Les réactions à la perspective du rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount Skydance

Depuis que Paramount Skydance – propriété des Ellison, proches de Trump – a remporté le 27 février les enchères face à Netflix pour racheter Warner Bros. Discovery (WBD), les réactions se succèdent. Hollywood, où se tiennent les Oscars le 15 mars, s’inquiète de cette méga-fusion si elle aboutissait.

Le milliardaire Larry Ellison (photo de gauche) – sixième fortune mondiale (1) et cofondateur et ex-PDG d’Oracle – et son fils David Ellison (photo de droite), PDG de Paramount Skydance, peuvent se frotter les mains : ils ont eu le dessus sur Netflix qui voulait s’emparer du géant hollywoodien du divertissement Warner Bros. Discovery (WBD). La première plateforme mondiale de streaming vidéo a jeté l’éponge le 26 février lorsque Paramount Skydance a relevé son offre, laquelle a été retenue par le conseil d’administration de WBD. Ce qui a dégagé la voie aux Ellison pour envisager de créer un empire du cinéma et de la télévision. Ce qui est loin de plaire à tout le monde.

« Cette fusion doit être bloquée » (WGA East & West)
La Writers Guild of America, qui est le double syndicat américain (WGA East et WGA West) des scénaristes de cinéma, de télévision, de streaming de podcasts ou encore de médias numériques, a fait savoir le 27 février qu’elle n’était pas favorable à l’acquisition de Warner Bros. Discovery par Paramount Skydance : « La combinaison [Paramount-WBD] est différente [de Netflix-WBD, ndlr] mais le résultat est le même : la fusion proposée Paramount-Warner consoliderait le contrôle de deux grands studios de cinéma et de télévision et de services de streaming, ainsi que de deux des plus grands employeurs d’auteurs. La perte de concurrence serait un désastre pour les scénaristes, les consommateurs et toute l’industrie du divertissement. Cette fusion doit être bloquée », ont déclaré WGA East et WGA West dans un communiqué conjoint envoyé à la presse mais non publié sur leur site web.
En décembre 2025, les deux WGA avaient manifesté leur opposition au rachat de WBD par le steamer Netflix qui tenait alors la corde : « La plus grande société de streaming au monde qui engloutit l’un de ses plus grands concurrents, c’est ce que les lois antitrust visaient à empêcher. Le résultat (suite) éliminerait des emplois, baisserait les salaires, détériorerait les conditions pour tous les travailleurs du divertissement, augmenterait les prix pour les consommateurs et réduirait le volume et la diversité du contenu pour tous les spectateurs. Les travailleurs du secteur, ainsi que le public, sont déjà impactés par le fait que seules quelques entreprises puissantes contrôlent étroitement ce que les consommateurs peuvent regarder à la télévision, en streaming et au cinéma. Cette fusion doit être bloquée », avaient déjà contesté les deux syndicats dans un même statement (2). Ensemble, la WGA East et la WGA West représentent les intérêts de près de 25.000 membres, dont ils négocient et administrent des contrats protégeant leurs droits créatifs et économiques. D’autres syndicats d’Hollywood ont été plus discrets ou sont restés sans voix. La Screen Actors Guild and American Federation of Television and Radio Artists (SAG-Aftra) veut prendre son temps avant de rendre « son verdict » sur la vente de Warner Bros. à Paramount, « quand le moment sera venu », a expliqué son directeur exécutif national et négociateur en chef, Duncan Crabtree-Ireland dans une interview à TheWrap le 1er mars 2026 lors de la 32e cérémonie annuelle des Actor Awards, à Los Angeles (3).
Mais en décembre 2025, la SAG-Aftra avait elle aussi réagi à l’offre proposée par Netflix pour tenter de s’emparer de Warner Bros. : « La transaction potentielle Netflix/Warner Bros est une consolidation qui pourrait servir les intérêts financiers des actionnaires des deux sociétés, mais qui soulève de nombreuses questions sérieuses sur son impact sur l’avenir de l’industrie du divertissement, et en particulier sur le talent créatif humain dont la subsistance et la carrière en dépendent, avait déclaré la SAG-Aftra. Cette transaction de 82 milliards de dollars [offre de Netflix faite en décembre 2025, avant que Paramount ne surenchérisse à 110 milliards de dollars début février 2026, ndlr] réaffirme la véritable valeur des entreprises de médias traditionnelles et la prospérité économique à long terme qu’elles engendrent, en grande partie grâce à la contribution des talents créatifs qui sont au cœur de leur succès ».

SAG-Aftra rendra son verdict plus tard
La SAG-Aftra est particulièrement influente aux EtatsUnis, dans la mesure où elle ne représente pas moins de 160.000 membres : acteurs, doubleurs, animateurs, journalistes, annonceurs, danseurs, DJ, mais aussi marionnettistes, artistes d’enregistrement, chanteurs, cascadeurs, doubleurs et autres professionnels des médias et du divertissement (4). « Un accord dans l’intérêt [de ses] membres et de tous les autres travailleurs de l’industrie du divertissement doit aboutir à plus de création et de production, pas moins. Il doit le faire dans un environnement de respect pour les talents impliqués », avait-elle encore déclaré en décembre 2025 dans son statement de mise en garde publié sur son site web (5). Après le jeu du chat et de la souri de ces derniers mois autour de Warner Bros. Discovery, Duncan Crabtree-Ireland assure en tout cas que la SAG-Aftra « sout[ient] évidemment le droit des travailleurs syndiqués à s’organiser, le droit de participer à la négociation collective » et « avec la Guilde des scénaristes [la WGA] sur le point de lancer ses propres négociations, nous sommes unitaires et solidaires dans ce processus », surtout que « ces négociations, les négociations avec les studios et les streamers, seront absolument essentielles pour faire avancer l’industrie et toucheront des dizaines de milliers de travailleurs dans le secteur » (6).

Menaces sur l’emploi et la concurrence
De son côté, la Directors Guild of America (DGA), syndicat des réalisateurs de cinéma et de télévision aux Etats-Unis, n’a pas réagi au retrait de Netflix au profit de Paramount. Sa dernière prise de position remonte à début février 2026, exprimée dans un statement révélé par Deadline (7) la veille de l’audition le 3 février de la DGA devant le Sénat américain sur le thème de l’impact de l’offre de Netflix ou de Paramount sur WBD. « En analysant la fusion, écrit la DGA présidée par Christopher Nolan (photo ci-contre), il est important d’évaluer le contexte plus large de cette vente. Nous risquons de perdre un important studio dans le contexte d’une consolidation massive des médias, qui s’ajouterait à une réduction mondiale significative de la production ayant déjà entraîné une perte énorme d’emplois pour nos membres et d’autres travailleurs de l’industrie. Nous sommes également confrontés à une prolifération d’incitations fiscales étrangères pour inciter la production cinématographique américaine à tourner à l’étranger au détriment des emplois américains, ainsi qu’à l’avancée rapide de l’intelligence artificielle, et à un marché réduit pour les projets indépendants et originaux qui forment la prochaine génération de cinéastes ». Les autres syndicats d’Hollywood, tels que l’International Alliance of Theatrical Stage Employees (IATSE), Hollywood Teamsters (transporteurs et logisticiens) ou encore Cinema United (exploitants de salles de cinéma), n’en pensent pas moins et craignent tous des licenciements et suppressions d’emplois sur fond de réduction de la concurrence et de moins de films dans les salles. Ce qui inquiète aussi l’Union internationale des cinémas (Unic) en Europe.
Larry Ellison et son fils David vont devoir non seulement rassurer Hollywood et Warner Bros. sur leurs intentions, mais aussi obtenir les feux verts des autorités antitrust de part et d’autre de l’Atlantique. Si les approbations réglementaires – par les Etats-Unis, où les Ellison ont l’oreille du président Trump, et par l’Union européenne, où le nouvel ensemble Paramount-Warner Bros. ne présente pas de risque pour la concurrence – semble a priori acquises (sous des conditions à la marge), il reste à démontrer que cette méga-fusion n’est pas hostile au cinéma ni à la télévision. David Ellison, PDG de Paramount (groupe issu de la fusion de Paramount et de Skydance (8)), a voulu apaiser les craintes en rencontrant le 10 mars les dirigeants de Warner Bros. pour assurer que les rumeurs de licenciements sont non fondées. Début février 2026, David Ellison avait écrit plusieurs lettres ouvertes (au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie ou encore en France), presque identiques mais adaptées aux créateurs locaux. Pour la version française, cette lettre ouverte a été publiée dans quelques quotidiens nationaux. Bien que cette lettre ouverte date d’avant le retrait de Netflix des enchères sur Warner Bros. Discovery, elle donne un aperçu des engagements pris par David Ellison dans le cadre du projet d’acquisition de Warner Bros. Discovery, en s’adressant « à la communauté créative française, aux passionnés de cinéma et de télévision, à l’ensemble de l’industrie, et à toutes celles et ceux profondément attachés à l’avenir du cinéma et des arts ». Au pays de « l’exception culturelle française », le fils de Larry dit s’exprimer « en tant que producteur, passionné depuis toujours par le cinéma et la télévision », tout en promettant : « Nous sommes convaincus que la communauté créative comme les spectateurs ont tout à gagner d’une plus grande diversité de choix – et non pas moins – et d’un marché qui encourage la création cinématographique, la production de contenus dans toute leur richesse, ainsi que l’exploitation en salles, plutôt que d’un système qui élimine la concurrence en permettant l’émergence d’une entité monopolistique ou dominante » (9).

Les cinq engagements de David Ellison
Dans sa lettre ouverte, David Ellison prend cinq engagements envers la communauté créative et les spectateurs :
• Augmentation de la production créative : Paramount Studios et Warner Bros. Studios produiront chacun au moins 15 longs métrages de qualité par an, soit un minimum de 30 films par an pour le groupe […].
• Contenus tiers et licences : les deux studios continueront à concéder des licences pour leurs films et séries, non seulement sur leurs propres plateformes, mais aussi sur des plateformes tierces […].
• Préservation de HBO : HBO continuera d’opérer de manière indépendante sous notre contrôle […].
• Engagement envers les salles de cinéma : chaque film bénéficiera d’une véritable sortie en salles, dans le respect des fenêtres de la chronologie des médias en France.
• Préservation de la fenêtre vidéo à domicile : à l’issue de son exploitation en salles, chaque film entrera dans la fenêtre vidéo à domicile (VOD à l’acte/physique) […]. @

Charles de Laubier

Cinéma : les salles obscures broient du noir face au plébiscite des plateformes de streaming

Pendant que Netflix et Amazon Prime Video contestent devant le Conseil d’Etat la chronologie des médias à la française, et que Netflix (encore lui) voudrait s’emparer de la major d’Hollywood Warner Bros. Discovery, toutes les salles du monde entier craignent pour leur avenir.

(Après cet article paru le 19 décembre dans EM@, le CNC a confirmé la chute des entrées dans les salles de cinéma sur l’année 2025 en France : – 13,6 %)

Les salles obscures française et leur Fédération nationale des cinémas français (FNCF) croient-elles encore au Père Noël ? Les dernières semaines de l’année 2025, avec ses fêtes de fin d’année, seront décisives pour les 2.053 établissements qui n’exploitent pas moins de 6.355 salles de cinéma et où sont installés 1.128.689 fauteuils (1). Car au pays de « l’exception culturelle », au nombre le plus élevé de salles en Europe, les chiffres de leur fréquentation ne s’annoncent pas bons pour l’ensemble de cette année qui s’achève.

Les cinémas français rechutent en 2025
Selon les dernières estimations publiées le 4 décembre par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), le recul des entrées dans les salles de cinéma en France est sévère : en année glissante de décembre 2024 à novembre 2025, le nombre de ventes de billets a chuté de – 12,3 % sur un an, à 156,48 millions d’entrées (2). Selon une estimation de Edition Multimédi@ (qui ne croit pas au Père Noël), l’année 2025 pourrait se situer autour de 153 millions d’entrées – contre 181,5 millions d’entrées en 2024, soit une sérieuse baisse annuelle estimée à – 15,5 % sur un an [finalement de – 13,6 %, à 156,79 millions d’entrées]. Autrement dit, pourtant quatre ans après la sortie des annus horribilis 2019 et 2020 du covid, les salles régressent à nouveau malgré les trois précédentes années (2022, 2023 et 2024) où elles avaient repris du poil de la bête aux guichets.
Pire : les salles obscures – qui broient du noir – ont perdu plus (suite) d’un quart de leur fréquentation (plus de 25 %) par rapport à la moyenne des années 2017-2019 d’avant la crise sanitaire. « Cette baisse est à court terme susceptible de remettre en cause l’équilibre financier des cinémas et d’en menacer dans certains cas la pérennité, notamment pour les salles de la petite et de la moyenne exploitation », s’est inquiété le CNC, à tel point que cet établissement public à caractère administratif (EPA), sous tutelle du ministère de la Culture, a activé une « cellule d’urgence », assortie d’un e-mail dédié (urgence.exploitation@cnc.fr), afin de venir en aide financière (3) aux établissements les plus vulnérables. L’annonce avait été faite fin septembre par son président Gaëtan Bruel lors du congrès annuel de la FNCF. Richard Patry (photo ci-dessus), président de cette union de 24 syndicats professionnels (4) de tous les propriétaires et exploitants des salles de cinéma en France (16.000 emplois), y a égrené les multiples difficultés fragilisant les salles obscures, au-delà de la baisse de cette année de leur fréquentation : crise énergétique, inflation des charges et loyers, diminution des aides des collectivités, taux d’endettement élevé, ou encore investissements importants (5). Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les salles de cinéma voient une menace grandissante sur la chronologie des médias à la française – « ce trésor national », a lancé Richard Patry le 3 décembre devant la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, où il a qualifié les salles obscures d’« espace naturel des films », et les plateformes de streaming de « boîtes noires » (6) car ne communiquant pas leurs audiences.
Cette chronologie des médias est imposée à tous acteurs diffusant des films, y compris les géants américains du streaming, par un arrêté du 6 février 2025 qui organise la sortie des nouveaux films en France (750 par an) après le monopole des quatre premiers mois (7) dont les salles bénéficient – avant les autres fenêtres de diffusion (VOD/DVD, Chaînes payantes, SVOD, Chaînes gratuites, …). Mais Netflix et Amazon Prime Video ont confirmé en avril 2025 avoir saisi le Conseil d’Etat pour contester cet arrêté, donc la chronologie des médias (8). Les services de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) s’estiment défavorisés avec leur fenêtre à 17 mois après la salle (Amazon Prime Video et Netflix) et par rapport aux 9 mois obtenus par Disney+. Le numéro un mondial Netflix réclame depuis longtemps en France une fenêtre ramenée à 12 mois pour les films qu’elle préfinance (9).

Warner Bros. : les salles opposées à Netflix
Cofondé par Reed Hastings (photo ci-contre), Netflix augmente la pression sur les salles en ayant fait le 5 décembre 2025 une offre colossale sur la major d’Hollywood Warner Bros. (Warner Bros. Discovery), à hauteur de 83 milliards de dollars. Outre le gigantesque catalogue de films, la firme cofondée par Reed Hastings veut aussi s’emparer de la plateforme concurrente HBO Max (128 millions d’abonnés, contre 300 millions pour Netflix). Les salles craignent pour la chronologie des médias, leur syndicat américain Cinema United (ex-Nato (10)) s’opposant à l’acquisition de WBD par Netflix (11). La contre-offre à 108 milliards de dollars faite par Paramount Sky-dance, propriétaire des autres studios hollywoodiens Paramount et de la plateforme Paramount+, a été rejetée par WBD, qui préfère Netflix. @

Charles de Laubier

Chronologie des médias « 2025-2028 » : un équilibre délicat à la française, sous pression

Trois mois après son entrée en vigueur, le nouvel accord français sur la chronologie des médias revient sous le feu des contestations. Netflix et Amazon Prime Video ont confirmé en avril avoir saisi le Conseil d’Etat français pour contester l’arrêté du 6 février 2025 s’appliquant aussi aux plateformes.

Par Anne-Marie Pecoraro*, avocate associée, UGGC Avocats

L’arrêté du 6 février 2025 portant extension de l’accord sur la chronologie des médias daté du même jour (1) étend les règles à l’ensemble des services de diffusion, y compris aux plateformes vidéo non-signataires de cet accord trouvé en janvier dernier. Si les recours devant le Conseil d’Etat de respectivement Netflix et Amazon Prime Video – lesquels les ont chacun confirmé en avril – traduisent des tensions persistantes entre plateformes, professionnels et régulateurs, ils n’équivalent pas à une remise en cause du système.

Un accord reconduit, des recours ciblés
Ces deux contestations de la chronologie des médias devant la plus haute juridiction administrative française illustrent plutôt un bras de fer à l’intérieur d’un modèle globalement validé, mais dont les paramètres doivent, selon les requérants, évoluer à proportion de leurs investissements (2). Ce débat se distingue ainsi d’un rejet total du système, comme celui récemment exprimé aux Etats-Unis par son président Donald Trump à l’encontre des politiques culturelles locales. Signé en janvier 2025 et entré en vigueur le 13 février 2025 (3), sous l’égide du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et du ministère de la Culture, le nouvel accord interprofessionnel – valable trois ans, soit jusqu’au 9 février 2028 – confirme les fenêtres d’ouverture de diffusion post-salles : 4 mois pour la VOD, 6 mois pour les services payants signataires (Canal+, OCS), 9 mois pour Disney+ (signataire) en contrepartie d’un engagement de 115 millions d’euros sur trois ans, 15 mois pour Netflix, 17 mois pour Amazon, 22 mois pour les chaînes en clair, et 36 mois pour les services gratuits non-signataires (4). Le texte introduit également une fenêtre dite « période d’indisponibilité » renforcée entre des phases d’exploitation, afin de (suite) clarifier les exclusivités et, on l’espère, limiter le piratage.
C’est précisément cette temporalité au regard des investissements dans la production, appliquée aux plateformes non signataires par arrêté ministériel, que contestent Netflix et Amazon. Leur démarche vise à obtenir un traitement proportionné à leurs investissements dans la production française.
Des arguments centrés sur la proportionnalité et la concurrence. Les deux recours déposés, confirmés par respectivement Netflix le 10 avril (5) et Amazon le 24 avril (6), reposent sur des fondements similaires : déséquilibre manifeste des délais imposés, distorsion de concurrence et violation du principe de proportionnalité tel que prévu par la directive européenne « SMAd » de 2018 (7). La plateforme Netflix réclame une fenêtre ramenée à 12 mois pour les films qu’elle préfinance, arguant que ses engagements financiers et ses retombées économiques (1,7 milliard injecté dans l’économie française et 25.000 emplois sur quatre ans) justifient un traitement équitable.
De manière analogue, Amazon estime que la fenêtre de 17 mois lui est injustement défavorable comparée à celle accordée à Disney+ (9 mois), malgré un niveau d’investissement inférieur de ce dernier sur la période considérée. La question pourrait être de savoir si l’appréciation du niveau des investissements doit s’effectuer en valeur absolue ou en valeur relative, notamment au regard du chiffre d’affaires global des plateformes concernées, afin de garantir une répartition équitable des fenêtres de diffusion.
Ces revendications ne traduisent donc pas une hostilité de principe à l’encontre du système français, mais plutôt une demande de révision interne selon une logique déjà prévue par le mécanisme : l’adaptation des délais à l’aune des contributions effectives de chaque acteur. La critique porte sur le calibrage des obligations, non sur leur existence. Netflix l’a d’ailleurs souligné dans une lettre transmise au Conseil d’Etat – et révélée par Variety : « Nous ne voulons pas perturber l’écosystème, mais le renforcer » (8).
Un bras de fer dans le cadre d’un modèle accepté. En ce sens, les recours s’inscrivent dans une tension classique au sein d’un système pluraliste. Le Conseil d’Etat devra trancher sur la légalité de l’arrêté du 6 février 2025 à la lumière du droit français et européen, notamment sur la proportionnalité des obligations imposées et la liberté d’entreprendre. Les audiences de référé sont attendues en juin 2025, tandis que les recours au fond pourraient être examinés à l’automne.

Accès au marché et contribution à la création
Loin d’un rejet de la chronologie des médias, ces démarches suivent la dynamique d’un modèle où la cohabitation entre services historiques et nouveaux entrants est conditionnée par un équilibre à la française, entre accès au marché et contribution à la création. Ce que demandent aujourd’hui Netflix et Amazon, c’est une meilleure reconnaissance de leur rôle croissant dans le financement du cinéma français. Car les plateformes tendent à s’aligner avec les chaînes de télévision historiques en matière d’investissement dans la production, mais restent soumises à des contraintes temporelles strictes.
La critique américaine : entre négociation interne et menace externe. Les tensions actuelles autour de la chronologie des médias en France font écho à un contentieux parallèle en Belgique.

Netflix en Belgique ; tempête aux USA
En décembre 2023, la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté un décret transposant la directive européenne « SMAd » de 2018, afin d’imposer aux éditeurs de services de médias audiovisuels, qu’ils soient belges ou étrangers, une contribution financière accrue au soutien de la création indépendante locale. Netflix a introduit dans les délais légaux un recours en annulation de ce décret devant la Cour constitutionnelle belge (9). Dans cette procédure, la plateforme invoque notamment la violation de plusieurs dispositions de la Constitution belge – dont les principes d’égalité et de proportionnalité – ainsi que d’instruments européens tels que le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, la directive « SMAd » elle-même, ou encore la directive « E-commerce » de 2000. Elle conteste, entre autres, le caractère légal du financement imposé, et dénonce une atteinte à la libre prestation de services au sein du marché intérieur.
On peut se référer à un commentaire de la Motion Picture Association (MPA), exprimé notamment dans son rapport annuel publié le 11 mars 2025 (10), dans une logique compatible à celle des recours intentés par Netflix et Amazon Prime Video. Représentant les principaux studios américains (dont Disney, Warner Bros., Paramount, Sony, Universal et Netflix), la MPA questionne certaines contraintes réglementaires locales au regard des attentes d’un marché numérique globalisé. S’agissant de la chronologie des médias française, l’association hollywoodienne a pu s’interroger sur le décalage entre les fenêtres de diffusion de source réglementaire – mais non contractuelle comme dans d’autres pays – et les usages contemporains des consommateurs. Elle souligne l’existence d’une « piracy window » – une période prolongée durant laquelle les œuvres ne sont accessibles ni en salles, ni en ligne de manière légale – qui favoriserait le piratage au détriment des ayants droit.
Pour autant, à notre sens, au vu d’une cohabitation prospère depuis la fin de la Seconde-guerre mondiale, la profession ne remet pas en cause le principe même d’une régulation culturelle. Plaider pour une évolution d’un fructueux modèle français sans en contester les contours essentiels, contraste avec des discours radicaux – à l’instar de celui récemment tenu par Donald Trump – attaquant les régulations légitimes au nom d’une prise de pouvoir masquée en souveraineté économique et culturelle américaine.
L’attaque frontale contre la régulation culturelle. Le 5 mai 2025, le président américain a annoncé, via un post sur Truth Social (11), son intention d’imposer des droits de douane de 100 % sur tous les films produits à l’étranger et destinés à être diffusés aux Etats-Unis. Donald Trump a déclaré avoir autorisé les agences fédérales compétentes, notamment le département du commerce (la FTC), à engager immédiatement le processus de mise en œuvre de cette politique. Le président des Etats-Unis accuse les incitations fiscales étrangères de détourner les productions américaines vers d’autres territoires, et il imagine une double atteinte : économique et culturel.
Au vu des profits et bénéfices incontestables retirés par les industries globales de l’audiovisuel, notamment à Hollywood, les propos récents de Donald Trump sur l’imposition de droits de douane de 100 % sur les films produits à l’étranger relèvent de principes qui heurterons tout professionnel censé. En glissant de droits et tarifs sur les produits à des droits et tarifs sur les services et en accusant les incitations fiscales de « sabotage économique » et en plaidant pour un retour à des films « made in America », le président américain s’attaque à l’architecture globale de la circulation internationale des œuvres. Il porte atteinte non seulement aux Etats qui mettent en œuvre des régulations locales, mais aussi aux studios américains eux-mêmes, qui y sont impliqués et imbriqués. Cette attaque frontale contre les spécificités locales, telles que les crédits d’impôts et la chronologie des médias, remet en cause le compromis : des obligations strictes, certes, mais qui accompagnent l’accès au marché et la reconnaissance de la contribution des acteurs.
Conclusion : une tension féconde à condition de rester dans le cadre. L’accord de janvier 2025 en France a été conçu comme un compromis dynamique, évolutif en fonction des engagements pris par chacun. Les recours engagés par Netflix et Amazon semblent traduire la recherche d’ajustements et de renégociation. Ils expriment les limites d’un modèle mais aussi sa capacité d’adaptation.

Reste à clarifier la cohabitation à la française
Le Conseil d’Etat est désormais appelé à clarifier les contours juridiques de cette extension réglementaire, dans le cadre d’un débat sur les termes de la cohabitation à la française, instaurée par la chronologie des médias. Par ailleurs, les indicateurs pourraient illustrer une santé insolente de l’audiovisuel global, et les bénéfices de l’exception culturelle française. Le message de rupture et d’intimidation du président conservateur étatsuniens appelle, comme au cinéma, un autre futur, dystopique. @

* Anne-Marie Pecoraro est avocate spécialisée en droit de la
propriété intellectuelle, des médias et des technologies.

The Walt Disney Company se sent pousser des ailes avec Disney+, notamment en France face à Canal+

La major américaine du cinéma et de l’audiovisuel qu’est The Walt Disney Company – plus que centenaire – a présenté le 5 février les résultats financiers du premier trimestre de son année fiscale décalée 2025. En streaming, la rentabilité de Disney+, Hulu et ESPN+ s’améliore.

« Nos résultats de ce trimestre [octobre à décembre 2024, soit le premier trimestre de l’année fiscale 2025 qui sera clos fin septembre, ndlr] démontrent la force créative et financière de Disney […]. Nous avons encore amélioré la rentabilité de nos activités de diffusion en streaming », s’est félicité Robert Iger (photo), PDG de la Walt Disney Company. Alors que le chiffre d’affaires sur son marché domestique (les Etats-Unis et le Canada) stagne, celui réalisé à l’international accuse une baisse à deux chiffres (- 31 % sur le premier trimestre).

151,5 millions d’abonnés au total
La plateforme de streaming Disney+ fait état, au 31 décembre 2024, de 124,6 millions d’abonnés payants, en baisse de – 1 % par rapport au trimestre précédent. Elle en compte cependant plus à l’international (54,4 %), devenu majoritaire, qu’aux Etats-Unis et au Canada confondus (45,6 %). Quant à l’autre service de streaming, Hulu, dont les contenus sont plus pour adultes (là où Disney+ propose plutôt un catalogue familial), il compte 56,3 millions d’abonnés, en hausse trimestrielle de + 3 %. Hulu est un pionnier de la VOD, qui fut cocréé en 2007 par AOL, NBCUniversal (racheté par Comcast), Yahoo et Myspace (repris par News Corp). News Corp cèdera finalement à Disney en 2019 sa participation de 30 % dans Hulu que détenait sa filiale 21st Century Fox, laquelle fut revendue aussi Disney. C’est en novembre 2023 que Comcast cède à son tour sa participation dans Hulu à Disney, qui en devient ainsi le seul propriétaire (1). (suite)

La troisième plateforme du groupe est ESPN+, dédiée aux sports. Détenue à 80 % par The Walt Disney Company et à 20 % par le groupe de médias Hearst Communications, elle compte 24,9 millions d’abonnés, en baisse trimestrielle de – 1 %.
Ainsi, au total, la firme de Burbank – où se trouve son siège social, à dix minutes en voiture d’Hollywood – compte 151,5 millions d’abonnés, soit moitié moins que son rival dans le streaming Netflix qui a annoncé en janvier 2025 avoir franchi les 300 millions d’abonnés dans le monde. Au-delà des publics visés (famille pour Disney+, adultes pour Hulu, sportifs pour ESPN+), la différence entre les trois plateformes de la major américaine réside dans le revenu mensuel moyen par abonné payant : il est de 7,55 dollars pour Disney+, bien endeçà des 99,22 dollars pour Hulu, mais mieux que les 6,36 dollars de ESPN+, tous les trois en croissance trimestrielle de respectivement 5 %, 4 % et 7 % (notamment en raison de hausses de tarifs d’abonnement). Malgré des coûts de programmation et de production trimestriels avoisinant les 3,6 milliards de dollars (62,7 % pour Hulu et 37,3 % pour Disney+), Robert Iger – « Bob » pour les intimes – assure donc que le streaming « améliore » sa rentabilité sans que l’on sache le résultat opérationnel de cette activité.
Selon les calculs de Edition Multimédi@, la Walt Disney Compagny a réalisé au premier trimestre de l’exercice en cours 11,6 % de son chiffre d’affaires en Europe, en hausse de 9,4 % sur un an. Au cours de son dernier exercice fiscal 2024 (clos le 28 septembre 2024), le chiffre d’affaires y a dépassé pour la première la barre des 10 milliards de dollars (à 11,2 milliards précisément) sur un total annuel global de 91,3 milliards de dollars. La France est un des pays européens les plus stratégiques pour la major d’Hollywood, pas seulement pour son parc Disneyland Paris (détenu à 100 %), situé à Marne-la-Vallée (sur 5.200 hectares), mais aussi parce qu’elle vient de décrocher une avancée historique dans la chronologie des médias à la française. Le 29 janvier 2025 marque la date de signature de deux accords – l’un avec le cinéma français (2) et l’autre avec l’audiovisuel français (3) – qui propulse Disney+ à 9 mois après la sortie des nouveaux films en salles de cinéma, au lieu de 17 mois requis pour les plateformes de SVOD ne disposant pas d’accord de ce type (4). Premier à bénéficier de cette avancée sur Disney+ : le film américain « Deadpool & Wolverine » à partir du 25 avril prochain. De quoi rendre nerveux Canal+ qui était jusqu’alors le seul positionné à 6 mois en tant que premier pourvoyeur de fonds historique du 7e Art français.

115 millions d’euros sur trois ans en France
En contrepartie, Disney s’est engagé à investir 115 millions d’euros sur trois ans dans l’achat ou le préachat d’au moins 70 films français (5). « Nous en sommes à notre 16e production originale, nous avons déjà acquis une centaine de films français et nous avons également préacheté 23 longs métrages français. Nous allons accroître nos investissements en France de 5 points en consacrant désormais 25 % de notre chiffre d’affaires à la création française contre 20 % auparavant », révèle Hélène Etzi (photo du milieu), présidente de The Walt Disney Company France, dans une interview exclusive au Film Français (6). @

Charles de Laubier

La chronologie des médias reste inchangée pour trois ans, de quoi satisfaire les salles de Richard Patry

La ministre de la Culture, Rachida Dati, a décidé de soumettre à signature l’actuelle chronologie des médias datant de janvier 2022, qui est échue depuis le 9 février, afin de la reconduire pour trois ans. Ce qui ne manquera pas de satisfaire Richard Patry, grand défenseur des salles de cinéma, tout juste élu pour 2025 président du Blic.

(Depuis la parution de cet article, l’accord inchangé a été signé par quelques organisations le 6 février, et l’arrêté le rendant obligatoire à toute la filière « cinéma et audiovisuel » publié au Journal Officiel le 9 février 2025)

La chronologie des médias, qui régit les « fenêtres de diffusion » des nouveaux films en France après le monopole des salles de cinéma sur les quatre premiers mois de leur sortie, voit l’un de ses plus ardents défenseurs, Richard Patry (photo), élu à la présidence du Bureau de liaison des industries cinématographiques (Blic). Fondé dans les années 1970, ce lobby de la filière française du cinéma français réunit plusieurs organisations professionnelles représentant les salles de cinéma, la production, l’édition de films, l’édition vidéo, l’édition numérique et les industries techniques.

Pas de VOD, TVOD et DVD à 3 mois après la salle
Autant dire que le Blic est au cœur de l’industrie du cinéma français. Richard Patry est aussi depuis douze ans président de l’incontournable Fédération nationale des cinémas français (FNCF), dont Noe Cinémas (1) – sa propre exploitation de salles – est membre comme les plus de 2.000 établissements qui exploitent en France 6.322 écrans. Ce Haut-normand de 60 ans n’a de cesse de défendre bec et ongles la chronologie des médias, laquelle n’a pas évolué sur l’exclusivité de diffusion dont bénéficient les salles obscures durant quatre mois pour les nouveaux films qui sortent dans l’Hexagone. Ainsi, les quelque 1,1 million de fauteuils que totalisent toutes les salles de cinéma du pays détiennent un avantage concurrentiel historique sur les autres « fenêtres ». Et cela n’est pas prêt de changer pour les trois prochaines années, puisque l’accord de janvier 2022 sur la chronologie des médias (2) sera soumis sans changement à signature. Ainsi en a décidé la ministre de la Culture, Rachida Dati.
La salle de cinéma donne toujours le la : les nouveaux films en VOD à l’acte ou à la location ainsi que sur DVD ne sont disponibles qu’au bout du cinquième mois après leur sortie en salle (3) ; les chaînes de télévision payantes comme Canal+ peuvent (suite)

les diffuser à partir du dixième mois après leur sortie en salle (4) voire à partir du septième mois (5) en cas d’accord avec les organisations du cinéma français ; les services de SVOD (par abonnement) comme Netflix, Amazon Prime Video ou Disney+ n’ont droit aux nouveaux films qu’à partir du dix-huitième mois (6) voire à partir du seizième mois (7) en cas, là aussi, d’accord avec le cinéma français ; les chaînes gratuites de télévision, elles, sont reléguées au vingt-troisième mois (8) toujours après la sortie du film en salle, voire au vingtième mois (9) si le film n’est pas acquis par une télé payante en « seconde fenêtre » ni par un service de SVOD ; enfin, un service de médias audiovisuel à la demande (SMAd) gratuit doit attendre le trente-septième mois (10) après la salle. Trois ans !
Ardent défenseur des salles obscures depuis 35 ans qu’il est impliqué dans la FNCF, notamment en ayant été chargé des dossiers « Nouvelles technologies », Richard Patry a donc été élu pour l’année 2025, et « à l’unanimité », président du Blic, dont il était déjà membre du bureau. « Il s’attachera notamment au renouvellement de la chronologie des médias », indique le Blic le 17 janvier (11). Le président à double casquette n’aura donc pas à tenir compte du souhait du Syndicat de l’édition vidéo numérique (SEVN) – l’une des cinq organisations professionnelles membres du Blic (12) – qui voulait ramener à trois mois, au lieu de quatre, l’exclusivité dont bénéficie les salles obscures. Cet avancement à trois mois (13) après la salle est demandée depuis plus de deux ans par le SEVN et le Syndicat des éditeurs de vidéo à la demande (Sévad). Les acteurs de la TVOD (Transactional Video on Demand), tels que les services vidéo payants des chaînes (TF1, M6, FranceTV, …) ou d’éditeurs comme UniversCiné qui a racheté Filmo, veulent, eux aussi, une « fenêtre premium » à trois mois.
Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), où se tenaient les négociations interprofessionnelles sur la chronologie des médias, devait mettre en place en 2024 un « atelier-groupe de travail » pour parvenir à un accord sur l’avancement de la VOD à trois mois (après la salle). « Malheureusement, le CNC n’a pas respecté ses engagements et aucun groupe de travail n’a été mis en place. Nous maintenons toujours notre demande », indique à Edition Multimédi@ Yves Elalouf (photo ci-dessus), président du SEVN et vice-président France & Benelux de Warner Bros. Entertainment.

La SVOD (Disney+, Netflix, …) veut concurrencer Canal+
Au sein du Blic, la Fédération nationale des éditeurs de Films (FNEF) était pourtant ouverte à ces discussions, tout comme l’Union des producteurs de cinéma (UPC) et le Syndicat des producteurs indépendants (SPI). Ces deux derniers sont membres, eux, de l’autre bureau du cinéma français, le Bloc, où l’on retrouve aussi le Dire (Distributeurs indépendants réunis européens) favorable à l’avancement à trois mois de la VOD. Concernant la SVOD, les fenêtres de diffusion bougent grâce à certains accords avec les organisations du cinéma français : Disney a annoncé le 29 janvier un accord à neuf mois avec le Blic, le Bloc et L’ARP (14) ; Netflix pourrait passer à douze mois au lieu de quinze actuellement, précisant à Edition Multimédi@ que « le décret “SMAd” de 2021 [(15)] le permet ». @

Charles de Laubier