % d’internautes), Canal+ Séries (7 %), OCS (4,7 %) et Canal VOD (2,1 %), lesquels cumulent 28,5 % d’internautes non-dédupliqués (voir graphique ci-dessous). La dynamique du marché de la vidéo à la demande dans l’Hexagone profite donc à plein régime aux américains, au détriment de leurs concurrents français – malgré les politiques de « l’exception culturelle française ».
Au premier semestre 2025, le chiffre d’affaires de la vidéo a progressé de 7,2 % sur un an, à plus de 1,3 milliard de dollars (sur les six premiers mois), dont près de 1,2 milliard d’euros par abonnement (SVOD) en hausse de 9,4 %. D’après Vertigo pour le CNC, le taux de pénétration en France de la vidéo à la demande au premier semestre 2025, à savoir le pourcentage d’internautes de 3 ans et plus ayant visionné au moins un programme SVOD et/ou VOD au cours des 30 derniers jours, est de 63,3 %.
Les plateformes « étrangères » (américaines) du Top 20 de la SVOD et VOD (à l’acte, location ou achat définitif) en France font non seulement de l’ombre aux streamers français, mais aussi aux chaînes de télévision payantes comme Canal+. D’autant que des chaînes gratuites françaises viennent renforcer le catalogue de ces « Global streamers » : depuis le 3 juillet 2025, les contenus de France Télévisions sont disponibles sur Amazon Prime Video (2), tandis que TF1 va distribuer ses chaînes et ses contenus sur Netflix « à partir de l’été 2026 » (3). Le PAF accélère son américanisation. @

Charles de Laubier

Cloud & AI Development Act : le futur règlement de la Commission européenne veut changer la donne

Pour que l’Union européenne devienne un « continent de l’IA », dans le cadre des objectifs de son Digital Decade à l’horizon 2030, le futur règlement sur « le développement de l’informatique en nuage et de l’IA » devra éviter de renforcer la position dominante du triumvirat Amazon-Microsoft-Google.

Alors qu’un triumvirat de l’informatique en nuage est en train de se renforcer dans l’Union européenne, constitué par les trois Big Tech américaines Amazon avec Amazon Web Services (AWS), Microsoft avec Microsoft Azur et Google avec Google Cloud, la Commission européenne s’apprête à proposer d’ici la fin de l’année 2025 un projet de règlement sur « le développement de l’informatique en nuage et de l’IA ». Ce Cloud & AI Development Act sera ensuite débattu au Parlement européen début 2026. Pour une entrée en application en 2027 ?

Triopole américain renforcé dans l’UE
Le temps long réglementaire est loin d’être celui du temps ultra-rapide des technologies. Lorsque le Cloud & AI Development Act (« CAIDA ») entrera en vigueur, d’ici deux ans, la position dominante des trois Big Tech américaines Amazon, Microsoft et Google dans le cloud aura sans aucun doute encore augmentée pour atteindre une part de marché – dans les infrastructures de cloud en Europe – plus importante qu’elle ne l’est déjà actuellement. Le triumvirat tend à devenir un triopole, qui échappe à toute régulation susceptible de favoriser la concurrence dans les Vingt-sept.
Pour l’heure, Amazon, Microsoft et Google viennent d’atteindre les 70 % de parts de marché dans les infrastructures de cloud dans l’Union européenne (UE). Tandis que la part de marché de leurs concurrents d’origine européenne – SAP, Deutsche Telekom, OVHcloud, Telecom Italia, ou encore Orange – se réduit à peau de chagrin, à savoir 15 % environ de part de marché en Europe, contre près de 30 % en 2017, d’après Synergy Research Group (voir graphique ci-dessous). « Pendant que les fournisseurs de cloud américains continuent d’investir des dizaines de milliards d’euros chaque trimestre dans des programmes d’investissement européens, cela représente une pente impossible à gravir pour toutes les entreprises qui souhaitent sérieusement contester leur leadership sur le marché », estime John Dinsdale (photo), analyste en chef de ce cabinet d’étude américain basé à Reno, dans le Nevada, aux Etats-Unis. Et cet ancien analyste en chef de chez Gartner d’ajouter : (suite) « Par conséquent, les fournisseurs de cloud européens se sont principalement installés comme fournisseurs de services à des groupes locaux de clients ayant des besoins locaux spécifiques, travaillant parfois en partenariat avec les grands fournisseurs de cloud américains. Bien que de nombreux fournisseurs de cloud européens continuent de croître, il est peu probable qu’ils fassent beaucoup bouger les lignes en termes de part de marché européenne globale » (1). Les principaux bénéficiaires de la croissance du marché depuis sept ans sont le quasi-triopole Amazon, Microsoft et Google, ces « hyperscaler » capables déployer et gérer des infrastructures de cloud de façon massive, de réparties sur des centaines de datacenters à travers le monde leur puissance informatique dans le nuage, d’offrir des services de calcul, de stockage, d’IA, de réseau et de sécurité à l’échelle planétaire, et de faire évoluer dynamiquement leurs ressources en fonction de la demande grâce à leurs architectures de cloud. AWS, Azur et Google Cloud règnent donc toujours en maîtres, non seulement dans l’Union européenne qu’ils ont colonisée, mais aussi dans le reste du monde.
Alors que le marché mondial des infrastructures de cloud à destination des entreprises approche de la barre des 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires rien qu’au deuxième trimestre 2025, toujours d’après Synergy Research Group, pour un total sur un an de 366 milliards de dollars (en hausse annuelle d’environ 25 %), le quasi-triopole s’arroge respectivement 30 % (Amazon), 20 % (Microsoft) et 13 % (Google) de parts de marché mondiale. « Nous prévoyons que la croissance annuelle moyenne au cours des cinq prochaines années restera supérieure à 20 %, a encore indiqué John Dinsdale. Nous pouvons remercier GenAI [intelligence artificielle générative capable de produire du contenu original – texte, image, code, musique, vidéo – à partir de données existantes, ndlr] d’avoir surdimensionné ce qui était déjà un marché important et à forte croissance ».

L’IA et GenAI favorables… au triopole
Au second trimestre 2025, Synergy Research Group a en effet constaté une croissance de 140 % à 180 % des services cloud spécifiques à GenAI, et l’intelligence artificielle (IA) a contribué également à la croissance des services cloud sur un marché plus élargi – de plus en plus d’entreprises et de plateformes grand public adoptant l’IA. « Au-delà des services cloud d’entreprise, constate John Dinsdale, l’IA alimente également l’expansion des revenus d’autres services numériques. Nous constatons une forte croissance à deux chiffres des revenus provenant des médias sociaux et de la recherche en ligne » (2). Si les Etats-Unis restent de loin le plus grand marché du cloud, l’Europe progresse mais ses plus grands marchés nuagiques sont le Royaume-Uni et l’Allemagne, tandis que les grands marchés européens avec les taux de croissance les plus élevés sont l’Irlande, l’Espagne et l’Italie. La France est au ralenti.

Changer de cloud facilement, sans frais
Avec le futur règlement Cloud & AI Development Act, Bruxelles vise à « tripler les capacités des centres de données de l’UE dans les cinq à sept années à venir ». Car, actuellement, l’UE accuse dans ce domaine un retard par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Le CAIDA a pour objectif de lever les barrières qui empêchent le développement de la capacité des centres de données dans les Vingt-sept : difficultés d’accès aux ressources naturelles (énergie, eau, terres), d’obtention d’autorisations (complexités différentes selon les Etats membres), de se fournir en composants technologiques, et de lever des capitaux pour investir. La montée en puissance du quasi-triopole de l’informatique en nuage fait aussi craindre, pour les entreprises et les particuliers, un verrouillage de leurs données par leur fournisseur de cloud.
D’où la question cruciale, à laquelle répond partiellement le Data Act (3) qui est entré en vigueur ce 12 septembre 2025 mais sur laquelle fait l’impasse la consultation (4) de la Commission européenne en vue de proposer un CAIDA : comment faciliter la possibilité de changer de fournisseur cloud et assurer la portabilité des données ? « En mai 2024, la loi visant à sécuriser et réguler l’espace numérique [loi dite SREN] a confié à l’Arcep de nouvelles missions sur le cloud justement pour lever les barrières techniques et commerciales au changement de fournisseur », a rappelé Laure de La Raudière (photo ci-dessus), présidente de l’Arcep, à l’occasion de la conférence Cloudweek Paris qui s’est tenue le 17 septembre 2025. Le régulateur français des télécoms entend exercer son pouvoir d’intervention sur le marché du cloud. « Concernant les barrières commerciales, a-t-elle précisé, nous avons la mission d’encadrer les frais de transfert de données lors d’un changement de fournisseur. […] Ces frais doivent être, selon nous, égaux à zéro, en dehors des prestations complémentaires ou de spécificités demandées par les clients ».
Mais ce n’est pas tout, l’enjeu porte surtout sur les données des clients dans le cloud : « Concernant les barrières techniques, nous avons la mission de préciser les règles et modalités de mise en œuvre des exigences essentielles par les fournisseurs cloud relatives à la portabilité et de l’interopérabilité » (5). Transparence, droit à la portabilité et droit à l’interopérabilité sont aussi des obligations qui s’imposent aux fournisseurs de services cloud (6), dans le cadre européen du Data Act. Mais est-ce suffisant ?

L’Arcep prône une régulation ex-ante
L’Arcep, qui est membre du réseau des régulateurs européens Berec, se prépare de longue date à « réguler les réseaux du futur » (7) et s’apprête à publier une recommandation qui vise à encourager la transparence et la mise en place de bonnes pratiques de documentation et de mise à jour des API (Application Programming Interface, ou interface de programmation d’application). Pour le futur CAIDA, la France suggère surtout à la Commission européenne de prévoir une régulation ex-ante du cloud et de l’IA, où les règles contraignantes sont fixées à l’avance (8). @

Charles de Laubier