La taxe « copie privée » a rapporté aux industries culturelles plus de 4 milliards d’euros en 20 ans

C’est une manne dont les ayants droit de la musique, de l’audiovisuel, de l’écrit (presse-édition) et de la photo (image fixe) ne peuvent plus se passer. De 2002 (taxe sur les CD/DVD) jusqu’à 2020 (taxation de presque tous les appareils de stockage), la « rémunération pour copie privée » fait recette.

La « rémunération pour copie privée », qui est une taxe prélevée sur le prix de ventes des supports et appareils de stockage numérique (smartphone, tablettes, box, clés USB, disques durs externes, cartes mémoires, disques optiques, …), est appliquée pour « compenser le préjudice subi par les auteurs, artistes, éditeurs et producteurs du manque à gagner résultant de l’utilisation de leurs oeuvres ». Cette taxe « copie privée » est la contrepartie du droit de copie privée, permettant à chacun d’enregistrer des musiques, des films, des livres ou des photos pour un usage privé, dans le cadre du cercle restreint familial (1). Selon les calculs de Edition Multimédi@, à partir des chiffres enfin rendus publics par Copie France, qui est l’unique organisme chargé de percevoir la rémunération pour copie privée, l’année 2020 a franchi deux seuils symboliques : la barre des 4 milliards d’euros pour le total cumulé des sommes perçues depuis près de vingt ans (2002-2020), dont le cap des 2 milliards d’euros dépassé rien que pour la musique (part sonore au sens large).

Les ordinateurs (fixes ou portables) bientôt taxés à leur tour
Ces deux dernières décennies « digitales » (2) ont ainsi vu les recettes de la taxe «copie privée» grimper au fur et à mesure de la généralisation des usages numériques et des appareils et/ou support de stockage associés. En Europe, la France est le pays qui taxe le plus : sur plus de 1 milliard d’euros collectés sur 2020 au titre du private copying levy dans l’Union européenne (3), l’Hexagone pèse à lui seul plus d’un quart (26,8 %) de ces recettes totales. En effet, Copie France a collecté l’an dernier 273 millions d’euros, soit 5 % de mieux que l’année précédente. Et les industries culturelles et les ayants droit (auteurs, artistes, éditeurs et producteurs) n’entendent pas en rester là puisque d’autres appareils vont être assujettis à leur tour par la « commission pour la rémunération de la copie privée », laquelle est rattachée au ministère de la Culture et présidée jusqu’en septembre 2021 par le conseiller d’Etat Jean Musitelli (photo). Ainsi, à partir du 1er juillet prochain seront taxés eux aussi Continuer la lecture

Cinq ans après avoir renoncé à la Bourse, Deezer devient une licorne, toujours en lien avec Orange, mais pas que

Le pionnier français du streaming musical Deezer – dirigé par Hans-Holger Albrecht, frère de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen – vient de franchir le milliard de dollars de valorisation grâce à l’international. En France, Orange veut renouveler son partenariat exclusif « jusqu’à au moins fin 2021 ».

Selon nos informations, Orange négocie avec Deezer la poursuite « jusqu’à au moins fin 2021 » de leur partenariat noué il y a presque dix ans. Ce fut en effet le 26 août 2010 que l’opérateur télécoms historique France Télécom entra à hauteur de 11 % dans le capital du pionnier français du streaming musical (1), en y apportant à l’époque les actifs de son service de musique en ligne Wormee. Cette alliance stratégique fut assortie d’un accord exclusif de distribution par Orange en France du service payant « Deezer Premium », exclusivité qui a toujours fait grincer des dents certains concurrents français de Deezer comme Qobuz (2) (*) (**). Cet accord devrait être à nouveau prolongé. « Au vu du succès de notre collaboration depuis bientôt dix ans, nous sommes actuellement en discussion pour renouveler notre partenariat en France jusqu’à au moins fin 2021 », a indiqué à Edition Multimédi@ Christian Bombrun, directeur des produits et services chez Orange. Mais le pas de deux d’Orange et de Deezer ne se limite pas à l’Hexagone. Des accords similaires ont aussi été signés pour la Roumanie, le Luxembourg et la Côte d’Ivoire. Ceux-là sont déjà valables jusqu’à fin 2021. « Nous sommes en discussion active pour étendre nos partenariats à de nouveaux pays à l’international », nous précise-t-il. Orange nous indique en outre que sa participation dans Deezer est aujourd’hui « autour de 11 % », alors qu’elle a pu osciller jusqu’à 14,5 %.

16 millions d’utilisateurs actifs le monde depuis 5 ans
Mais Deezer se sent pousser des ailes à l’international et se veut moins dépendant d’Orange. Bien que son siège social soit toujours à Paris, Deezer réalise depuis quatre ans en France moins de 50 % de son chiffre d’affaires – lequel était d’environ 350 millions d’euros en 2018. C’était encore 80 % il y a six ans. L’entreprise est en outre implantée à São Paulo, Berlin, Londres, Miami et Dubaï. Sa plateforme de musiques en ligne – et de plus en plus de podcasts, de radios et de livres audio – revendique aujourd’hui 16 millions d’utilisateurs actifs dans le monde (180 pays), dont environ la moitié d’abonnés payants, pour un catalogue riche de 56 millions de titres. Malgré l’intensification de la concurrence, surtout depuis le lancement d’Apple Music en juin 2015, la plateforme française a su maintenir son audience à ce niveau-là, déjà atteint il y a cinq ans (3).

Deezer devient une licorne grâce au Mexique
Directeur général de Deezer depuis cinq ans, entré en février 2015 dans l’entreprise dont il est aussi membre du conseil d’administration, l’Allemand Hans-Holger Albrecht (photo) n’a pas à rougir de l’expansion du « Spotify » français. Même si, en octobre 2015, il a dû renoncer – en raison de mauvaises conditions de marché et de la perplexité des investisseurs – à introduire Deezer en Bourse (4), le « CEO » de Deezer a finalement réussi à faire de l’entreprise parisienne une licorne – c’est-à-dire une société non cotée mais valorisée au moins 1 milliard de dollars. C’est le 2 juillet dernier que le pionnier français du streaming musical – fondé il y a bientôt treize ans par Daniel Marhely et Jonathan Benassaya – est passé du statut de vieille start-up à celui de jeune licorne, en voyant sa valorisation bondir de 30 % par rapport à la précédente levée de fonds d’il y a deux ans (5), passant ainsi de 980 millions de dollars à 1,4 milliard de dollars. Deezer a passé ce cap symbolique à la faveur d’un accord exclusif pluriannuel signé avec le groupe mexicain diversifié Salinas du multimilliardaire mexicain Ricardo Salinas Pliego, et plus particulièrement avec sa filiale audiovisuelle Televisión Azteca (alias TV Azteca).
Le Mexicain a investi 40 millions de dollars, mais sa participation minoritaire dans le capital de Deezer n’a pas été précisée. Impossible de dire à ce stade si la part d’Orange est diluée. A l’occasion de l’annonce de cet accord le 1er juillet à Mexico (6), Hans-Holger Albrecht s’est félicité : « Le Mexique est l’un des marchés de la musique qui connaît la croissance la plus rapide au monde. Nous sommes ravis de faire participer Grupo Salinas en tant que partenaire stratégique et de l’accueillir en tant que nouvel investisseur dans Deezer. Nous entrevoyons un énorme potentiel de croissance dans des pays comme le Mexique, la Colombie et l’Argentine, et nous investissons dans le marketing et la croissance des abonnés. Notre expérience et notre deuxième place au Brésil nous aideront à devenir le principal challenger de la région ». Dans la foulée de ce deal, Deezer a fait l’acquisition de la start-up israélienne Mugo à l’origine de l’application sociale du même nom. La technologie « Live Share » de Mugo permet à plusieurs auditeurs de se synchroniser entre eux autour d’une même chanson et quelles que soient leurs plateformes de streaming. C’est aussi un réseau social musical (7). « Il y a quatre ans, nous avons sauté dans les eaux troubles de l’industrie de la musique, a déclaré l’Israélien Ori Segal, cofondateur et PDG de Mugo, lors de l’annonce de l’accord franco-mexicain. Notre objectif était de rendre la musique sociale sur mobile. Ce fut un voyage incroyable et passionné. Nous sommes fiers d’être le ciment qui relie nos partenaires stratégiques, TV Azteca et Grupo Salinas, à Deezer, faisant de ce rêve une réalité ». La chaîne nationale mexicaine Azteca Uno utilise son application pour l’émission à succès « Mugo Live », désormais rebaptisée « Deezer Live ». Déjà présente au Brésil, la plateforme française de musique en ligne est bien partie pour conquérir toute l’Amérique du Sud.
En annulant in extremis il y a près de cinq ans l’introduction à la Bourse de Paris prévue, Hans-Holger Albrecht et Guillaume d’Hauteville, président du conseil d’administration de l’entreprise, s’étaient alors tournés vers des investisseurs privés, à commencer par Orange. L’exclusivité « Deezer Premium » permettra à la plateforme de décoller en France, l’ex France Télécom lui apportant la majeure partie de ses abonnés payants. Sans l’opérateur historique, Deezer n’aura pas pu survivre. Les bundles « forfaitmusique » furent sa planche de salut au moment où le service de musique en ligne était essentiellement gratuit, financé par de la publicité.
Puis, progressivement, sous la pression des majors du disque, Deezer – dont Universal Music, Sony Music, Warner Music sont aussi actionnaires minoritaires – fut contraint de basculer progressivement vers l’abonnement payant (8), condition sine qua non pour accéder à leurs catalogues. De plus, à partir de 2013, le téléchargement de musiques (suspecté par les majors d’alimenter le piratage en peerto- peer) va être abandonné au profit du streaming.
En plus d’Orange, Deezer va lever à l’automne 2012 quelque 130 millions de dollars auprès d’Access Industries, la holding du Russo-Américain Leonard Blavatnik qui a acquis Warner Music mi-2011. Le milliardaire né en Ukraine prendra jusqu’à 36,7 % du capital Deezer. Par effets de bord, la participation d’Orange avait été diluée, passant de 14,5 % à 10,6 % du capital. Guillaume d’Hauteville est, depuis lors, vice-président d’Access Industries. La conquête de l’Amérique peut commencer à partir de New York (9).

De l’Ukrainien Blavatnik au Saoudien ben Talal
En août 2018, ce sera au tour du prince saoudien Alwalid ben Talal d’entrer dans la dance, via son fonds Kingdom Holding Company (KHC) qui injectera 230 millions d’euros pour entrer au capital de Deezer. La conquête cette fois du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de la Turquie peut alors commencer à partir de Dubaï (10). Entre temps, en France, Deezer renforce sa distribution en nouant un accord en mars 2017 avec la Fnac, Fnac-Darty ayant une option d’entrer au capital de la plateforme de streaming au bout de trois ans, en 2020 donc (11). Deezer est devenu un « champion européen » : la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, peut être fière de son frère. @

Charles de Laubier

L’audio digital a trouvé son public et ses marques

En fait. Le 24 janvier, au Salon de la Radio et de l’Audio digital, Marianne Le Vavasseur, directrice de la régie publicitaire de Deezer, a présenté le « Livre blanc de l’Audio digital 2020 » – publié par le Groupement des éditeurs et de services en ligne (Geste) et l’IAB France. C’est la troisième édition.

En clair. Huit ans après la toute première édition, quatre ans après la seconde, le Groupement des éditeurs et de services en ligne (Geste) et l’Interactive Advertising Bureau France (IAB France) publient la troisième édition du « Livre blanc de l’Audio digital ». Alors que le marché des podcasts replay (1) et natifs (2) explose depuis quatre ans et que les enceintes connectées avec leur assistant vocal mettent les radios, les plateformes de streaming et les agrégateurs à portée de voix, sans oublier le livre audio, un nouvel état des lieux de l’écosystème de l’audio digital est le bienvenu. « L’offre étant protéiforme et en pleine construction, il nous a semblé nécessaire de préciser les usages, les audiences, les acteurs, les évolutions technologiques et les opportunités pour les marques », justifient le Geste et l’IAB France.
Selon la mesure d’audience « Internet global Radio et Musique », publiée par ailleurs par Médiamétrie et le Geste, la barre des 40 millions d’internautes ayant visité au moins un site web ou une application de radio/musique a été franchie en septembre 2019 – soit un bond de 5 millions d’internautes de plus en un an. « Le développement de nouveaux formats et de nouveaux modes d’accès aux contenus audio laisse présager d’une poursuite de cette croissance dans les mois à venir », prévoit Marianne Le Vavasseur, coprésidente de la commission Audio digital du Geste (3). Parmi ces auditeurs de contenus, 84,1 % s’y connectent via un smartphone. Et un tiers en écoute chaque jour. En outre, 40,3 % d’entre eux ont écouté dans le mois la radio sur Internet ou webradios, 37,5 % de la musique en ligne, 22,8 % des podcasts et 5,2 % un livre audio. Le marché publicitaire, lui, s’organise : « Les achats se font majoritairement au CPM [coût pour mille impressions, ndlr]. L’achat au forfait ou le sponsoring d’un contenu permet également aux annonceurs de parrainer une série, une ou plusieurs thématiques (…). Ce sponsoring peut prendre la forme d’un format dit “host-read” sur certains podcasts natifs. C’est une annonce lue par la personne animant le podcast avant le lancement du contenu éditorial à proprement parlé », explique l’ouvrage de référence (4). Pour autant, « l’essor économique de ce marché ne pourra se faire sans une mesure d’audience fiable et partagée par tous. Ce chantier sera, sans aucun doute, celui de cette nouvelle décennie ». @

« Plurimédia », M6 place le digital en première ligne

En fait. Le 2 juillet, Régis Ravanas (ex-TF1) a pris officiellement ses nouvelles fonctions de directeur général des activités audio du groupe M6 après avoir été nommé le 24 mai dernier en remplacement de Christopher Baldelli. Son patron Nicolas de Tavernost a justifié ce choix devant l’AJM le 27 juin.

En clair. « Notre objectif stratégique est de sortir de la seule télévision pour aller dans le plurimédia. Il y a plusieurs pôles : la radio, le digital, la télévision et la production qui se développe. Nous avons fait et allons faire de gros, gros investissements dans le digital », a indiqué Nicolas de Tavernost, président du directoire du groupe M6 (1), invité le 27 juin dernier par l’Association des journalistes médias (AJM). « Maintenant, nous passons à une autre étape car il a d’importants challenges en matière de radio, d’audio et de plateforme, également dans le domaine de la musique où nous pensons devoir faire des choses qui n’ont pas été faites à ce jour ni par M6 ni par RTL », a-t-il poursuivi.
C’est dans cette perspective que Nicolas de Tavernost a recruté Régis Ravanas, ex-directeur général adjoint publicité et diversification de TF1, nommé le 24 mai dernier directeur général des activités audio (radios, musique et podcast) du groupe M6. « Il est très bon dans le domaine de la musique », souligne le président de M6, tout en se félicitant du retour de Régis Ravanas. Après avoir été journaliste, ce dernier a été au début des années 1990 chef de produits chez Polygram Music (2) ; il est ensuite nommé en 1995 chez M6 Interactions, filiale de diversification du groupe où il s’occupe du label de disques de la « petite chaîne qui monte » et du site M6music.fr/M6music.com. « Et il connaît bien le digital qui va être un des enjeux importants pour le groupe. Par exemple, nous n’avons pas fait de webradios. Il faut probablement en faire. Il faut aussi une orientation du groupe plus forte dans les podcasts ; il faut que l’on avance plus vite dans ce domaine. », ajoute Nicolas de Tavernost. Racheter une radio de Lagardère ? « Par principe, on n’est pas opposé à racheter une radio. (…) Si nous estimons avoir le bon prix, on sera acheteur, pour autant qu’il veuille bien nous le vendre ».
Le président de M6 cherche en outre des recettes nouvelles en complément des ressources publicitaires. « Dans le digital, il y a beaucoup d’opportunités qui vont se présenter, comme les portails Passeport Santé ou Météo Consult… », a-t-il indiqué. Après l’arrêt de M6 Mobile, dont les clients devaient avoir basculé vers Orange au 30 juin dernier, M6 fait aussi dans l’immobilier avec Plaza Immobilier, dans le cashback avec iGraal et bientôt dans le meuble avec Plaza Déco… @

Pierre Louette fête ses 1 an à la tête du « Groupe Les Echos-Le Parisien », plus digital et hors-presse que jamais

Il y a un an, le 12 mars 2018, Pierre Louette, auparavant directeur général délégué d’Orange, prenait ses fonctions de PDG de ce qu’il est convenu d’appeler depuis eux ans « Groupe Les Echos-Le Parisien » – sans que cette holding n’existe encore vraiment. Son prédécesseur, Francis Morel, conseille maintenant Google.

Pierre Louette (photo) y a débarqué il y a un an de chez Orange où il était directeur général délégué ; son prédécesseur Francis Morel en est parti et conseille aujourd’hui Google. Comme quoi,
le « Groupe Les Echos-Le Parisien » – ainsi appelé depuis le rachat en octobre 2015 de la société éditrice Le Parisien Libéré (Le Parisien-Aujourd’hui en France, Le Parisien Magazine, …)
par le groupe Les Echos (Les Echos, Investir, Radio Classique, Connaissance des arts, …) – prend des aires de plaque tournante du numérique. Ce pôle « médias » du géant mondial des produits de luxe LVMH se retrouve à la croisée des chemins entre médias et digital. En rejoignant le groupe de Bernard Arnault il y a un an, Pierre Louette faisait en réalité un retour aux sources :
au début des années 2000, il avait dirigé durant trois ans la société d’investissement Europ@web – filiale Internet de la holding personnelle Groupe Arnault, de l’homme devenu le plus riche de France (et d’Europe). Mais cette activité de capital-risque fut effectivement risquée : l’éclatement de la bulle Internet à l’époque a eu raison de ce fonds qui été dissout en avril 2001, malgré une cinquantaine de participations dans des start-up et le soutient dès novembre 2000 de Suez Lyonnaise des Eaux entré à hauteur de 30 % du capital d’Europ@web.

Dix-huit ans après l’échec d’Europ@web, le retour
La récession provoquée par les attentats du 11 septembre 2001 a accéléré la déconfiture de nombreuses pousses du Net (1) et, de fait, donné le coup de grâce
aux ambitions de Bernard Arnault dans Internet. Dix-huit ans plus tard, Pierre Louette est aux commandes du « Groupe Les Echos-Le Parisien » – un « pôle » du groupe LVMH, en attendant une holding commune. Entre l’ancienne « nouvelle économie » sur laquelle s’est échoué Europ@web et l’« économie numérique » d’aujourd’hui qui permet à la presse de surfer pour compenser le déclin de ses journaux papier, les temps ont changé. Bernard Arnault est en passe de reprendre sa revanche sur le Web avec l’aide de l’ex-numéro deux d’Orange et ancien PDG de l’AFP. En un an, Pierre Louette a donné un coup d’accélérateur à la mutation numérique et « post-pub » du groupe de médias de LVMH. Cela passe d’abord par de nouvelles acquisitions (2). « Il y a de l’argent qui est là, pour financer nos propres opérations, nos logiciels, notre intégration, le développement et éventuellement des acquisitions comme il y en a eues, et il y en
a quelques autres qui sont envisagées », a déclaré Pierre Louette, le 9 janvier dernier devant l’Association des journalistes médias (AJM).

Investissements en vue, dans l’AdTech aussi
Quelques semaines après, le 4 février, il annonçait en effet le rachat au groupe Lagardère du site web Boursier.com édité par Newsweb ainsi que les activités de
cette agence éditoriale. « Au sein du groupe Les Echos-Le Parisien, ces activités
sont rapprochées de la société Investir Publications », a-t-on expliqué. Boursier.com comptait alors une dizaine de journalistes. Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé. L’investissement externe précédent est intervenu à l’automne dernier : le 3 décembre, le groupe Les Echos-Le Parisien annonce son entrée en tant qu’actionnaire minoritaire au capital de Binge Audio, une société éditrice et diffuseur de podcasts cofondée par Joël Ronez, ancien directeur des nouveaux media de Radio France (3) et ex-responsable web d’Arte. Binge Audio produit déjà des flashs audio pour Le Parisien, diffusés à la demande sur les enceintes connectées et les assistants vocaux tels qu’Alexa d’Amazon (4). Le journal Les Echos aura son quotidien audio. D’autres productions sonores sont à venir pour Radio Classique, Investir et Connaissance
des arts. Ce « rapprochement » va aussi se concrétiser par des synergies commerciales en direction d’annonceurs et de partenaires – « avec des formats audio premium et intégrés (brand content, sponsoring) ».
Auparavant, le groupe « médias » de LVMH avait annoncé en mai 2017 l’acquisition
de 78 % du capital de Netexplo, observatoire du digital et producteur de contenus académiques. L’année précédente, la diversification s’était faite dans la communication digitale d’entreprise avec la société Pelham Media (intégrée dans Les Echos Publishing). Pierre Louette a dit vouloir accélérer cette diversification : « On va avoir tout un ensemble de moteurs de croissance, à l’instar de ce que Le Figarofait en allant jusqu’à avoir des agences de voyage dans la rue. Il faut s’entourer de moteurs auxiliaires qui sont des activités intrinsèquement rentables, dans le publishing [création de médias pour des marques, ndlr], les annonces légales, dans les événements
comme Vivatech », a-t-il expliqué en début d’année devant l’AJM. Le PDG du pôle médias de LVMH veut aussi investir dans la technologie, « ce que nous permet notre capitalisation ». Il estime que « lorsque l’on propose un abonnement à 9,99 euros par mois, on est comparé en qualité d’exécution aux 7,99 euros de Netflix, devenu le standard de comparaison des consommateurs aujourd’hui. Il faut que cela marche aussi bien que pour un journal, sans pannes ni incidents ». Pour investir dans la technologie, le groupe a créé début 2019 un incubateur-accélérateur baptisé « 2050 » au sein du pôle de monétisation « Les Echos-Le Parisien Partenaires » dirigé par Corinne Mrejen. C’est là qu’a été accueilli le partenariat capitalistique avec Binge Audio. « D’autres investissements, plus “IT” encore, pourront se faire dans la monétisation publicitaire ou pourquoi pas jusque dans l’AdTech qui m’intéresse beaucoup. J’ai été investisseur à plusieurs reprises dans ma vie, la dernière période en créant Orange Ventures [Orange Digital Ventures, dont il fut président, ndlr] », a indiqué Pierre Louette. Sans attendre d’investir dans une AdTech, une de ces startup spécialisées dans les technologies publicitaires (data, intelligence artificielle, blockchain (5), …), Corinne Mrejen, également présidente de la régie publicitaire Team Media – alias Les Echos-Le Parisien Médias (6), dispose déjà depuis trois ans d’une plateforme de gestion de données (DMP), et maintenant d’une plateforme de gestion du consentement (CMP). Elle s’appuie aussi sur Smart (7), une AdTech française spécialisée dans la monétisation publicitaire programmatique justement.
Si le pôle Les Echos-Le Parisien Partenaires pèse aujourd’hui 35 % du chiffre d’affaires du groupe, l’objectif est d’atteindre les 50 % d’ici cinq ans – forte rentabilité de ces activités oblige. Et pour tenter de peser face à Google et Facebook dans la publicité en ligne, le groupe est cofondateur de l’alliance Gravity Data Media, dont Pierre Louette est président. Objectif : mutualiser les données et cibler les audiences (8). Team Media est aussi membre de Mediasquare, place de marché médias née en 2018. Quant aux sites web des Echos et du Parisien, ils sont en train d’être refondus pour l’été prochain. Une fois que la société éditrice du Parisien-Aujourd’hui en France sera, elle, restructurée – recapitalisation de 83 millions d’euros en 2018 via la holding Ufipar de LVMH qui, selon La Lettre A, a apuré la dette de 440 millions d’euros, et plans de départs –, une vraie société holding commune à l’ensemble des médias de Bernard Arnault pourrait alors être mise en place dans un climat social plus apaisé.

Rentabilité du groupe dans « 5 à 10 ans » ?
Entre croissance externe, investissements technologiques et développement dans le hors-média (médias de marques, brand content, événementiel, conférences, relations publiques, …), le pôle médias de Bernard Arnault vise à moyen terme la rentabilité (9). « On a fait une très belle année 2018, assure Pierre Louette. On travaille à être à l’équilibre ou pas loin. On n’a pas vocation à perdre (de l’argent) très longtemps car ce n’est pas sain pour personne. Je me place dans une perspective de 5 à 10 ans ». @

Charles de Laubier