Lors de l’assemblée générale de ses actionnaires qui se tient le 5 juin 2025, Solocal (ex-PagesJaunes) va faire approuver son projet de transformation en « société européenne ». Ce statut devrait permettre à Maurice Lévy qui en est PDG d’aller chercher des relais de croissance dans les Vingt-sept, face aux Gafam.
Le président d’honneur du groupe publicitaire Publicis, Maurice Lévy (photo), est depuis dix mois maintenant PDG de Solocal (ex-PagesJaunes) et actionnaire majoritaire via sa holding luxembourgeoise Ycor Management (1). Il a cofondé ce family office en 2018 – notamment avec son fils Alain Lévy (vice-président tech et produits de Solocal) – pour investir dans des start-up spécialisées dans l’intelligence artificielle, la blockchain et la science des données (datascience) au service de la communication digitale et du e-commerce.
Depuis le 31 juillet 2024, Ycor contrôle Solocal à hauteur de 64 % du capital à la suite de la restructuration financière – réduction de dette comprise – de la plateforme de marketing digital local, tandis que Maurice Lévy en est à la tête. Solocal, qui édite toujours les PagesJaunes mais de façon entièrement numérique, se veut le pendant local des Gafam qui sont ses partenaires. Son métier est de conseiller quelque 237.000 entreprises clientes revendiquées (2), présentes partout en France (professionnels, TPE et PME), et de les connecter à leurs clients grâce à des services digitaux : présence relationnelle sur Pagesjaunes.fr, application mobile, sites web, e-commerce, publicité en ligne, … Présentés en février dernier, les résultats financiers 2024 du groupe vont être soumis à l’approbation des actionnaires lors de l’assemblée générale du 5 juin 2025 : 334,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, en baisse de 7 % sur un an, pour un bénéfice net de 119,9 millions d’euros – contre 45,9 millions de pertes nettes l’année précédente.
L’ex-PagesJaunes veut devenir champion européen
Aux salariés, passés de 4.500 en 2010 à 2.567 aujourd’hui, la direction leur promet de l’intéressement contre une renégociation de leurs conditions de travail. Ce « pacte d’engagement » a été présenté les 14 et 19 mai aux syndicats, d’après FO qui refuse de signer (3). C’est au cours de cette assemblée générale du 5 juin que Maurice Lévy va proposer, aux actionnaires de la société cotée à la Bourse de Paris depuis plus de 20 ans, de transformer le statut de Solocal en « société européenne ». Ainsi la société anonyme (SA) française deviendrait une société de droit européen (SE, pour societas europaea, selon la désignation latine qu’a donnée l’Union européenne en introduisant ce statut en 2004). « Cette transformation […] en société européenne permettrait au groupe Solocal, à la suite de la réalisation de sa restructuration financière en 2024 [la dette n’étant plus que de 80,6 millions d’euros au 31 décembre 2024, ndlr], d’ouvrir une (suite) nouvelle page de son histoire et se donner de nouvelles opportunités de développement, en particulier au sein de l’Union européenne dont il ambitionne de devenir leader de son secteur », a justifié son conseil d’administration – présidé par Maurice Lévy.
L’ex-secrétaire d’Etat Cédric O à la manœuvre
Cette nouvelle forme juridique a été approuvée le 18 mars 2025 et réaffirmée le 30 avril dernier dans son rapport annuel. Ce statut européen permettra, assure Solocal, de « simplifier les formalités d’ouverture de succursales dans certains Etats membres de l’Union européenne, ou encore d’opérer des acquisitions par fusion directe et ainsi de faciliter l’expansion du groupe en Europe ». En outre, en disposant de cette sorte de nouveau sésame sur le marché unique numérique des Vingt-sept, l’ex-PagesJaunes entend « asseoir la position du groupe dans le cadre de ses négociations avec ses grands partenaires stratégiques internationaux (Google, Meta, Apple ou Microsoft) ». Etant entendu que passer de SA à SE ne changera rien pour les droits des actionnaires, ni le siège social de Solocal Group qui reste à Boulogne-Billancourt (en région parisienne).
L’européanisation des PagesJaunes s’accompagne cette année d’un « plan 2025 de transformation du groupe », dans lequel Cédric O (photo ci-contre), ancien secrétaire d’Etat au Numérique (mars 2019- 16 mai 2022) a un rôle central en tant que président du « comité stratégie et innovation » de Solocal. Cofondateur de Mistral AI et toujours, depuis septembre 2023, membre du comité de l’IA auprès du Premier ministre (4), Cédric O a été coopté l’été dernier par Maurice Lévy (Ycor). La Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) n’y a alors trouvé aucun « conflit d’intérêts » ni de « difficultés déontologiques », mais « sous réserve » notamment que l’ancien ministre « s’abst[ienne] de toute démarche, auprès des membres du gouvernement en exercice […] » (5). C’est justement sur l’intelligence artificielle que l’ex-PDG de Publicis compte pour booster Solocal sur toute l’Europe, grâce à l’expertise non seulement de sa société Ycor mais aussi de celle de Cédric O.
Longtemps dans le rouge, les PagesJaunes reviennent au vert après un redressement financier de longue haleine, conséquence de la vente en 2006 par France Télécom de sa filiale PagesJaunes, ex-Office d’annonces (ODA) et ancien éditeur des annuaires téléphoniques papier en France, pour 3,3 milliards d’euros. Ce rachat par les fonds d’investissement américain KKR et Goldman Sachs a été financé par le plus important LBO (6) jamais réalisé en France à l’époque, c’està-dire par l’endettement de l’entreprise qui a atteint cette année-là 2,35 milliards de dollars. Les fonds sont se remboursés rapidement via de juteux dividendes, le chiffre d’affaires ayant été de plus de 1 milliard d’euros en 2005 (il y a 20 ans) et le bénéfice net de 261,7 millions d’euros. Avec le surpoids de la dette, les PagesJaunes ont vu rouge. D’après le syndicat CFE-CGC, le groupe a dû verser 4,4 milliards d’euros de dividendes entre 2004 et 2011. « Si nous avions pu utiliser la quasitotalité du service de la dette à notre transformation [numérique], Solocal serait aujourd’hui leader mondial… », a regretté Jean-Pierre Rémy, ancien directeur général de mai 2009 à juin 2017 (7). Il rappelle qu’« entre 2011 et 2015, sur les 2 milliards d’euros de rentabilité nette dégagés par l’entreprise, 1,2 milliard est allé au service de la dette, 400 millions à l’impôt sur les sociétés, 150 millions ont été retournés aux actionnaires et 250 millions ont été utilisés pour la transformation de l’entreprise » (8). Parmi les actionnaires, les petits porteurs se sont estimés sacrifiés sur l’autel du désendettement à tout prix, alors que le chiffre d’affaires et la marge s’effondraient au fil des ans, y compris sous la présidence de Pierre Danon (ex-patron de Numericable) et la direction de Eric Boustouller (ex-président de Microsoft Europe) qui infligent en 2018 une sévère restructuration avec des milliers d’emplois supprimés (9). Devenu 100 % numérique, Solocal sera confronté aux fermetures des commerces locaux lors des confinements durant l’épidémie covid-19 mais n’obtiendra pas de prêt garanti par l’Etat (PGE), seulement un prêt de Bpifrance et l’apport de créanciers obligataires.
De 2020 à 2023, Solocal passe sous la coupe du gestionnaire de crédit américain GoldenTree qui en devient le premier actionnaire. La direction change à nouveau : Philippe Mellier, Hervé Milcent, puis le redresseur d’entreprises Cédric Dugardin, lequel a joué un rôle-clé dans la dernière restructuration financière et dans l’accord conclu avec Ycor, le family office de Maurice Lévy qui est nommé PDG de Solocal le 31 juillet 2024. Le président d’honneur de Publicis déclarait alors vouloir en faire un « champion français du digital local », en continuant à miser sur la marque PagesJaunes.
Objectif 2025, stabiliser le chiffre d’affaires
Pour l’heure, la plateforme française dépasse les 16 millions de visiteurs uniques par mois, dont 71,2 % sur mobile d’après la mesure de Médiamétrie publiée le 29 avril dernier – ce qui place les PagesJaunes vers la fin du « Top 50 » de l’Internet français. Objectifs affichés de Maurice Lévy, qui était en outre président de la régie publicitaire Regicom Webformance, rachetée en 2017 par… Publicis, et transféré l’an dernier dans Solocal (via Ycor) : réaliser un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros à horizon 2027, pour une marge opérationnelle (Ebitda) de 25 % – contre 13.3 % en 2024 et 15 % prévus en 2025. « L’objectif pour 2025 est la stabilisation du chiffre d’affaires sous l’effet de l’intégration de Regicom en année pleine (10) », indique le groupe. Il reste encore à en faire un champion européen, et respectueux de la protection des données pour éviter à l’avenir une autre amende que celle (11) infligée par la Cnil le 15 mai 2025. @
Charles de Laubier