Le chinois Bytedance, à la tête du réseau social TikTok (ex-Musical.ly), serait valorisée 75 milliards de dollars

La start-up chinoise Bytedance, créée en 2012 par Zhang Yiming, fait un carton chez les 11-14 ans avec son réseau social musical TikTok (ex-Musical.ly). Les jeunes s’y amusent ; les parents s’en émeuvent. Négociant une levée de fonds,
la société aurait une valorisation supérieure à celle d’Uber.

Si les BATX sont à la Chine ce que les GAFA sont aux Etats-Unis, c’est à se demander si le « B » des BATX – normalement Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi (1) – ne va pas devenir Bytedance, tant cette start-up chinoise commence à faire de l’ombre aux autres géants du Net de l’Empire du Milieu. Les GAFA aussi en tremblent, de voir cette entreprise pékinoise fondée en 2012 par Zhang Yiming (photo) rencontrer un réel succès dans le monde avec plus 500 millions d’utilisateurs rien que pour son réseau social TikTok.

Créativité spontanée et expression libre
Bytedance s’est fait très rapidement un nom grâce à l’application Musical.ly (60 millions d’utilisateurs) que l’entreprise a rachetée il y a un an (en novembre 2017) pour la fusionner avec sa propre application TikTok en août dernier. Selon le New York Times
et le Wall Street Journal, qui ont évoqué des discussions en vue d’une levée de fonds de 3 milliards de dollars, cette « unicorn » chinoise pourrait se retrouver avec une valorisation supérieure à celle d’Uber : 75 milliards de dollars. Le nom Musical.ly
– créé par la start-up éponyme basée à Shanghai (Chine) et Santa Monica (Californie) – disparaît au profit de TikTok. Jusqu’alors concurrentes, ces deux applications pour mobile ont rencontré un franc succès auprès des préados, qui se sont donnés le mot dans leur collège. Très populaire en Chine, TikTok est ainsi parti à la conquête des jeunes – souvent des filles – aux Etats-Unis et en Europe.
Les collégiennes s’y donnent à coeur joie en faisant de la figuration musicale, de la création de mini-comédies musicales, du playback, de la danse, des sketches, des reprises de scènes cultes de films ou de séries, le tout sous forme de vidéos courtes de 15 secondes (avec filtres, synchronisations, 3D ou encore défis à relever), à partager avec leurs fans. La synchronisation de lèvre (lip sync) fait coïncider la créativité de l’enfant avec la musique grâce au machine learning et à l’intelligence artificielle. C’est bon enfant, étonnant de créativité, éloquent de spontanéité, et le résultat parfois surprenant. Bref, l’on comprend que les préados soient conquis(es). En France, TikTok (ex-Musical.ly) revendique 2,5 millions d’utilisateurs. Selon un baromètre « BornSocial » de l’agence Heaven, réalisé en partenariat avec l’association Génération Numérique, Snapchat et Instagram sont toujours en tête des réseaux sociaux utilisés par les 11-14 ans, mais TikTok s’est hissé au troisième rang, juste devant WhatsApp, reléguant Facebook en cinquième position, et encore plus loin Twitter.
Comme pour la plupart des réseaux sociaux, l’inscription y est interdite au moins de 13 ans, pourtant de plus en plus nombreux. L’usage de TikTok en France est en croissance de plus de 12 points entre 2017 et 2018 dans les classes de 5e. L’applications est
« très largement féminine » (62 % des filles en 5e déclarent être inscrites). « Malgré leur jeune âge, les pré-adolescents développent une vision et un usage mature des plateformes sociales. Les réseaux sociaux sont perçus comme une commodité de communication. L’adoption des fonctionnalités de diffusion éphémère leur permet une expression libre, sans contrainte de surveillance », relève Génération Numérique (2). Cette association, reconnue d’utilité publique, forme aux « bons usages » d’Internet à destination des enfants et des adolescents.
Pour autant, des voix parentales mettent en garde contre les risques, selon eux,
de perversion, d’exhibitionnisme, de narcissisme, ou encore de harcèlement que constituerait TikTok. « Très axé sur l’image, le réseau social pousse ses utilisateurs à l’exhibition et peut pour les plus fragiles, avoir des conséquences dramatiques. Les jeunes utilisatrices imitent leurs stars préférées (danseuse, chanteuse…) et adoptent des postures sexualisées et de fait, inadaptées à leur jeune âge », s’inquiète l’association e-Enfance (3). Et la Police nationale d’appeler à la vigilance : « Votre ado utilise #TikTok ? Attention, il est peut-être la cible de propositions sexuelles mal intentionnées. S’il en est la victime, rendezvous en commissariat pour porter plainte. L’auteur encourt deux ans de prison et 30.000 euros d’amende » (4). Mais aucun alarmiste n’oserait interdire cette application populaire.

TikTok, mais aussi Toutiao, Xigua Video, …
Bytedance n’a pas que TikTok comme plateforme. Sa première application se nomme Toutiao, que l’on pourrait traduire par « headlines », un agrégateur d’information et microblogging très prisé en Chine, avec son pendant international TopBuzz. Même principe que pour TikTok : le recours à des algorithmes de machine learning. Bytedance édite aussi Xigua Video (clips vidéo) ou encore News Republic (agrégateur de vidéos). Au total, Bytedance totalise 800 millions d’utilisateurs dans le monde. @

Charles de Laubier

Viacom(Paramount, MTV, Nickelodeon, Comedy Central, …) va au contact direct avec les Millennials

Le géant américain des médias Viacom ne peut plus se contenter de diffuser ses contenus audiovisuels — aussi « premiums » soient-ils — en mode linéaire à la télé, car la jeune génération est présente sur les médias sociaux et consomment plus court : vidéos, stories, sliders, carrousels, …

Six mois après avoir créé Viacom Digital Studios (VDS) aux Etats-Unis et trois mois après avoir racheté AwesomenessTV pour l’y intégrer, voici que la maison mère de Paramount, de MTV, de Nickelodeon ou encore de Comedy Central a choisi la France comme premier pays pour lancer VDS à l’international. Le coup d’envoi officiel de ce « studio de création et de production de formats mobiles et de contenus digitaux dédié aux marques » a été donné le 11 octobre dernier.

MTV Networks et Game One : moins rentables
« Viacom Digital Studios France est la première manifestation à l’international d’une stratégie de Viacom aux Etats-Unis qui a créé Viacom Digital Studios comme producteur-maison de contenus mobiles, verticaux et formats courts à l’adresse de toutes les plateformes sociales – que cela Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat,
etc. », s’était félicité, avant le jour-J, Thierry Cammas (photo), président de « Viacom International Media Networks France » (VIMN France) sur le « Buzz Media » du Figaro fin septembre. En réalité, VIMN France n’a pas d’existence juridique. « Viacom International Media Networks France est le nom “corporate” de l’ensemble MTV Networks SARL et Game One SAS. Pour l’instant, toute la gouvernance de VDS s’opèrera à partir de MTV Networks SARL », précise à Edition Multimédi@ Thierry Cammas, depuis 2005 gérant de MTV Networks et président de Game One. Ces deux filiales françaises du groupe Viacom, basées à Neuilly-sur-Seine et opérant depuis 2011 sous le nom commercial de « VIMN France », ont réalisé en 2017 un chiffre d’affaires cumulé de 51,5 millions d’euros – dont 34,5 millions par MTV Networks et 17 millions par Game One – pour un bénéfice net respectif de 1,3 million d’euros (effectif de 117 personnes) et 3,7 millions (23 personnes). Bref, le bouquet des dix chaînes diffusées
en France – MTV, MTV Hits, Bet, Nickelodeon, Nickelodeon Junior, Nickelodeon 4Teen, Game One, J One, Paramount Channel et, la toute dernière lancée le 4 octobre, Comedy Central – est encore une affaire rentable pour « VIMN France » qui est aussi
la régie publicitaire de ces marques. Mais cette profitabilité s’érode : – 11 % pour MTV Networks et – 4,5 % pour Game One SAS en 2017. Le jeune public, en particulier la nouvelle génération des « Millennials », sont moins enclins à aller regarder des chaînes linéaires comme la musicale MTV (1) ou la vidéoludique Game One, qui plus est payantes. L’effet cord-cutting (2) (*) (**) a aussi rattrapé la filiale française, mais elle n’a pas attendu sa maison mère pour délinéariser.« En France, on a plutôt une bonne expertise de construction ciselées de stratégie sociale, de narrations digitales : vidéo, stories, sliders, carrousels d’images… Sur YouTube, la première chaîne jeunesse est Nickelodeon Junior avec plus de 20 millions de streams par mois. Sur Snapchat, nous sommes au “Top” du Discover avec MTV et plus de 1 million de visiteurs uniques par jour. C’est pour cela que Viacom Digital Studios est lancé en France, Sa fonction sera, au-delà de nos propres contenus digitaux verticaux, d’en produire pour les annonceurs, les marques et les agences média », a expliqué Thierry Cammas, parlant aussi de
« brand content digital plus ou moins élaboré ». Comme Viacom l’a fait dans le domaine du cinéma en 1994 avec l’acquisition de Paramount à Hollywood, cette fois le conglomérat des médias et du divertissement piloté de Manhattan (New York) s’est emparé cet été de AwesomenessTV. Il s’agit d’une startup californienne qui était contrôlée par DreamWorks Animation depuis 2013. L’une de ses spécialités, en tant que Multi- Channel Network (MCN) dont elle fut l’une des pionnières (3) : éditer des chaînes diffusées sur YouTube, aujourd’hui au nombre de 90.000 créées à travers le monde.
Qu’il est loin le temps où le groupe Viacom, alors dirigé par le Français Philippe Dauman (4), ferraillait en justice (de 2007 à 2013) contre YouTube qu’il accusait de piratage, allant jusqu’à réclamer 1 milliard de dollars à la filiale de Google – avant d’échouer et d’enterrer la hache de guerre en 2014… Viacom veut maintenant démontrer avec VDS qu’il peut monétiser par l’audience ou par la transaction des programmes, mais aussi par la production pour le compte de tiers – annonceurs
et publicitaires – sur les médias sociaux. En France, « ce n’est pas une incursion opportune vers la monétisation digitale ; c’est plutôt le résultat d’une expertise et
d’une audience construites depuis plusieurs décennies », a assuré Thierry Cammas.

Distribution holistique et brand content
L’avenir dira s’il s’agit de relais de croissance viables et pérennes, par rapport au fonds de commerce – tel que Bob l’éponge ou Pat’Patrouille ! – diffusé en exclusivité sur Nickelodeon, mais aussi via TF1, iTunes, Google Play, TFou Max, CanalPlay, SFR Play, Amazon Prime (Video), Netflix, ainsi qu’en produits dérivés déclinés en textiles, jeux vidéo, magazines, livres, produits de maison, de décoration, jeux, jouets, etc. @

Charles de Laubier

Smart Cities : clarifier l’objectif pour trouver intelligemment le chemin et… l’adhésion du public

Les villes intelligentes sont en vogue partout dans le monde, mais les financements ne suivent pas toujours. « Smart City » désigne des projets
de nature bien différente et, parfois, sert à camoufler précisément l’absence
de moyens, d’ambition voire d’adhésion des populations.

Par Rémy Fekete, avocat associé, Jones Day

La « Smart City » a été placée au coeur de la vision européenne
« Horizon 2020 » lancé il y a quatre ans (1). Ce programme vise
à la mise en place de réalisations « durables », sur un mode
« collaboratif, véloce, économe et frugal » en énergie. Derrière des mots qui sonnent comme des sésames administratifs, l’on trouve pourtant des budgets conséquents, placés sous la gouvernance d’une agence européenne – « Innovation and Networks Executive Agency » (INEA) – qui a déjà déboursé, quand même, de l’ordre de 300 millions d’euros en quatre ans pour une dizaine de projets comportant chacun plusieurs villes européennes de pays différents (2).

Des projets en voie de développement
Le concept de Smart City fait florès depuis un peu moins de dix ans dans les pays en développement. Gage de meilleure gouvernance et de projets innovants, il apparaît parfois comme le sésame permettant de débloquer des fonds des bailleurs internationaux. Ainsi, de la Jordanie aux côtes africaines, a émergé un véritable marché hautement compétitif de projets baptisés, parfois un peu rapidement, de Smart Cities, qui tentent, souvent en opposition les uns aux autres, d’attirer les capitaux étrangers. La période des « zones franches » est passée de mode, vive les « villes intelligentes ». La composante technologique de ces villes est pourtant fort variable. En Arabie saoudite, par exemple, un équipementier a pu prendre la direction d’une ville entièrement nouvelle, intégralement pensée dès son édification comme une citée totalement connectée. La fibre court dans chaque rue et connecte 100 % des logements et entreprises. Le système de vidéosurveillance est intégral et interconnecté avec les systèmes de surveillance internes aux habitations. Les digits des immeubles et parkings reliés à des systèmes de « domotique » permettant d’actionner l’ensemble de ses installations à distance (3).
Autre exemple : Tunis Telecom City (TTC) était un projet « greenfield » (créé ad hoc) prometteur, annoncé il y a dix ans pour un investissement potentiel de 3 milliards de dollars, mais qui manquait de contenus. Développé au bord de la méditerranée dans ce qui n’était qu’un terrain vague, le TTC avait pour ambition de se positionner comme un « hub numérique » régional et d’accueillir les entreprises à valeur ajoutée du secteur. Les atouts n’étaient pas minces si l’on cumule : le cadre fiscal et douanier dérogatoire et particulièrement attractif ; la bonne réputation de la Tunisie en matière de cadre de vie, de santé, de niveau scolaire ; la disponibilité de cadres ingénieurs informaticiens locaux ; et l’inscription de la ville intelligente côtière dans le cadre stratégique global du plan d’aménagement numérique haut débit adopté par le gouvernement. Las, les soubresauts politiques affectant la Tunisie depuis le printemps arabe de 2011, et surtout le manque d’investissement porté sur les éditeurs de contenus à vision régionale, ont eu raison de ce projet prometteur. Le projet tunisien n’est pas le seul à avoir vu une ambition globale de nouvelle ville intelligente numérique se transformer peu à peu en une énième zone franche. Ce qui plaçait le projet dans une concurrence délétère au mieux-disant fiscal par rapport à d’autres pays en développement, précisant ceux dans lesquels les ressources budgétaires font défaut.
Plus au Sud, le projet Sèmè City (4) lancé en 2017 avec un budget pluriannuel de 207 milliards de francs CFA (315 millions d’euros environ) dans les prochaines années veut faire la démonstration d’un « Bénin révélé » – du nom du programme d’investissement et de développement – en dédiant un territoire nouveau à une ville entièrement nouvelle et connectée, dédiée à l’enseignement, à la recherche et à l’incubation de start-up.
Ce qui n’est pas évident lorsque l’Afrique demeure le continent le moins connecté du monde, mais les atouts ne manquent pas : en plus des arguments habituels des zones franches (déductions fiscales et douanières), Sèmè City pourra proposer à ses partenaires la connectivité exceptionnelle que peut fournir le câble sous-marin international ACE (l’Africa Coast to Europe, dont environ 20 % seulement des capacités sont utilisées), et la proximité immédiate du plus grand marché africain : le Nigéria.

Des applications orientées populations
Le projet Sèmè City est entièrement concentré depuis sa genèse sur les contenus à valeur ajoutée à développer localement, et visant des publics ou clientèles cibles en Afrique de l’Ouest. Développer un savoir-faire éditorial local, enseigner les techniques de l’audiovisuel, imaginer les futures médecines douces adaptées aux maladies tropicales, favoriser l’incubation de start-up locales, au service des publics de la sous-région, sont autant d’orientations à même de favoriser l’implantation effective d’investisseurs internationaux, le cadre fiscal attractif n’intervenant qu’en appui.
De Londres à Cotonou, de Amman à Dakar, les projets de Smart Cities germent
dans le monde mais ne fleurissent pas toujours. Au-delà des effets d’annonce et du déploiement d’infrastructures de télécommunications, l’essentiel est ailleurs. Il consiste à donner un contenu réel, de la chair et du goût, à des applications sincèrement orientées vers les besoins des populations.

Smart City, Smart Grid, Smart… Data
Les consommateurs français semblent pour certains encore réticents à livrer les indicateurs de leur vie personnelle au grand nuage du Big Data. Le pêcheur de Sèmè ne sera à défaut pas plus prêt à s’inscrire dans un développement numérique que l’agriculteur de Saint-Macaire (Gironde) n’est enclin à laisser s’installer un compteur électrique connecté Linky. La multiplication des oppositions farouches aux projets de changements technologiques de toute nature rend indispensable un changement de paradigme s’agissant de la prise en considération de la composante humaine. En France, une étude récente dénombre pas moins de 25 Smart Cities, la plupart installées dans des agglomérations anciennes de plus de 200.000 habitants (5). La plupart de ces villes intelligentes disposent d’un service d’opérations data (notamment pour permettre aux usagers de circuler de manière plus intelligente), un wifi linéaire disponible pour le public (lire aussi ci-contre sur le «Wifi4EU » européen), une plateforme participative ou encore des services d’eadministration. Le mobilier urbain, lui, est rendu communiquant et certaines agglomérations vont jusqu’à installer un éclairage public intelligent, et même une collecte intelligente des déchets.
La ville intelligente se définit comme celle d’une agglomération qui met à profit les technologies de l’information pour améliorer la qualité des services rendus et réduire ses coûts. Selon Information Age (6), c’est Bill Clinton aurait mis à l’honneur ce concept en 2005. Depuis, les projets les plus innovants ont fini par imaginer des cités idéales, dignes des romans de science-fiction de Barjavel, dans lesquels l’onirisme rivalise avec une angoisse sourde. La Smart City, qui repose sur la conviction que le numérique, permet de fournir des services parfaitement adaptés à la réalité des existences et ainsi améliorer la vie en communauté au sein d’environnements urbains. Elle nécessite bien évidemment la disponibilité de moyens de communication haut débit. Il n’est pas inutile de rappeler ce postulat, alors que le niveau de qualité de service des accès à Internet demeure notoirement insuffisant au sein de l’Union européenne. La poursuite du déploiement de la fibre, notamment dans le cadre de projets FTTH (7), et l’avènement futur de la couverture 5G devraient aboutir à fournir au citoyen européen, à tout le moins à celui qui vit en ville, la connectivité suffisante à l’utilisation de services administratifs dits « intelligents ». Surtout, le déploiement de réseaux de collectes de données via l’Internet des Objets est en cours. On estime à plus de 50 milliards le nombre d’objets connectés dans le monde d’ici deux ans (2020). Tout est transformé
en capteur de données : l’intégralité du mobilier urbain, les véhicules, la plupart des bâtiments, des objets de la vie quotidienne, les appareils électroménagers, l’outillage sportif et jusqu’aux habits. Comme dans la chanson populaire, « tout, tout, tout, vous saurez tout » (8) sur l’intimité des comportements de vos prochains. Ou presque car, gage de protection des données personnelles, celles-ci sont collectées par un opérateur de réseau IoT (9), elles sont traitées par un agrégateur et leurs enseignements soigneusement sélectionnés en fonction de chaque type de clientèle.
Certes, l’affaire « Cambridge Analytical » touchant Facebook, et son rôle dans le basculement des grands électeurs des Etats du Michigan, du Wisconsin et de la Pennsylvanie en faveur de Donald Trump, ont mis le projecteur sur la facilité d’exploitation de données personnelles pour orienter les convictions d’une partie de
la population. Les armes juridiques ont sans doute évolué depuis, du moins en Europe à la faveur du RGPD (10), il reste que les réticences de la population à l’irruption de collecteurs de données personnelles dans leur vie personnelle ont manifestement été minorée. Les nombreuses oppositions au déploiement du compteur Linky en est une illustration (11). Pourtant cet équipement est au cœur des nombreux projets de Smart Cities et de leur promesse de « smart grid », réseau de distribution d’électricité intelligent : le compteur indique la consommation en temps réel, avec la promesse d’une réduction significative de la consommation des ménages (12). Il promet même
à terme une orientation bidirectionnelle, ce qui devrait permettre à chacun, grâce à
des sources individuelles de production d’énergie (13), de devenir tour à tour consommateur ou fournisseur d’électricité pour son voisinage. @

ZOOM

Wifi4EU : du Wifi gratuit en ville pendant au moins trois ans
L’Union européenne a placé l’accès Internet au centre de sa stratégie de marché unique numérique. L’initiative Wifi4EU est destinée aux communes européennes qui peuvent candidater selon une procédure relativement simple. L’enjeu est l’attribution
de « coupons » de 15.000 euros par appel à candidatures. Cette somme a pour objet l’installation d’un point d’accès Wifi et sa mise en fonctionnement dans un « centre de vie publique ». Il restera à la commune de prendre en charge le coût de l’appel d’offres, la mise en place du réseau de collecte si nécessaire et le coût de la connectivité, tout en s’engageant à fournir un accès totalement gratuit aux utilisateurs pendant une durée d’au moins trois ans. @

Les podcasts sont de plus en plus natifs mais cherchent toujours leur mesure d’audience

Alors que seuls Europe 1, RTL et Radio France mesurent l’audience de leurs podcasts de radio de rattrapage avec Médiamétrie, qui ne publie plus de chiffres depuis 2013, les éditeurs indépendants de podcasts originaux (dits natifs) espèrent trouver une solution commune d’ici la rentrée.

Après ses podcasts « Minute papillon ! » (flash info) et
« Terrain glissant » (sur le football), le quotidien gratuit 20 Minutes a lancé début juillet deux nouveaux podcasts :
« Sixième science » (en partenariat avec Sciences et Avenir) et « Juste un droit » (questions sur la justice en France). Ces bulletins audios sont disponibles non seulement sur le site web 20Minutes.fr mais aussi sur Deezer, SoundCloud et les applications sous iOS (Apple) et Android (Google).

Binge Audio, FrenchSpin, Nouvelle Ecoute, …
Le gratuit 20 Minutes, détenu depuis 2016 par le groupe belge Rossel et Sipa/Ouest-France, actionnaires chacun à 49 % (de ce journal fondé par le norvégien Schibsted), fait ainsi partie des nombreux médias qui misent sur les podcasts. L’Equipe, Europe 1, Radio France, Radio Nova, Arte Radio, Les Echos, Slate.fr avec Audible (Amazon) et bien d’autres donnent aussi de la voix. Mathieu Gallet, ancien président de Radio France, serait aussi en train de créer sa propre société de production de podcasts (1). Lorsqu’il était encore à la Maison Ronde, il prévoyait de faire payer les podcasts après un certain temps de gratuité, ce que sa successeuse Sibyle Veil n’envisage pas (lire en Une). Le podcast – contraction de « iPod » et de « broadcasting » – s’est affranchi en partie de l’antenne, en n’étant plus seulement de la Catch up Radio, mais aussi un média délinéarisé à part entière.
La multiplication des podcasts natifs, productions audio originales (info ou fiction), le prouve. Outre les smartphones, premier terminal d’écoute des podcasts, l’avènement des assistants vocaux – enceintes connectées en tête (2) – dotés d’Alexa/Amazon, d’Assistant/Google ou de Siris/Apple (3) devrait booster leur audience. Or la mesure d’audience pose justement un problème. Médiamétrie ne publie plus depuis fin 2013 les résultats « eStat » de la mesure des podcasts radio, que seuls Lagardère Active (Europe 1),
RTL et Radio France utilisent pourtant. Mais tous les éditeurs de podcasts n’ont pas les moyens de financer une telle mesure. Selon nos informations, Médiamétrie – qui ne nous en dit pas plus – mène actuellement des discussions avec les éditeurs indépendants de podcasts natifs pour leur proposer « une solution alternative » (4). A défaut d’une mesure globale
des podcasts en France, des solutions moins coûteuses sont proposées par Podtrac, Triton ou encore Aqoa, mais force est de constater qu’elles ne font pas consensus et qu’elles pêchent par l’absence de tiers de confiance pour certifier les résultats. De plus, la mesure de l’écoute effective du téléchargement reste une difficulté (5). « Nous travaillons activement avec tous les éditeurs sur une mesure marché, entre la commission audio-digital du Groupement des éditeurs de contenus et de services en ligne (Geste) et les éditeurs indépendants. Nous devrions arriver à une tendance vers la rentrée », indique à Edition Multimédi@ Joël Ronez(photo), président et cofondateur de la société de production de podcasts Binge Audio, et ancien directeur des nouveaux médias de Radio France et ex-responsable web d’Arte. Cet éditeur audio et réseau de podcasts – le plus écouté en France avec plus de 1,5 million d’écoutes au premier trimestre 2018, selon Podtrac – utilise depuis fin 2017 la solution de mesure d’audience de l’américain Podtrac justement. D’autres éditeurs indépendants tels que FrenchSpin, Riviera Ferraille, Nouvelle Ecoute, Riviera Ferraille, MadmoiZelle, Histoire de Darons ou encore Usbek & Rica l’ont aussi retenue, « L’implémentation de Podtrac se fait au moyen d’un préfixe sur les flux RSS », indique le groupe de travail audio-digital du Geste. Tant que l’audience ne sera pas commune et certifiée en France et les tarifs pour les annonceurs raisonnables (6), la monétisation des podcasts par de la publicité audio sera difficile à réaliser. Aux Etats- Unis, où Podtrac mesure les podcasts et publie les audiences « US Ranking », la publicité sur les podcats a atteint 314 millions de dollars de recettes en 2017 grâce à une croissance de 86 %. Selon l’Interactive Advertising Bureau (IAB), organisation professionnelle de la pub online, et une étude du cabinet PwC dévoilée en juin dernier, ce marché devrait atteindre les 659 millions de dollars en 2020.

Après le transistor et la radio, le podcast ?
Le boom du podcast sera-t-il pérenne ? C’est toute la question. Tout dépend de sa rentabilité future. Pas de mesure certifiée fiable, pas de publicité audio, donc pas d’avenir. Bing Audio, pourtant le réseau indépendant le plus écouté perd de l’argent, et les suivants aussi. Cela n’empêche pas les producteurs de podcasts d’être plus nombreux encore : BoxSons, RadioKawa, LouieMedia, … Selon Médiamétrie, 4 millions de Français écoutent des podcasts chaque mois. @

Charles de Laubier

Apple Music fête ses trois ans mais sans tirer parti de Shazam, dont le rachat pose problème

Apple Music fête ses trois ans et va franchir la barre des 50 millions d’utilisateurs. Arrivée tardivement sur le marché du streaming musical, après n’avoir juré que par le téléchargement avec iTunes,
la marque à la pomme fait de son nouveau service de musique une priorité. Avec l’appli Shazam ?

C’est le 8 juin 2015 – il y a trois ans presque jour pour jour – que la firme de Cupertino et de Culver City annonçait le lancement d’Apple Music, son service de streaming musical rendu disponible le 30 juin suivant dans une centaine de pays. Aujourd’hui, il compte plus de 40 millions d’abonnés payants – près de 50 million avec les essais gratuits. C’est encore loin des 75 millions d’abonnés du numéro un mondial du streaming musical, le suédois Spotify, mais sa rapide montée en charge lui a permis de s’arroger la seconde place mondiale, devant Amazon Music.

Nomination de Oliver Schusser
C’est dans un e-mail envoyé aux salariés d’Apple le 11 avril dernier (1) que le franchissement du seuil des 40 millions d’abonnés – auxquels s’ajoutent
8 millions d’utilisateurs qui testent gratuitement le service – a été annoncé par Eddy Cue, vice-président sénior des services et logiciels Internet de la marque à la pomme. Plus récemment, le PDG Tim Cook a indiqué à Bloomberg qu’Apple Music allait franchir les 50 millions d’utilisateurs. Ce niveau est atteint en trois ans, là où Spotify a mis huit ans pour y parvenir. Eddy Cue annonçait aussi la nomination de Oliver Schusser (photo) – entré chez Apple en 2004 et ayant lancé iTunes en Europe – comme vice-président d’Apple Music et des contenus internationaux. Cet Allemand, qui fut en charge à l’international des lancements d’App Store, d’iTunes, d’iBooks ou encore d’Apple News, va déménager de Londres pour aller aux Etats-Unis, en Californie. Il fut un ancien de Napster, d’Universal Music ou encore de Vodafone.
Sa nomination montre la volonté du PDG d’Apple, Tim Cook, de faire de la musique – audio et vidéo – un pôle prioritaire de développement. D’ailleurs, une nouvelle division d’édition musicale – probable futur label (2) – est créée à Londres sous la direction d’Elena Segal (ex-iTunes International).
La marque à la pomme s’est fixée comme objectif de réaliser 40 milliards
de dollars de chiffre d’affaires dans les services d’ici 2020, contre près de 30 milliards au cours de la précédente années fiscales clôturée le 30 septembre 2017 (soit alors 11 % du total). Malgré son lancement tardif sur le marché mondial de la musique en streaming (3), Apple est donc bien décidé à poursuivre son ascension et rattraper son retard. Selon leWall Street Journal, Apple Music gagne plus d’abonnés chaque mois (taux de croissance de 5 %) que son rival Spotify (2 % seulement) aux Etats-Unis (4). Oliver Schusser est aussi celui qui, à Londres, a fait en sorte qu’Apple jette son dévolu sur la société britannique Shazam Entertainment créée en 1999 et éditrice de la célèbre application de reconnaissance musicale lancée, elle, il y a dix ans. En 2014, Shazam franchissait la barre des 100 millions d’utilisateurs actifs par mois (5). Lors de son rachat par Apple en décembre 2017, l’entreprise est valorisée 1 milliard de dollars et devient de ce fait une licorne d’origine européenne. Mais, sans que cela ait été confirmé ou démenti, des médias ont indiqué que le montant de l’acquisition par Apple était d’environ 400 millions de dollars. L’appli de reconnaissance musicale tire principalement ses revenus de la publicité en ligne et des commissions liées à la redirection de ses utilisateurs vers des services de téléchargement et de streaming tels qu’Apple Music, Spotify ou encore Deezer.
Mais la Commission européenne a décidé, le 23 avril dernier, de lancer
« une enquête approfondie » sur le rachat de Shazam. Margrethe Vestager, la commissaire européenne chargée de la Concurrence, craint qu’Apple n’ait accès à des données sensibles sur le plan commercial concernant les clients de ses concurrents pour la fourniture de services de diffusion de musique en continu. « L’accès à de telles données pourrait permettre à Apple de cibler directement les clients de ses concurrents et de les encourager à choisir Apple Music. En conséquence, les services concurrents de diffusion de musique en continu pourraient se voir désavantagés sur le plan concurrentiel [voire] seraient lésés si à l’issue de l’opération [si] Apple venait à décider que l’application Shazam n’aiguillerait plus ses clients vers eux », s’inquiète la Commission européenne.

Apple-Shazam : verdict d’ici le 18 septembre
L’opération lui a été notifiée le 14 mars 2018 et dispose depuis de 90 jours ouvrables – soit jusqu’au 4 septembre prochain – pour prendre une décision. Cependant, ce délai a été prolongé de dix jours ouvrables supplémentaires, soit jusqu’au 18 septembre (6). Ce sont l’Autriche, la France, l’Islande, l’Italie, la Norvège, l’Espagne et la Suède qui lui ont demandé après l’annonce de l’opération en décembre dernier d’examiner l’acquisition de Shazam par Apple au regard du règlement européennes sur les concentrations, ce qu’elle avait accepté dès le 6 février. A suivre. @

Charles de Laubier

La Commission européenne veillera à ce qu’Android de Google et iOS d’Apple respectent l’Internet ouvert

Après une occasion manquée en 2010 de légiférer en Europe en faveur de la
« neutralité des terminaux », l’Arcep remonte au créneau – via le Berec – pour que la neutralité du Net ne se limite pas à l’accès aux réseaux. Il y a urgence à
ce que la Commission européenne s’empare du problème.

« Le cadre protégeant l’ouverture d’Internet étant aujourd’hui européen, il conviendrait que le législateur européen s’empare de ce sujet [de savoir si les terminaux numériques, smartphones en tête, respectent la neutralité de Internet, ndlr]. La dimension éminemment internationale des fabricants de terminaux et des éditeurs de systèmes d’exploitation conduit également à penser qu’à terme, l’échelle pertinente pour agir devrait être européenne », a conclu l’Arcep dans son rapport publié mi-février et intitulé « Smartphones, tablettes, assistants vocaux, … : les terminaux, maillon faible
de l’Internet ouvert » (1).

La balle est dans le camp de Bruxelles
Mais afin que Bruxelles fasse des propositions de mesures pour que les fabricants de terminaux – tels que Apple sous iOS ou Samsung sous Android (Google) – respectent le règlement « Internet ouvert » du 25 novembre 2015, l’Organe des régulateurs européens des communications électroniques (Berec) va l’y aider. Selon les informations obtenues auprès de Jennifer Siroteau (photo), responsable de l’analyse économique et de l’intelligence numérique à l’Arcep, « le Berec va publier à l’issue
de sa plénière des 8 et 9 mars son propre rapport sur les terminaux, intitulé “Report
on the impact of premium content on ECS (2) markets and effect of devices on the Openness of the Internet use” » (3). Si l’Arcep a bien l’intention de « mettre en oeuvre dès maintenant à l’échelle nationale » les pistes d’action qu’elle a formulées dans son rapport, c’est, dit-elle, « avec l’ambition de stimuler des démarches européennes ». D’ailleurs, le Bureau européen des unions de consommateurs (Beuc) et une demie douzaine de responsables européens d’entreprises font partie des personnes auditionnées, ayant participé aux ateliers ou répondu à la consultation publique de l’Arcep. Mais l’on peut regretter et s’étonner que celle-ci n’ait pas eu affaire à au moins un représentant de la Commission européenne. Qu’à cela ne tienne. Depuis le fameux règlement du 25 novembre 2015 « établissant des mesures relatives à l’accès à un Internet ouvert » (4) et les lignes directrices du 30 août 2016 édictées par le Berec
« pour la mise en oeuvre de ces nouvelles règles par les autorités de régulation nationales » (5) depuis avril 2016, la protection de la neutralité de l’Internet – que
ces textes ont préféré appeler « Internet ouvert » – est un engagement à l’échelle de l’Europe. Et les terminaux n’échappent pas à ce cadre protecteur pour les consommateurs. A preuve : le règlement européen mentionne une quinzaine de fois le terme « terminaux » ! De plus et surtout, le premier paragraphe de son article 3 lève toute ambiguïté : « Les utilisateurs finals ont le droit d’accéder aux informations et aux contenus et de les diffuser, d’utiliser et de fournir des applications et des services et d’utiliser les équipements terminaux de leur choix, quel que soit le lieu où se trouve l’utilisateur final ou le fournisseur, et quels que soient le lieu, l’origine ou la destination de l’information, du contenu, de l’application ou du service, par l’intermédiaire de leur service d’accès à l’Internet ». Les eurodéputés ont ainsi voulu dissocier le terminal –
les smartphone en tête, mais aussi les tablettes, les ordinateurs ou encore les assistants vocaux – de l’offre d’accès des, justement, fournisseurs d’accès à Internet (FAI).
Surtout que ce même article 3 du règlement « Internet ouvert » prévoit que l’exercice par les internautes et les mobinautes des droits énoncés dans ce premier paragraphe ne peut pas être limité par « des accords (…) sur les conditions commerciales et techniques et les caractéristiques des services d’accès à l’internet, telles que les prix, les volumes de données ou le débit, et toutes pratiques commerciales mises en oeuvre par les [FAI] ». Bref, pour l’Union européenne, la neutralité du Net ne s’arrête pas aux réseaux d’accès des opérateurs télécoms : les fabricants de terminaux et éditeurs de systèmes d’exploitation – comme iOS pour Apple et Android pour Google – sont eux aussi concernés. D’autant que les mobiles évoluent dans des écosystèmes
« propriétaires » capables de limiter leurs utilisateurs dans l’accès à certains contenus et services sur Internet, et, partant, d’en restreindre les usages en violation de l’Internet ouvert.

Une occasion manquée entre 2010 et 2014
Pour autant, souligne l’Arcep dans son rapport, « si le règlement européen sur l’Internet ouvert consacre la liberté de choix et d’usage du terminal, il n’impose pas d’obligation spécifique aux équipementiers et constructeurs de terminaux, ni aux autres maillons logiciels de la chaîne technique [entre l’utilisateur final et les contenus, voir schéma
ci-dessous, ndlr] ». Le régulateur français a eu le mérite de suggérer dès 2010 « un renforcement de la surveillance de la neutralité au niveau des terminaux et de leur couche logicielle ». Car la neutralité des réseaux suppose aussi une neutralité des terminaux. L’Arcep appelait alors dans un rapport sur la neutralité de l’Internet (6) à
un « renforcement de la neutralité des terminaux » en incitant déjà la Commission européenne à prendre des mesures dans ce sens. A l’époque, l’Arcep suggérait d’inscrire les dispositions en faveur de la neutralité des terminaux dans le cadre de
la révision de la directive européenne RTTE de 1999 sur les équipements de radio et terminaux de télécommunications (7). Sans succès : ce texte communautaire, abrogé en 2016, fut bien remplacé par la nouvelle directive RED de 2014 sur les équipements radioélectriques (8), mais celle-ci a in fine fait l’impasse sur la neutralité des terminaux. Et ce n’est pas faute pour l’Arcep d’avoir pointé il y a près de huit ans maintenant « la généralisation d’environnements propriétaires fermés limitant la liste et le type des applications pouvant être installées, des navigateurs utilisables, ou des sites accessibles – ceci de manière relativement indépendante des opérateurs ».

Applis préinstallées : choix imposés
Aujourd’hui, l’absence de neutralité des terminaux s’est doublée d’un risque d’abus de position dominante au détriment de la neutralité du Net. « Outre les barrières à l’entrée résultant des effets de club qui caractérisent les marchés de plateformes en général, le succès de systèmes d’exploitation mobiles concurrents à Android et iOS paraît donc compliqué. Faute de l’aiguillon d’une concurrence intense, les éditeurs de systèmes d’exploitation en place pourraient adopter des comportements susceptibles de remettre en cause l’ouverture d’Internet », met en garde le gendarme des télécoms. Pour autant, comme le souligne Jennifer Siroteau, « l’Arcep constate qu’il n’y a pas lieu, à ce jour, de considérer que les fabricants de terminaux ne respectent pas le règlement de 2015 : en effet, ces derniers ne sont pas visés par ce règlement ». Sans préjuger de ce que fera la Commission européenne, interpellée par la France et par le Berec au niveau européen, l’on constate qu’elle n’est pas insensible à la question des terminaux – en particulier des mobiles où sont préinstallées, outre le système d’exploitation (vente liée), des applications telles que moteur de recherche, service de messagerie, espace de cloud, service de vidéo, cartographie ou encore navigateur. Sauf exception, les mobinautes téléchargent rarement des applications aux mêmes fonctionnalités que
des « applis » préinstallées dont les choix sont imposés au client. En avril 2015, la Commission européenne a ouvert une enquête antitrust sur l’écosystème d’Android de Google sur lequel fonctionnent la très grande majorité des smartphones en Europe (Samsung en tête). En avril 2016, la procédure a été notifiée à sa maison mère Alphabet accusée d’abus de position dominante sur son système d’exploitation Android, son magasin d’applications Google Play Store et son moteur de recherche sur mobile Google Search. Le verdict était attendu pour… décembre 2017.
Bruxelles pointe notamment l’obligation faite aux fabricants de smartphones sous Android de préinstaller des applis Google s’ils souhaitent fournir l’accès à Google Play Store. Concernant cette fois la transparence des critères de référencement et de classement utilisés par les App Stores (mais aussi de politiques éditoriales, de règles
et délais de validation, de suppression des contenus, de documentation ouverte, …), la Commission européenne a prévu pour le printemps 2018 l’élaboration d’un « règlement sur la transparence des relations contractuelles entre entreprises et plateformes ». @

Charles de Laubier

Snapchat fait la distinction entre social et média pour mieux attirer annonceurs et éditeurs

Pour Snap qui édite Snapchat, le fonctionnement en mode « média social »
– où photos et vidéos des amis se mêlent à celles des contenus professionnels – a vécu. Ce mixte favorisaient les fake news et déplaisait aux éditeurs et annonceurs. En France, la nouvelle version est en place depuis le 13 février.

« En plus de nos efforts en cours pour faire croître le nombre de nos utilisateurs, la réalité augmentée, et les contenus, nous pensons que le nouveau design de notre application Snapchat nous donnera de bonnes bases pour faire évoluer notre activité. C’est pourquoi notre nouveau format sépare désormais “social” et “média”, résolvant ainsi beaucoup de problèmes qui surgissaient quand on mélange des amis avec les créateurs professionnels de contenus », a expliqué Evan Spiegel (photo), cofondateur et directeur général de Snap, lors d’une conférence téléphonique le 6 février, à l’occasion de la présentation des résultats annuels.

Ne pas mêler fake news et annonceurs
Cette décision de bien faire la distinction entre les contenus « sociaux » (de la famille
et des amis) et les contenus « médias » (des éditeurs et créateurs professionnels) a été prise il y a plusieurs mois, au moment où les fausses nouvelles battaient leur plein sur Internet. « Jusqu’alors, le média social mixait les photos et les vidéos provenant des amis avec des contenus d’éditeurs et de créateurs. Brouiller les lignes entre les créateurs professionnels de contenus et vos amis a été une expérience intéressante sur Internet, mais cela a provoqué quelques effets secondaires étranges (tels que les fake news) et nous a fait réaliser que nous avions à nous améliorer pour vos amis plutôt que juste nous exprimer nous-mêmes », avait déjà justifié Snap en novembre 2017 sur le blog de l’entreprise (1). Désormais, le nouveau Snapchat – installé notamment en France depuis le 13 février – sépare « social » de « média ». A gauche de l’écran, l’on retrouve les messages (chat), les « bitmoji » et les stories des amis. A droite de l’écran, les contenus de partenaires éditeurs avec l’espace Discover (Découvrir), la carte Snap Map pour localiser ses amis, ainsi que les stories publiques des médias et des influenceurs.
La société américaine Snap, qui veut attirer encore plus d’annonceurs et de partenaires média, entend ainsi dissocier le côté rendu plus personnalisé de Snapchat avec une page d’amis plus dynamique, du côté plus « public » avec la nouvelle page Discover des éditeurs et créateurs. « Séparer social de média nous permet de construire le meilleur moyen de communiquer avec les amis et le meilleur moyen de regarder de super contenus – tout en résolvant beaucoup de problèmes qui rongent Internet aujourd’hui », insiste encore la direction de Snap. C’est que cette start-up cotée à la Bourse de New York veut afficher de meilleures performances vis-à-vis des éditeurs
et des annonceurs publicitaires et comme Evan Spiegel commence à le voir : « Nous observons que le nombre d’utilisateurs quotidiens actifs qui regardent les stories sur Discover a progressé de 40 % sur la nouvelle version par rapport à l’ancienne. Nous constatons aussi des gains en termes de performances publicitaires, tant en termes de temps passé que d’engagement, ainsi qu’une augmentation générale de notre ARPU [en hausse de 46 % à 1,53 dollars en 2017, ndlr] comparé à l’ancien design ».
Discover, la plateforme des partenaires médias de Snap (2), est en quelque sorte sanctuarisée. En France, où elle a été lancée en septembre 2016, plus d’une douzaine d’éditeurs y sont présents : Le Monde, Le Figaro, Paris Match, L’Express, L’Equipe, l’AFP, MTV, Vogue, Society, Cosmopolitan, Konbini, etc. Au niveau mondial, Evan Spiegel a indiqué que Snap avait reversé pour 2017 « plus de 100 millions de dollars aux partenaires », soit près du double par rapport à l’année précédente. Cela représente plus de 12 % de son chiffre d’affaires qui s’est élevé l’an dernier à 824,9 millions de dollars (+100 % sur un an). Malgré des pertes nettes chroniques, Snap
vise toujours à terme la rentabilité. Du succès ou de l’échec du nouveau Snapchat dépend l’avenir de l’entreprise. Valorisé 21,4 milliards de dollars (au 22-02-18), Snap
a perdu de la valeur depuis son introduction il y aura un an en mars (3). Le chinois Tencent n’en a cure : il a augmenté l’an dernier sa participation au capital, actuellement autour de 10 %.

En France, 13 millions de « snapchatters »
Parmi les Millennials, qui constituent le gros bataillon des utilisateurs de Snapchat avec 12 minutes en moyenne par jour en 2017 – au détriment de Facebook (9 mn/jour), selon Médiamétrie (4) –, beaucoup ont exprimé leur désarroi ou leur perplexité, voire leur agacement envers cette nouvelle présentation. Selon la dernière mesure « Internet global » de Médiamétrie (ordinateur et/ou smartphone et/ou tablette), Snapchat totalise en France plus de 13 millions de visiteurs uniques par mois – sur 187 millions de
« snapchatters » revendiqués par Snap dans le monde, Etats-Unis en tête. @

Charles de Laubier