Artistes fantômes, fraudes à la diffusion : l’IA met le bazar dans le streaming musical mondial

Les « fake streams » (faux clics) et les « fake artists » (faux artistes) ne datent pas d’hier dans le streaming musical, mais l’intelligence artificielle accroît le phénomène de façon exponentielle. Pour faire face au fléau, l’industrie musicale compte sur les plateformes et la justice.

La manipulation de la musique en ligne, dans le but de percevoir des royalties de manière plus ou moins frauduleuse, repend de l’ampleur depuis que l’IA s’est invitée dans l’industrie musicale. Cela impacterait environ 10 % des streams au niveau mondial, selon certaines sources (1). Si l’on considère les 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires du streaming musical réalisés en 2024, d’après la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI), la fraude représenterait quelque 2 milliards d’euros l’an dernier.

Phénomène du streaming artificiel
« La musique est confrontée à la menace croissante de la manipulation du streaming, où des acteurs malveillants volent de l’argent qui devrait aller aux artistes légitimes en générant un jeu artificiel de morceaux qu’ils ont téléchargés sur les services musicaux. C’est du vol. L’utilisation d’outils d’IA générative par des manipulateurs de flux a considérablement exacerbé le problème. L’IA permet de générer très rapidement et en grand volume des images d’artistes, des pochettes et des pistes, ce qui permet une manipulation plus facile et à grande échelle », fustige l’IFPI. « Les maisons de disques continueront à intenter des actions en justice contre les individus derrière les sites qui vendent des morceaux artificiels, mais l’impact réel peut être obtenu par le secteur en se regroupant pour prévenir la fraude », a prévenu la fédération de l’industrie musicale dans son dernier rapport annuel publié en mars dernier (2).
Aussi, quelle n’a pas été sa satisfaction le 17 juillet 2025 de voir un tribunal de São Paulo, au Brésil, rendre la première décision de justice dans le cadre de l’« Operation Authentica », initiative de l’IFPI pour cibler les services dans le monde fournissant de fausses interactions en ligne. La société Seguidores Marketing Digital, qui a fait appel de la décision, a été (suite) déclarée coupable d’avoir généré de faux abonnés, likes et flux sur des plateformes telles que Spotify, YouTube, TikTok et Instagram. Elle a été reconnue responsable de publicité trompeuse, de fraude à l’encontre des consommateurs et de violations de plusieurs droits constitutionnels. Le tribunal brésilien lui a ordonné de cesser ses services illégaux sous peine de pénalités, de payer des dommages-intérêts collectifs et de voir ses noms de domaine suspendus. Pour l’IFPI, c’est « une étape majeure » dans la lutte contre la fraude au streaming. « Il s’agit d’un avertissement clair pour ceux qui profitent de la manipulation de l’environnement de la musique en ligne. Leurs actions induisent en erreur les fans de musique et sapent les artistes légitimes. La décision d’aujourd’hui crée un précédent juridique solide », met en garde Victoria Oakley (photo), la directrice générale de la fédération basée à Londres (3).
Les fake streams (4) ou le recours à des « fermes à clics » (5) (streaming farms) n’ont pas attendu l’intelligence artificielle pour apparaître. Ces manipulations frauduleuses ont été repérées il y a plusieurs années, utilisant le plus souvent un bot, autrement dit un robot logiciel qui exécute automatiquement une tâche répétitive plus rapidement ou plus longtemps qu’un humain peut le faire (6). En appel, dans une affaire historique initiée en 2018, la haute cour de justice du Danemark a alourdi début 2025 la peine d’un homme de 54 ans reconnu coupable de fraude massive aux streams sur notamment Apple Music, Spotify et YouSee Musik : 24 mois de prison, dont 2 fermes (7). L’IFPI, elle, était venue à bout en 2023 de SP-Onlinepromotion, un important service de manipulation de streaming basé en Allemagne (8).
La « fraude » au streaming prend une tout autre dimension avec la déferlante des musiques générées par l’IA, si tant est que soit « illégal » le fait de diffuser sur les plateformes en ligne une musique créée par une IA et non par un vrai artiste. Deezer a, lui, lancé en juin 2025 un système d’étiquetage permettant d’identifier les albums contenant des titres générés par l’intelligence artificielle. « A ce jour, la musique entièrement générée par IA ne représente qu’une part minime des écoutes sur Deezer – environ 0,5 % – mais les données montrent que son principal objectif est frauduleux », assure la plateforme d’origine française (9). Selon elle, « environ 18 % de la musique mise en ligne chaque jour – soit plus de 20.000 titres – est entièrement générée par des modèles d’IA ».

Le faux groupe « The Velvet Sundown »
Au seuil de l’été 2025, un faux groupe de rock appelé The Velvet Sundown a défrayé la chronique pour s’être fait passer sur Spotify pour de vrais artistes avec la sortie coup sur coup de deux albums : « Floating on Echoes » et « Dust and Silence » (10). En plein succès et plus de 1 million de streams en quelques semaines, le groupe a reconnu être entièrement généré par une IA, en l’occurrence Suno. Le suédois Spotify, qui n’étiquette pas les musiques générées artificiellement, a été accusé de faire le jeu des « artistes fantômes ». @

Charles de Laubier

Le marché mondial du livre audio donne de la voix, mais de plus en plus générée par de l’IA

Alors que s’achève fin juin la 4e édition du « mois du livre audio », événement organisé en France par le Syndicat nationale de l’édition (SNE), le marché mondial du livre audio est pleine croissance, porté notamment par la voix générée par l’IA. Les labels « interprétation humaine » s’organisent.

L’intelligence artificielle et les comédiens rivalisent pour lire les livres à haute voix aux auditeurs, avec une qualité d’élocution qui laisse parfois… sans voix, tant la ressemblance entre la synthèse vocale de l’IA et les cordes vocales de l’humain est confondante. Et cette dichotomie du marché mondial du livre audio n’est pas prête de s’estomper, tant le « tsunami » de l’IA n’a pas fini de se propager dans le monde de l’édition. Comédiens et « AI-generated voice » sont comme dans un dialogue de sourds, un peu en chiens de faillance. Comment distinguer l’un de l’autre ?

USA et UK : « directives internationales »
Avec son label « Interprétation humaine » (IH), annoncé le 11 juin 2025 en collaboration avec l’association de comédiens « La Voix » et conçu pour les maisons d’édition en France, le Syndicat national de l’édition (SNE) n’est pas le premier à proposer aux éditeurs d’apposer une signalétique sur les livres audio pour que les « lecteurs » auditeurs puissent savoir à quoi s’en tenir. Six mois auparavant, en décembre 2024, l’Audio Publishers Association (APA) basée à New York et la Publishers Association britannique (UK PA) basée à Londres ont publié des « directives internationales sur la façon d’étiqueter les livres audio racontés par l’IA » (1). Dirigée actuellement par Michele Cobb (photo de gauche), l’APA compterait parmi ses membres – dont la liste n’est pas divulguée – Audible d’Amazon, Apple Books ou encore Spotify, aux côtés de Hachette Audio (filiale newyorkaise du groupe français (2)), d’HarperCollins Audio, de Macmillan Audio, pour ne citer qu’eux.
L’APA et la UK PA partent du constat que (suite) « divers termes pour différents types de narration par l’IA sont utilisés de manière interchangeable sur le marché, ce qui entraîne une confusion parmi les éditeurs, les détaillants et les consommateurs ». Aussi, avec des maisons d’édition américaines et britanniques, les deux organisations ont émis ces « directives », en concertation avec des éditeurs, des détaillants, des distributeurs et des fournisseurs de métadonnées des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni et d’Europe. Objectif : « Promouvoir l’uniformité dans l’ensemble de l’industrie afin de donner aux consommateurs des informations claires et de leur permettre de faire des choix éclairés lors de l’achat de livres audio ». Pour autant, ces directives ne sont publiées qu’à titre de recommandations et sont donc non-contraignantes, et « ne portent aucun jugement sur l’utilisation de la narration par l’IA ». L’APA et la UK PA ont publié ces lignes directrices sur leur site respectif, ici (3) et là (4). « Avec la prolifération des livres audio narrés par l’IA, il est essentiel que notre industrie dispose d’un langage international qui permette aux éditeurs, aux détaillants et aux consommateurs de faire la distinction entre les différents types de narration », a assuré Jon Watt (photo de droite), président du groupe des éditeurs audio, au sein de l’association britannique (5). Contacté par Edition Multimédi@ à propos de l’absence d’harmonisation internationale de ces mesures, notamment avec la France, il se dit « ravi qu’il y ait une discussion en direct au sein du secteur de l’édition internationale sur la meilleure façon de [faire] ».
Les directives anglo-saxonnes identifient deux types de narration d’IA qui doivent être distingués l’un de l’autre, à l’aide des conventions de nommage suivantes proposées par les deux associations transatlantiques :
« AI Voice » : une voix synthétisée basée sur l’IA qui a été générée à partir d’échantillons provenant d’un grand groupe de locuteurs non identifiés. Exemple : les voix « Auto Narration » de Google, telles que « Archie » ou « Mary ». Dans la liste dite « Onix 19 » (personnes non nommées), les codes 05 à 07 peuvent être utilisés pour la convention « AI Voice ». La « voix synthétique » est alors une voix générique basée sur l’IA générée à partir d’échantillons provenant d’un grand groupe de locuteurs non identifiés.

Plus de 2 milliards de dollars aux Etats-Unis
« Authorized Voice Replica (AVR) » : une voix basée sur l’IA qui a été générée à l’aide d’échantillons autorisés/sous licence d’une voix humaine spécifique et qui cherche à reproduire cette voix. Par exemple, un éditeur travaille avec la succession d’un auteur décédé pour créer une réplique de voix autorisée basée sur des échantillons d’archives de la voix de l’auteur. Quant au « clonage », il fait référence à la réplication non autorisée lorsqu’un humain n’a pas donné la permission de reproduire sa voix. En outre, l’APA a publié le 2 juin 2025 une étude menée aux Etats-Unis sur le chiffre d’affaires généré par les livre audios : 2,22 milliards de dollars réalisés en 2024, soit une croissance de 13 % par rapport à l’année précédente. La quasi-totalité de ces revenus (99 %) provient des livres audio numériques, les ventes de livres audio sur supports physiques devenant très marginales voire négligeables. Et 51 % des Américains âgés de 18 ans et plus, soit environ 134 millions de personnes, ont écouté un livre audio.

« La Voix » contre la narration IA
Voix humaine ou voix de synthèse ? « La consommation et le nombre de livres audio racontés par l’IA ont augmenté, bien que la volonté d’essayer les livres audio racontés par l’IA ait reculé d’une année sur l’autre, passant de 77 % en 2023 à 70 % en 2025 », souligne l’APA. Par ailleurs, l’association newyorkaise pointe du doigt YouTube où, selon elle, les titres audio – écoutés par 35 % des auditeurs américains de livres audio – « sont en grande partie piratés » (6).
La France, elle, compte 6,8 millions d’auditeurs de livres audio (physiques ou numériques), soit 13 % de la population d’après Médiamétrie pour le baromètre 2024 du SNE avec la Sofia (7) et le SGDL (8). A l’occasion de la 4e édition du livre audio au slogan « Lire, ça s’écoute ! » (9), le SNE qui l’organise a présenté le 11 juin le label « Interprétation humaine », lancé par les éditeurs membres de sa commission « livre audio » – présidée par Laure Saget (photo ci-contre), par ailleurs directrice générale d’Audiolib, filiale du groupe Hachette. Les premiers livres audio intégrant ce label devaient être publiés dans le courant du mois de juin 2025. Un « kit de communication » est disponible en téléchargement sur le site du SNE (10). Si le syndicat semble rester neutre vis-à-vis du recours à la voix humaine ou de l’utilisation de la voix de synthèse, il n’en va pas de même de l’association partenaire du SNE dans l’instauration de ce label : « Les comédiens saluent cette décision des éditeurs qui reconnaît la lecture des œuvres comme un art en affirmant la supériorité de l’interprétation sur l’assemblage de phonèmes par des algorithmes. Ce label représente un jalon essentiel dans la préservation du sens, de l’émotion et de la cohérence des œuvres audios », a affirmé Odile Cohen, membre du conseil d’administration de l’association « Les Voix », qui regroupe des comédiens spécialisés dans le doublage et le livre audio (11). Contrairement aux associations anglo-saxonnes APA et UK PA qui se font fort de ne porter « aucun jugement sur l’utilisation de la narration par l’IA », le SNE – aux plus de 700 adhérents – a choisi son camp au nom des « éditeurs de livres audio » : « Ils tiennent également à valoriser le travail des comédiens et des lecteurs dans la création de ces œuvres audio », indique le communiqué du 11 juin (12). Créée il y a dix ans (en 2015), la commission « livre audio » du SNE est composée d’une douzaine de membres (13), dont Audiolib (Hachette), Gallimard, Bayard Editions ou encore Actes Sud. « Elle s’attache à promouvoir le livre audio auprès des prescripteurs : libraires, bibliothécaires, journalistes, grand public adulte et jeunesse, ainsi qu’auprès des enseignants et des institutions culturelles […]. Elle permet également aux éditeurs de livre audio de développer des projets communs et de peser auprès des partenaires institutionnels […] », précisent le SNE et son site web Lelivreaudio.fr. Jusqu’à maintenant, le SNE ne publiait aucune donnée de marché à propos du livre audio, mais il avait promis de le faire dans « les chiffres de l’édition 2024-2025 » qui devait paraître le 26 juin à l’occasion de son assemblée générale annuelle. « La coopération de tous les éditeurs de livres audio pour constituer un échantillon représentatif est impérative », avait prévenu le SNE, qui avait invité l’an dernier « tous les éditeurs produisant des livres audio, adhérents ou non adhérents du SNE, à répondre massivement à la vague d’enquête statistique de 2025 ».
D’après Spotify, près de 60 % des auditeurs de livres audio en France ont entre 18 et 34 ans, et représentent à eux seuls plus de la moitié du temps d’écoute total. Pourtant, la plateforme suédoise de streaming musical constate qu’il existe, en France toujours, « environ 800.000 livres mais seulement 20 à 25.000 sont convertis en livres audios », soit à peine 3 %. Depuis que la plateforme Spotify a lancé en octobre 2024 de livres audio en France, en Belgique, au Pays-Bas et au Luxembourg, elle dit observer « une croissance moyenne de 12 % par mois du nombre d’auditeurs de livres audio, ainsi que du temps d’écoute ».

Spotify, Amazon, Apple, Google, …
A tel point que Spotify a annoncé en avril dernier consacrer 1 million d’euros à la production de livres audio, devenant ainsi concurrent direct des maisons d’édition traditionnelles. Tout en ayant recours à la narration humaine, Spotify dit limiter les coûts avec la narration vocale de synthèse, en partenariat avec ElevenLabs, en précisant que « les titres narrés par voix de synthèse seront clairement identifiés sur Spotify en tant que tel ». De son côté Amazon Music propose un catalogue de plus de 21.000 livres audio en français, dont un par mois écoutable gratuitement pour les abonnés Prime, sur un total de 850.000 titres audio de sa filiale Audible (qui utilise notamment l’outil maison Amazon Polly). Apple utilise pour ses « audiobook » une technologie de voix numérique. Google donne aussi de la voix de synthèse. Bien d’autres solutions existent : PlayHT, Resemble AI, DeepZen, Aflorithmic, … @

Charles de Laubier

L’industrie musicale veut plus d’abonnés en France

En fait. Le 11 mars, le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep) a présenté le bilan 2024 du marché français de la musique enregistrée, lequel refranchit au bout de 20 ans la barre du milliard d’euros. Pour autant, les Français ne se précipitent pas pour s’abonner aux plateformes de streaming.

En clair. Les 174 maisons de disques et labels membres du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), parmi lesquels les trois majors mondiales de la musique (Universal Music, Sony Music et Warner Music), se plaignent de ne pas arriver à convaincre suffisamment d’utilisateurs à s’abonner aux plateformes de streaming musical.
Pourtant, ce n’est pas les « streamers » qui manquent sur le marché français : Spotify, Deezer, Qobuz, YouTube Music, Amazon Music, Apple Music ou encore Napster. Dans son bilan 2024 publié le 11 mars, le Snep fait état de « seulement » 12,3 millions d’abonnements (périodes d’essai comprises). Ces abonnements au streaming musical correspondent à 522,3 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier, soit tout de même une hausse de 11,4 %, pour représenter plus des trois-quarts (77,5 %) du total des revenus numériques de la musique enregistrée. (suite)

Alors pourquoi tant de déception de la part des producteurs de musiques ? « Le streaming par abonnement touche seulement plus du quart de la population française (25,9 % en incluant les utilisateurs des comptes familles et duos, soit un total de 17,7 millions de personnes). Mais cette proportion est très éloignée des autres grands marchés de la musique – Royaume-Uni, Allemagne ou Etats-Unis – où le taux de pénétration demeure très largement supérieur », explique le Snep, qui parlait déjà en 2023 d’« anomalie du marché français » (1). Par exemple, aux Etats-Unis, ce taux dépasse les 30 %. Et le syndicat des majors de la musique de regretter ce particularisme français : « Le rythme auquel grandit le nombre d’utilisateurs reste trop faible : en hausse de 7,3 % sur un an. Cette évolution est 3,3 points en-deçà de la moyenne mondiale ».
Universal Music (acquéreur en 2011 d’EMI), Sony Music et Warner Music ont poussé les plateformes comme Spotify et Deezer – dont ils étaient actionnaires minoritaires (2) (*) (**) via des bons de souscription d’actions (BSA) – à basculer du gratuit (3) à l’abonnement payant (4). Quels sont les freins ? Le Snep n’évoque pas l’augmentation tarifaire des forfaits, notamment due à la taxe streaming (5), ni l’attrait du gratuit chez YouTube. En revanche, le syndicat constate que les adultes (+ 50 ans) « demeure[nt] fortement sous-représenté[s] dans le streaming payant » (29,8 %, contre 39,7 % pour les 15-34 ans), alors qu’ils représentent près de la moitié de la population française. @

Taxe streaming : 18 millions d’euros en 2025… si toutes les plateformes assujetties paient

Le Centre national de la musique (CNM), qui est à la musique ce que CNC est au cinéma, est doté d’un budget 2025 de près de 140 millions d’euros, dont 18 millions de la « taxe streaming » payée par les Spotify, Deezer et autres Apple Music. Cette dernière a rapporté moins que prévu en 2024.

Jean-Baptiste Gourdin (photo) a pris le 10 février 2025 ses fonctions de président du Centre national de la musique (CNM), après y avoir été nommé par décret du président de la République, Emmanuel Macron (1). Cet établissement public à caractère industriel et commercial, créé en 2019 et placé sous la tutelle du ministre de la Culture (2), se retrouve depuis les deux dernières années avec un budget annuel qui a quasiment triplé – à environ 140 millions d’euros – par rapport aux budgets cumulés des organismes qu’il a remplacés (CNV (3) et quatre associations (4)).

« Taxe streaming » : levée du secret fiscal
Pour financer son budget 2025 de 137,6 millions d’euros – tel qu’il a été approuvé par son conseil d’administration le 16 décembre dernier –, dont 85,6 % iront aux fonds de soutiens de la musique, la loi de de finances 2025, promulguée au Journal Officiel du 16 février (5), chiffre les deux recettes fiscales qui alimenteront en partie les caisses de cet établissement public : la taxe sur les spectacles de variétés (dite « billetterie ») pour 53,1 millions d’euros, et la « taxe streaming » (officiellement « taxe sur la diffusion en ligne d’enregistrements phonographiques musicaux ou de vidéomusiques ») pour 18 millions d’euros, soit un total d’impositions de 71,1 millions d’euros. Le reste provient de l’aide de l’Etat (dont la subvention du ministère de la Culture). La nouveauté est que cette même loi de finances 2025 prévoit que (suite)

le CNM « peut [désormais] recevoir de l’administration des impôts tous les renseignements […] relatifs aux bases taxables et aux montants de la taxe [streaming] » et ceux « nécessaires au recouvrement et au contrôle de l’imposition [sur le spectacle vivant] » (6).
Ce droit de communication est une des suggestions de réforme émise par la Cour des comptes dans son rapport sur le CNM, document d’octobre 2024 publié en janvier dernier (7), afin de « lever le secret fiscal en permettant aux agents de la DGFiP (8) et à l’administration fiscale de transmettre au CNM les données pertinentes ». Cela va permettre désormais à l’établissement public de la musique d’évaluer les crédits d’impôt, d’avoir de meilleures conditions de recouvrement et de contrôle de la « taxe billetterie », ainsi que de prévoir le rendement de la taxe streaming collectée par la DGFiP. Cette taxe streaming, encore controversée aujourd’hui, consiste à imposer un taux de 1,2 % sur le chiffre d’affaires que les plateformes de musique en ligne réalisent en France, au de-là d’un plancher d’imposition de 20 millions d’euros (9). La Cour des comptes a d’ailleurs recommandé au gouvernement d’« introduire une modulation des taux de la taxe streaming en fonction du chiffre d’affaires des contributeurs ».
Cet impôt « musical » est recouvré et contrôlé par la DGFiP – laquelle prélève au passage en tant que percepteur 4 % de frais de gestion – pour le compte du CNM, lequel la perçoit par reversements mensuels, le premier étant intervenu il y a un an maintenant (10). Or si la loi de finances 2025 a bien prévu 18 millions d’euros de recettes fiscales au titre de cette taxe streaming, encore faut-il savoir qui s’en acquitte effectivement… ou pas. Car le problème est que toutes les plateformes de streaming assujetties ne paient pas leur taxe streaming. Ainsi, 15 millions d’euros de recettes avait été prévus l’an dernier, mais le rendement serait inférieur à 10 millions d’euros (11). « Le montant définitif 2024 sera rendu public à l’issue de l’approbation de notre compte financier, courant avril », indique à Edition Multimédi@ Jean-Baptiste Gourdin. Certaines plateformes musicales attendaient la publication – au Bulletin officiel des finances publiques-impôts (Bofip) édité par la DGFiP justement – de la circulaire fiscale des règles applicables à cette taxe streaming. Or, selon nos constatations, cette circulaire n’a été publiée que le 18 décembre 2024 (12). Spotify était vent debout contre cette taxe streaming. Le CNM peut maintenant espérer un rendement bien meilleur en 2025, s’il n’y a pas de mauvais payeurs. Cela tombe bien car le CNM a vu pour cette année son budget de fonctionnement raboté par la loi de finances 2025, avec – 5 % de sa subvention, passant sous les 20 millions d’euros (13).

Réformer le CNM et éviter les conflits d’intérêts
Dans son rapport, la Cour des comptes avait prévenu le CNM de « la nécessité d’une réforme de sa gouvernance et de son mode de fonctionnement ». Parmi les griefs : le risque de « conflits d’intérêts » par la présence de professionnels dans les commissions spécialisées d’aides, comme ce fut le cas pour un « refus d’aide en commission sur la base d’un parti pris contre un opérateur hostile à la taxe streaming ». Pour y remédier, Jean-Baptiste Gourdin doit « ouvrir les commissions spécialisées à des personnalités extérieures au secteur visé et en organisant une rotation annuelle (comme au CNL (14)) ou biannuelle de leurs membres ». Des chaises musicales… @

Charles de Laubier

45e président des Etats-Unis, Donald Trump sera le 47e : que devient sa société cotée Trump Media ?

« Votre voix. Votre liberté. » Le slogan du réseau social que Donald Trump a lancé en 2022 sous le nom de Truth Social, après avoir été banni de Twitter et de Facebook, sonne aujourd’hui différemment depuis que l’ancien locataire de la Maison-Blanche a été élu le 6 novembre 47e président des Etats-Unis.

Le 8 novembre, Donald Trump (photo), élu deux jours plus tôt 47e président des Etats-Unis, a lancé sur son réseau social « Truth Social » à propos de rumeurs selon lesquelles il comptait céder sa société cotée Trump Media & Technology Group (TMTG) dont il détient 52,9 % du capital au 30 septembre 2024 : « Je n’ai pas l’intention de vendre ! » (1). Rappelez-vous : il y a trois ans, Donald Trump lançait son propre réseau social Truth Social pour « résister à la tyrannie des géants technologiques » que l’ancien locataire de la MaisonBlanche a accusés de l’avoir « réduit au silence » après les événements du Capitole en 2021.
Pour éditer cette plateforme destinée à être plus qu’un simple site de microblogging, le candidat Républicain à l’élection présidentielle américaine fonde alors sa start-up TMTG et l’enregistre dans l’Etat du Delaware, l’un des premiers paradis fiscaux américains. Slogan de Truth Social, considéré un temps comme un « clone de Twitter » : « Votre voix. Votre liberté. » Le 5 novembre, soit la veille de la victoire présidentielle de Donald Trump, la société cotée TMTG a réaffirmé dans ses résultats du troisième trimestre 2024 que « depuis son lancement, Truth Social a connu une croissance substantielle, passant de zéro à un total d’environ 9 millions d’inscriptions à la mi-février 2024 via iOS, Android et le web ».

Actions « DJT » : 8 mois de turbulences
Selon les relevés de Demandsage et de Searchlogistics, le nombre d’utilisateurs actifs ne dépasserait pas les 2 millions (2), alors que « Trump Media » en revendiquait au printemps dernier 5 millions. Pas de quoi pavoiser pour autant face aux quelque 300 millions d’utilisateurs de X (ex-Twitter) et encore moins par rapport aux plus de 2 milliards de profils sur Facebook. En remportant largement la présidentielle américaine le 6 novembre face à la Démocrate Kamala Harris, Donald Trump a revigoré l’action de TMTG au Nasdaq, où son entreprise est directement cotée depuis mars dernier sous le symbole DJT – ses propres initiales : Donald John Trump. Auparavant, TMTG était en Bourse depuis octobre 2021 mais via une société d’acquisition (3), Digital World Acquisition Corp. (DWAC), avec laquelle TMTG a fusionné. (suite)

Avec un démarrage en trombe de l’action à l’ouverture de Wall Street le 26 mars 2024, la société Trump Media se retrouve valorisée plus de 10 milliards de dollars dès le premier jour de cotation. La popularité de Donald Trump, que l’on aime ou que l’on déteste, a alors joué à plein auprès de nombre d’investisseurs.

Trump contre « Big Media » et « Big Tech »
Le titre DJT culmine un temps à plus de 78 dollars l’action, rendant encore plus riche le milliardaire-président (4). Les utilisateurs affluent dans le sillage du candidat pour la troisième fois à la présidentielle américaine et de son mouvement « Make America Great Again » (MAGA). Oubliées les difficultés des débuts de Trump Media et de son véhicule boursier DWAC confronté à un problème de trésorerie en 2022 et dans le même temps visé par une enquête de la SEC, le gendarme boursier américain. Sans parler du fait que la marque « Truth Social » n’a pas pu être enregistrée (5), après le refus du Bureau américain des marques et brevets (USPTO). Mais l’embellie boursière de TMTG ne durera pas. Plus dure a été la chute : durant la première quinzaine d’avril 2024, l’action DJT s’effondre de plus de 50 %, à seulement 22 dollars. Et après une remontée éphémère le mois suivant, elle touchera le fond le 23 septembre dernier, à 12,15 dollars. Depuis, Trump Media a repris un peu des couleurs à la faveur de la campagne présidentielle très suivie et commentée. Et l’élection du 6 novembre remportée par le principal actionnaire de TMTG n’a pas eu un effet bonus sur le titre en Bourse : au 15 novembre, l’action ne valait pas plus de 26,99 dollars (6) et la valorisation boursière 5,85 milliards de dollars (7).
Le quartier général de Trump Media, dont le PDG n’est pas Donald Trump mais Devin Nunes (photo ci-dessus), est installé à Sarasota en Floride. L’entreprise, qui bénéficie par ailleurs de la fiscalité avantageuse de l’Etat du Delaware, perd beaucoup d’argent faute de publicités suffisantes pour monétiser Truth Social. La publication le 5 novembre de ses résultats sur les neuf premiers mois de l’année fait état d’un chiffre d’affaires (au 30 septembre) de 2,6 millions de dollars, en baisse de 23 % sur un an. Tandis que les pertes nettes sur la même période atteignent 361,2 millions de dollars, en explosant de 641 % sur an (8). Reste à savoir si le Grand Chelem de Donald Trump permettra à Truth Social de redresser la barre sur le quatrième trimestre en cours. « You are the media now », a exulté le 6 novembre (9) son plus fervent supporteur-milliardaire, Elon Musk, première fortune du monde (10), patron de Testa et propriétaire de X (ex-Twitter), le réseau social qui a réhabilité « @realDonaldTrump » il y a deux ans maintenant. Trump Media, dont le fils aîné de Donald Trump – portant le même prénom (Donald Trump, Jr) – est membre du conseil d’administration, mise en outre sur Truth+, la nouvelle plateforme de streaming de contenus annoncée en août dernier. « La liberté d’expression est assurée par Truth+, où vous pouvez regarder les actualités en lesquelles vous avez confiance et des émissions et des films que Big Media a essayé de mettre sur liste noire », promet « la voix de Donald Trump » sur les pages support de Truth Social. Et d’enfoncer le clou : « Truth+ est alimenté par une infrastructure spécialement conçue avec ses propres serveurs [CDN (11), ndlr], routeurs et quantité de logiciels propriétaires, rendant la plateforme non annulable par Big Tech » (12). Truth+ va apparaître progressivement dans l’application Truth Social sous la forme d’une nouvelle icône, sans que l’on sache encore si ce service de streaming sera gratuit, freemium ou payant. Il proposera un guide électronique interactif sur 14 jours, de la télévision instantanée (TV linéaire) jusqu’à 7 jours après la diffusion des émissions, des directs (live streaming), un enregistreur vidéo dans le cloud, des vidéos à la demande et bien d’autres contenus. Edition Multimédi@ a constaté que le bouton « Live TV » proposait déjà une dizaine de chaînes, dont Euronews. « Depuis l’annonce de notre accord en juillet 2024 pour acquérir la technologie de streaming TV [auprès de la société JedTec du magnat américain de l’énergie James Davison, Républicain et grand donateur au profit du candidat Trump, ndlr], nous avons mis sur pied, en moins de quatre mois, notre propre réseau national de distribution de contenu télévisuel, lancé sur Truth Social le live streaming TV et lancé notre propre service OTT TV, Truth+, sur le Web et avec des applications natives pour iOS, Android et les téléviseurs connectés », s’est félicité Devin Nunes (13). La plateforme de streaming Truth+ est déjà disponible sur Apple TV, Android TV et Amazon Fire TV.
Donald Trump, 45e président des Etats-Unis en passe de devenir le 47e, compte bien élargir encore son écosystème au-delà de son Bureau ovale, avec l’ambition de faire de Truth Social une véritable plateforme d’actualités, de divertissement et de discussions – et ce, en « maximisant [son] indépendance par rapport aux Big Tech » (dixit le PDG de TMTG le 5 novembre).

Les deux fils, Donald Jr et Eric, en coulisses
Chroniquement déficitaire mais pas endetté, Trump Media voit encore plus loin : « TMTG continue d’explorer des possibilités de croissance supplémentaires, telles que des fusions et acquisitions potentielles avec des entreprises qui bénéficieraient de la technologie et de l’image de marque de Trump Media, y compris dans le domaine de la fintech ». Fintech ? Le 22 août 2024, Donald Trump a posté sur Truth Social : « Depuis trop longtemps, les grandes banques et les élites financières ont écrasé le citoyen américain moyen. Il est temps de prendre position – ensemble » (14), en ajoutant un lien « Defiant » vers sa chaîne sur la messagerie Telegram baptisée « World Liberty Financial » consacrée à la finance décentralisée (DeFi) et à son projet de plateforme de cryptomonnaie. Mi-octobre, Donald Trump – avec l’aide de ses deux fils Donald Jr et Eric – a lancé sa crypto WLFI (15), dont la capitalisation reste encore embryonnaire, sans qu’elle ne profite de l’élection présidentielle. @

Charles de Laubier