La direction du groupe Orange croit encore en l’avenir, mais pour ses salariés : c’est ici et maintenant

Du plan stratégique « Façonner l’avenir » (Lead the Future) à son successeur « Croire en l’avenir » (Trust the Future), l’opérateur télécoms Orange affectionne le terme « avenir » – au risque d’en oublier le présent voire d’être dans une fuite en avant. Pour l’heure, les salariés n’y trouvent pas tous leur compte.

Depuis fin janvier et jusque début mars, l’opérateur télécoms historique est en pleine négociations annuelles obligatoires (NAO) pour l’année 2026, selon un calendrier présenté dès l’automne dernier par Vincent Lecerf (photo), directeur des ressources humaines du groupe Orange. Du moins pour les quelques 57.433 salariés de l’« unité économique et sociale » (UES) Orange SA, ou Orange France. Comme ces NAO périodiques sont imposées par le code du travail (1), lesquelles doivent se tenir avec les syndicats représentatifs (CFE-CGC, CFDT F3C, CGT-FAPT, FO COM et SUD PTT) du premier opérateurs télécoms français, cela veut dire que plus de la moitié (soit 66.567 personnes précisément) des près de 124.000 salariés du groupe Orange dans le monde (2) ne sont pas concernés par ces négociations obligatoires. « Si accord il y a, il concernera le périmètre de l’UES Orange SA, en sachant que les autres entités ont leur propre cycle de négociation. Le groupe favorise le dialogue social local, mais nous avons mis en place un engagement de “salaire décent” certifié qui concerne 100 % des salariés du groupe », indique Vincent Lecerf à Edition Multimédi@. La certification « salaire décent » (living wage) a été délivrée par Fair Wage Network (FWN), une organisation non gouvernementale reconnue par les Nations-Unies, pour faire progresser les pratiques salariales partout dans le monde en adoptant l’approche « salaire équitable ».

Des « salaires décents » aux augmentations
« Chaque entité doit respecter le niveau minimum de salaire décent sur sa géographie, explique le groupe Orange dans son dernier Plan de vigilance, publié en 2025. Dans le cas d’employés payés en dessous du salaire décent, l’entité doit régulariser le salaire de ses employés lors de la révision salariale annuelle. Lors d’embauche, l’entité doit veiller à prendre en compte ce minimum ». Des audits menés par l’ONG suisse FWN ont confirmé un taux de conformité de 100 % des effectifs de l’opérateur télécoms au carré orange, qui a ainsi pu recevoir la certification « Global Living Wage Employer », en 2024. Avoir un salaire décent est une bonne chose, mais obtenir des augmentations et revalorisations annuelles des rémunérations salariales en est une autre. Les salariés relevant d’Orange SA attendent, eux, (suite) beaucoup – surtout « une juste rémunération » – de l’issue des négociations obligatoires en cours, dont l’accord final – s’il devait y avoir signature début mars avec Vincent Lecerf – s’appliquera alors rétroactivement au 1er janvier 2026.

NAO 2026 : enveloppe salariale insuffisante
Même au-delà, les salariés en France d’autres filiales telles que Orange Business (ex-OBS), Orange Cyberdéfense, Nordnet, Sofrecom ou encore GlobeCast – bien qu’ayant leur propre calendrier de négociations salariales – ne veulent pas eux non plus être des laissés-pour-compte. Sont attendues pour cette année 2026 des augmentations des rémunérations (collectives et individuelles), des primes, des rattrapages du pouvoir d’achat, des promotions, des reconnaissances, mais aussi l’intéressement et la participation, y compris le plan d’épargne groupe (Peg) et le plan d’épargne pour la retraite collectif (Perco), sans parler de mesures sur le temps de travail et l’égalité salariale. Les réunions « NAO 2026 » se succèdent depuis près de six semaines, notamment celles qui se sont tenues les 24 et 26 février derniers, dans un climat social tendu. Et ce, au moment où la directrice générale du groupe Orange, Christel Heydemann (photo ci-dessus) a présenté le 19 février – lors du Capital Markets Day, à Paris – son nouveau plan stratégique « Croire en l’avenir » (Trust the Future, 2026-2030), qui succède au précédent « Façonner l’avenir » (Lead the Future, 2023-2025). De triennal, cette nouvelle ambition devient quinquennale, même si les objectifs financiers et opérationnels restent sur trois ans (2026-2028). Et ce, aussi, au moment où le groupe Orange a présenté le 18 février des résultats 2025 « très solides » : 40,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires (3), en hausse de 0,3 % sur un an (4), pour un bénéfice net de 1,1 milliard d’euros (5), en recul de 60,7 % par rapport à l’année précédente (6). « Je veux remercier l’ensemble des équipes d’Orange pour leurs réalisations et leur engagement. […] En France, la performance commerciale est solide », a notamment déclaré Christel Heydemann.
Mais pour le partage de la valeur, des salariés d’Orange se demandent « où est passé l’argent ? », alors que la marge d’exploitation s’améliore. « Les mauvais résultats de la France en particulier font effondrer la participation et l’intéressement. La direction a décidé en urgence de verser une prime du partage de la valeur [PPV, ndlr] de 1.000 euros, mais cela ne compense pas la perte subie pour les cadres. La direction prévoit 1,75 % d’augmentation [de la masse salariale, ndlr], alors que le nombre d’actions gratuites distribuées aux cadres dirigeants augmentent de 25 % et le salaire de la directrice générale [Christel Heydemann, ndlr] va significativement augmenter », confie à Edition Multimédi@ Sébastien Crozier, président du syndicat CFE-CGC chez Orange. La Confédération française de l’encadrement-Confédération générale des cadres est la première organisation syndicale au sein de l’opérateur télécoms historique. La CFDT, elle, s’interroge sur la politique salariale et les ressources humaines de la direction d’Orange : « Comment réellement valoriser l’engagement des équipes quand le budget salarial est aussi contraint et que la direction s’interdit toute augmentation collective ? Comment reconnaître les contributions individuelles quand les enveloppes d’augmentation dédiées sont insuffisantes ? ».
Et la Confédération française démocratique du travail juge insuffisante l’enveloppe salariale de 1,75 %, qui est la seconde proposée après la première à 1,5 %, alors qu’elle revendique avec d’autres syndicats un budget salarial de 2,4 % de la masse salariale d’Orange SA : « Ce n’est pas un compromis, c’est un signal de fermeture. […] Si la direction d’Orange veut légitimer son management intermédiaire, elle doit lui donner les moyens d’agir », dénonce ainsi la CFDT le 19 février (7). L’an dernier, un budget de 2,2 % de la masse salariale avait été obtenu lors des NAO 2025, « pas question de reculer, le résultat opérationnel (8) en France représent[ant] plus de la moitié du résultat opérationnel (9) du groupe ». Le syndicat Sud PTT a manifesté sa colère en appelant à la grève, faite le 19 février, après avoir écrit à Christel Heydemann. Cette fédération Solidaires, unitaires et démocratiques-Postes, télécommunications et télécoms lui demande, entre autres, « des augmentations de salaires dignes de ce nom (500 euros bruts par mois pour toutes et tous) ; une reconnaissance pour les 17.037 personnes sans promo depuis plus de 10 ans ; un moratoire sur Regain » (10).

Regain, plan de réorganisation à haut risque
Regain est le nouveau plan de réorganisation qu’Orange France, dirigé par Jérôme Hénique, a présenté le 16 septembre 2025 aux élus du comité social et économique central (Csec). Selon Le Monde qui l’avait révélé (11), le dossier d’information et de consultation – de 454 pages ! – transmis aux élus précise que sur les près de 47.000 employés de l’opérateur télécoms dans le pays, 20.356 sont concernés par ce plan mis en œuvre depuis 1er janvier 2026. Parmi eux, 3.000 salariés seront particulièrement impactés par des changements de directions et d’équipes, et 250 postes devraient être supprimés. Les risques psychosociaux sont réels, en espérant que cela ne se traduise pas par des suicides, comme durant la période tragique 2006-2011 (12). @

Charles de Laubier

 

Président d’Orange : pas d’ancien pour Heydemann

En fait. Le 23 février, une source interne chez Orange a indiqué à Edition Multimédi@ que « la directrice générale Christel Heydemann s’oppose à tout ancien d’Orange » pour succéder à Jacques Aschenbroich, président du conseil d’administration depuis mai 2022, dont le mandat se termine le 19 mai 2026.

En clair. Christel Heydemann ne veut pas d’un revenant pour succéder à Jacques Aschenbroich à la présidence d’Orange. « La directrice générale s’oppose à tout ancien d’Orange à la présidence du conseil d’administration du groupe », indique à Edition Multimédi@ un dirigeant du premier opérateur télécoms français. De quoi contrarier les velléités de Pierre Louette, Bruno Mettling ou Stéphane Richard. Leurs noms font partie de ceux qui circulent comme candidats potentiels.
Pierre Louette, qui a quitté le 1er février le groupe Les Echos-Le Parisien de LVMH (1) au bout de huit ans (2018-2026), a été directeur général délégué et secrétaire général d’Orange (2010-2018). Bruno Mettling, lui, président du cabinet de conseil Topics qu’il a fondé, a passé plus de huit ans chez Orange (2010- 2018) où il a été successivement directeur emplois/compétences d’Orange Campus, directeur des ressources humaines d’Orange, puis directeur général adjoint du groupe et PDG d’Orange Moyen-Orient et Afrique. Quant à Stéphane Richard, associé du cabinet de conseil financier Perella Weinberg depuis 2022, il (suite) fut PDG d’Orange de 2011 jusqu’à sa démission en janvier 2022, suite à sa condamnation en novembre 2021 à un an de prison avec sursis et 50.000 euros d’amende pour « complicité de détournement de biens publics » (2) dans l’affaire Tapie-CDR (verdict en partie annulé en cassation en 2023).
Gilles Grapinet, lui, a donc l’avantage de ne pas être un ancien d’Orange. Inspecteur des finances à ses débuts, il a été conseiller économique et financier du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin (2003-2004), puis directeur de cabinet de… Thierry Breton (ancien PDG de France Télécoms de 2002 à 2005), alors ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie (2005-2007). Comme ce dernier, Gilles Grapinet est un ancien d’Atos (2008- 2019), dont il fut DG puis président de sa filiale Worldline (3) jusqu’à sa démission en septembre 2024 sur fond de déboires financiers et chute de 95 % en Bourse. Gilles Grapinet tiendrait la corde pour succéder à Jacques Aschenbroich. Son atout : il est déjà administrateur d’Orange, dont il est président du comité d’audit depuis 2023. Mais, selon nos informations, « Nicolas Dufourcq [ancien de France Télécom et actuel directeur de Bpifrance, ndlr] est farouchement hostile » à sa nomination. L’Etat détient au total 23 % du capital d’Orange, dont 9,5 % via Bpifrance. A moins que cela ne soit Guillaume Pepy. @

Avec les milliards de données de leurs abonnés, les opérateurs télécoms sont des cybercibles de choix

L’été 2025 n’aura pas été de tout repos pour les « telcos ». En France, Bouygues Telecom a été victime début août d’une cyberattaque. Peu avant, fin juillet, Orange a aussi été la cible d’une cyberattaque. L’an dernier, SFR puis Free avaient eux aussi fait l’objet d’une fuite massive de données.

Les quatre opérateurs télécoms français, que sont Orange, Bouygues Telecom, SFR et Free, sont plus que jamais exposés à des cyberattaques de leurs systèmes d’information, où sont gérées et stockées des milliards de données personnelles de leurs plusieurs dizaines de millions d’abonnés mobiles et fixes. Devenus encore plus redoutables et imprévisibles avec l’intelligence artificielle, ces cyberpiratages massifs inquiètent de plus en plus leurs clients.

Données personnelles : open bar ?
Orange compte en France près de 22,1 millions d’abonnés mobiles et plus de 14 millions d’abonnés fixes, et totalise presque 300 millions de clients dans le monde. Bouygues Telecom a, lui, plus de 18 millions d’abonnés mobiles et 5,3 millions d’abonnés fixes, toujours sur l’Hexagone. SFR, c’est 19,3 millions d’abonnés mobiles et 6,1 millions d’abonnés fixes. Quant à Free, il compte en France 15,5 millions d’abonnés mobiles et 7,6 millions d’abonnés fixes, avec un total d’environ 51 millions avec les quelques autres pays où le groupe est présent. Autant dire que les quatre « telcos » français regorgent de données personnelles qui suscitent les convoitises de hackers et cybercriminels désireux de s’en emparer pour demander une rançon et/ou les vendre sur le dark web. Coup sur coup, cet été, Orange puis Bouygues Telecom ont subi une violation de leur système d’information respectif. Or, ce n’est pas la première fois que (suite) des opérateurs télécoms sont victimes de cyberattaques massives visant leurs millions de données.
« Bouygues Telecom a été victime d’une cyberattaque ayant permis l’accès non autorisé à certaines données personnelles de 6,4 millions de comptes clients, a fait savoir le 6 août 2025 la filiale du groupe de BTP et de communication Bouygues à propos de cette cyberintrusion détectée le 4 août. L’opérateur a notifié la Cnil (1) et déposé plainte auprès des autorités judiciaires. Tous les clients concernés ont reçu ou vont recevoir un mail ou un SMS pour les en informer et nos équipes restent pleinement mobilisées pour les accompagner ». Bouygues Telecom a voulu rassurer en affirmant que « la situation a[vait] été résolue dans les plus brefs délais » par ses équipes techniques et que « toutes les mesures complémentaires nécessaires ont été mises en place » (2). L’opérateur télécom dirigé par Benoît Torloting (photo de gauche) a mis en place une page web dédiée à cette cyberattaque du 4 août (3) ainsi qu’un numéro vert au 0801 239 901, tandis qu’un dossier « Cybersécurité » (4) informe les abonnés. « Nous tenons une nouvelle fois à vous présenter nos excuses pour cet incident », est-il indiqué en préambule d’une page mise en ligne le 13 août (5).
De son côté, le groupe Orange a communiqué le 28 juillet 2025 sur la cyberintrusion dont il a été victime trois jours avant par un : « Le vendredi 25 juillet, le groupe Orange a détecté une cyberattaque sur un de ses systèmes d’information. Immédiatement alertées, avec le support d’Orange Cyber-defense, les équipes se sont pleinement mobilisées pour isoler les services potentiellement concernés et limiter les impacts. Cependant, ces opérations d’isolement ont eu pour conséquence de perturber certains services et plateformes de gestion pour une partie de nos clients […]. Une plainte a été déposée et les autorités compétentes ont été alertées. Nous travaillons avec elles en parfaite collaboration » (6).
L’opérateur télécoms historique, dirigé par Christel Heydemann (photo du milieu), indiquait ce jour-là qu’« aucun élément ne laisse penser que des données de nos clients ou d’Orange auraient été exfiltrées ». Mais le 28 août, Bloomberg révélait qu’avaient été publiées sur le dark web des données qu’un porte-parole d’Orange a qualifiées « d’obsolètes ou de faible sensibilité » (7). SFR (8) et Free ont eux aussi été cybervisités de façon malveillante – respectivement le 3 septembre et le 17 octobre 2024. SFR et Free n’ont, eux, pas publié de communiqué, mais confirmé cette cyberattaque auprès de leurs clients, le 19 septembre pour SFR (9) et le 28 octobre pour Free après des révélations dès le 22 octobre (10).

Avant Orange et Bouygues, SFR et Free
Alors que le cybervol massif chez Free a touché 19,2 millions de clients (11), le directeur général de la maison mère Iliad, Thomas Reynaud (photo de droite), avait affirmé à l’AFP le 14 novembre 2024 qu’« il n’y a[vait] pas eu d’impact opérationnel ». L’enquête et l’instruction se poursuivent par la Cnil, laquelle pourrait infliger des amendes en cas de manquements, tandis que des abonnés pourraient attaquer leur opérateur télécoms devant la justice (12). Quant à l’Arcep, elle a enfin publié le 15 septembre 2025 son avis de 2024 (13) sur le projet de loi renforçant la cybersécurité (NIS2). @

Charles de Laubier

Deux ans après la nomination de Christel Heydemann à la tête du groupe Orange, l’heure est au premier bilan

Il y a un an, Christel Heydemann présentait son plan stratégique à horizon 2025 baptisé « Lead the future », en tant que directrice générale du groupe Orange – poste auquel elle a été nommée il y a deux ans. Malgré une rentabilité en hausse, la participation et l’intéressement pour les plus de 127.000 salariés déçoivent.

Orange reste très rentable, avec un bénéfice net de près de 3 milliards d’euros en 2023 – 2.892 millions d’euros précisément, en croissance de 10,5 % sur un an. Depuis l’annonce le 15 février de ses résultats financiers annuels, « en ligne avec le plan “Lead the Future” » que sa directrice générale Christel Heydemann (photo) a présenté il y a un an (1), le cours de l’action en Bourse a quelque peu frémi à la hausse (passant de 10,63 euros la veille à 10,90 euros le 20 février). Mais, depuis, le prix du titre n’a cessé de piquer du nez, à 10,51 euros au 7 mars.
Et la capitalisation boursière de ce groupe du CAC40 ne dépasse pas les 30 milliards d’euros (27,9 milliards au 08-03-24), alors qu’elle a connu des jours meilleurs par le passé (2). Le groupe au carré orange – et aux 127.109 salariés dans le monde (au 31-12- 23), dont 73.000 en France – a vu son chiffre d’affaires progresser de 1,8 % sur un an, à 44,1 milliards d’euros. Christel Heydemann a envoyé à tous les employés d’Orange un e-mail pour les remercier « chaleureusement » de « [leur] professionnalisme et [leur] engagement de tous les instants ». Et ? « Très logiquement, les personnels du groupe en France s’attendent donc à bénéficier d’une participation et d’un intéressement correspondant aux succès annoncés. Il n’en est rien. Tout au contraire, la participation et l’intéressement qui seront versés à chaque collaborateur en 2024 accusent une baisse moyenne de 10 %, une première chez Orange », regrette le premier syndicat de l’entreprise, CFE-CGC.

Les syndicats d’Orange mécontents
Cette baisse de 10 % en moyenne de la participation et de l’intéressement est à rapprocher de l’inflation – donc de la perte du pouvoir d’achat – qui a été d’environ 10 % depuis le début de l’année 2022. « La claque ! », dénonce la Confédération générale des cadres (3), qui demande au conseil d’administration « la distribution d’un intéressement supplémentaire pour tous les personnels du groupe en France ».

Cette déception du côté des personnels et des syndicats est d’autant plus forte qu’elle intervient au moment où le gouvernement – le ministère de l’Economie et des Finances (Bercy) en tête – incite à plus de partage de la valeur dans les entreprises au profit de leurs salariés (4). « Au conseil d’administration d’Orange, les représentants de Bercy [l’Etat détenant près de 23 % du capital du groupe et près de 29 % des droits de vote, ndlr (5)] préfèrent maximiser le profit de l’Etat en proposant l’augmentation du dividende et non celle des salaires. Indigent ! », fustige de son côté le syndicat F3C CFDT. Les dividendes aux actionnaires augmentent, eux. La prochaine assemblée générale d’Orange, qui se tiendra le 22 mai prochain, statuera sur le versement d’un dividende de 0,72 euro par action payable en 2024, contre 0,70 euro l’année précédente. Soit une hausse de 2,85 %.

Plus aux actionnaires, moins aux salariés
« Le groupe atteint tous ses objectifs pour 2023 et confirme à horizon 2025 ses objectifs financiers », tels qu’ils avaient été présentés il y a un an par Christel Heydemann, Orange tablant maintenant pour l’exercice en cours sur un dividende encore en hausse à au moins 0,75 euro par action, payable en 2025. Contacté par Edition Multimédi@, Thierry Chatelier (photo ci-contre), administrateur représentant les salariés actionnaires d’Orange depuis juillet 2022, nous indique avoir voté « contre les 0,72 euro car le groupe, une fois le dividende payé, n’a quasiment plus de marges de manœuvres ». Il vient d’ailleurs d’être réélu le 9 février – avec Mireille Garcia comme suppléante – avec 55,07 % des voix (6). Mais le président du conseil d’administration d’Orange, Jacques Aschenbroich, tarde à prendre acte des résultats du vote pour proposer le tandem vainqueur au vote de l’assemblée générale des actionnaires d’Orange le 22 mai. Selon nos informations, le scrutin s’est déroulé « dans un climat délétère » et la question de sa légitimité sera posée lors du conseil d’administration du 27 mars.
Tandis que l’intéressement et la participation versés aux salariés du premier opérateur télécoms français baissent, eux, comme c’est le cas depuis 2015 : les montants concernant Orange France ont été communiqués en interne à l’occasion de la publication des résultats annuels. Le choix pour les salariés du placement des sommes est à faire depuis le 8 mars pour la participation et à partir du 4 avril pour l’intéressement. Pour l’exercice 2023, l’intéressement représente pour Orange France 4 % de la masse salariale, voire 5,2 % « si les objectifs sont dépassés ». En, en ce qui concerne la négociation annuelle obligatoire sur les salaires fixes (NAO), les syndicats pointent des « augmentations insuffisantes ». Ces négociations se poursuivent, alors que la direction d’Orange ne veut accorder qu’une augmentation collective de 2,8 %, loin des 4,8 % demandés par la CFDT. « L’amélioration des résultats financiers 2023 est équivalente à la compression de la rétribution des personnels », pointe la CFE-CGC. Et ce ne sont pas les primes éventuelles « primes Macron » (de partage de la valeur) qui changeront ce deux poids-deux mesures. Le plan stratégique « Lead the Future » de Christel Heydemann a un goût amer. Si les actionnaires d’Orange s’en tirent à bon compte au titre de l’année 2023, il n’en va donc pas de même pour les salariés qui n’ont pourtant pas démérités. « Grace à nos efforts sur les prix, la qualité de service et notre programme d’efficacité, les revenus et [le résultat brut d’exploitation] sont en progression de respectivement 1,8 % et 1,3 % [en 2023], avec une accélération continue tout au long de l’année », s’est félicitée la directrice générale le 15 février. Globalement, Orange a réalisé 300 millions d’euros d’économies à fin 2023, soit la moitié du plan (600 millions d’ici 2025), grâce notamment à une « réduction notable des effectifs » (temps partiel seniors, non-remplacement de départs, …).
L’opérateur télécoms historique continue de rationaliser son portefeuille, avec la cession d’OCS et d’Orange Studio à Canal+ (autorisée sous conditions fin janvier par l’Autorité de la concurrence) et celle d’Orange Bank à BNP Paribas (du moins en France et en Espagne). Tandis qu’Orange Business (ex-OBS) est en cours de transformation sur fond de plan social (presque 700 postes supprimés « sur la base du volontariat ») et de croissance externe (acquisition en décembre 2023 d’Expertime, société spécialisée dans les solutions Microsoft).
Mais c’est la France qui préoccupe le plus les syndicats d’Orange. Sur le marché domestique, l’opérateur numéro un a vu son chiffre d’affaires baisser de -1,4 % sur un an, à 17,7 milliards d’euros. « En dépit des annonces triomphantes aux marchés, les résultats de la France sont préoccupants. Le chiffre d’affaires est […] plombé par des pertes de part de marchés (en particulier sur le fixe), que les augmentations tarifaires intervenues courant 2023 ne compensent pas, tandis que le chiffre d’affaires wholesale (services aux opérateurs) poursuit son recul (-8,5 %) », relève la CFE-CGC. Et le syndicat majoritaire d’ajouter : « Les pertes de parts de marché en France sont inquiétantes, en particulier dans un contexte où la situation alarmante de SFR permet à Orange de récupérer une partie de ses abonnés. En Europe, des acteurs tels que Xavier Niel/Iliad ou Digi [nouvel entrant en Belgique, d’origine roumaine, ndlr] deviennent de sérieux rivaux pour Orange. Seuls les bons résultats en Afrique permettent de compenser les mauvais résultats des autres activités du groupe » (7).

A qui profite la cash machine Orange ?
Quant à l’endettement du groupe Orange, qui est principalement porté par la maison mère (Orange SA), il a augmenté de 6,7 % pour atteindre 27 milliards d’euros. Cela représente deux fois son résultat brut d’exploitation, ce ratio étant conforme au secteur des télécoms. Les salariés d’Orange peuvent en tout cas se féliciter d’avoir généré en 2023 un flux de trésorerie (cash-flow) de 3,6 milliards d’euros, en hausse de près de 20 % sur un an. Orange est une cash machine qui mériterait l’augmentation des salaires, de la participation et de l’intéressement. @

Charles de Laubier

Thierry Breton « milite » pour un « Telecom Act » sur 20 ans favorable financièrement aux opérateurs télécoms

Ex-PDG d’Atos, ex-PDG de France Télécom et ex-administrateur de l’opérateur télécoms Sonatel (filiale sénégalaise d’Orange), Thierry Breton – ex-ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie – est devenu fin 2019 commissaire européen après avoir désamorcé tout conflits d’intérêts. Mais son parti pris « télécoms » demeure. Le commissaire européen Thierry Breton (68 ans) en charge du marché intérieur, qui fut dans une ancienne vie président de France Télécom devenu Orange, a décidément pris le parti des opérateurs télécoms dans le cadre des réflexions de la Commission européenne sur l’avenir du secteur des communications électroniques et de ses infrastructures. Son vaste portefeuille bruxellois couvrant aussi bien l’industrie, la défense et l’espace que le numérique et les télécoms, n’y voyez là aucun conflit d’intérêt puisque vingt ans ont passé depuis qu’il fut à la tête de l’ancien monopole public des télécoms français, d’octobre 2002 à février 2005. D’ailleurs, après que le chef de l’Etat français Emmanuel Macron l’ait proposé comme commissaire européen il y a près de quatre ans, le Parlement européen (notamment sa commission des affaires juridiques) n’avait alors rien trouvé à redire à Thierry Breton (photo) qui s’était alors démis de ses fonctions de PDG d’Atos. Il a aussi été ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, de février 2005 à mai 2007 sous la présidence de Jacques Chirac, l’Etat français étant actionnaire d’Orange et encore aujourd’hui à hauteur de 22,95 % du capital et 29,25 % des droits de vote (1). Doutes levés fin 2019 sur des conflits d’intérêts Les soupçons de conflits d’intérêts que certains exprimaient alors envers le candidat Thierry Breton, avant que celui-ci ne soit finalement adoubé par le Parlement européen pour prendre ses fonctions le 1er décembre 2019 au sein de la Commission « von der Leyen » (2), ont été balayés. Les doutes de probité étaient par rapport à ses fonctions antérieures à sa candidature à Bruxelles, à savoir lorsqu’il était PDG du groupe de services informatiques Atos pendant près de onze ans (de février 2009 à octobre 2019). Pour mettre un terme à toute suspicion qui perdurait après sa démission d’Atos au 31 octobre 2019, Thierry Breton avait assuré aux eurodéputés lors de son audition qu’il avait cédé toutes ses actions dans Atos (Worldline compris) et démissionné en plus de tous ses mandats exercés dans divers conseils d’administration – parmi lesquels celui de Sonatel. Il s’agit de l’opérateur télécoms historique du Sénégal, devenu en 1997 filiale de France Télécom et encore à ce jour filiale d’Orange à hauteur de 42,3 % du capital mais contrôlée et consolidée dans les comptes de l’ex-France Télécom par un pacte d’actionnaire (3). Ayant réalisé en 2022 un chiffre d’affaires de plus de 2,2 milliards d’euros, « la » Sonatel opère à ce jour sous la marque Orange dans cinq pays : Sénégal, Mali, Guinée, Guinée Bissau et Sierra Leone. Du temps d’Atos et de Sonatel (Orange) C’est sous la présidence de Thierry Breton que France Télécom – renommé il y a tout juste dix ans Orange – démarre le développement international de Sonatel, en faisant l’acquisition d’Ikatel au Mali fin 2002, puis en s’implantant en Guinée et en Guinée Bissau l’année suivante. Depuis lors, Thierry Breton ne cessera de développer son « amour » pour l’Afrique en tant que PDG d’Atos et, parallèlement de 2014 à 2019, comme administrateur de Sonatel. Ce qui lui a valu là aussi des soupçons de conflits d’intérêts car Atos est réputé être le grand fournisseur informatique d’Orange Sénégal – « sans appels d’offres », selon des sources syndicales au Pays de la Teranga (surnom désignant l’hospitalité sénégalaise). Les nouveaux sièges de Sonatel et d’Atos Afrique de l’Ouest ont en outre été inaugurés à un an d’intervalle – respectivement en juin 2015 et en juin 2016 par le président de la République du Sénégal, Macky Sall lui-même et Thierry Breton (4) – dans les mêmes immeubles d’activités ultra modernes Pyrotechnie à Dakar (5). C’est que Thierry Breton a développé des liens d’amitiés avec l’Afrique, notamment avec le Sénégal où il se rend régulièrement. Atos y fournit non seulement l’opérateur historique des télécoms Sonatel mais aussi l’Etat sénégalais pour son informatisation, et avec l’aide de la Banque mondiale. Atos intervient aussi bien dans les services numériques mais aussi en tant que constructeur d’ordinateurs (supercalculateurs et serveurs) depuis que le groupe a racheté en août 2014 le français Bull, dont Thierry Breton devint alors aussi président du conseil d’administration. Il en avait été vice-président de 1996 à 1997, avant de devenir PDG de Thomson de 1992 à 2002. Quoi qu’il en soit, entre Thierry Breton et les télécoms, c’est une passion qu’il entretient plus que jamais en tant que commissaire européen au Marché intérieur. Grâce à une seule voix seulement, le candidat avait pu le 12 novembre 2019 – devant la commission des affaires juridiques du Parlement européen examinant sa déclaration d’intérêt – franchir l’étape décisive suivante. A savoir, le 14 novembre, une majorité de eurodéputés avait finalement approuvé sa candidature. Thierry Breton leur a assuré durant son audition ce jour-là à Bruxelles que, sur les questions de conflits d’intérêts et d’éthique, il sera « radical » – « Je dis bien radical, avec toujours le seul intérêt général en tête. (…) Donc, (…) sur tout sujet financier [comme des contrats] directement lié à l’entreprise que je viens de quitter [Atos] ou l’une de ses filiales, je me récuserai automatiquement. (…) Si jamais il y a un appel d’offres et qu’Atos y répond, c’est simple : je n’en serai pas informé ». En revanche, sur le vaste secteur du numérique couvert par Atos, y compris les télécoms (6), il a prévenu : « Je ne vais pas me déporter du secteur. Ce serait une aberration » (7). A défaut de conflits d’intérêts, l’ancien PDG de France Télécom et ex-administrateur de la filiale Sonatel d’Orange garde un parti pris pour les opérateurs télécoms depuis qu’il est commissaire européen. A deux reprises, alors même que la Commission européenne n’a pas encore pris position sur la question, Thierry Breton va dans deux entretiens accordés à un an d’intervalle au quotidien Les Echos – le 4 mai 2022 et le 15 juin 2023 – plaider en faveur des « telcos » pour que soit instaurée une rémunération des réseaux (network fee) par les grandes plateformes (les GAFAM). C’est un « principe acquis », affirme-t-il dans l’un (8) ; C’est un « sujet légitime » dans l’autre (9). Et ce, alors que le lobbying des grands opérateurs télécoms en Europe – représentés à Bruxelles par leur association Etno (10) – est intense pour tenter d’imposer cette « juste part » (fair share) en leur faveur (11). Or, la vice-présidente de la Commission européenne en charge de la Concurrence et du Numérique, Margrethe Vestager (photo ci-contre), attend les résultats de la « consultation exploratoire sur l’avenir du secteur de la connectivité et de ses infrastructures », qui s’est achevée le 19 mai dernier (12), pour se prononcer. Le questionnaire évoque bien l’idée d’une « contribution équitable » (question 60), mais sans prendre parti comme le fait Thierry Breton. Le groupement européen des « Arcep » en Europe, le Berec (13), a estimé dès le 7 octobre 2022 que « cette contribution financière n’est pas justifiée » et vient de le redire en réponse à la consultation (14). D’autant qu’est soulevée la question de la neutralité de l’Internet, évoquée aussi par le commissaire européen le 23 février 2023 (15), la Commission européenne se référant à la Déclaration européenne sur les droits et principes numériques pour la décennie numérique (DEDPN), telle que promulguée le 23 janvier 2023 au Journal officiel de l’Union européenne (16). « Telecom Act » versus neutralité du Net La consultation sur « la régulation des réseaux », qui est assortie d’une proposition de règlement « Infrastructure Gigabit Act » (17) et d’une recommandation « Accès aux réseaux gigabit » (18) à l’attention des « Arcep » des Vingt-sept, est en cours d’analyse cet été. Et à l’automne, la Commission européenne présentera un « Paquet connectivité » (19). Thierry Breton, lui, « milite pour un “Telecom Act” », tout en se défendant de « placer les acteurs les uns [Orange, Deutsche Telekom, Telefonica, …, ndlr] en face des autres [Google/YouTube, Meta/Facebook, Netflix, …, ndlr] ». Le bras de fer se jouera autour de la neutralité du Net. @

Charles de Laubier