Le groupe Reworld Media reste le mal-aimé de la presse française, mais il résiste à la crise et devient rentable

La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, a bien reçu le rapport « sur les conditions d’accès aux aides à la presse et notamment celles relatives à la composition des rédactions » – mission qu’elle avait exigée fin décembre en pleine crise « Science & Vie » chez Reworld Media. Ce groupe accélère sa « disruption digitale ».

(Le lendemain de la publication de cet article, soit le 20 avril, le ministère de la Culture a annoncé une concertation sur « le renforcement de l’exigence du traitement journalistique pour l’accès aux aides à la presse »).

Le groupe Reworld Media sera-t-il à nouveau montré du doigt, maintenant que le rapport « sur les conditions d’accès aux aides à la presse et notamment celles relatives à la composition des rédactions » a été remis à la ministre de la Culture ? « Le rapport de Mme Franceschini a bien été envoyé à Mme la ministre, et nous sommes en train d’étudier très attentivement ses propositions », nous indique le cabinet de Roselyne Bachelot-Narquin, de retour le 12 avril rue de Valois après avoir été malade du covid-19 et hospitalisée une semaine fin mars. La conseillère d’Etat Laurence Franceschini avait jusqu’à « la mimars » pour lui rendre les conclusions de sa mission. La ministre de la Culture ayant été testée positive le 20 mars, le rapport lui a été envoyé faute de pouvoir le lui remettre en mains propres. Roselyne Bachelot avait lancé cette mission la veille de Noël, en réaction notamment au climat de défiance – déjà à son comble – de la rédaction de Science & Vie envers la direction de Reworld Media. « Le renforcement des exigences déontologiques et la séparation nette entre l’information et la publicité sont nécessaires. (…) Les changements récents constatés dans les rédactions de certains titres [sans citer Science & Vie, ndlr] plaident pour un renforcement de l’exigence journalistique », a prévenu Roselyne Bachelot dans la lettre de mission.

Après Franck Riester, Roselyne Bachelot interpelée
En lui confiant ce sujet sensible à Laurence Franceschini, par ailleurs présidente de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP) depuis 2017, la ministre de la Culture pensait fortement au groupe de médias cofondé en 2012 par Pascal Chevalier (photo), et en particulier au célèbre magazine scientifique dans la tourmente. Ce n’est pas la première fois que la rue de Valois est interpelée sur la stratégie controversée de Reworld Media. Déjà en 2018, au moment de la cession à ce dernier de plusieurs titres de Mondadori France, le Syndicat national des journalistes (SNJ) en appelait déjà au ministre de la Culture d’alors, Franck Riester, sur « Reworld Media, un investisseur qui n’a que faire de la presse, de ses titres, de ses salariés, et qui considère l’information comme une simple vitrine destinée à attirer les annonceurs », ajoutant que « les pouvoirs publics ne [pouvaient] pas fermer les yeux sur une casse sociale et éditoriale » (1).

La caution « Fleur Pellerin » a pris fin
Trente mois plus tard, avec l’affaire « Science & Vie », le groupe de la « disruption digitale » est à nouveau dans le collimateur des syndicats et du gouvernement. Est-ce en raison de ce climat délétère que Fleur Pellerin, ancienne ministre de la Culture, a écouté au 15 février dernier (seize mois après avoir été cooptée) son mandat d’administrateur de Reworld Media qui courait jusqu’à fin 2023 ? C’est pour « concentrer ses activités d’administratrice sur ses participations » (2), explique l’entreprise. Les turbulences n’empêchent pas Reworld Media d’engranger 33 millions d’euros de prêts garantis par l’Etat pour faire face à la crise sanitaire, après avoir dégagé en 2020 un bénéfice net de 9,1 millions d’euros (3), pour un chiffre d’affaires en hausse de 44 %, à 424,7 millions d’euros après intégration des actifs ex-Mondadori (4). Reworld Media, qui compte quelque 970 salariés (avant suppression de postes en gestion-comptabilité, de plus en plus sous-traitée à KPMG), avait finalement racheté en juillet 2019 – à la filiale française du groupe italien Fininvest (propriété de Berlusconi) – de nombreux magazines tels que Biba, Grazia, Pleine Vie, Closer, Télé Star, Top Santé, Le Chasseur Français ou encore la revue scientifique centenaire Science & Vie. Et ce, au grand dam de leurs journalistes, syndicats et représentants du personnel. Après un recours de ces derniers en référé, rejeté par la justice, plus des deux-tiers des rédacteurs avaient alors préféré partir en faisant jouer leur clause de cession, plutôt que de rester pour ne pas vouloir subir le même sort que leurs confrères et consœurs des anciens magazines de Lagardère – Be, Maison & Travaux, Auto Moto, … – rachetés cinq ans plus tôt.
A savoir, selon eux : coupes sombres dans les effectifs, rationalisation drastique des coûts, sous-traitance à des non-journalistes en agences (« des journaux sans journalistes »), bascule sur le numérique au détriment du papier, et des liaisons dangereuses entre publicité et rédaction au mépris de la déontologie. L’hebdomadaire féminin Grazia a été arrêté en juin 2020 sur fond de crise sanitaire, et l’on craint en interne que ce titre ne subisse le même sort que le mensuel de mode Be « devenu une marque fantôme sur le Web, utilisée pour faire des salons, où il n’y a plus d’info » (dixit un syndicat). Reworld Media est aussi propriétaire du magazine Marie France, titre mensuel féminin qui fut créé en 1944 et cédé en février 2013 « pour un euro symbolique » par la famille Prouvost du groupe Marie Claire. En juin de la même année, la jeune entreprise de presse cofondée par Pascal Chevalier, ex-Netbooster, et Gautier Normand (photo ci-dessous), ex-La Tribune – respectivement PDG et directeur général délégué –, est retenue par le groupe allemand Axel Springer pour lui céder Télé Magazine, Gourmand, Papilles et Vie Pratique Féminin. Dans la foulée, Reworld Media s’empare des titres Auto Plus, L’Auto- Journal et Sport Auto détenus, eux, par une joint-venture historique entre Axel Springer et Mondadori France (5). En 2017, Sporever/ Media365 tombe aussi dans son escarcelle (éditeur de sport365.fr, football365.fr, rugby365.fr, …). Fort de ses « 48 marques médias propriétaires », le groupe du tandem « Chevalier-Normand » revendique sa position en France de « numéro un de la presse magazine payante ».
Mais le revers de cette médaille est une surexposition du groupe – avec ses nombreux titres de presse, lesquels composent l’activité « BtoC » (dont les abonnements) – non seulement aux effets de la crise sanitaire depuis plus d’un an, mais aussi aux fermetures de kiosques. Conséquence : Reworld Media accuse en 2020 une chute de 20 % de sa diffusion payée, à 117 millions d’exemplaires. Ses deux plus gros tirages, l’hebdomadaire Télé Star et le mensuel Pleine Vie (hérités de Mondadori), ont reculé l’an dernier de respectivement 6 %, à 646.942 exemplaires, et 8,2 %, à 488.154 exemplaires. Tandis que Marie France contrairement à son érosion des années passées, affiche un léger sursaut de ses ventes de 1,70 %, à 318.352 exemplaires (6). Mais comme le fait remarquer Cécile Aboulian, analyste financier chez Euroland Corporate, « Reworld a principalement bénéficié de l’inflation des prix de vente au numéro venant partiellement compenser la baisse des volumes de vente ». A la baisse générale de la diffusion magazine, le groupe a constaté sur 2020 un « fort impact négatif de la crise sur la publicité papier », laquelle a dégringolé de 36 % sur un an, tirant vers le bas l’activité « BtoB » (annonceurs en tête) incluant la publicité magazine papier qui a généré 18 % de ses revenus en 2020. Les 82 % proviennent du marketing et de la communication digitale où la direction du groupe de médias se félicite d’avoir « surperformé » l’an dernier avec une croissance de 3 % sur un marché stagnant. Reworld Media entend « couvrir 100 % du marché de l’Adtech » et continuer à« déployer des solutions de brand marketing (publicité de gré à gré, événementiel) et de performance marketing(affiliation (7), publicité programmatique, collecte de leads) » principalement centrées sur le digital.

SVOD, podcasts, live shoppable, formation, …
Se trouve là le cœur du réacteur de Reworld Media, qui contribue à alimenter toutes les controverses sur le mélange de genres – publicité/ rédaction – qui participent, à tort ou à raison, à sa réputation sulfureuse sur fond de climat social tendu. Tandis que la diversification des marques médias s’accentue, avec des chaînes thématiques en SVOD (8), des podcasts et leur plateforme Edisound lancée en début d’année, du live streaming et du live shoppable, ainsi que de la formation, des collections de livres, ou encore des offres de voyages. @

Charles de Laubier

Le Monde et la presse française se préparent à un exercice 2014 à haut risque, sur fond de consolidation

Le premier quotidien national fête cette année ses 70 ans. Mais Le Monde, comme l’ensemble de la presse française, est remis en question par les géants de l’Internet et par une chute « violente » de ses recettes publicitaires. Son président, Louis Dreyfus, s’interroge sur son avenir papier-numérique.

Louis Dreyfus-bisL’année 2013 aura été une annus horribilis pour la presse française : recul des ventes de journaux, chute des recettes publicitaires, pertes financières, suppression d’emplois, grèves à répétition, monétisation difficile du numérique, …
Rien que la chute de 7,1 % des ventes de quotidiens nationaux en kiosque sur la majeure partie de l’année 2013 a jeté un froid avant un hiver glacial en diffusion et publicité (1).
« Depuis octobre, on voit sur l’ensemble du marché de la presse une baisse forte, brutale, des recettes publicitaires. Il y a un refroidissement très net de la tendance. C’est une baisse à un chiffre mais importante en moyenne », s’est inquiété mi-décembre Louis Dreyfus (photo), président du directoire du Monde, devant l’Association des journalistes médias (AJM).

« La presse vit un crash industriel. C’est la sidérurgie des années 1980 »
Et 2014 ne se présente pas sous les meilleurs auspices, d’autant que les débuts d’année sont traditionnellement des périodes de vaches maigres pour la presse en matière de publicité. « Ce qui est en train de se passer dans la presse va forcer à une consolidation », a-t-il ajouté (2).
Le Monde, premier quotidien national, est à cet égard emblématique et illustre bien les doutes et interrogations qui taraudent la presse française en général face à ce énième « trou d’air » dû aux « à-coups très violents » du marché publicitaire.
« La presse vit un crash industriel. C’est la sidérurgie des années 1980 », a même osé lancer de son côté Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, le 9 janvier dernier.

A l’ère du digital, le papier peut encore sauver les meubles
Après une perte nette d’environ 2 millions d’euros en 2013, aggravée par rapport à
1,1 million de déficit net enregistré en 2012, le patron du groupe Le Monde – dont le quotidien perçoit près de 20 millions d’euros d’aides d’Etat par an – ne désespère pas pour autant. « On prévoit un retour à l’équilibre en 2014 », a-t-il assuré. Mais, en creux,
il y a tout de même péril en la demeure. Sur les 110 millions d’euros que le trio formé par Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse s’étaient engagés à injecter dans Le Monde, en échange de la prise de contrôle du groupe en novembre 2010, plus de la moitié a déjà été consommée à ce jour. Il ne reste donc plus qu’une cinquantaine de millions d’euros disponibles, dont une partie devrait aller au financement de la restructuration de l’imprimerie du Monde à Evry, déficitaire et en grande difficulté. Paradoxalement, en pleine révolution numérique, c’est le journal papier qui peut encore sauver les meubles mais en prenant un premier grand risque : la hausse du prix de vente de la version imprimée du quotidien Le Monde, passée à 2 euros (contre 1,80 euro) depuis le 4 janvier dernier, et même à 3,80 euros (au lieu de 3,50 euros) pour le quotidien du week-end flanqué de son magazine M très apprécié des médias-planneurs.

Hausse des tarifs mais baisse du lectorat
Mais cette augmentation tarifaire, à laquelle se sont résolus d’autres quotidiens nationaux en mal d’argent frais (Le Parisien, Libération, Les Echos, …), n’ira pas dans le sens d’une progression de la diffusion de la presse en France – bien au contraire.
« On ne considère pas que l’on aura plus de lecteurs en augmentant le prix, mais cette hausse est inéluctable », a reconnu le patron du groupe Le Monde devant l’AJM.
Cette hausse, qui semble tenir d’une fuite en avant, touche aussi l’édition numérique du Monde, passant de 1,79 euro à 2 euros à partir de mi-janvier pour les ventes à l’acte, tandis que l’abonnement digital à 15 euros par mois passe à 17,90 euros sur lemonde.fr, et de 17,99 euros à 19,99 euros sur le kiosque d’Apple où il est présent depuis novembre dernier (3). Et ce, conformément à ce qu’a décidé le conseil de surveillance du groupe le 17 décembre. Pour l’heure, Le Monde vend moins de 280.000 exemplaires en moyenne par jour, en baisse de près de 5 %, dont 126.500 abonnés à l’édition digitale – parmi ces derniers, 56.500 l’étant uniquement en numérique. « Nous avons fixé un objectif de 200.000 abonnés numériques à deux ou trois ans », a rappelé Louis Dreyfus, qui ne semble pas craindre un ralentissement des ventes numérique sur l’abonnement nettement plus cher. Il prévoit en tout cas de lancer en avril prochain un autre journal tactile payant qui sera disponible en fin de journée (à partir de 18 heures) – en plus de l’édition payante de 14 heures.
En revanche, il ne parle pas d’objectif pour le papier… Et pour cause. Cette surenchère tarifaire va à l’encontre de ce principe démocratique selon lequel la presse imprimée devrait être accessible au plus grand nombre. En France, cette idée devient-elle un vœu pieux en ce nouvel an ? Cette inflation accentue une dichotomie confuse entre le gratuit et le payant, qui frappe la presse face à l’Internet. De ce point de vue, Le Monde et ses confrères ne savent plus bien à quel saint se vouer. Plus d’une décennie après avoir ouvert la boîte de Pandore du gratuit sur Internet (4), les quotidiens se livrent
– en déversant une quantité de leurs articles rendus accessibles librement auprès des internautes et mobinautes – à une course à l’échalote avec la multitude de sites web gratuits couvrant l’actualité. Aujourd’hui, les éditeurs s’en mordent les doigts et Louis Dreyfus en convient : il y a un vrai problème. « La question est plutôt de savoir comment on organise notre offre, payant sur le papier, gratuite et payante sur le web. (…) On a besoin d’avoir une offre gratuite, mais il faudra que l’on précise notre offre payante pour que la différence entre le gratuit et le payant soit plus évidente ».
Car c’est là que le bât blesse. Tant que la presse ne limitera pas la gratuité à l’information factuelle – par ailleurs disponible librement et massivement sur Internet et les mobiles –
et qu’elle n’étendra pas le payant à tous les articles à valeur ajouté (décryptage, analyse, enquêtes, interview, …), elle prendra un second grand risque, celui de dévaloriser son fond de commerce éditorial. « De manière générale, on a un modèle freemium sur le numérique : il y a du gratuit et du payant. Le gratuit ne peut pas être du payant en moins bien ! Car on a vocation à élargir l’audience de notre site web. Il faut que le payant soit compréhensible pour les internautes. Chaque fois que l’on créera des produits spécifiques payants, cela nous aidera à préciser la promesse éditoriale », a expliqué Louis Dreyfus. Cette quadrature du cercle – pour ne pas dire quadrature du Net – n’est pas impossible, à condition qu’il y ait une profonde remise en question éditoriale des éditeurs dans leur façon de proposer l’information. Publier le lendemain dans l’édition papier vendue 2 euros de l’actualité factuelle qui a été très largement divulguée gratuitement la veille sur l’Internet mondial, sur les « Google News » et via les dépêches d’agences de presse (AFP, Reuters, AP, Bloomberg, …) de plus en plus visibles librement sur tous les terminaux (5), ce n’est plus possible !
Troisième grand risque pris par la presse : celui d’une frontière plus poreuse entre la partie éditoriale et la partie publicité, aussi bien sur papier qu’en numérique, au risque de malmener la déontologie journalistique.

Des articles financés par les annonceurs…
L’année 2014 s’annonce en effet pour la presse comme étant celle du publi-information, appelé aussi « Native Advertising » pour désigner ces articles sponsorisés par des annonceurs. « Il y a une demande forte des annonceurs pour que l’on imagine de nouveaux formats. En même temps, nous sommes très vigilant sur la distinction entre ce qui est produit par la rédaction et ce qui ne l’est pas. Cela doit être clair », a voulu rassurer Louis Dreyfus, précisant que Le Monde pratique déjà cela sur mobile et sur son site web. Espérons que les lecteurs, eux, n’auront pas l’impression que leurs journaux y perdent leur âme. @

Charles de Laubier