Erreur stratégique ? Les nombreux rendez-vous manqués d’Apple avec l’intelligence artificielle

La firme de Cupertino, dirigée par Tim Cook depuis près de 15 ans, a raté le train de l’IA. Alors que ses rivaux Google, Microsoft et Amazon ont investi massivement dans ce domaine. La énième « keynote » du PDG, le 9 septembre 2025, a encore déçu sur ce point – malgré Apple Intelligence.

(Cet article est paru le 22 septembre dans EM@350 ; le 26 septembre, Bloomberg révélait qu’Apple teste en interne un nouveau Siri à l’IA, du nom de code Veritas)

Tim Cook (photo) a très peu mentionné Apple Intelligence lors de l’événement largement suivi du 9 septembre 2025, qui s’intitulait cette année « Awe Dropping » – jeu de mots entre « jaw-dropping » (époustouflant) et « awe » (admiration). Mais au lieu d’annonces susceptibles de provoquer l’effet « Waouh » promis, le PDG de la firme de Cupertino nous a offert ce qu’il sait faire au mieux : la présentation d’un catalogue de produits de la marque à la pomme (1), à savoir iPhone 17 Pro, iPhone 17, iPhone Air, AirPods Pro 3, Apple Watch Série 11 et Apple Watch SE 3.

Apple Intelligence toujours « bêta »
Mais côté intelligence artificielle, on repassera ! Cet événement de rentrée d’Apple, qui correspondrait à la 120e keynote de la Pomme depuis l’instauration par feu Steve Jobs de ce format emblématique, n’a toujours pas été à la hauteur de ceux qui attendaient un déclic IA dans ce monde fermé de l’« iOS ». Depuis son lancement en grandes pompes lors de la keynote des développeurs en juin 2024, le « système d’intelligence personnel » Apple Intelligence n’a toujours pas convaincu. Le déploiement mondial de ce qui est appelé en interne « AI » sur les appareils compatibles de la marque à la pomme se fait très progressivement depuis un an (2).
Par exemple, il aura fallu attendre le printemps 2025 pour que le système d’IA d’Apple ait sa version en français et bien d’autres langues (allemand, italien, portugais, espagnol, japonais, coréen, vietnamien, …). Mais la keynote de septembre a été plutôt discrète sur les avancées dans ce domaine, comme si le retard d’Apple dans l’IA devenait un sujet tabou pour Tim Cook. L’écart se creuse avec Google et Samsung, lesquels misent à fond sur l’IA pour leurs smartphones. Apple Intelligence n’est toujours pas (suite) à la hauteur pour être mis en avant. Il s’agit aussi pour Tim Cook de ne pas s’attirer à nouveau des critiques comme ce fut le cas lors du lancement l’an dernier de son système d’IA qui, entre autres problèmes, présentait des résumés erronés d’articles de médias qui s’en sont plaints – tels que la BBC (3). Quant à l’assistant virtuel Siri, que Steve Jobs avait racheté en avril 2010 (plus de 15 ans), il a bénéficié de mises à jour avec des capacités améliorées rendues possibles par Apple Intelligence, mais ses promesses « IA » entretenues depuis 2023 n’ont toujours pas été tenues. Le « Siri AI » a déçu, tant les performances ont été jugées trop timides par rapport à celles des assistants concurrents – Google Assistant et Alexa d’Amazon en tête – intégrant de grands modèles de langage tels que ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google ou encore Claude d’Anthropic. Et contrairement à Microsoft, Google ou même Samsung, Apple n’a pas présenté de fonctionnalités créatives majeures (génération d’images, de vidéos, d’audio, ou résumés automatiques avancés), les usages concrets de l’« AI » à la pomme restant encore limités en back-office à la productivité (résumer un e-mail, réécrire un texte, notifications intelligentes, …), loin de l’effet «Waouh» escompté (4). Certains attendaient un appareil « AI-first » (lunettes, assistant vocal autonome, etc.), mais il n’est pas arrivé.
Autre rendez-vous manqué de la Pomme avec l’IA : son système d’exploitation iOS 26 intègre bien des fonctions IA (résumés, organisation intelligente, corrections stylistiques), mais beaucoup d’analystes estiment que cela ressemble plus à un rattrapage qu’à une véritable innovation. Sur la page en français « iOS 26 Nouveau design Nouvelle magie » (iOS étant annoncé comme disponible depuis le 15 septembre), la firme de Cupertino assure que « Apple Intelligence est intégrée dans encore plus de fonctionnalités afin de vous aider à communiquer en différentes langues, à créer des images plus personnelles et à utiliser des raccourcis plus performants » (5), étant précisé dans une note de bas de page : « Apple Intelligence est disponible en version bêta. La disponibilité des fonctionnalités peut varier en fonction des zones géographiques et des langues » (6). Le dernier rendezvous manqué et non des moindres pour Apple, alors que sa trésorerie disponible atteint les 133 milliards de dollars, est en matière de croissance externe.

Faute de grosse acquisition « IA », Gemini
La Pomme aurait envisagé d’acquérir, d’après Reuters fin août (7), la licorne française Mistral AI – avant que celle-ci soit rachetée par le néerlandais ASML le 9 septembre (8) –, et son homologue américaine Perplexity AI. Tim Cook s’est contenté d’acheter quelques start-up secondaires dans l’IA (TrueMeeting, WhyLabs, DarwinAI, …). Faute d’acquisition majeure dans l’IA, Apple cherche à rattraper son retard avec un partenaire qui serait, selon Bloomberg (9), Google – pour utiliser Gemini sur Siri. Cela pourrait être perçu comme un aveu d’échec d’Apple dans l’IA. A moins que la Pomme ne sorte sa propre IA générative en 2026, qui, d’après Politico (10), devrait être « Trump-compatible »… @

Charles de Laubier

La presse française en ligne va payer très cher sa trop grande dépendance au moteur Google

L’accès aux sites de presse en ligne passe de plus en plus par les moteurs de recherche – Google Discover, Google Search et Google News en tête. La filiale d’Alphabet génère même en France près de 70 % du trafic total de la presse française. Cette « google-dépendance » présente un sérieux risque.

Les éditeurs de presse, qui s’inquiètent déjà de la baisse de leur trafic Internet provenant de l’incontournable Google, ne sont pas au bout de leur peine. Mi-juillet, les sites d’information américains 9to5Google (1) et TechCrunch (2) ont révélé que le géant mondial des moteurs de recherche a commencé, aux Etats-Unis seulement pour l’instant, à faire apparaître des résumés générés par l’IA dans le flux Discover (« Découvrir ») sur ses applications mobiles Android et iOS. Un porte-parole de Google a indiqué qu’il ne s’agissait pas d’un test mais bien d’un lancement.

Les « résumés d’IA » lancés sur Discover
Un des objectifs de Google est que ces « résumés d’IA » (AI Summaries) ou « résumés générés par l’IA » (AI-generated Summaries) permettent aux internautes de décider plus facilement des pages qu’ils souhaitent visiter. Au lieu d’un seul logo d’un média ou d’un seul nom de publication apparaissant dans le coin supérieur gauche de la carte dans Discover, s’affichent plusieurs icônes – comprenez différents logos de médias-sources (par exemple BBC, Le Monde, CNN, Reuters, etc.) – qui se chevauchent pour représenter le nombre d’articles utilisés par l’IA de Google pour générer le résumé – avec un avertissement de rigueur : « Generated with AI, which can make mistakes » (3). Tous les articles d’actualité ne sont pas concernés, la fonctionnalité IA n’étant pour l’instant opérationnelle que sur les sujets tendances de style de vie, de sport et de divertissement. Certaines news comprendront en outre un ensemble de puces sous le titre où seront regroupées des nouvelles similaires.
Avec ce mode IA dans Discover (que l’on retrouve dans les applis Google, dont le navigateur Chrome), à l’instar des AI Overviews dans le moteur de recherche Google, les utilisateurs n’ont plus vraiment besoin de visiter directement un site web pour obtenir des réponses à leurs requêtes. Le contenu issu de l’éditeur de presse est résumé pour eux automatiquement. Cette interface de type chatbot (suite) n’est pas l’apanage de Google, puisque d’autres applications d’IA telles que ChatGPT ou Perplexity en proposent de similaires. « L’IA permet à la recherche de faire ce qu’elle a toujours voulu faire : organiser l’information mondiale, même quand elle est fragmentée », a justifié Elizabeth Reid, alias Liz Reid (photo), vice-présidente de Google, responsable du moteur de recherche, lors du Google I/O 2025 en mai dernier (4). Déjà inquiétés par la baisse de leur trafic Internet depuis le lancement, lors de l’I/O 2024, des AI Overviews sur le moteur de recherche (5), les éditeurs de sites de presse en ligne redoutent une aggravation de leurs audiences avec l’arrivée des AI Summaries. Dans un article intitulé « L’IA est en train de tuer le Web » (6) et paru le 14 juillet 2025, l’hebdomadaire économique britannique The Economist cite des chiffres de Similarweb qui montrent que le trafic de recherche mondiale a chuté de 15 % d’une année sur l’autre en juin. Depuis le lancement des AI Overviews, cette société d’analyse du trafic a constaté que le nombre de recherches d’actualités sur le Web qui n’aboutissent à aucun clic vers les sites d’actualités est passé de 56 % à près de 69 % en mai 2025. Le trafic dit « organique » (7) a également diminué, passant de plus de 2,3 milliards de visites par mois à son apogée à la mi-2024 à moins de 1,7 milliard aujourd’hui. Et pire : cette baisse de trafic pour la presse est très loin d’être compensée par la hausse des renvois des ChatGPT, Perplexity et autres Grok vers les sites d’actualités.
Les médias et groupes de presse font monter la pression sur Google et Elizabeth Reid. Elle tente de rassurer les journaux en ligne. Lancé fin juin, Offerwall (8) arrive bien tardivement aux yeux des éditeurs dont le trafic a déjà chuté. Cet outil est censé leur permettre de générer des revenus au-delà des options plus dépendantes du trafic, comme les publicités. Avec Google Ad Manager, Offerwall leur propose différentes méthodes pour donner accès à leur contenu, comme les micropaiements ou la participation des utilisateurs à des sondages, à l’inscription à des newsletters, à des visionnages d’annonces, etc.

« Google-addiction » de la presse française
Pas encore concernée par les résumés de l’IA sur Discover, la presse française le sera dans les prochains mois. Pour l’heure, l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) s’est félicitée le 16 juillet de voir les audiences de 68 titres membres augmenter : en juin 2025, le trafic a globalement augmenté de 6,5 % par rapport à juin 2024, et de 3,5 % par rapport à mai 2025. « La part de trafic issue de Google continue de croître (+15,1 %), notamment grâce au dynamisme de Google Discover, et représente désormais 69 % du trafic total. Cette évolution souligne l’importance croissante des moteurs de recherche dans l’accès à l’information », précise l’Apig (9). La presse française, après la presse américaine, pourrait s’en mordre les doigts. @

Charles de Laubier

AI Act et obligations : ce qui change le 2 août 2025 pour les nouvelles IA à usage général

Le 2 août 2025 marque une étape décisive dans l’application du règlement européen sur l’intelligence artificielle. Les fournisseurs qui mettent sur le marché – à partir de cette date – des modèles d’IA à usage général doivent d’emblée se conformer aux obligations de cet AI Act. Explications.

Seulement certains fournisseurs de systèmes d’IA à usage général – souvent désignés par le sigle GPAI pour General-Purpose AI – ouvrent à partir du 2 août 2025 le bal des obligations prévues par le règlement européen sur l’intelligence artificielle – appelé aussi AI Act (1) et adopté le 13 juin 2024. Car cette échéance-là ne concerne pas toutes les « GPAI », mais uniquement celles mises sur le marché à partir de ce 2 août 2025. Le Bureau de l’IA (AI Office), créé par le AI Act, rattaché à la Commission européenne (2) et dirigé par Lucilla Sioli (photo), joue un rôle central.

Nouveaux entrants GPAI pénalisés ?
Aussi curieux que cela puisse paraître, les ChatGPT (OpenAI), Gemini (Google), Claude (Anthropic), Llama (Meta), Le Chat (Mistral AI) ou encore Perplexity (Perplexity AI) – pour n’en citer que quelques-uns parmi une bonne dizaine d’IA génératives déjà existantes et disponibles dans les Vingt-sept – ne sont pas encore concernés puisque leurs IA génératives respectives à usage général ont été lancées sur le marché avant le 2 août 2025. Pour celles-ci, elles bénéficient d’un délai de deux ans supplémentaires – soit d’ici le 2 août 2027 – pour se conformer aux obligations de l’AI Act.
Ainsi, contrairement aux nouvelles GPAI qui vont faire leur entrée sur le marché européen, les IA « historiques » bénéficient en quelque sorte d’un répit non négligeable. Pendant que les IA « nouvelles entrantes » doivent sans délai se soumettre aux obligations qui peuvent s’avérer lourdes : documentation technique, informations aux intégrateurs, résumé public des données d’entraînement, politique de respect du droit d’auteur, désignation d’un représentant officiel dans l’UE si le fournisseur est situé hors de l’UE, … Edition Multimédi@ se demande dans ces conditions si (suite) les ChatGPT, Gemini et autres Llama ne bénéficient pas d’un avantage compétitif sur les nouveaux entrants. Avec cet « avantage temporaire », d’ici le 2 août 2027 et non dès le 2 août 2025, les anciens GPAI peuvent continuer à opérer légalement sans être immédiatement conformes aux nouvelles exigences. Cela leur évite en outre des coûts immédiats de mise en conformité. Et ils bénéficient d’une position dominante ou d’une base de millions voire de dizaines de millions d’utilisateurs et qu’ils peuvent continuer à exploiter. Dans l’UE, ChatGPT en a plus de 40 millions, Gemini plus de 35 millions, Claude plus de 15 millions, Le Chat plus de 10 millions, ou encore Perplexity plus de 5 millions. Cette différenciation entre les acteurs de l’IA déjà en place et les nouveaux concurrents est-elle justifiée ? La distinction est fondée sur un principe de progressivité souvent utilisé en droit européen pour les technologies émergentes. Cela évite de pénaliser les pionniers qui ont lancé leurs modèles avant la publication du règlement. Cela permet aussi d’assurer la continuité d’usage des technologies en cours d’adoption par les citoyens, entreprises et administrations. Cela encourage enfin les éditeurs historiques à coopérer volontairement avec la Commission européenne, notamment via le code de bonnes pratiques GPAI publié le 10 juillet et déjà signé par OpenAI et Mistral AI – la liste sera publié le 1er août (3) – mais pas par Meta (4).
Ainsi, ce délai supplémentaire de deux ans ne serait pas une faveur, mais plutôt un équilibre entre faisabilité et équité réglementaire. Le véritable enjeu, à moyen terme, sera la vitesse à laquelle les modèles préexistants se mettront en conformité – et leur capacité à rester compétitifs face à de nouveaux entrants « 100 % AI Act-ready ». Car les nouveaux entrants GPAI, même s’ils doivent être immédiatement conformes, peuvent intégrer les obligations dès la conception, ce qui est plus simple que de reconfigurer un système existant. Les GPAI plus anciens s’exposent, eux, à des risques de réputation s’ils ne progressent pas assez vite vers la conformité : certains acheteurs publics ou entreprises européennes pourraient préférer les fournisseurs de GPAI déjà conformes, même nouveaux, pour éviter des risques juridiques.

Qu’est-ce qu’une IA « à usage général » ?
Tout est une question de définition pour faire le distinguo entre les IA qui sont « à usage général » et les IA qui ne le sont pas (5). « La notion de modèles d’IA à usage général devrait être clairement définie et distincte de la notion de systèmes d’IA afin de garantir la sécurité juridique, souligne l’AI Act. La définition devrait se fonder sur les principales caractéristiques fonctionnelles d’un modèle d’IA à usage général, en particulier la généralité et la capacité d’exécuter de manière compétente un large éventail de tâches distinctes. Ces modèles sont généralement entraînés avec de grandes quantités de données, au moyen de diverses méthodes, telles que l’apprentissage auto-supervisé, non supervisé ou par renforcement » (6). Et le règlement européen de préciser : « Les grands modèles d’IA génératifs sont un exemple typique d’un modèle d’IA à usage général, étant donné qu’ils permettent la production flexible de contenus, tels que du texte, de l’audio, des images ou de la vidéo, qui peuvent aisément s’adapter à un large éventail de tâches distinctes » (7). Le code de bonnes pratiques pour l’IA à usage général (General-Purpose AI Code of Practice), élaboré par des experts indépendants dans le cadre d’un processus multipartite, est présenté comme « un outil volontaire ».

Bonnes pratiques et lignes directrices
Ce code est censé aider les acteurs du marché à se conformer aux obligations de l’AI Act pour les modèles d’IA à usage général. Publié le 10 juillet (8) et en cours d’évaluation par l’AI Office, il sera approuvé par les Etats membres et la Commission européenne d’ici fin juillet ou début août. « En outre, le code sera complété par des lignes directrices, qui [devaient être] publiées également en juillet par la Commission européenne, sur les concepts-clés liés aux modèles d’IA à usage général », avait précisé Bruxelles. Le code de bonnes pratiques pour GPAI comporte trois chapitres : transparence, droit d’auteur, sûreté et sécurité :
Transparence. Ce chapitre (9) propose un modèle de formulaire de documentation convivial qui permet aux fournisseurs de documenter facilement les informations nécessaires pour se conformer à l’obligation imposée par l’AI Act aux fournisseurs de modèles, afin de garantir une transparence suffisante.
Droit d’auteur. Ce chapitre (10) sur le droit d’auteur offre aux fournisseurs des solutions pratiques pour satisfaire à l’obligation de la législation sur l’IA de mettre en place une politique de conformité avec la législation de l’UE sur le droit d’auteur. « Les chapitres sur la transparence et le droit d’auteur offrent à tous les fournisseurs de modèles d’IA à usage général un moyen de démontrer le respect de leurs obligations au titre de l’article 53 de la législation sur l’IA », indique la Commission européenne. En clair, ces fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent tenir à jour la documentation technique du modèle GPAI, y compris sur son processus d’entraînement et d’essai, ainsi que les résultats de son évaluation. Cette documentation, devant contenir « au minimum » les informations énoncées à l’annexe XI de l’AI Act (11), doit être à disposition « sur demande » de l’AI Office et des autorités nationales compétentes (par exemple en France, la Cnil, l’Arcom ou encore l’Anssi). Ces mêmes fournisseurs de GPAI doivent aussi tenir à jour, et mettre à disposition, des informations et de la documentation à l’intention des fournisseurs de systèmes d’IA qui envisagent d’intégrer le modèle d’IA à usage général dans leurs systèmes d’IA. Ces informations doivent leur permettre d’avoir une bonne compréhension des capacités et des limites du modèle d’IA à usage général et de se conformer aux obligations, tout en contenant « au minimum » les éléments énoncés à l’annexe XII de l’AI Act.
Ces mêmes fournisseurs de GPAI doivent en outre mettent en place une politique visant à se conformer au droit d’auteur et aux droits voisins, et notamment à identifier et à respecter, y compris avec des technologies, une réservation de droits exprimée conformément à la directive « Droit d’auteur et droits voisins dans le marché unique numérique » (12). Enfin ces mêmes fournisseurs de GPAI mettent à la disposition du public un résumé suffisamment détaillé du contenu utilisé pour entraîner le modèle d’IA à usage général, conformément à un modèle fourni par le Bureau de l’IA.
Sûreté et sécurité. Ce chapitre (13) sur la sûreté et la sécurité décrit des pratiques concrètes de pointe en matière de gestion des risques systémiques, c’est-à-dire des risques découlant des modèles les plus avancés. Les fournisseurs peuvent s’y référer pour se conformer aux obligations prévues par la législation sur l’IA pour les fournisseurs de modèles d’IA à usage général présentant un risque systémique. « Les chapitres sur la sûreté et la sécurité ne concernent que le petit nombre de fournisseurs des modèles les plus avancés, ceux qui sont soumis aux obligations de la législation sur l’IA pour les fournisseurs de modèles d’IA à usage général présentant un risque systémique en vertu de l’article 55 de la législation sur l’IA », précise la Commission européenne. En clair, les fournisseurs de modèles d’IA à usage général présentant un « risque systémique » – ayant des capacités à fort impact, ou lorsque la quantité cumulée de calcul utilisée pour son entraînement, mesurée en opérations en virgule flottante, est supérieure à 1025 – doivent : effectuer une évaluation des modèles sur la base de protocoles et d’outils normalisés reflétant l’état de la technique (14) ; évaluer et atténuer les risques systémiques éventuels au niveau de l’UE, y compris leurs origines ; suivre, documenter et communiquer sans retard injustifié au Bureau de l’IA – et, le cas échéant, aux autorités nationales compétentes – les informations pertinentes concernant les incidents graves ainsi que les éventuelles mesures correctives pour y remédier ; garantir un niveau approprié de protection en matière de cybersécurité pour le modèle GPAI présentant un risque systémique et l’infrastructure physique du modèle.

Trois types de sanctions en cas d’infraction
En cas de violation des interdictions strictes comme la manipulation cognitive ou le scoring social, le fournisseur de modèle GPAI s’expose à une amende pouvant aller jusqu’à 35 millions d’euros (ou jusqu’à 7 % de son chiffre d’affaires annuel mondial total). En cas de non-respect des obligations générales (transparence, documentation, droit d’auteur, …), 15 millions d’euros (ou jusqu’à 3 % de son chiffre d’affaires). Et en cas d’informations trompeuses ou incomplètes fournies aux autorités : 7,5 millions d’euros (ou jusqu’à 1 % de son chiffre d’affaires). @

Charles de Laubier

Avec leur index web européen EUSP, Qwant et Ecosia veulent s’affranchir de Microsoft et concurrencer Google

Le français Qwant et l’allemand Ecosia ont l’ambition de devenir une alternative européenne au quasimonopole de Google dans les moteurs de recherche, où l’IA rebat les cartes. Leur index web européen EUSP vise l’indépendance par rapport à Bing de Microsoft – accusé de pratique anti-concurrentielle.

Selon nos informations, Qwant livre discrètement depuis le mois d’avril en France des résultats – sur son moteur de recherche – issus de l’index web européen codéveloppé avec son partenaire allemand Ecosia, un autre moteur de recherche alternatif. « Nous avons démarré en avril 2025, en France seulement pour le moment, et nous progressons chaque mois : près d’une requête sur deux est servie depuis notre index européen », indique à Edition Multimédi@ Olivier Abecassis (photo de gauche), directeur général de Qwant.
Cet index web européen, appelé European Search Perspective (EUSP), est développé par la joint-venture European Perspective, société créée à Paris en 2024, détenue à parts égales par Qwant et Ecosia, et présidée par Olivier Abecassis. « Pour l’Allemagne, c’est avant fin 2025, plutôt au quatrième trimestre », nous précise-t-il. Les premiers moteurs de recherche alternatifs à profiter de l’accès en temps réel aux données web les plus à-jour et pertinentes de cet index européen sont non seulement Qwant et Ecosia, mais aussi le français Lilo dont Qwant a finalisé l’acquisition mi-mai. « Ecosia et Lilo utiliseront également l’index EUSP pour servir dans les semaines à venir une partie de leurs requêtes en France », nous indique encore celui qui fut directeur du numérique du groupe TF1 (2016-2022).

Index web pour moteurs alternatifs et agents IA
La joint-venture European Perspective compte lever des capitaux auprès d’investisseurs extérieurs pour assurer son développement sur le long terme et être en capaciter de rivaliser avec Google. L’ambition du tandem franco-allemand : « Renforcer une alternative européenne, éthique et indépendante aux Gafam », mais aussi « plus respectueux de la vie privée » (1). Les résultats de recherche seront d’abord en langues française et allemande, une extension à l’anglais étant prévue, avec l’objectif à plus long terme d’être dans toutes les langues européennes. « Cet index pourra être rejoint par d’autres moteurs de recherche et servir de ressource clé pour l’industrie européenne, par exemple en fournissant un pool de données transparent et sécurisé pour (suite) les nouvelles technologies d’intelligence artificielle et pour les nouveaux usages des IA génératives », ont expliqué le patron de Qwant et celui d’Ecosia, l’Allemand Christian Kroll (photo de droite), lors de l’annonce en novembre 2024 de leur association autour de l’EUSP (2).

Enquêtes antitrust sur Microsoft/Bing
Pour que leur index européen – RGPD-compatible (3) – puisse être utilisé par d’autres, que cela soit des développeurs d’intelligence artificielle (agent IA) ou d’autres moteurs de recherche alternatifs, une API (Application Programming Interface) appelée Staan – pour Search Trusted API Access Net-work (4) – a été mise à disposition depuis le 12 juin. « Le lancement d’une API souveraine pour les moteurs de recherche alternatifs, mais aussi pour tous les acteurs de l’IA qui nécessitent des contenus frais, est une étape majeure », se félicite Olivier Abecassis lors de notre échange. Staan (5) arrive à point nommé. Car six ans après avoir passé un « partenariat exclusif » avec Microsoft, pour notamment utiliser l’API de Bing pour « les recherches algorithmiques », la régie publicitaire Microsoft Adverti-sing (exBing Ads) ou encore le service de cloud Azure (6), la firme américaine de Redmond a annoncé mi-mai qu’elle allait mettre un terme aux API de son moteur de recherche Bing à partir du 11 août 2025. « Toutes les instances existantes des API Bing Search seront complètement mises hors service et le produit ne sera plus disponible pour l’utilisation ou l’inscription de nouveaux clients », avertit Microsoft (7), dont la deadline n’est pas du goût des utilisateurs.
Jusqu’à maintenant très dépendant des bibliothèques de Bing, tandis qu’Ecosia l’est non seulement de Bing mais aussi de Google, le français Qwant est déjà très remonté contre son partenaire historique, à tel point qu’il vient de déposer plainte contre lui devant l’Autorité de la concurrence (ADLC), selon les révélations de l’agence Reuters le 3 juin (8). Il reproche à Microsoft d’avoir dégradé la qualité des résultats de son moteur de recherche Qwant via Bing. Le moteur français demande au gendarme de la concurrence de prendre des mesures conservatoires à l’encontre du géant américain, tout en enquêtant sur les pratiques de ce dernier accusé d’abus de position dominante. Microsoft risque dans cette affaire jusqu’à 10 % de son chiffre d’affaires mondial en cas de condamnation par l’ADLC, laquelle n’a pas attendu la plainte de Qwant pour – d’après cette fois l’agence Bloomberg le 10 février dernier (9) – commencer à enquêter sur la dégradation présumée de la qualité des résultats de recherches auprès des moteurs rivaux qui paient pour accéder à l’écosystème de syndication Bing. Questionné sur l’action lancée devant l’autorité antitrust, Olivier Abecassis nous a répondu : « Nous ne commentons pas ce sujet », sans démentir l’action menée. Un porte-parole de Microsoft cité par Reuters début juin a déclaré : « Cette plainte est sans fondement. Nous coopérons pleinement avec l’enquête de l’Autorité de la concurrence ».
De son côté, à Berlin, Ecosia a recours non seulement à Bing mais aussi à Google pour ses résultats de recherche. Mais cette start-up Ecosia « à but non lucratif » n’a pas saisi le gendarme allemand de la concurrence – le Bundeskartellamt (BKartA) – comme nous l’a confirmé son directeur des opérations, Wolfgang Oels : « Nous n’avons pas déposé de plainte officielle en Allemagne contre Microsoft ». Cependant, le BKartA a ouvert en 2023 une enquête sur Microsoft en incluant Bing (10), puis en désignant en 2024 la firme de Redmond comme « entreprise d’une importance capitale pour la concurrence sur tous les marchés » (11). L’étau se resserre donc des deux côtés du Rhin, d’autant plus que Microsoft a été désigné par la Commission européenne comme « contrôleur d’accès » (gatekeeper) – sur Windows (12), dont Bing, et LinkedIn – dans le cadre du Digital Markets Act (DMA) en vigueur depuis le 7 mars 2024. Le marché de niche de la syndication de moteurs de recherche pourrait coûter très cher au « M » de Gafam, si l’infraction devenait caractérisée. Avec Staan, l’API de l’index web européen EUPS, la jointventure European Perspective veut devenir « un acteur clé de la souveraineté numérique européenne et du pluralisme d’accès à l’information via la recherche sur le Web ». Pour l’instant, à juin 2025, Qwant revendique 6 millions d’utilisateurs et Ecosia 20 millions d’utilisateurs. Selon Statcounter (13), la part de marché mondiale de Qwant dans le « search » est de 0,03 % en mai 2025, et en France de 0,77 %. En mai, Qwant a indiqué travailler avec Mistral AI pour optimiser les réponses.

Le « champion » OVH œuvre pour l’EUSP
L’index web européen EUSP est hébergé par le prestataire français OVHcloud, basé à Roubaix et cofondé par le franco-polonais Octave Klaba (photo ci-dessus), son président, lequel a racheté avec son frère Miroslaw Klaba en juin 2023 la société Qwant pour 14 millions d’euros via l’entreprise Synfonium, créée à cette occasion (14). Les deux frères en détiennent tous les deux 75 % via leur holding respective Jezby Ventures et Deep Code – aux côtés des 25 % de l’Etat français via la Caisse des dépôts (CDC). En attendant, Google affiche toujours une part de marché insolente de 89,45 % en Europe. @

Charles de Laubier

Le site Deepseek-fr.ai, cheval de Troie du chinois

En fait. Le 9 juin, le site francophone DeepSeek-fr.ai – qui se présente anonymement comme « une équipe indépendante passionnée par l’IA » – a publié sur son blog : « Intégrer DeepSeek dans vos applications via son API ». Et ce, après que DeepSeek eut sorti fin mai la version R1-0528 de son modèle IA.

En clair. « Intégrer DeepSeek dans vos applications via son API : guide complet pour débutants », écrit le 9 juin l’auteur « DeepSeek » sur le blog du site web francophone Deepseekfr.ai, dont l’« équipe indépendante passionnée par l’intelligence artificielle et l’innovation technologique » (ainsi se présente-telle) cultive l’anonymat. Il affirme que « [l]a popularité croissante [de DeepSeek] s’explique par la puissance de ses modèles (DeepSeek V3, DeepSeek R1, etc.) et par sa compatibilité avec l’API d’OpenAI, ce qui facilite grandement son adoption par les développeurs » (1). Le chinois DeepSeek Artificial Intelligence Co., basé à Hangzhou, dans la province du Zhejiang (côte orientale de l’Empire du Milieu), cherche à se déployer partout, y compris en France d’où s’est lancé « Le Chat » de la start-up française Mistral AI (lire en Une).
Ni les mentions légales ni le Whois ne nous renseignent sur l’identité de l’éditeur de Deepseek-fr.ai, dont le nom de domaine a été enregistré le 24 février 2025 par la société islandaise Withheld for Privacy (basée à Reykjavik, donc en dehors de l’Union européenne) pour que son identité soit (suite) strictement confidentielle. Tant de discrétion laisse supposer que Deepseek-fr.ai serait bien le cheval de Troie francophone du chinois DeepSeek. Contacté à info@deepseek-fr.ai par Edition Multimédi@, l’éditeur n’a pas répondu.
Après la sortie de son modèle low cost V3 en fin d’année dernière (2) qui avait fait trembler les Big Tech américaines de l’IA comme OpenAI à l’origine de ChatGPT ou Nvidia le numéro un des puces IA, suivi de son modèle plus poussé R1 lancé en janvier 2025 (3), la start-up de Hangzhou fait encore plus fort avec la version R1-0528 dévoilé le 29 mai (4). « Ses performances globales se rapprochent désormais de celles des modèles phares, tels que l’o3 [d’OpenAI] et le Gemini 2.5 Pro [de Google]. Au-delà de ses capacités de raisonnement améliorées, cette version offre également un taux d’hallucination réduit […] », démontre le chinois, benchmark à l’appui. Le nouveau R1 dépasse en outre largement Qwen, version Qwen3, l’IA du géant chinois Alibaba, autre grand rival d’OpenAI, d’Anthropic et de Google Gemini. Là aussi, une API compatible OpenAI est fournie. Pour se rendre compte de la puissance de la R1-0528, il suffit d’activer le bouton « DeepThink » (exploration approfondie) sur Chat.deepseek.com. @