Entre l’AI Act, le RGPD, le droit d’auteur et la protection des bases de données, l’articulation est cornélienne

Les fournisseurs de système d’IA et les entreprises utilisatrices de ces solutions – exploitant quantités de données, personnelles comprises – doivent se conformer à plusieurs réglementations européennes : de l’AI Act au RGPD, en passant les directives « Copyright » et « Bases de données ».

Par Arnaud Touati, avocat associé, et Mathilde Enouf, juriste, Hashtag Avocats

L’AI Act – règlement européen sur l’intelligence artificielle (1) – représente un changement significatif dans la régulation technologique au sein des Vingt-sept. Il ne substitue pas aux régimes existants, mais les enrichit, engendrant une superposition complexe avec le règlement général sur la protection des données (RGPD) et la législation sur le droit d’auteur. Cela nécessite des entreprises de mettre en place une gouvernance juridique intégrée, impliquant juristes, techniciens et responsables de la conformité.

Pas d’IA contre les droits fondamentaux
L’incertitude jurisprudentielle, l’accroissement des obligations et le danger financier associé aux sanctions exigent une vigilance accrue. Cependant, cette contrainte peut se transformer en atout concurrentiel : les entreprises qui réussissent à prévoir et à incorporer la conformité progressive gagneront la confiance de leurs utilisateurs et de leurs partenaires. La capacité des acteurs à convertir ces obligations en normes de qualité et de confiance déterminera l’avenir de l’intelligence artificielle (IA) en Europe. La régulation, plutôt que d’être un simple obstacle, pourrait se transformer en un outil stratégique de souveraineté numérique et de développement durable de l’IA.
Première législation mondiale dédiée à cette innovation technologique, l’AI Act est entré en vigueur le 1er août 2024, mais ses obligations sont mises en œuvre progressivement. Les mesures prohibées ont commencé à s’appliquer en février 2025 ; les normes relatives aux modèles d’IA à usage général ont commencé à s’appliquer en août 2025 (2) ; les règles concernant les systèmes à haut risque seront mises en œuvre en août 2026. Cette mise en application progressive a pour but de donner aux entreprises le temps nécessaire pour s’adapter, tout en se concentrant d’abord sur les risques considérés comme les plus critiques. A l’inverse du RGPD, qui a mis en place en 2018 un cadre uniforme immédiatement applicable à tous les traitements de données, l’AI Act opère (suite) sur la base d’une approche progressive. Cette stratégie illustre le désir du législateur européen de soutenir l’innovation tout en prévenant des disruptions trop violentes pour les acteurs économiques. Elle reflète aussi une reconnaissance de la variété des applications de l’IA, certaines étant avantageuses et peu dangereuses, d’autres risquant d’avoir un impact sévère sur les droits fondamentaux. Il s’agit d’une législation structurante qui ne remplace pas le RGPD ni le droit d’auteur, mais qui s’y superpose. La loi sur l’IA se fonde sur une catégorisation des systèmes d’IA en fonction de leur degré de risque. L’IA s’appuie sur l’exploitation d’une grande quantité de données, dont un bon nombre pourrait être considéré comme des données personnelles. Le RGPD rend obligatoire la détermination d’une base légale pour chaque acte de collecte ou d’utilisation (3). Selon la situation, le traitement peut se baser sur le consentement de l’individu concerné, sur l’exécution d’un contrat, sur un devoir légal, sur la protection des intérêts essentiels, sur une tâche d’intérêt public, ou encore sur le bénéfice légitime du gestionnaire du traitement. Ce fondement peut être considéré pour la formation des modèles. Cependant, il doit toujours être précédé d’une évaluation de proportionnalité et d’un contrôle de compatibilité avec les objectifs initiaux de la collecte.
L’obtention de l’accord est primordiale, particulièrement en ce qui concerne les données sensibles telles que définies par l’article 9, ou lorsque les traitements ne sont pas suffisamment justifiés par une autre base légale. De plus, si les données sont réutilisées pour un but différent de celui qui a motivé leur collecte, le RGPD demande une vérification de la concordance de cette nouvelle finalité (4). Cette évaluation prend en considération le rapport entre l’objectif initial et l’objectif modifié, le contexte de la collecte des données, la nature de ces dernières, les implications pour les individus concernés, ainsi que la présence de sécurités comme le cryptage ou la pseudonymisation.

Le droit de s’opposer au profilage
Le RGPD donne également la possibilité aux Etats membres d’établir des règles spécifiques, en particulier pour les traitements basés sur une obligation légale ou une mission d’intérêt public, afin de définir clairement les conditions de légalité et de structurer les modalités pratiques de leur application. Et toute personne a le droit de ne pas être soumise à une décision exclusivement automatisée, y compris le profilage, si cette décision engendre des conséquences juridiques ou a un impact significatif sur elle (5). Trois exceptions sont prévues à ce principe : la décision peut être valide si elle est indispensable à l’application d’un contrat, si elle est stipulée par la législation de l’UE ou d’un Etat membre, ou si elle repose sur l’accord explicite de l’individu concerné. Quoi qu’il en soit, des assurances particulières doivent être mises en place, notamment le droit d’exiger une intervention humaine, de faire part de ses remarques et de contester la décision.

Délicate soumission à plusieurs textes
De plus, le RGPD proscrit la prise de ces décisions sur des types spécifiques de données sensibles (6), à moins que l’une des exceptions ne soit applicable et que des mesures de protection accrues soient instaurées (7). Cette mesure est particulièrement cruciale pour les systèmes d’IA à risque élevé, notamment dans les domaines du crédit, de l’embauche ou de l’assurance, où la ligne entre automatisation et intervention humaine doit être strictement observée.
Concernant cette fois la propriété intellectuelle, l’AI Act exige une plus grande transparence sur les données utilisées pour la formation, sans toutefois établir un droit de refus. Le choix de sortie cité dans certaines études découle de la directive européenne « Droit d’auteur et droits voisins dans le marché unique numérique » de 2019, directive dite « Copyright » (8) : elle établit une dérogation pour l’extraction de textes et de données à des fins scientifiques (9), alors qu’elle permet l’extraction à des fins commerciales, à condition que les détenteurs des droits ne s’y soient pas formellement opposés (10). On peut également mentionner la protection spécifique des bases de données prévue par la directive « Bases de données » de 1996 (11), qui proscrit l’extraction substantielle ou la réutilisation non permise de contenus.
La coordination entre ces divers systèmes d’IA est délicate. Un projet donné peut être soumis à la fois au RGPD, au droit d’auteur, au droit des bases de données et à l’AI Act en même temps. Les obligations peuvent s’accumuler sans forcément être cohérentes entre elles, ce qui contraint les acteurs à adopter une démarche globale de conformité. Cette dernière comprend la sauvegarde des données personnelles, la reconnaissance des droits de propriété intellectuelle, ainsi que les exigences techniques spécifiques au règlement sur l’IA.
Considérons un cas de figure où un générateur de contenus commerciaux utilise des profils d’utilisateurs (RGPD), des articles de presse (droit d’auteur) et des bases documentaires publiques (AI Act). Conformément au RGPD : obligation de communication, protection des droits individuels, assurances pour les transferts internationaux (12). Conformément au « Copyright » : contrôle des licences, observation des opt-out et considération des exceptions. Conformément à l’AI Act : documentation technique, gestion des données, protocoles de traitement des incidents, contrôle humain et évaluation de conformité réalisée par des entités notifiées. En cas d’infractions, l’AI Act instaure un système de sanctions particulièrement dissuasif, qui s’ajoute et parfois se superpose à celui du RGPD, selon trois niveaux de gravité :
La transgression des prohibitions strictes, telles que manipulation subliminale, exploitation de vulnérabilités, notation sociale, usage abusif de la biométrie, etc., expose les opérateurs à une amende qui pourrait s’élever jusqu’à 35 millions d’euros ou représenter 7 % du chiffre d’affaires annuel global de la société, le montant le plus élevé étant pris en compte (13).
Les infractions aux obligations imposées à divers intervenants de la chaîne (fournisseurs, mandataires, importateurs, distributeurs, déployeurs) ou aux entités notifiées, ainsi que les violations des règles de transparence (14), sont passibles d’une amende pouvant atteindre 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial. En définitive, la communication d’informations fausses, partielles ou induisant en erreur aux instances de régulation peut conduire à une sanction pouvant atteindre 7,5 millions d’euros ou 1 % du chiffre d’affaires.
La réglementation prévoit un régime allégé pour les PME et les start-up, pour lesquels le seuil applicable est le plus bas entre les montants absolus et les pourcentages mentionnés précédemment. L’AI Act précise également les paramètres d’aggravation ou de mitigation pris en compte par les autorités nationales (15). Chaque Etat membre est tenu d’établir des normes procédurales nationales, de définir l’étendue à laquelle les amendes peuvent s’appliquer aux autorités ou institutions publiques, et d’assurer aux opérateurs des voies de recours juridictionnelles effectives.
On prévoit l’émergence des premiers litiges dès 2025, en particulier concernant les pratiques prohibées par l’AI Act (16), en vigueur depuis le 2 février. Dès le 2 août 2026, les conflits pourraient englober les systèmes à haut risque, avec une prolongation jusqu’en 2027 pour certains équipements inclus dans des produits soumis à réglementation, en particulier dans les domaines financier et médical. Etant donné que la Commission européenne a abandonné sa proposition de directive sur la responsabilité civile de l’IA, le cadre repose désormais sur la directive « Responsabilité du fait des produits défectueux » de 2024, qui englobe les systèmes d’IA et doit être mise en œuvre d’ici décembre 2026.

Les entreprises doivent vite se préparer
Pour être prêtes et en conformité, les entreprises doivent mettre en place des procédures internes solides pour anticiper. Cette préparation sera facilitée par des outils utiles tels que des tableaux de comparaison RGPD/AI Act/ Copyright ou des listes de vérification pour assurer la conformité. Quant aux transferts internationaux de données UE-US, ils demeurent un enjeu majeur. Ils restent soumis au RGPD et aux exigences renforcées des arrêts « Schrems », malgré la confirmation fragile en septembre 2025 (17) du Data Privacy Framework. @

Erreur stratégique ? Les nombreux rendez-vous manqués d’Apple avec l’intelligence artificielle

La firme de Cupertino, dirigée par Tim Cook depuis près de 15 ans, a raté le train de l’IA. Alors que ses rivaux Google, Microsoft et Amazon ont investi massivement dans ce domaine. La énième « keynote » du PDG, le 9 septembre 2025, a encore déçu sur ce point – malgré Apple Intelligence.

(Cet article est paru le 22 septembre dans EM@350 ; le 26 septembre, Bloomberg révélait qu’Apple teste en interne un nouveau Siri à l’IA, du nom de code Veritas)

Tim Cook (photo) a très peu mentionné Apple Intelligence lors de l’événement largement suivi du 9 septembre 2025, qui s’intitulait cette année « Awe Dropping » – jeu de mots entre « jaw-dropping » (époustouflant) et « awe » (admiration). Mais au lieu d’annonces susceptibles de provoquer l’effet « Waouh » promis, le PDG de la firme de Cupertino nous a offert ce qu’il sait faire au mieux : la présentation d’un catalogue de produits de la marque à la pomme (1), à savoir iPhone 17 Pro, iPhone 17, iPhone Air, AirPods Pro 3, Apple Watch Série 11 et Apple Watch SE 3.

Apple Intelligence toujours « bêta »
Mais côté intelligence artificielle, on repassera ! Cet événement de rentrée d’Apple, qui correspondrait à la 120e keynote de la Pomme depuis l’instauration par feu Steve Jobs de ce format emblématique, n’a toujours pas été à la hauteur de ceux qui attendaient un déclic IA dans ce monde fermé de l’« iOS ». Depuis son lancement en grandes pompes lors de la keynote des développeurs en juin 2024, le « système d’intelligence personnel » Apple Intelligence n’a toujours pas convaincu. Le déploiement mondial de ce qui est appelé en interne « AI » sur les appareils compatibles de la marque à la pomme se fait très progressivement depuis un an (2).
Par exemple, il aura fallu attendre le printemps 2025 pour que le système d’IA d’Apple ait sa version en français et bien d’autres langues (allemand, italien, portugais, espagnol, japonais, coréen, vietnamien, …). Mais la keynote de septembre a été plutôt discrète sur les avancées dans ce domaine, comme si le retard d’Apple dans l’IA devenait un sujet tabou pour Tim Cook. L’écart se creuse avec Google et Samsung, lesquels misent à fond sur l’IA pour leurs smartphones. Apple Intelligence n’est toujours pas (suite) à la hauteur pour être mis en avant. Il s’agit aussi pour Tim Cook de ne pas s’attirer à nouveau des critiques comme ce fut le cas lors du lancement l’an dernier de son système d’IA qui, entre autres problèmes, présentait des résumés erronés d’articles de médias qui s’en sont plaints – tels que la BBC (3). Quant à l’assistant virtuel Siri, que Steve Jobs avait racheté en avril 2010 (plus de 15 ans), il a bénéficié de mises à jour avec des capacités améliorées rendues possibles par Apple Intelligence, mais ses promesses « IA » entretenues depuis 2023 n’ont toujours pas été tenues. Le « Siri AI » a déçu, tant les performances ont été jugées trop timides par rapport à celles des assistants concurrents – Google Assistant et Alexa d’Amazon en tête – intégrant de grands modèles de langage tels que ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google ou encore Claude d’Anthropic. Et contrairement à Microsoft, Google ou même Samsung, Apple n’a pas présenté de fonctionnalités créatives majeures (génération d’images, de vidéos, d’audio, ou résumés automatiques avancés), les usages concrets de l’« AI » à la pomme restant encore limités en back-office à la productivité (résumer un e-mail, réécrire un texte, notifications intelligentes, …), loin de l’effet «Waouh» escompté (4). Certains attendaient un appareil « AI-first » (lunettes, assistant vocal autonome, etc.), mais il n’est pas arrivé.
Autre rendez-vous manqué de la Pomme avec l’IA : son système d’exploitation iOS 26 intègre bien des fonctions IA (résumés, organisation intelligente, corrections stylistiques), mais beaucoup d’analystes estiment que cela ressemble plus à un rattrapage qu’à une véritable innovation. Sur la page en français « iOS 26 Nouveau design Nouvelle magie » (iOS étant annoncé comme disponible depuis le 15 septembre), la firme de Cupertino assure que « Apple Intelligence est intégrée dans encore plus de fonctionnalités afin de vous aider à communiquer en différentes langues, à créer des images plus personnelles et à utiliser des raccourcis plus performants » (5), étant précisé dans une note de bas de page : « Apple Intelligence est disponible en version bêta. La disponibilité des fonctionnalités peut varier en fonction des zones géographiques et des langues » (6). Le dernier rendezvous manqué et non des moindres pour Apple, alors que sa trésorerie disponible atteint les 133 milliards de dollars, est en matière de croissance externe.

Faute de grosse acquisition « IA », Gemini
La Pomme aurait envisagé d’acquérir, d’après Reuters fin août (7), la licorne française Mistral AI – avant que celle-ci soit rachetée par le néerlandais ASML le 9 septembre (8) –, et son homologue américaine Perplexity AI. Tim Cook s’est contenté d’acheter quelques start-up secondaires dans l’IA (TrueMeeting, WhyLabs, DarwinAI, …). Faute d’acquisition majeure dans l’IA, Apple cherche à rattraper son retard avec un partenaire qui serait, selon Bloomberg (9), Google – pour utiliser Gemini sur Siri. Cela pourrait être perçu comme un aveu d’échec d’Apple dans l’IA. A moins que la Pomme ne sorte sa propre IA générative en 2026, qui, d’après Politico (10), devrait être « Trump-compatible »… @

Charles de Laubier

Artistes fantômes, fraudes à la diffusion : l’IA met le bazar dans le streaming musical mondial

Les « fake streams » (faux clics) et les « fake artists » (faux artistes) ne datent pas d’hier dans le streaming musical, mais l’intelligence artificielle accroît le phénomène de façon exponentielle. Pour faire face au fléau, l’industrie musicale compte sur les plateformes et la justice.

La manipulation de la musique en ligne, dans le but de percevoir des royalties de manière plus ou moins frauduleuse, repend de l’ampleur depuis que l’IA s’est invitée dans l’industrie musicale. Cela impacterait environ 10 % des streams au niveau mondial, selon certaines sources (1). Si l’on considère les 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires du streaming musical réalisés en 2024, d’après la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI), la fraude représenterait quelque 2 milliards d’euros l’an dernier.

Phénomène du streaming artificiel
« La musique est confrontée à la menace croissante de la manipulation du streaming, où des acteurs malveillants volent de l’argent qui devrait aller aux artistes légitimes en générant un jeu artificiel de morceaux qu’ils ont téléchargés sur les services musicaux. C’est du vol. L’utilisation d’outils d’IA générative par des manipulateurs de flux a considérablement exacerbé le problème. L’IA permet de générer très rapidement et en grand volume des images d’artistes, des pochettes et des pistes, ce qui permet une manipulation plus facile et à grande échelle », fustige l’IFPI. « Les maisons de disques continueront à intenter des actions en justice contre les individus derrière les sites qui vendent des morceaux artificiels, mais l’impact réel peut être obtenu par le secteur en se regroupant pour prévenir la fraude », a prévenu la fédération de l’industrie musicale dans son dernier rapport annuel publié en mars dernier (2).
Aussi, quelle n’a pas été sa satisfaction le 17 juillet 2025 de voir un tribunal de São Paulo, au Brésil, rendre la première décision de justice dans le cadre de l’« Operation Authentica », initiative de l’IFPI pour cibler les services dans le monde fournissant de fausses interactions en ligne. La société Seguidores Marketing Digital, qui a fait appel de la décision, a été (suite) déclarée coupable d’avoir généré de faux abonnés, likes et flux sur des plateformes telles que Spotify, YouTube, TikTok et Instagram. Elle a été reconnue responsable de publicité trompeuse, de fraude à l’encontre des consommateurs et de violations de plusieurs droits constitutionnels. Le tribunal brésilien lui a ordonné de cesser ses services illégaux sous peine de pénalités, de payer des dommages-intérêts collectifs et de voir ses noms de domaine suspendus. Pour l’IFPI, c’est « une étape majeure » dans la lutte contre la fraude au streaming. « Il s’agit d’un avertissement clair pour ceux qui profitent de la manipulation de l’environnement de la musique en ligne. Leurs actions induisent en erreur les fans de musique et sapent les artistes légitimes. La décision d’aujourd’hui crée un précédent juridique solide », met en garde Victoria Oakley (photo), la directrice générale de la fédération basée à Londres (3).
Les fake streams (4) ou le recours à des « fermes à clics » (5) (streaming farms) n’ont pas attendu l’intelligence artificielle pour apparaître. Ces manipulations frauduleuses ont été repérées il y a plusieurs années, utilisant le plus souvent un bot, autrement dit un robot logiciel qui exécute automatiquement une tâche répétitive plus rapidement ou plus longtemps qu’un humain peut le faire (6). En appel, dans une affaire historique initiée en 2018, la haute cour de justice du Danemark a alourdi début 2025 la peine d’un homme de 54 ans reconnu coupable de fraude massive aux streams sur notamment Apple Music, Spotify et YouSee Musik : 24 mois de prison, dont 2 fermes (7). L’IFPI, elle, était venue à bout en 2023 de SP-Onlinepromotion, un important service de manipulation de streaming basé en Allemagne (8).
La « fraude » au streaming prend une tout autre dimension avec la déferlante des musiques générées par l’IA, si tant est que soit « illégal » le fait de diffuser sur les plateformes en ligne une musique créée par une IA et non par un vrai artiste. Deezer a, lui, lancé en juin 2025 un système d’étiquetage permettant d’identifier les albums contenant des titres générés par l’intelligence artificielle. « A ce jour, la musique entièrement générée par IA ne représente qu’une part minime des écoutes sur Deezer – environ 0,5 % – mais les données montrent que son principal objectif est frauduleux », assure la plateforme d’origine française (9). Selon elle, « environ 18 % de la musique mise en ligne chaque jour – soit plus de 20.000 titres – est entièrement générée par des modèles d’IA ».

Le faux groupe « The Velvet Sundown »
Au seuil de l’été 2025, un faux groupe de rock appelé The Velvet Sundown a défrayé la chronique pour s’être fait passer sur Spotify pour de vrais artistes avec la sortie coup sur coup de deux albums : « Floating on Echoes » et « Dust and Silence » (10). En plein succès et plus de 1 million de streams en quelques semaines, le groupe a reconnu être entièrement généré par une IA, en l’occurrence Suno. Le suédois Spotify, qui n’étiquette pas les musiques générées artificiellement, a été accusé de faire le jeu des « artistes fantômes ». @

Charles de Laubier

Le marché des lunettes connectées cherche à y voir plus clair avec l’intelligence artificielle

L’IA s’impose dans les lunettes connectées, au point de donner un second souffle à ce marché mondial toujours en quête de visibilité. Alors que Meta – en tête des ventes grâce à Essilor Luxottica – s’apprête à lancer en septembre des « lunettes AI », la concurrence s’intensifie.

Meta, Snap, Xiaomi, Alibaba, TCL-RayNeo, Kopin Solos, Thunderobot, Google, Samsung, Apple, … La concurrence s’intensifie sur le marché mondial des lunettes connectées. Dix ans après l’échec des Google Glass, les fabricants américains et asiatiques s’y bousculent. Le groupe Meta Platforms, qui s’est associé sur plusieurs années avec le franco-italien EssilorLuxottica pour créer les Ray-Ban Stories en 2021 et les Ray-Ban Meta en 2023, mène la danse et s’apprête à lancer le 17 septembre une nouvelle paire boostée à l’intelligence artificielle.

Meta Connect 2025 (17-18 septembre)
« Pour continuer à rapprocher les mondes physique et numérique, EssilorLuxottica a prolongé son partenariat avec Meta [en septembre 2024] en concluant un nouvel accord à long terme en vertu duquel les deux sociétés collaboreront au cours de la prochaine décennie pour développer des lunettes intelligentes multigénérationnelles et pour établir de nouveaux standards pour le secteur », signale le géant du verre et de l’optique, dans son rapport annuel publié en mars 2025. Après le lancement réussi il y a quatre ans des Ray-Ban Stories, le duo MetaEssilorLuxottica a lancé il y a deux ans les Ray-Ban Meta, une nouvelle génération de lunettes connectées intégrant l’intelligence artificielle et des capacités de streaming en direct. « Ray-Ban Meta est la toute première paire de lunettes dotée d’une fonction de diffusion en direct et de l’intelligence artificielle Meta intégrée, d’une caméra grand-angle 12 MP [mégapixels], de discrets haut-parleurs à oreilles libres pour une expérience audio globale, et de cinq micros intégrés pour passer facilement de la musique aux appels, tout en permettant aux porteurs de lunettes de rester à l’écoute du monde qui les entoure », explique le franco-italien.
Ces lunettes intelligentes en mode « mains libres » promettent (suite) de donner aux consommateurs des « superpouvoirs », tels que la possibilité de passer des appels téléphoniques, de capturer et de partager des photos et des vidéos, d’écouter de la musique, de diffuser du contenu en direct, ou encore d’avoir la traduction instantanée. Le porteur peut utiliser des commandes vocales pour se connecter à des smartphones et à d’autres appareils. Le prochain modèle de Ray-Ban Meta devrait être présenté le 17 septembre et commercialisé à partir de cette date, selon Bloomberg (1), qui évoque des lunettes connectées dotées d’un écran de réalité augmentée et un prix à moins d’un millier de dollars. Le nom de code du projet au sein de la firme de Menlo Park (Californie) serait « Hypernova » et, d’après des médias spécialisés, le nom commercial pourrait être « Meta Celeste ». Elles pourraient être l’aboutissement du projet « Orion » dévoilé en 2024, qui consiste en une paire de lunettes AR (Augmented Reality) qui superposent du contenu sur le monde physique. Le 17 septembre s’ouvre justement en live streaming sur deux jours le grand rendez-vous annuel Meta Connect que le cofondateur PDG Mark Zuckerberg (photo) inaugurera en levant le voile sur, officiellement, « les dernières nouveautés en matière de lunettes IA et la vision de Meta concernant l’intelligence artificielle et le métavers » (2). La nouvelle paire IA devrait intégrer un écran situé en bas à droite du verre droit, ce qui permettrait de visualiser des informations et des images, tandis qu’un bracelet neuronal appelé « Ceres » donnerait le contrôle par gestes.
Quant à l’appareil photo de ces nouvelles lunettes IA, il devrait faire des merveilles et même rivaliser avec celui de l’iPhone 13, dit-on. Si le prix de base est attendu à moins de 1.000 dollars (800 dollars, d’après Bloomberg), contrairement aux estimations antérieures, la facture pourrait rapidement grimper en fonction des différents styles proposés et des verres correcteurs. Meta Platforms complètera ainsi sa gamme de lunettes connectées, après les Ray-Ban Stories, les Ray-Ban Meta (3) et, depuis juin dernier pour les athlètes et amateurs de sport, les Oakley Meta (4) qui sont issues d’un partenariat avec Oakley – une filiale du même groupe EssilorLuxottica. Les prix varient de 329 à 599 dollars selon les modèles. Les prochaines lunettes IA se situent donc dans le haut de gamme.

Ray-Ban Meta : plus de 2 millions vendues
Des capacités de fabrication ont été mises en place à Dongguan, en Chine, pour fabriquer des lunettes RayBan Meta et plus de 290 options personnalisables pour différents verres et montures. En février 2025, le PDG d’EssilorLuxottica Francesco Milleri avait indiqué lors d’une conférence téléphonique avec des analystes – selon ses propos rapportés par Reuters (5) – que son groupe avait vendu plus de 2 millions d’unités de Ray-Ban Meta depuis son lancement en septembre 2023. Aussi, a-t-il annoncé que sa capacité de production allait être augmentée pour atteindre 10 millions d’unités annuelles d’ici la fin de l’année prochaine (2026) – la production supplémentaire étant prévue en Chine et dans d’autres usines en Asie du Sud-Est. Francesco Milleri avait confirmé que le groupe franco-italien réfléchissait à de nouvelles versions avec de nouvelles fonctionnalités et de nouvelles marques, tout en précisant qu’il s’agissait d’« un modèle ouvert, une plateforme partagée prête à se lancer dans des marques tierces et de nouvelles fonctions, également sous la forme de services d’abonnement ». En tout cas, au vu du taux d’activation et du temps d’utilisation, il assure que les lunettes connectées font « désormais partie de notre vie quotidienne ».

Meta en tête, mais Xiaomi en embuscade
Selon le dernier relevé effectué par le cabinet d’étude hongkongais Counterpoint Research et publié le 12 août dernier, « la part de Meta sur le marché mondial des lunettes intelligentes est passée à 73 % au premier semestre 2025, malgré le lancement de nouveaux produits par d’autres entrants ». Flora Tang (photo ci-contre), analyste principale, constate au premier semestre 2025 que les livraisons de lunettes Ray-Ban Meta boostées à l’IA ont augmenté de plus de 200 % par rapport à l’année précédente au cours de la période, reflétant la forte demande du marché et l’augmentation de la capacité de fabrication d’EssilorLuxottica.
Ce bond correspond à près du double par rapport à la croissance mondial de ce marché sur la même période, qui s’établit à 110 % en glissement annuel grâce non seulement à Meta mais aussi à l’entrée de nouveaux acteurs tels que Xiaomi, TCL-RayNeo et d’autres marques. L’intelligence artificielle intégrée aux lunettes connectées fait que « les lunettes intelligentes IA ont représenté 78 % des expéditions totales au premier semestre 2025, contre 46 % sur les six premiers mois de 2024 et 66 % sur le second semestre 2024, en grande partie en raison de la domination des lunettes Ray-Ban Meta AI ». Résultat : le segment des lunettes d’IA a augmenté de plus de 250 % par rapport à l’année précédente, dépassant considérablement le marché global. Et pour Flora Tang « la crise tarifaire mondiale pour les appareils électroniques au cours du premier semestre de l’année a eu un impact limité sur le marché des lunettes intelligentes jusqu’à présent, car la situation semble toujours gérable pour les principaux équipementiers et leurs partenaires de fabrication ». La concurrence stimule le marché mondial des Smart Glasses. Counterpoint Research a donc révisé à la hausse ses prévisions de marché des lunettes intelligentes pour 2025 et 2026, à plus de 60 % de croissance moyenne annuelle jusqu’en 2029, mais sans indiquer de chiffre d’affaires généré sur le marché des lunettes intelligentes. Le cabinet d’études américain ABI Research anticipe, lui, 7,8 milliards de dollars en 2026, soit une multiplication par 3,5 par rapport à 2024 (6).
Meta Platforms a beau caracoler en tête des ventes de ces prothèses oculaires de nouvelle génération, les rivaux n’ont pas dit leur dernier mot : les acteurs chinois veulent aussi voir loin sur ce marché en plein boom : TCL-RayNeo avec sa série RayNeo V3, Xiaomi avec ses premières lunettes Xiaomi AI, Thunderobot avec les lunettes intelligentes Aura, et Kopin Solos avec sa série AirGo V. « Les lunettes IA de Xiaomi sont apparues comme un cheval noir [comprenez un outsider, ndlr] sur le marché mondial des lunettes intelligentes, fait remarquer Counterpoint Research, devenant le quatrième modèle le plus vendu dans l’ensemble et le troisième produit le plus vendu dans le segment des lunettes IA – bien qu’elles n’aient été en vente que pendant environ une semaine au premier semestre 2025. Les ventes de l’appareil Xiaomi ont été stimulées par le fort soutien des passionnés de technologie et des fans de Mi en Chine. Nous nous attendons à ce que Xiaomi continue d’améliorer les performances du produit grâce à des mises à jour logicielles dans les mois à venir » (7).
Le chinois Alibaba, le sud-coréen Samsung et les américains Google et Apple sont annoncés sur ce marché mondial des lunettes connectées. La filiale d’Alphabet veut faire oublier l’échec passé des Google Glass en préparant le lancement de lunettes IA basées sur Gemini et Android XR, et en s’associant aux lunetiers Gentle Monster, Warby Parker, et Kering Eyewear (Gucci, Cartier, Balenciaga, …), comme annoncé au Google I/O en mai 2025 (8).

Alibaba, Google, Samsung et Apple en vue
Apple et Samsung y verront plus clair en 2026, tandis qu’Alibaba fait pression avec ses Quark AI Glasses en pré-commande avant leur sortie officielle, en Chine, prévue pour la fin de l’année. « Optimisé de manière transparente par le modèle de langage large Qwen et les capacités d’IA multimodale de Quark, l’appareil est conçu pour servir d’assistant portable intelligent tout au long de la journée », a expliqué la firme de Hangzhou le 28 juillet dernier (9). De son côté, l’américain Qualcomm a lancé en début d’année une version améliorée de son SoC (System on a Chip) de lunettes intelligentes haut de gamme, plus petites et moins énergivores. Dans ce domaine des puces pour Smart Glasses, le chinois Allwinner Technology devrait tirer les prix vers le bas. @

Charles de Laubier

La presse française en ligne va payer très cher sa trop grande dépendance au moteur Google

L’accès aux sites de presse en ligne passe de plus en plus par les moteurs de recherche – Google Discover, Google Search et Google News en tête. La filiale d’Alphabet génère même en France près de 70 % du trafic total de la presse française. Cette « google-dépendance » présente un sérieux risque.

Les éditeurs de presse, qui s’inquiètent déjà de la baisse de leur trafic Internet provenant de l’incontournable Google, ne sont pas au bout de leur peine. Mi-juillet, les sites d’information américains 9to5Google (1) et TechCrunch (2) ont révélé que le géant mondial des moteurs de recherche a commencé, aux Etats-Unis seulement pour l’instant, à faire apparaître des résumés générés par l’IA dans le flux Discover (« Découvrir ») sur ses applications mobiles Android et iOS. Un porte-parole de Google a indiqué qu’il ne s’agissait pas d’un test mais bien d’un lancement.

Les « résumés d’IA » lancés sur Discover
Un des objectifs de Google est que ces « résumés d’IA » (AI Summaries) ou « résumés générés par l’IA » (AI-generated Summaries) permettent aux internautes de décider plus facilement des pages qu’ils souhaitent visiter. Au lieu d’un seul logo d’un média ou d’un seul nom de publication apparaissant dans le coin supérieur gauche de la carte dans Discover, s’affichent plusieurs icônes – comprenez différents logos de médias-sources (par exemple BBC, Le Monde, CNN, Reuters, etc.) – qui se chevauchent pour représenter le nombre d’articles utilisés par l’IA de Google pour générer le résumé – avec un avertissement de rigueur : « Generated with AI, which can make mistakes » (3). Tous les articles d’actualité ne sont pas concernés, la fonctionnalité IA n’étant pour l’instant opérationnelle que sur les sujets tendances de style de vie, de sport et de divertissement. Certaines news comprendront en outre un ensemble de puces sous le titre où seront regroupées des nouvelles similaires.
Avec ce mode IA dans Discover (que l’on retrouve dans les applis Google, dont le navigateur Chrome), à l’instar des AI Overviews dans le moteur de recherche Google, les utilisateurs n’ont plus vraiment besoin de visiter directement un site web pour obtenir des réponses à leurs requêtes. Le contenu issu de l’éditeur de presse est résumé pour eux automatiquement. Cette interface de type chatbot (suite) n’est pas l’apanage de Google, puisque d’autres applications d’IA telles que ChatGPT ou Perplexity en proposent de similaires. « L’IA permet à la recherche de faire ce qu’elle a toujours voulu faire : organiser l’information mondiale, même quand elle est fragmentée », a justifié Elizabeth Reid, alias Liz Reid (photo), vice-présidente de Google, responsable du moteur de recherche, lors du Google I/O 2025 en mai dernier (4). Déjà inquiétés par la baisse de leur trafic Internet depuis le lancement, lors de l’I/O 2024, des AI Overviews sur le moteur de recherche (5), les éditeurs de sites de presse en ligne redoutent une aggravation de leurs audiences avec l’arrivée des AI Summaries. Dans un article intitulé « L’IA est en train de tuer le Web » (6) et paru le 14 juillet 2025, l’hebdomadaire économique britannique The Economist cite des chiffres de Similarweb qui montrent que le trafic de recherche mondiale a chuté de 15 % d’une année sur l’autre en juin. Depuis le lancement des AI Overviews, cette société d’analyse du trafic a constaté que le nombre de recherches d’actualités sur le Web qui n’aboutissent à aucun clic vers les sites d’actualités est passé de 56 % à près de 69 % en mai 2025. Le trafic dit « organique » (7) a également diminué, passant de plus de 2,3 milliards de visites par mois à son apogée à la mi-2024 à moins de 1,7 milliard aujourd’hui. Et pire : cette baisse de trafic pour la presse est très loin d’être compensée par la hausse des renvois des ChatGPT, Perplexity et autres Grok vers les sites d’actualités.
Les médias et groupes de presse font monter la pression sur Google et Elizabeth Reid. Elle tente de rassurer les journaux en ligne. Lancé fin juin, Offerwall (8) arrive bien tardivement aux yeux des éditeurs dont le trafic a déjà chuté. Cet outil est censé leur permettre de générer des revenus au-delà des options plus dépendantes du trafic, comme les publicités. Avec Google Ad Manager, Offerwall leur propose différentes méthodes pour donner accès à leur contenu, comme les micropaiements ou la participation des utilisateurs à des sondages, à l’inscription à des newsletters, à des visionnages d’annonces, etc.

« Google-addiction » de la presse française
Pas encore concernée par les résumés de l’IA sur Discover, la presse française le sera dans les prochains mois. Pour l’heure, l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) s’est félicitée le 16 juillet de voir les audiences de 68 titres membres augmenter : en juin 2025, le trafic a globalement augmenté de 6,5 % par rapport à juin 2024, et de 3,5 % par rapport à mai 2025. « La part de trafic issue de Google continue de croître (+15,1 %), notamment grâce au dynamisme de Google Discover, et représente désormais 69 % du trafic total. Cette évolution souligne l’importance croissante des moteurs de recherche dans l’accès à l’information », précise l’Apig (9). La presse française, après la presse américaine, pourrait s’en mordre les doigts. @

Charles de Laubier