La plateforme Twitch de live gaming et de VOD, filiale d’Amazon, fête ses 10 ans diversifiée et médiatique

La firme fondée par Jeff Bezos parle peu ou pas – dans ses rapports annuels – de sa filiale Twitch, rachetée en août 2014 pour près de 1 milliard de dollars. Pourtant, avec plus de 100 millions d’utilisateurs (gamers en tête), la plateforme de streaming vidéo – lancée il y a 10 ans – s’impose dans la galaxie Amazon.

Lancée officiellement en version bêta aux Etats- Unis le 6 juin 2011, la plateforme de live streaming Twitch, qui s’est imposée en une décennie dans la diffusion en direct ou à la demande de jeux vidéo et de compétitions d’e-sport, a su séduire à ce jour plus de 100 millions d’utilisateurs dans le monde – dont 2,5 millions connectés en permanence. Sont venus se greffer ces derniers temps des programmes de musique (sous forme de concerts, de spectacles en ligne ou de festivals), des contenus créatifs, des émissions de médias ou encore des défilés de mode. Twitch fut un spin-off d’un bouquet de chaînes vidéo en ligne baptisé Justin.tv, cofondé cinq ans plus tôt par Emmett Shear (photo), mais fermé par la suite au profit de Twitch que ce dernier dirige encore aujourd’hui comme CEO (1) de Twitch Interactive.

Désormais plateforme de divertissement mondiale
L’idée originelle de Justin.tv était de s’inspirer de la télé-réalité, notamment en diffusant en lifecasting chaque moment de la vie de l’autre cofondateur, Justin Kan. Mais très vite, la diffusion en continue de vidéos s’est imposée – à commencer par celle de jeux vidéo en streaming où les gamers diffusent, regardent et discutent pour partager leurs performances et leurs passions. En 2014, la société mère de Justin.tv a été rebaptisée Twitch Interactive, en s’inspirant de l’expression twitch gameplay qui désigne les jeux vidéo enregistrant le temps de réponse du joueur au tir, au combat ou au sport. En août de la même année, Amazon s’en empare pour près de 1 milliard de dollars (2) – au nez et à la barbe de Google qui était aussi intéressé. La firme de Jeff Bezos ne cesse depuis de diversifier les contenus de Twitch.tv pour en faire une plateforme de divertissement mondiale et de jouer des synergies avec son service d’abonnement Prime, incluant Prime Video et Amazon Music. Ces derniers temps, les médias sont venus Continuer la lecture

Le magnat du câble et des médias John Malone, qui vient d’avoir 80 ans, consolide son empire « Liberty »

L’Américain multimilliardaire John Malone, « modèle » pour Patrick Drahi dont il est le « protégé », a fêté ses 80 ans le 7 mars dernier. Président de Liberty Media, de Liberty Global et de Qurate Retail (ex-Liberty Interactive), le « cow-boy du câble » poursuit sa stratégie de convergence aux Etats-Unis et en Europe.

(Une semaine après la parution de cet article dans Edition Multimédi@ n°255, AT&T a annoncé le 17 mai 2021 qu’il allait fusionner sa filiale WarnerMedia avec le groupe de télévision Discovery, lequel est détenu à 21 % par John Malone).

John Malone (photo) est devenu une légende dans les télécoms et les médias, aux Etats-Unis comme en Europe. A 80 ans tout juste, ce stratège hors pair préside toujours son empire « Liberty », composé aujourd’hui de Liberty Global dans les télécoms internationales (11 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2020), de Liberty Media dans les contenus (8 milliards), de Qurate Retail (10 milliards) dans les services Internet, et de Liberty Broadband avec sa participation dans le câbloopérateur Charter aux Etats-Unis et en Alaska. Le tycoon contrôle tous ces groupes de télécoms, de médias et du numérique en tant que principal actionnaire. Classé 316e personne la plus riche du monde, avec une fortune professionnelle estimée par Forbes à près de 8 milliards de dollars, John Malone détient ainsi 30 % de Liberty Global 47 % de Liberty Media, 40 % de Qurate Retail (ex-Liberty Interactive), 48 % de Liberty Broadband, sans oublier environ 21 % du groupe de média américain Discovery, présent aussi en Europe.

John Malone, pris de court par Netflix ?
Réputé libertarien – « directeur émérite » du think tank libertarien Cato Institute –, John Malone fut surnommé le « cowboy du câble », lorsque ce ne fut pas « Dark Vador » de façon plus méchante, voire « Mad Max » ! Sa succession ? En 2008, l’octogénaire a fait entrer le cadet de ses deux fils, Evan (photo page suivante), au conseil d’administration de Liberty Media en tant que directeur. Il apparaît comme le successeur potentiel de l’empire « Malone ». Comme câblo-opérateur, le conglomérat « Liberty » s’est fait le champion aux Etats-Unis de l’abonnement TV et, dans la foulée, de l’accès à Internet en surfant dès les années 1990 sur les set-top-box. Mais avec le cord-cutting, tendance où les Américains ne veulent plus être abonnés à la télévision par câble, ils sont de plus en plus nombreux à préférer l’audiovisuel sur Internet en mode OTT (Over-the-Top). John Malone n’a pas vraiment vu venir la météorite Netflix. C’est seulement en 2018 que Discovery, entreprise indépendante de la galaxie « Liberty » (1) mais dont  Continuer la lecture

La famille Mohn, propriétaire de Bertelsmann, se déleste de médias traditionnels pour faire face aux GAFAN

La discrète famille milliardaire Mohn, qui fête cette année le centenaire de la naissance de son père fondateur Reinhard Mohn, tente de faire pivoter le groupe international Bertelsmann en cédant des médias traditionnels (M6 en France, RTL en Belgique). Il s’agit d’être encore plus global et digital face aux géants du numérique.

Le plus grand groupe allemand de médias et d’édition Bertelsmann – alias « Bertelsmann SE & Co. KGaA » – est une société en commandite par actions (comme l’est par exemple Lagardère en France) et non cotée en Bourse, dont 80,9% des actions sont détenues par trois fondations (Bertelsmann Stiftung, Reinhard Mohn Stiftung et BVG Stiftung). Les 19,1 % restants sont entre les mains de la famille Mohn. C’est Christoph Mohn, l’un des deux garçons (1) de Reinhard Mohn (décédé en 2009) – le père fondateur de Bertelsmann de l’après-Seconde guerre mondiale – et de Liz Mohn (photo), qui est l’actuel président du conseil de surveillance du groupe allemand présent dans 50 pays. Liz Mohn – 79 ans (née Beckmann, elle fêtera ses 80 ans le 21 juin), est vice-présidente du directoire de Bertelsmann Stiftung et présidente du directoire de Bertelsmann Verwaltungsgesellschaft (BVG), laquelle holding familiale contrôle tous les droits de vote à l’assemblée générale de la maison mère Bertelsmann SE & Co. KGaA et, comme on dit, de « sa commanditée » Bertelsmann Management SE – dont le PDG est Thomas Rabe depuis 2012.

De petite maison d’édition nationale, à multinationale
La fille de Liz Mohn, Brigitte, est aussi à la manoeuvre en tant que membre du conseil d’administration de Bertelsmann Stiftung et actionnaire de BVG. Autant dire que la famille Mohn – la veuve de Reinhard Mohn en tête, elle qui détient un droit de veto – préside plus que jamais aux destinées de ce groupe aux origines presque bicentenaires. Bertelsmann est devenu une multinationale des médias et de l’édition, toujours basée à Gütersloh (en Allemagne), où sa création originelle remonte à 1835, lorsque l’aïeul Carl Bertelsmann y créé une petite maison d’édition et d’imprimerie théologique d’obédience protestante, « C. Bertelsmann », qui prospéra un temps sous le Troisième Reich avec le descendant Heinrich Mohn. Celui-ci dû démissionner en 1947 à la suite de révélations sur le passé nazi de la maison d’édition. Reinhard Mohn (l’un de ses fils) reprit alors l’entreprise avec son imprimerie pour la mettre sur la voie du succès. Décédé il y a douze ans, ce dernier a légué à sa femme Liz Mohn un un groupe médiatique international et diversifié dans la musique, l’audiovisuel ou encore la presse. Dynastie milliardaire et discrète, la famille Mohn  Continuer la lecture

La famille Ringier ouvre le capital de son groupe de médias pour se renforcer dans le digital

Le groupe de presse familial Ringier est à un tournant de son histoire presque bicentenaire. Basé en Suisse (à Zürich) et fondé en 1833 (à Zofingue) par Johann Rudolf Ringier, l’éditeur des quotidiens Le Temps et Blick, ou encore des hebdomadaires L’Illustré et Handelszeitung, fait sa mue numérique.

Le groupe de presse suisse Ringier a publié en juin son rapport d’activité 2019. Pour la première fois de son histoire, ses recettes du numérique pèsent plus de la moitié de son chiffre d’affaires global (51,2 %) qui a reculé de 2 % à 984,8 millions de francs suisses (l’équivalent de 921,7 millions d’euros). Familial – détenu à 75 % par la famille Ringier et le directeur général Marc Walder – et non coté en Bourse, le groupe Ringier – dont le président du conseil d’administration est Michael Ringier (photo) – publie partiellement ses résultats financiers et sans le bénéfice net.

Le quotidien Le Temps est-il à vendre ?
Cependant, le groupe Ringier indique son Ebitda, à savoir son bénéfice opérationnel (1), qui a légèrement progressé à 114,1 millions de francs suisses (106,7 millions d’euros). Or, le groupe de presse suisse presque bicentenaire voit le numérique peser pas moins de 72 % de cette Ebitda au titre de l’année 2019 ! « Une entreprise médias dont la part numérique au bénéfice opérationnel se situe aujourd’hui au-dessous de 50 % est en danger de mort. C’est dur mais c’est comme ça », a mis en garde Marc Walder dans son édito du rapport annuel publié le 10 juin dernier (2). Et de préciser : « Chez Ringier, en 2012, cette part était encore de 0 %. Au terme de l’exercice écoulé, nous en sommes à 72 %. Ainsi nous avons pu augmenter la part numérique au bénéfice opérationnel pour la septième fois de suite ». Pour la famille Ringier, cela change tout.
Ce grand saut dans le monde numérique, l’éditeur des quotidiens Le Temps et Blick, du magazine hebdomadaire d’actualité L’Illustré ou encore de l’hebdomadaire économique Handelszeitung a commencé à le faire il y a une douzaine d’années via des places de marché en ligne et des médias numériques (Blick.ch, Izzymag.ch, Jobcloud.ch, Applifly.ch, Ticketcorner.ch, …). D’éditeur helvétique, le groupe Ringier est devenu une multinationale diversifiée : 7.000 collaborateurs dans dix-neuf pays, dont l’Afrique (3). Mais si le digital s’est imposé, il ne suffit pas encore à compenser totalement le recul du marché publicitaire et la baisse des recettes de l’imprimerie. Et l’année 2020 s’annonce des plus critiques en raison des conséquences négatives de la crise sanitaire provoquée par le covid-19. « Partis d’un contexte en général local et national avec un modèle d’affaire établi à long terme, nous avons été catapultés dans un monde en perpétuel changement peuplé d’acteurs globaux. Pour des actionnaires familiaux dont l’ensemble du capital se situe dans l’entreprise, cela signifie un profil de risque entièrement différent », a écrit Michael Ringier dans son prologue du rapport annuel. C’est dans ce contexte que le 1er mai dernier, la Radio-Télévision Suisse (RTS) révélait que le quotidien de Lausanne Le Temps – codétenu depuis 2016 par Ringier et l’allemand Axel Springer (4) – faisait l’objet de négociations avec la fondation Aventinus, intéressée par son rachat. « Nous ne commentons pas les rumeurs », nous indique une porte-parole de Ringier, mais sans rien démentir. Deux événements ont en tout cas marqué le groupe familial en début d’année. Le premier a été le décès inattendu en janvier à 76 ans d’Annette Ringier, la « sœur merveilleuse » de Michael Ringier et d’Evelyne Lingg-Ringier. Tous les trois copropriétaires du groupe (avec Marc Walder). « Notre sœur, sans enfants, avait fixé il y a des décennies déjà le transfert de sa part d’actions aux autres membres de la famille », a indiqué son frère.
Le deuxième événement est l’entrée à hauteur de 25 % du capital du groupe familial d’un assureur suisse. Annoncée en février, l’opération est sur le point d’aboutir. « La décision d’ouvrir l’actionnariat à l’assureur La Mobilière pour un partenariat à long terme est, pour la famille, historique. La numérisation ne disrupte pas qu’une entreprise, elle place une firme comme la nôtre dans un contexte entièrement différent », a expliqué Michael Ringier. Les deux groupes, qui se connaissent bien, ont créé en 2016 une co-entreprise à 50/50, Scout24 Suisse, numéro un helvétique des places de marché, qui regroupe Autoscout24.ch, Motoscout24.ch, Immoscout24.ch, Anibis.ch (petites annonces) et Financescout24.ch. « Le destin financier de la famille ne tient plus à un seul fil », a confié Michael Ringier.

Des acquisitions numériques en vue
En échange du quart du capital de Ringier, l’apport financier de La Mobilière, non-dévoilé, servira à continuer à investir dans d’autres plateformes de marché. En 2019, Ringier a par exemple acheté DigitalCounsel et Hypoguide. Cette année, le groupe a lancé le site de streaming vidéo Blick TV et a repris la totalité du capital de la plateforme publicitaire Admeira en rachetant les 50 % que détenait l’opérateur Swisscom. Les ambitions du groupe de moins en moins familial est de consolider sa « position de leader parmi les entreprises de médias européennes ». @

Charles de Laubier

Orphelin de la grande réforme audiovisuelle, le Sénat n’a pas dit son dernier mot sur « France Médias »

Le Sénat, qui fut moteur dans le projet de réforme de l’audiovisuel (notamment depuis le rapport « Leleux-Gattolin » de 2015), se retrouve dépossédé d’un texte qui, dépecé, devait être une priorité du quinquennat « Macron ». La chambre haute se concentre sur le vaste plan de relance de la France.

Depuis une dizaine d’années, la chambre haute a été une force de propositions pour faire évoluer le cadre législatif de l’audiovisuel français qui en aurait bien besoin. Tout le PAF (1) n’attend que cela et depuis bien avant les grandes promesses d’Emmanuel Macron visant à réformer la loi de 1986 sur « la liberté de communication » devenue archaïque à l’heure du numérique et des GAFAN. Présidé par Gérard Larcher depuis 2008 (excepté d’octobre 2011 à septembre 2014), le Sénat se retrouve fort dépourvu.

5 ans de projet « France Médias » pour rien
Le projet de loi consacré « à la communication audiovisuelle et à la souveraineté culturelle » (2), sur lequel le gouvernement avait engagé la procédure accélérée, devait être examiné par l’Assemblée nationale entre fin mars et début avril. Mais les séances publiques avaient été annulées pour cause de coronavirus. Deux réunions impliquant l’Elysée, Matignon, la rue de Valois et Bercy, les 8 et 17 juin, ont définitivement enterré la grande réforme audiovisuelle pour donner la priorité au vaste plan de relance face à l’urgence économique (3). « Cette réforme de la loi de 1986 – attendue depuis de nombreuses années, réclamée par les professionnels du secteur, nécessaire pour réduire les asymétries législatives et règlementaires entre les opérateurs linéaires traditionnels et les plateformes de SVOD – a connu tous les déboires, les reports, les manques de courage, les atermoiements imaginables et nous voilà encore devant un “refus de saut” dans ce dépeçage où l’on ne pourra traiter que les urgences (transposition des directives “SMA”, “Droit d’auteur”, “CabSat”, …) », explique Jean-Pierre Leleux (photo), sénateur, à Edition Multimédi@. Rapporteur de la commission « culture », dont il est vice-président aux côtés de la présidente Catherine Morin- Desailly, il est notamment l’auteur avec son collègue André Gattolin du rapport de 2015 sur le financement de l’audiovisuel public. C’est ce rapport (4) qui propose pour la première fois de « regrouper l’ensemble des sociétés de l’audiovisuel public au sein d’une nouvelle entité qui pourrait être dénommée “France Médias” » (proposition n°12). Bien d’autres recommandations sont avancées, comme le passage de la redevance audiovisuelle à une « contribution forfaitaire universelle » (indépendamment de la possession d’un téléviseur). Si cette dernière n’a pas encore été arbitrée, bien d’autres mesures (holding, gouvernance, désignation des dirigeants, …) avaient été introduites dans la grande réforme audiovisuelle voulue par le chef de l’Etat (5). Par ailleurs, en tant que membre de la commission de affaires européennes du Sénat, Jean-Pierre Leleux avait contribué dès 2016 à faire adopter une résolution européenne (6) sur les services de médias audiovisuels (SMA) instaurant des obligations aux plateformes vidéo telles que Netflix ou Disney+ (exposition des œuvres européennes et contribution à leur financement). Finalement, pour que ces dispositions entrent en vigueur en France à partir du 1er janvier 2021, le ministre de la Culture, Franck Riester, auditionné le 1er juillet par la commission « culture » (7), a confirmé que la transposition « SMA » se fera par « un amendement du gouvernement » examiné en juillet (dans un projet de loi d’adaptations européennes via ordonnance). Pour autant, le sénateur des Alpes-Maritimes (8) regrette la grande réforme : « Je déplore que ce secteur ne soit plus considéré aujourd’hui comme prioritaire – l’a-t-il été un jour ? – et que les réformes de fond soient encore différées, fragilisant encore ainsi nos opérateurs nationaux confrontés aux mutations technologiques, à la concurrence des puissants opérateurs américains et à la révolution des usages ». Par ailleurs, la chambre haute a pris la crise à bras-lecorps : sa commission des affaires économique, présidée par la sénatrice Sophie Primas, a publié le 17 juin pas moins de sept propositions de plans de relance sectoriels, dont l’un portant sur le numérique, les télécoms et les postes (9). Le Sénat y préconise d’accélérer la couverture numérique des territoires, d’accompagner massivement entreprises et concitoyens dans la transition numérique, de soutenir les technologies numériques-clés, de faire émerger des champions numériques et de promouvoir une société numérique de la confiance, et enfin d’approfondir la régulation des plateformes structurantes.

Inclure l’audiovisuel dans le plan de relance
La commission « culture » du Sénat, elle, s’est penchée sur l’audiovisuel « qui ne peut pas être le “grand oublié” des plans de relance ». Ce groupe de travail, présidé par Jean-Pierre Leleux, a présenté le 10 juin dix propositions (10), à commencer par « redonner à la politique publique en faveur du secteur audiovisuel un caractère prioritaire ». La chambre haute compte bien relancer le projet « France Médias ». @

Charles de Laubier