Les opérateurs mobile virtuels (MVNO) ont 15 ans mais demeurent sous les 12 % de parts de marché

En France, les MVNO ont vraiment décollé en 2005 dans le sillage de trois pionniers – Transatel, Debitel et Omer Télécom. NRJ Mobile fut le premier à se déclarer en tant qu’opérateur auprès du régulateur. Depuis 15 ans, leur part de marché reste limitée, et Free n’en accueille toujours aucun.

Les derniers chiffres en date fournis par l’Arcep le montrent encore, 15 ans après leur apparition en tant qu’opérateur télécoms déclarés : les MVNO (1) peinent à s’acheminer vers les 12 % de parts de marché en France. A fin décembre 2019, les vingt-sept opérateurs mobile virtuels déclarés à ce jour auprès du régulateur des télécoms totalisent ensemble à peine plus de 8,4 millions de clients (2) sur un total de 74,5 millions d’abonnés (3) en France métropolitaine, soit actuellement une part de marché de 11,3 % seulement. La progression a été limitée à 0,4 points sur un an. « Toutefois, malgré un nombre élevé de MVNO sur le marché, l’ensemble des opérateurs virtuels actuels compte tout de même moins d’abonnés que chacun des quatre opérateurs principaux », fait remarquer le courtier en télécoms Ariase. En effet, Orange compte 19,3 millions d’abonnés mobile, SFR 13,5 millions, Free Mobile 13,3 millions et Bouygues Telecom 10 millions.

Condamnés à des marchés de niche
Les MVNO restent cantonnés à des marchés de niche, que cela soit auprès du grand public ou au service des entreprises. Au meilleur de leur forme, en 2014, la cinquantaine de MVNO d’alors affichaient 8,9 millions de clients, soit à l’époque 13 % du marché de la téléphonie mobile. Mais la montée en charge de Free Mobile lancée deux ans auparavant leur a coupé l’herbe sous le pied. Les trois opérateurs mobile historiques, eux, ont répliqué au « trublion des télécoms » en lançant leurs propres marques low-cost : Sosh d’Orange, B&You de Bouygues Telecom et Red de SFR. Depuis les MVNO sont entre le marteau (les opérateurs de réseau mobile) et l’enclume (leurs marques low cost). D’une cinquantaine, les MVNO en France sont passés à une trentaine, en perdant au passage plus de 1 million de clients et deux points de part de marché. Il faut dire que les 2 millions de clients de Continuer la lecture

Le futur code européen des télécoms fait débat

En fait. Le 24 octobre, s’est tenu à Luxembourg le Conseil européen des ministres des télécoms. Le 10 octobre, la présidence estonienne de l’UE a
obtenu le mandat de négocier avec le Parlement européen le nouveau code
des communications électroniques « à l’ère de la 5G ». Les opérateurs mobile s’inquiètent.

En clair. Le Conseil de l’Union européenne (UE) table toujours sur l’objectif d’achever
« au plus tard en 2018 » la mise en place du marché unique numérique afin de
« stimuler l’innovation et la croissance ». C’est dire que le temps presse pour que le projet de « code européen des communications électroniques » (1) soit enfin débattu par le Parlement européen. D’autant que cette prochaine règlementation des télécoms et du numérique prépare l’Europe à l’ère de la 5G « en encourageant les investissements, la concurrence, la protection des consommateurs et le développement de nouveaux services ». C’est sur les licences des fréquences 5G que se cristallisent le rapport de force entre les opérateurs mobile représentés par la puissante association mondiale GSMA et les Etats membres de l’UE propriétaires souverains des ressources spectrales.
« Chers ministres [des télécoms européens], je dois exprimer mes profondes préoccupations quant à l’état actuel des discussions », leur a fait savoir le 23 octobre Mats Granryd, directeur général de la GSMA, dans une lettre ouverte adressée la veille de leur réunion à Luxembourg. Les opérateurs mobile veulent : « une durée de licence minimum de 25 ans [comme l’a proposée la Commission européenne dans ses propositions de septembre 2016 en vue d’harmoniser la gestion du spectre dans l’UE, ndlr], avec une forte présomption de renouvellement » pour invertir à long terme,
« des redevances structurées de manière à s’éloigner d’une création de revenu à court terme » pour plus investir dans les réseaux « Gigabit » que dans les fréquences des Etats. Or cette durée de 25 ans a été rayée du projet de texte (2) du mandat confié à la présidence estonienne de l’UE, car cette disposition continue d’être contestée par une dizaine d’Etats membres, tels que le l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne la Finlande, la Pologne, ou encore le Royaume-Uni, lesquels veulent garder leur pouvoir régalien de gérer et monnayer leur spectre (durée et prix).
En France, qui ne conteste pas les 25 ans, les prix des licences mobile ont rapporté 240 millions d’euros en 2009 pour le 4e réseau 3G (Free), 600 millions d’euros pour les fréquences 3G résiduelles en 2010, 3,6 milliards d’euros en 2012 pour les fréquences 4G dans les bandes 800 Mhz et 2.6 Ghz, et 2,98 milliards en 2015 pour les 700 Mhz (lire p. 8 et 9). C’est maintenant tout l’avenir de la 5G qui est en jeux. @

Rani Assaf, le très discret directeur technique et deuxième actionnaire de Free, gagnerait à être connu

général délégué d’Iliad comme Xavier Niel, rémunéré 183.000 euros en 2015 comme Xavier Niel, deuxième actionnaire individuel du groupe derrière Xavier Niel, Rani Assaf est le directeur technique historique de Free à qui son fondateur doit tout. Avec le foot, la 400e fortune de France se fait moins discrète.

Rani Assaf (photo) vient d’achever son sixième mois à
la tête du club de football de Nîmes, dont il était déjà un actionnaire de l’ombre depuis deux ans et demi. Maintenant qu’il a été « élu à l’unanimité » PDG du Nîmes Olympique, le 1er juin dernier, le très discret directeur technique et directeur général délégué du groupe Iliad, ne peut plus échapper aux médias qu’il a obsessionnellement évités jusqu’alors. Rani Assaf est non seulement la cheville ouvrière d’Iliad – c’est lui le vrai inventeur de Free, de la Freebox et de Free Mobile – mais surtout le bras droit inséparable de Xavier Niel. Jeune transfuge d’Easynet, entré comme stagiaire en 1999 au moment de la création de l’entreprise par ce dernier, le virtuose du fer à souder et bidouilleur en chef est devenu irremplaçable au sein d’Iliad, où il est le deuxième actionnaire physique du groupe avec 1,3 % du capital (1) aux côtés du fondateur qui détient encore 54,5 %. Rani Assaf, qui possède en outre des actions des sociétés Freebox (filiale R&D du groupe) et Free Mobile, est la 400e fortune de France avec un patrimoine personnel
de 150 millions d’euros (voir graphique page suivante), certes bien loin de la 11e place détenue par Xavier Niel et ses 7,23 milliards.

L’associé de Xavier Niel sous les projecteurs du foot
Sous le feu des projecteurs du stade des Costières, où est basé le club nîmois qui évolue en Ligue 2 du Championnat de France de football, Rani Assaf peine à empêcher – comme il en avait l’habitude – les photographes, les caméramans et les journalistes. Ce club, qui fêtera ses 80 ans l’an prochain, le fait sortir de l’ombre à son corps défendant. « Je peux vous dire que c’est un président impliqué et passionné. (…) Il
a mis 9 millions d’euros dans le club, cela prouve qu’il y tient, non ? », a assuré en octobre Laurent Boissier, le directeur sportif de l’équipe dans Le Midi Libre, journal auquel le propriétaire du club ne peut échapper. Le lendemain de son élection à la
tête de ceux que l’on surnomme « les Crocos » (2), Rani Assaf a dû expliquer à ce quotidien du groupe La Dépêche qu’il pouvait concilier ses nouvelles responsabilités footballistiques avec sa « très haute responsabilité chez Free » : « Ce sera une charge supplémentaire mais il y a une équipe en place à Nîmes Olympique, qui travaille bien ». Serez-vous un président présent ? « Oui, le plus possible. J’habite ici, quand même ».

Le côté obscur d’Iliad
En fait, il n’habite pas à Nîmes (dans le Gard) mais à 46 kilomètre de là, à Mauguio près de Montpellier (dans l’Hérault) où il a élu domicile depuis 2008 – à… 714 kilomètres du QG d’Iliad à Paris et de Xavier Niel. Devenu Melgoriens en faisant l’acquisition d’un vaste domaine de cinq hectares arboré d’oliviers dans ce bourg situé
à proximité de la Camargue, le numéro deux de Free y coule des jours heureux et bucoliques mais non moins très actifs. S’y rendant au début seulement les week-ends, Rani Assaf a fini par imposer à un Xavier Niel sceptique – lequel ne peut décidément rien refuser à son associé à qui il doit sa réussite – d’aller s’installer à l’année dans son mas occitan, tout en assurant à son patron de pouvoir concilier vie privée et responsabilités dirigeantes : il installe en 2010 dans la ZAC du Millénaire à l’Est de Montpellier et sur l’avenue du Mondial 98 – passionné de football oblige ! – le centre
de recherche d’Iliad pour préparer le lancement technique de Free Mobile qui interviendra deux ans après (en février 2012). Lui et son équipe d’une soixantaine d’ingénieurs et de techniciens sont installés dans un immeuble discret aux vitres teintées. Modem, IP, xDSL, Dslam, Linux, FTTx, Cisco SS7, SIM, 2G, 3G, 4G, bientôt 5G, … : l’avenir technologique de Free se joue dans l’Hérault, loin de l’hôtel particulier Alexandre du siège social parisien d’Iliad où Rani Assaf se rend chaque lundi pour parler stratégie avec Xavier Niel. En revanche, selon nos informations, le montpelliérain Rani Assaf ne s’est jamais rendu au Corum de la ville où se tient depuis près de 40 ans le DigiWorld Summit de l’Idate… En 2015, ce sont 11,6 millions d’euros en 2015 qui ont été investis en études et recherches dans le fixe et le mobile – ce qui ne fait que 0,2 % chiffre d’affaires… « Le groupe a fait le choix d’intégrer son propre centre de recherche et développement pour réduire au maximum la chaîne de production », indique le document de référence 2015 que l’entreprise cotée en Bourse – valorisée plus de
10 milliards d’euros – a publié au printemps dernier. Il est en outre précisé qu’ont été déposés « trente-huit familles de brevets dans les domaines de la fibre optique, de la distribution de flux multimédia et de la transmission de données par courants porteurs en ligne (CPL), des boîtiers femtocell et des serveurs d’hébergement ».

A 42 ans, Français d’origine libanaise (3), Rani Assaf n’a rien perdu de sa verve technologique depuis sa formation à l’Ecole française d’électronique et d’informatique (Efrei) dont il a obtenu le diplôme en 1997 – tout comme Sébastien Boutruche (même promo) et Antoine Levavasseur (promo 1999), respectivement actuels directeur de la fameuse filiale Freebox et directeur du système d’informations d’Iliad. Mais ce Levantin n’est pas commode ! En plus d’être secret, d’aucuns le disent renfermé, intransigeant, brutal, bourru, direct, cassant, blessant, impérieux, tyrannique, autoritaire, insultant, paranoïaque, désagréable, grognon, négatif, … mais travailleur et brillant. « Quand Rani dit quelque chose, on se couche tous, moi le premier », a avoué Xavier Niel en décembre 2011 à un journaliste du Point. « Si on était dans Star Wars, Xavier serait l’empereur Palpatine, et Rani, Dark Vador (4) », s’est plaint un salarié à propos du manque de considération du duo de choc à l’égard de leurs geeks développeurs (5).
Le concepteur de la Freebox, conçue à partir de logiciels libres, déteste par ailleurs
« la dimension libertaire du Web » et dénonce la neutralité du Net comme « une belle connerie » inventée par Google (6) !

Exigeant avec lui et les autres
Le PDG de Nîmes Olympique se comportera-t-il de même avec son équipe de foot ?
« On a des prises de bec », a reconnu son directeur sportif. C’est sans doute que Rani Assaf est aussi exigeant avec les autres qu’avec lui-même. Il s’est fixé comme objectif d’amener ce club en Ligue 1 – quitte à faire des chèques de « tranferts » comme celui de 150.000 euros pour s’offrir le Franco-marocain Rachid Alioui comme attaquant. Mais cela n’a pas empêché Nîmes Olympique d’être éliminé le 12 novembre dernier par un club inférieur de cinq divisions… Le directeur technique de Free a du pain sur la plan. Pour aller en Ligue 1 et s’y maintenir, a-t-il dit au Midi Libre, « il faut un budget de 30 millions d’euros ». Il en est loin. De plus, le club nîmois est encore déficitaire cette année – de plus de 1 million d’euros : « Ce n’est pas normal », a-t-il déploré. Mais le bras droit de Xavier Niel a le bras long… @

Charles de Laubier

Devant l’urgence du tout connecté à très haut débit, la Commission européenne change de paradigme

Le retard de la France dans le déploiement du très haut débit fixe et mobile
est emblématique d’une Europe qui se rend compte du relativement faible investissement de ses opérateurs télécoms. La faute à une réglementation
trop « consumériste » ? Jean-Claude Juncker veut corriger le tir.

Rémy Fekete, associé Jones Day

L’Europe n’est pas prête. Elle n’est pas prête à s’inscrire dans une économie numérique où le très haut débit est la règle et la condition du fonctionnement des nouveaux outils, des services, des contenus, bre f , d e l’activité des entreprises et de la vie
des citoyens.
« France Numérique 2012 », « Plan de relance numérique »,
« Plan national très haut débit » (PNTHD), « Plan France très haut débit » (France THD) : depuis six ans, les politiques n’ont
eu de cesse d’annoncer pour l’Hexagone des jours meilleurs et, en particulier, l’accession de la totalité de la population au très haut débit.

Hors des villes, mornes plaines
Mais ces projets gouvernementaux se sont toujours inscrits dans un horizon calendaire dépassant – estce intentionnel ? – le terme de leur mandat électoral. Entre fibre optique jusqu’à l’abonné (FTTH) en zone dense et très haut débit sur lignes de cuivre (VDSL2) autorisé depuis fin 2013 par l’Arcep, afin d’offrir une solution d’attente à la fibre, les zones d’habitat dense ont certes vu les zones de foyers éligibles au très haut débit atteindre les 15,1 millions – dont seulement 4,8 millions son abonnés (derniers chiffres en date au 30 juin 2016). Mais dans un pays de 66 millions d’habitants, dont 43 % résident en zone peu dense, il y a loin de la coupe aux lèvres . Le niveau
de subventionnement ne cesse d’augmenter (1) et, malgré les mécanismes de financement exceptionnels (2), il faut que l’environnement soit décidemment peu porteur pour constater cinq années plus tard que pour sa grande majorité le budget alloué n’a pas été consommé. Et le très haut débit mobile ?
Là encore, hors des centres villes des principales agglomérations, en dehors des heures creuses, la qualité de service reste très aléatoire. Les engagements de couverture territoriale, y compris en 2G, ont pris un retard considérable. Celles de la 3G et de la 4G ont fait l’objet de nouveaux accords avec les opérateurs mobile et le régime des sanctions utilisables par l’Arcep a été renforcé. Reste que les zones blanches et les zones grises peinent, encore et toujours, à recevoir les investissements nécessaires au déploiement ou à la densification de réseaux mobile sur leurs territoires. Alors comment expliquer ces retards persistants dans l’équipement du pays – de l’ensemble du pays – en réseaux de télécommunications dignes de ce nom ? Le cas français, à vrai dire, est loin d’être le pire au sein de l’Union Européenne. De fait, entre 2006 et 2013, lorsque les quatre principaux opérateurs américains (3) ont augmenté leurs investissements
de près de 40 %, les sept principaux opérateurs européens (4) ont diminué les leurs de 5 % (ces pourcentages intègrent les montants dédiés aux redevances d’attributions de fréquences mais demeurent pertinents s’agissant du déploiement d’infrastructures).

L’ investissement dans le réseau 4G a été particulièrement intensif aux Etats-Unis depuis 2009, avec une croissance de 118 % des investissements dans le mobile.
Si le niveau d’investissement est significativement plus faible sur le continent européen, c’est que le marché lui-même – en particulier sous l’effet d’une régulation
à visée essentiellement consumériste – a laminé les capacités d’investissement des opérateurs télécoms : entre 2006 et 2013, les revenus des quatre opérateurs américains ont augmenté de 51 %, pendant que ceux des sept européens baissaient
de 7 %.
Le revenu moyen par abonné (ARPU) était, sur la période, resté stable aux Etats-Unis quand il chutait de 35 % en France : c’est l’effet d’une régulation ayant incité à augmenter le nombre d’opérateurs dans chacun des pays membres de l’Union européenne ; ce qui n’a pas facilité (un euphémisme) la concentration des opérateurs télécoms, ni au sein de chaque Etat membre ni au niveau paneuropéen.

Vidéo, Internet des objets, cloud, …
Certes, le consommateur a vu le prix de la minute baisser, qu’il s’agisse de voix ou
de données, mais malgré des investissements qui restent significatifs, le déploiement des infrastructures coûteuses d’avenir prend du retard. C’est notamment le cas du LTE, norme proche de la 4G (5). Résultat, l’on peut surtout craindre que ce retard s’amplifie alors que les enjeux de l’économie numérique à très haut débit accélèrent
– avec la multiplication de l’usage de la vidéo notamment – des prévisions du trafic considérable lié à l’Internet des objets et à l’ensemble des applications liées à l’usage du cloud.

Un enjeu « effroyable » (Arcep) ?
L’enjeu, selon les termes mêmes du directeur général de l’Arcep (Benoît Loutrel) à une table ronde en 2015, est « effroyable ». Le terme n’est pas exagéré si l’on réalise que
la disponibilité d’infrastructures très haut débit n’est plus seulement un facteur d’attractivité des entreprises, mais est devenue très simplement une des conditions de leurs maintiens et de leurs capacités à concurrencer efficacement leurs compétiteurs internationaux.
Une étude du Forum économique mondial (6) rappelle de nombreuses études (McKinsey Global Institute, Unesco, UIT, OCDE, Arthur D. Little et Regeneris Consulting) aux termes desquelles un investissement d’une livre anglaise en réseau
de fibre optique en zone rurale crée de l’ordre de 15 livres de valeur ajoutée supplémentaire en Grande-Bretagne. L’investissement dans les réseaux très haut débit est donc non seulement une condition de survie pour les opérateurs télécoms (7), mais le salut viendra de la capacité à fournir aux services à valeur ajoutée, gourmands en bande passante, des capacités de transmission dans des conditions de facilités d’usage et de rapidité à la hauteur des attentes des consommateurs. C’est la condition pour permettre aux opérateurs de réseaux de justifier enfin une augmentation des ARPU.
Dire que dans ce contexte le financement du déploiement de l’Internet très haut débit en France obéit à un régime juridique complexe encadré à la fois par les textes nationaux et par le contrôle de la Commission européenne, en particulier des modalités de subventionnements publiques et des aides d’Etat, est une manière positive de présenter la situation. Des réseaux d’initiatives publiques (RIP) ont connu des conditions de mises en oeuvre difficiles et restent complexes à utiliser, ce qui explique la lenteur du déploiement de réseaux sous ce régime.
Il a fallu plusieurs jurisprudences européennes (8) pour affiner les modalités de financements publiques dans le cadre des services d’intérêt économique général (SIEG). Retard significatif dans le déploiement de réseaux très haut débit, insuffisance des investissements, et régulation complexe et peu stable visant en priorité la satisfaction du consommateur plutôt que l’incitation à l’investissement dans les réseaux, tel semble être le constat partagé par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker : le 14 septembre dernier, dans son discours sur l’état de l’Union en 2016, il a indiqué l’ouverture du chantier de la refonte significative du cadre européen applica b le au secteur des télécommunications. Il ne s’agit pas seulement d’intégrer
les directives du « Paquet télécom » dans un seul code européen des communications électroniques ou de réviser les pouvoirs de l’Organe des régulateurs européens des communications électroniques (Orece) (9). Mais il s’agit surtout d’engager les réformes nécessaires à l’accélération des investissements dans les réseaux de haut et de très haut débit, et notamment la 5G et la fibre optique. Et ce, afin de rendre le très haut débit mobile disponible dans toutes les zones urbaines avant 2025 (le 10 novembre dernier, le Parlement européen a voté en faveur de la bande des 700 Mhz pour le mobile 4G
et 5G) et permettre à l’ensemble des foyers européens de disposer d’une vitesse de téléchargement d’au moins 100 Mbits/s.
Jean-Claude Juncker y associe un projet intéressant de déploiement de Wifi gratuit au travers des collectivités locales (10). « L’Union européenne vous apporte du Wifi au cœur des villages et des villes, des parcs, des bibliothèques, des bâtiments publics », promet la Commission européenne, qui vise au moins 6.000 à 8.000 hotspots dans
les Vingt-sept (11). Espérons qu’il ne s’agisse pas d’une énième déclaration visant simplement à annoncer le déploiement de réseaux de backbones nationaux, transnationaux, en vue d’un déploiement de fibre en mode FTTH. Si l’on veut atteindre les objectifs annoncé s p a r l’Union européenne, à savo i r d’augmenter avant 2025 le PIB européen de 910 milliards d’euros et créer 1,3 million d’emplois, c’est un véritable changement de paradigme qu’il faut appeler de nos vœux.

Fin du « consumérisme »
Le président de la Commission européenne s’inscrit dans cette perspective lorsqu’il souhaite déplacer le point d’équilibre de la régulation européenne en fixant comme premier objectif l’investissement et non plus uniquement la visée « consumériste » de baisse des prix à courts termes. Il reste à attendre les textes d’application qui mettront en oeuvre les déclarations de Jean-Claude Juncker, et surtout à souhaiter que le processus de rédaction et d’adoption de ces textes aboutisse suffisamment rapidement pour ne pas rendre une nouvelle fois vains les objectifs ambitieux fixés à l’horizon 2025. @

Yves Gassot, Idate : « Face aux acteurs du Net, les opérateurs télécoms ne vont pas disparaître »

Alors que l’Idate – institut d’études sur les télécoms, l’Internet et l’audiovisuel – publie le 14 juin son DigiWorld Yearbook 2016, son directeur général Yves Gassot répond aux questions de Edition Multimédi@ sur les défis que doivent plus que jamais relever les opérateurs télécoms face aux acteurs du numérique.

Propos recueillis par Charles de Laubier

Edition Multimédi@ : Le marché mondial du numérique devrait, selon l’Idate, franchir les 4.000 milliards d’euros l’an prochain. Vos prévisions antérieures ne le prévoyaient-elles pas dès cette année ? En outre, pourquoi la valeur des TIC (1) a tendance à croître moins vite que le PIB ?
Yves Gassot :
En fait, nous révisons nos chiffres tous les ans avec deux types d’ajustement que sont la prise en compte des taux de change et la rectification des taux de croissance constatés au regard de nos anticipations. Par exemple, la chute de la croissance des revenus mobiles aux Etats-Unis a été plus prononcée qu’on ne l’avait anticipée. Par ailleurs, la croissance moins rapide en valeur des secteurs TIC au regard de celle du PIB est effectivement contre-intuitive. Pourtant la croissance de certains secteurs du numérique – les services Internet – est très rapide. Des économistes montrent que c’est dans les secteurs des TIC que les gains de productivité sont les
plus importants. Cela a pour conséquence de faire baisser les prix unitaires. En principe, cette baisse des prix s’accompagne d’un effet positif sur les volumes. Ce que l’on peut observer sur un marché comme celui des smartphones qui peut ainsi s’élargir aujourd’hui aux consommateurs des économies émergentes. Mais on peut aussi avoir des phénomènes de déflation liés à l’intensité de la concurrence, comme on l’observe en Europe dans les services télécoms. Enfin, il est probable que les cadres statistiques ont du mal à suivre la déformation des frontières des secteurs sous l’effet de la transformation numérique.
Reste une question fondamentale : pourquoi les gains de productivité dans nos économies, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, ont nettement décru depuis 2006, donc avant la crise des subprimes, comme si l’économie avait absorbé dans la décennie précédente les bénéfices de l’Internet ? Sans parler de la fin du cycle de transformation du numérique, il est possible qu’il y ait un palier en attendant que le puzzle de l’Internet des objets (IoT), du Big Data et de l’intelligence artificielle se mette en ordre.

EM@ : L’Idate prévoit que, d’ici 2025, les services Internet pourraient dépasser pour la première fois en valeur le marché des services télécoms : soit 51 % sur un total mondial de près de 3.000 milliards d’euros. Que va-t-il advenir des opérateurs télécoms « ubérisés » par les OTT (2)?
Y. G. :
Il y a plusieurs interprétations de l’expression « être “ubérisé” ». S’il s’agit de penser que les opérateurs télécoms vont disparaître, j’ai du mal à imaginer ce scénario. Les applications OTT nourrissent une demande croissante en terme d’accès très haut débit everywhere. Il faudra bien qu’il y ait des acteurs qui investissent dans les réseaux, exploitent les accès associés avec des perspectives crédibles de retour sur investissement. La question est donc plus de savoir comment sera organisée la chaîne de valeur. Est-ce que les opérateurs télécoms seront progressivement « désintermé-diés », c’est-à-dire repositionnés dans un statut d’opérateur de gros ? On ne peut pas totalement l’exclure, mais cela ne me parait pas devoir être la tendance principale. Il faut aussi s’interroger sur les capacités des opérateurs télécoms à élargir leurs revenus au-delà de ceux de l’accès (3). De mon point de vue, il est probable que les plus gros opérateurs auront l’ambition et les moyens de construire des offres d’accès qui intègrent des applications et des contenus en mode OTT ou plus directement managés à travers le réseau. Dans ce cas, une partie du chiffre d’affaires Internet sera réalisée par les opérateurs télécoms. Ce phénomène est donc assez directement dépendant de la propension de l’industrie des services télécoms à se consolider.

EM@ : Comment les opérateurs télécoms en Europe cherchent « à tout prix »
à augmenter leur ARPU (4) dans le fixe et le mobile. Que pensez-vous de la stratégie de convergence telle que celle engagée par SFR offrant des contenus (télé, vidéo, presse, …) pour augmenter son ARPU ?
Y. G. :
La chute continue des revenus des opérateurs télécoms depuis 2008 pèse sur leurs marges et leurs capacités d’investissement, malgré la baisse des prix des équipements et les efforts de cost-cutting. Les opérations de fusion mobile-mobile ou fixe-mobile peuvent favoriser une légère reprise de la croissance, comme au dernier trimestre pour Vodafone, en freinant les opérations de guerre de prix. Le challenge fondamental pour les opérateurs est de faire percevoir auprès du consommateur que l’innovation numérique ne réside pas seulement dans le smartphone ou la dernière version de Snapchat, qu’un accès 4G – bientôt 4G+ – n’est pas identique à un accès 3G, et que la fibre apporte de la qualité et du confort par rapport à un abonnement ADSL. Cela étant, les stratégies de différenciation et de segmentation peuvent être principalement focalisées sur le réseau ou s’élargir aux contenus. Mais attention :
avec du haut débit à peu près partout et la « Net neutralité », les atouts des opérateurs télécoms en matière de vidéo ne proviennent pas fondamentalement du fait qu’ils sont propriétaires des « pipes », mais plutôt qu’ils peuvent avoir plusieurs dizaine de millions d’abonnés et donc des capacités pour rivaliser dans les achats de droits exclusifs et pour un marketing très ciblé.

EM@ : Entre le « zero-rating » (5), les « services gérés », les « services spécifiques » ou encore les « niveaux de qualité », les opérateurs télécoms ne vontils pas maintenant – malgré la neutralité du Net – augmenter leurs tarifs ?
Y. G. :
Non, car au-delà des rivalités « verticales » dans la chaîne de valeur, les opérateurs restent soumis à la pression d’une concurrence « horizontale » très intense.

EM@ : Une récente étude intitulée « Comment attraper une licorne » (6) démontre que l’Europe a raté la 3e vague mobile – celle de l’Internet – face aux Etats-Unis et l’Asie. L’Europe s’est-elle trop focalisée sur le fixe et les techniques, peu sur
le mobile et les services ?
Y. G. :
Oui. Le GSM a été un grand succès ; on avait de quoi jouer une carte avec l’UMTS mais cela a été gâché dans la folie des enchères, les acquisitions déraisonnables de fréquences et l’immaturité de la technologie. La 4G (technologie LTE) a donc vu les Etats-Unis – avec Verizon puis AT&T, ainsi que les japonais et coréens – faire course en tête, même si la pénétration de la 4G se développe maintenant rapidement en Europe. Naturellement, le déploiement de la 4G a été aussi le moment d’un basculement très net de la téléphonie mobile vers l’Internet mobile (7). Ce phénomène a amplifié le poids de la Silicon Valley.
Mais l’Europe continue de disposer dans les mobiles d’atouts avec Ericsson, Nokia
et des opérateurs télécoms qui ont pris une certaine avance dans la convergence fixemobile, sans parler du tissu de start-up. L’Europe disposera, au moment du déploiement de la 5G, d’une infrastructure 4G+ de qualité qui restera un socle fortement imbriqué dans la nouvelle norme. Nous avons enfin été très tôt en Europe
à reconnaître la nouvelle frontière que représente l’Internet des objets. Or la 5G ne se réduit, comme les normes précédentes, à représenter un progrès en terme de vitesse, de bits/Hz, mais a pour objectif d’inclure très largement les nouvelles applications dans les verticaux, avec toutes les variations de latence et de sécurité ou de consommation envisageables. Il reste que les vitesses attendues et les capacités nécessaires à la 5G nécessitent de libérer des fréquences (8) et d’investir significativement dans les réseaux optiques pour desservir les micro-antennes. @