2025 aura été une annus horribilis pour Patrick Drahi et le groupe Altice, tant en France qu’à l’international

Le groupe de Patrick Drahi a traversé une année 2025 sous une pression extrême, à cause d’Altice France – maison mère du deuxième opérateur télécoms de l’Hexagone SFR – qui a dû se désendetter drastiquement, mais aussi d’Altice International et d’Altice USA en froid avec leurs créanciers.

Patrick Drahi (photo), président du groupe Altice, est « sous contrainte », comme on dit dans le monde impitoyable de la finance. Que cela soit pour Altice France (maison mère de SFR et de XpFibre), pour Altice International (Altice Portugal, Hot Telecommunication en Israël, Altice Dominicana en République Dominicaine) ou pour Altice USA (Cablevision/Optimum et Suddenlink/Optimum), l’empire télécoms du Franco-Israélien milliardaire n’est pas encore sorti d’affaire. Certes, le surendettement de ses trois sociétés a diminué grâce à des restructurations de dettes, des ventes d’actifs et des refinancements effectués en 2024 et 2025.
Mais la situation reste périlleuse pour l’homme d’affaires aux multiples nationalités (né en 1963 au Maroc, le Français et Israélien est aussi Portugais). Même sa chaîne de télévision israélienne i24News, qu’il a créée en 2013 et dont la propriété a été transférée il y a un an d’Altice USA à sa holding personnelle Next Alt, est fragilisée par un déficit structurel – malgré une audience internationale (diffusée en hébreu, en arabe, en anglais et en français) qui a pu être boostée par la guerre à Gaza depuis octobre 2023. C’est le seul média qu’il lui reste, après avoir cédé en juillet 2024 Altice Média (BFMTV, RMC, …) à l’armateur français CMA CGM, détenu par la famille de Rodolphe Saadé, et à Merit France, la holding du couple Saadé, pour 1,55 milliard d’euros (1).

La fortune de Patrick Drahi a chuté via Next Alt
Domicilié fiscalement depuis un an en Israël, à Tel Aviv, boulevard Rothschild, via sa holding personnelle Next Alt (2) et non plus en Suisse – où il affirmait résider à Zermatt depuis 2019 mais où il fait l’objet depuis six ans d’un redressement fiscal colossal d’environ 7,5 milliards d’euros sur la période 2009-2016 (procédure judiciaire toujours en cours) –, Patrick Drahi est personnellement impacté financièrement par les déconvenues de son empire. Entre (suite) dilution de ses participations majoritaires, baisses de valorisation des actifs et restructurations de dette, la valeur de ses holdings s’est réduite fortement. Sa fortune, estimée par Forbes à 7,4 milliards de dollars (3) au 19 décembre 2025, a chuté de plus de moitié par rapport à son pic de 16 milliards d’il y a dix ans, en 2015, largement attribuable aux dettes cumulées de la galaxie Altice – jusqu’à 60 milliards de dollars en 2023-2024, partiellement restructurées en 2025.

Restructurations de dettes et dévalorisations
• Dans Altice France,
l’endettement jugé insoutenable est passé de 24,3 milliards d’euros fin 2023 à 15,5 milliards d’euros au 1er octobre 2025. La participation de Patrick Drahi est passé de 100 % (que détenait sa holding Next Alt) à 55 % via un échange dette-actions en faveur des créanciers qui ont pris 45 % du capital. Cela a directement érodé la valeur de sa participation principale, représentant jusqu’à la moitié environ de sa fortune personnelle. En outre, la cession en cours des 65 % détenus dans la filiale Intelcia (centres d’appels établis au Maroc), à ses actionnaires dirigeants cofondateurs, devrait aboutir début 2026 (4). Quant à la vente en cours du deuxième opérateur télécoms français SFR, elle pourrait rapporter beaucoup moins que les 26 milliards d’euros (dettes comprises) espérés initialement par le tycoon des télécoms, lequel a rejeté l’offre de 17 milliards sur une grande partie des actifs, faite le 14 octobre 2025 par Bouygues Telecom, Free et Orange – valorisant l’ensemble 21 milliards d’euros (5). Il en espérerait maintenant 23 milliards d’euros. Altice France/SFR est dirigé depuis 2022 par Arthur Dreyfuss (photo ci-dessus).
Dans Altice International, dont l’endettement était de près de 10 milliards d’euros à fin 2024, une série de décisions de déconsolidations ont été annoncées le 28 novembre 2025 : Altice Portugal détenant les opérations d’Altice International au Portugal (avec émission d’une nouvelle dette de 750 millions d’euros), d’une part, et Altice Caribbean pour les opérations d’Altice International en République dominicaine, d’autre part, ont été désignées en tant que « filiales non restreintes » (6), les sortant ainsi du périmètre de la dette principale d’Altice International – dont l’endettement est passé à 8 milliards d’euros. En outre, des négociations sont en cours pour la vente de la filiale israélienne Hot Mobile à Pelephone, une filiale de l’opérateur télécoms historique d’Israël Bezeq, pour environ 652 millions de dollars. Quant à la filiale française Teads, spécialisée dans la publicité en ligne, elle fut sortie du périmètre après avoir été vendue en 2024 à la société israélienne Outbrain pour environ 1 milliard d’euros. Patrick Drahi, qui possède presque 100 % d’Altice International via Next Alt et Next Luxembourg, voit la forte dévaluation d’Altice International impacter négativement sa fortune personnelle.
Dans Altice USA, dont l’endettement élevé a atteint quelque 26,8 milliards de dollars en 2022, la situation s’est tendue en décembre 2025 avec les créanciers, bien que la dette ait un peu diminué. Introduite en bourse en 2017 et séparée en 2018 de l’ancienne société mère Altice Europe, mais contrôlée via Next Alt par Patrick Drahi (42,2 % du capital mais près de 92 % des droits de vote), cette société américaine – enregistrée dans le « paradis fiscal » de l’Etat du Delaware et rebaptisée Optimum Communications en novembre 2025 – a vu sa capitalisation boursière (7) s’effondrer de près de 25 milliards de dollars en 2017 à… 850 millions de dollars aujourd’hui (au 19-12-25). Né du rachat il y a dix ans – en 2015 – des câblo-opérateurs américains Suddenlink Communications et Cablevision pour un total de 26,7 milliards de dollars, Altice USA a vu le cours de son action fondre de 30 dollars lors de l’introduction à… moins de 2 dollars aujourd’hui. Le rêve américain grève la fortune du frenchie israélo-marocain, le « virtuose de la finance » en délicatesse avec ses multiples créanciers. L’agence de presse financière Bloomberg a révélé le 2 décembre dernier que Patrick Drahi entamait un bras de fer avec ses créanciers – dont les puissants fonds Blackrock, Apollo Capital et Ares Management – au sujet des dettes accumulées par ses sociétés Altice USA (Optimum) et Altice International, en vue d’en garder le contrôle malgré de lourds remboursements à l’horizon.Il a commencé, concernant d’abord Optimum (ex-Altice USA), par déposer plainte début décembre à New York contre ces trois fonds et d’autres créanciers en les accusant d’avoir formé un « cartel » dans le but de négocier d’un seul bloc la future restructuration de la dette du câblo-opérateur américain (8). Ce qui pourrait l’étouffer financièrement en réduisant ses marges de manœuvre, d’autant que pour l’ex-Altice USA le « mur de refinancement » (debt wall) se rapproche dangereusement : 7,4 milliards de dollars à rembourser dès 2027, puis 5,4 autres milliards de dollars en 2028.

Drahi Leaks, Scandale (Portugal), et SFR
L’acrobate financier et magnat des télécoms joue très gros, pour ses entreprises opérationnelles soumises à une concurrence accrue et pour ses deniers personnels. Et ce, sur fond de redressement fiscal en Suisse, et de « Drahi Leaks » (9) révélés en 2022 par Reflet.info qui, en appel, a gagné en 2023 contre le « procès-bâillon » (10) intenté par Altice. Par ailleurs, depuis le scandale de 2023 chez Altice Portugal (11), la procédure judiciaire suit son cours, après des enquêtes menées au Portugal et en France pour corruption, fraude fiscale, falsification et blanchiment d’argent. La vente de SFR en France, si les trois autres opérateurs télécoms s’entendent avec Altice France sur le montant, sera l’événement télécoms de 2026. Et cela en sera fini pour la marque au carré courge, l’Hexagone se retrouvant alors avec seulement trois opérateurs. @

Charles de Laubier

Fabrice Larue veut rebattre les cartes du jeu vidéo avec Pullup Entertainment (ex-Focus)

Il s’est déjà fait un nom dans l’audiovisuelle (Radio Nostalgie, Telfrance/« Plus belle la vie », Agence Capa, Newen/« Versailles » revendu à TF1 avec Neweb), Fabrice Larue veut aussi gagner dans le jeu vidéo avec la société cotée Pullup Entertainment qu’il détient actuellement à 49,38 %.

« Pullup Entertainment confirme s’attendre à dépasser sur l’exercice 2025/26 [clos le 31 mars 2026, ndlr] sa précédente performance record établie au cours de l’exercice 2022/23 [mais pas au niveau du nouveau record de 2024/2025, ndlr (1)]. L’exercice 2025/26 est notamment porté par un back-catalogue en forte croissance ainsi que par une progression notable du chiffre d’affaires de Dotemu [filiale spécialisée dans le retrogaming ou la réédition de classiques du jeu vidéo, ndlr] », a indiqué la société française de jeux vidéo cotée à la Bourse de Paris. Pullup Entertainment (ex-Focus Home Interactive) est détenue pour moitié par l’homme d’affaires Fabrice Larue (photo), via sa holding Neology.

Un line-up 2026 orienté living games
A 67 ans, cet autodidacte compte bien gagner la partie du jeu vidéo, où il est entré il y a cinq ans en acquérant en juillet 2020 les 35,5 % que détenait Denis Thébaud (2) dans le capital de l’éditeur et distributeur de jeux vidéo Focus Home Interactive – société cotée en Bourse depuis dix ans et devenue Pullup Entertainment en avril 2024. « Deux grandes dynamiques de marché viennent aujourd’hui conforter notre positionnement stratégique. Premièrement, le segment des jeux AA [jeux aux budgets moins élevés que les jeux AAA, ndlr] et indépendants connaît une croissance soutenue. Deuxièmement, le gameplay s’impose à nouveau comme un critère de différenciation majeur. En l’absence de rupture technologique significative sur les nouvelles consoles, les attentes des joueurs se recentrent sur la richesse et la qualité de l’expérience de jeu », a expliqué Fabrice Larue, premier actionnaire mais aussi PDG de Pullup Entertainment, dans son dernier rapport annuel 2024/2025 publié en juin dernier.
La société s’appuie sur (suite) trois piliers : l’édition de jeux A/AA ; l’édition de jeux « indie » (développés par des studios indépendants) et ou « retro » (imitant ou reprenant d’anciens jeux) ; le développement via des studios associés. « Nous soutenons nos partenaires développeurs dans leur vision, participons au financement d’un projet, ou investissons dans les studios via la prise de participation », précise Pullup (voir organigramme (3)). L’activité d’édition de jeux vidéo de sa filiale Focus Entertainment Publishing s’est hissée en 2025 à la 5e position du classement des meilleurs éditeurs mondiaux établi par Metacritic (4). Portée par des succès et le bon accueil de titres tels que « SnowRunner », « Train Sim World », « Space Marine 2 » ou encore « Teenage Mutant Ninja Turtles: Shredder’s Revenge », la société se sent pousser des ailes. « Nous abordons 2025/26 avec confiance, portés par un line-up ambitieux, notamment chez Dotemu, et par la dynamique positive de notre back catalogue », a assuré Fabrice Larue. Il entend améliorer la récurrence des revenus grâce à une « stratégie de jeux “live” et de contenus additionnels pour favoriser l’engagement de long terme ». Ces living games sont des jeux vidéo qui évoluent en continu avec de nouveaux contenus (modes, zones, quêtes, saisons, battle pass, …). « L’écosystème “Train Sim World”, développé par notre studio Dovetail Games, en est une parfaite illustration : plus de 100 DLC (Downloadable Content) représentant 50 % des revenus de la franchise », s’est félicité le PDG.
L’année 2026 s’annonce riche en sorties, dont « War-hammer 40,000: Space Marine 3 ». Quant à la filiale Dotemu, elle prévoit d’accélérer en 2025/26 avec de nouveaux titres comme « Marvel Cosmic Invasion » et « Absolum ». Les lancements de franchises s’enchaînent : « The Surge » en 2017, « A Plague Tale: Innocence » en 2019, « Evil West » en 2022 ou encore « Atlas Fallen » en 2023, ainsi que « Drop Duchy », « RoadCraft » et « Ninja Gaiden: Ragebound » en 2025. Son fond de catalogue étoffé et ses nouveaux opus permettent à Pullup (pull up, en anglais, signifie en informatique « ouvrir » ou « afficher ») de générer des revenus en hausse : 390 millions d’euros sur l’exercice 2024/25, en hausse de 108,2 % sur un an.

Mini-major européenne du jeu vidéo
Pullup Entertainment consolide ainsi ses filiales françaises Focus Entertainment Publishing, Scripteam, Dotemu, Leikir Studio et Douze Dixièmes, ainsi qu’américaine Focus Entertainment USA, allemandes Deck13 Interactive et Black Soup, néerlandaise Blackmill Games, et britannique Dovetail Games. Fin 2023, le groupe a créé un pôle audiovisuel, baptisée Scripteam (filiale détenue à 88,77 % par Pullup), pour produire des films et séries, « notamment à partir de licences de jeux vidéo ». Globalement, Pullup est rentable (19,3 millions d’euros de résultat net en 2024/25, en baisse de – 11 % sur un an) et son endettement a été réduit à 70,1 millions d’euros au 31 mars 2025. Sa valorisation boursière est de 126 millions d’euros. Play again ! @

Charles de Laubier

Le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, catholique identitaire, construit son groupe de médias numériques

Il rêve de rentrer dans le club des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers de la presse française, mais – à défaut d’avoir pu s’emparer de médias traditionnels (écarté il y a un an par Marianne puis par La Croix) – l’évangélisateur Pierre-Edouard Stérin lance sa croisade médiatique dans le monde digital.

Il y a un an, en juillet 2024, la filiale française CMI France du magnat tchèque Daniel Kretinsky – l’un des dix milliardaires détenant des pans entiers des médias français (1) – cessait toute discussion avec un parvenu milliardaire en quête lui aussi d’influence médiatique, Pierre-Edouard Stérin (photo), qui voulait s’emparer de Marianne. Pour un catholique identitaire bien à droite voire à l’extrême droite, conservateur limite traditionnaliste, tenter de s’approprier l’hebdomadaire laïc et anti-néolibéral cofondé par feu Jean-François Khan (intellectuel de gauche devenu centriste), c’était osé mais voué à l’échec. La rédaction de Marianne, devenue « souverainiste », avait dans un premier temps (le 21 juin 2024) voté pour « la poursuite des négociations sur les garanties d’indépendance » (2) avec Pierre-Edouard Stérin via son family office Otium Capital. Mais la Société des rédacteurs de Marianne (SRM) avait in extremis changé d’avis, à la suite de révélations dans la presse sur les liens étroits de ce prétendant avec l’extrême droite, et vote (le 27 juin 2024) « à l’unanimité contre le rachat du magazine par Pierre-Edouard Stérin » (3). C’est notamment une enquête parue la veille dans Le Monde, et intitulée « “Versailles connection” : comment le milliardaire Pierre-Edouard Stérin place ses pions au RN » (4), qui jettent un froid sur les négociations menées avec ce libertarien conservateur par Daniel Kretinsky et son représentant en France Denis Olivennes (pourtant réputé de gauche, devenu lui aussi centriste).

Echecs de Stérin sur Marianne et La Croix
Pourtant, ce n’est pas faute pour Pierre-Edouard Stérin (51 ans) de ne pas connaître Daniel Kretinsky (50 ans), puisque les deux milliardaires avaient – avec Stéphane Courbit (« élevé dans une culture athée de “bouffeurs de curés” » puis « devenu catholique pratiquant », d’après Paris Match) – fait une offre début 2023 pour tenter de racheter le numéro deux français de l’édition Editis à Vincent Bolloré. Mais l’inquiétude suscitée par Pierre-Edouard Stérin dissuade celui-ci de poursuivre dans ce trio, tandis que Stéphane Courbit le quitte aussi pour d’autres raisons, laissant le Tchèque s’emparer seul d’Editis (5) en juin 2023. Gros-Jean comme devant après la déconvenue que lui a infligée Marianne un an après, voici que ce chrétien militant a continué à croire en sa bonne étoile médiatique en tentant de mettre un pied dans la porte entrouverte de Bayard Presse, l’éditeur du quotidien catholique (de gauche) La Croix, propriété de la congrégation des Augustins de l’Assomption (appelée aussi congrégation des Assomptionnistes). Ce groupe confessionnel publie aussi (suite) l’hebdomadaire Le Pèlerin, le mensuel Notre Temps, Pomme d’Api ou encore des livres et BD (Milan, Bayard Jeunesse, Crer, …).

Croisade lancée via des médias en ligne
Mais Pierre-Edouard Stérin y est allé masqué et de façon indirecte : c’est Alban du Rostu (photo ci-contre), son ex-bras droit et ex-directeur général du Fonds du bien commun (FBC) créé par le milliardaire catholique, qui sera nommé en novembre 2024 au poste de directeur de la stratégie et du développement du groupe Bayard. Et ce, aux côtés et avec la bénédiction de François Morinière, le nouveau président du directoire du groupe Bayard, nommé en mai 2024 et en poste depuis le 1er novembre 2024. Or Alban du Rostu a joué un rôle central dans le projet Périclès – acronyme de « Patriotes enracinés résistants identitaires chrétiens libéraux européens souverainistes » ! C’est comme un coffret-cadeau Smartbox pour chrétien en quête de racines, si l’on fait l’analogie avec l’entreprise Smartbox – enregistrée à Dublin (Irlande) – spécialiste des coffrets cadeaux, cofondée en 2003 par Pierre-Edouard Stérin et à l’origine de sa fortune de milliardaire, 81e place en 2025 selon Challenges (6), et exilé fiscal en Belgique depuis 2012. Objectif politico-religieux de Périclès (7) financé par FBC : amener au pouvoir, dès 2027, une union de la droite – incluant donc l’extrême droite – et diffuser les valeurs religieuses, conservatrices et libérales sur le long terme. « Otium n’a pas d’activité dans les médias. Ces activités dépendent du FBC », indique à Edition Multimédi@ François Durvye, directeur général d’Otium Capital. Otium, qui finance FBC, dispose de 150 millions d’euros d’investissements sur cinq ans (fonds Resonance lancé en 2022 par Otium Capital), auxquels viennent d’être ajoutés 180 millions d’euros d’ici 2030 (Otium Studio (8)).
Cette croisade passe par l’acquisition de médias – papier et numériques – ou la prise de participations pour user de leur influence à travers toute la France, « la fille aînée de l’Eglise ». Aussitôt le lièvre « Stérin/Rostu » levé au sein de Bayard, sa direction – après l’échec d’une tentative d’apaisement (9) – a dû faire marche arrière face à la levée de boucliers de la part du personnel et de l’intersyndicale – avec débrayage, pétition en ligne « Non à l’entrée de l’extrême droite » (10), tribune d’auteurs dans Actuallité (11) et interpellations de lecteurs. Le 2 décembre 2024, la direction de Bayard est contrainte d’annoncer qu’« Alban du Rostu […] renonce […] à son entrée dans le groupe » (12) et que par ailleurs il n’y aura pas de participation au capital de l’école ESJ Paris, rachetée par des milliardaires et investisseurs conservateurs : Pierre-Edouard Stérin et Alban du Rostu, aux côtés de Vincent Bolloré, Rodophe Saadé, Bernard Arnault ou encore la famille Dassault (13). Chez Bayard, c’est une victoire sur l’extrême droite (14).
Malgré ces échecs, le catho-conservateur Pierre-Edouard Stérin (« PES ») garde intacte son ambition d’évangélisateur médiatique. Mais il n’a pour l’instant d’autres choix que de continuer à investir dans des médias numériques pour accroître son rayonnement. Il a investi en janvier 2023 (via son fonds Otium Capital) dans Neo, le média vidéo cofondé par l’ex-journaliste de M6 Bernard de La Villardière, lequel a quitté l’entreprise peu avant pour « désaccord stratégique », notamment lié à cette levée de fonds. La même année « PES » investit aussi (toujours via Otium) dans le média digital Le Crayon destiné aux jeunes et actif sur les réseaux sociaux. En 2024 cette fois, le média conservateur en ligne Factuel reçoit « plus de 1 million d’euros », dit-on, de « PES » (encore Otium) mais il périclite au printemps de la même année. Toujours l’an dernier, le catho conservateur du projet Périclès a élargi sa galaxie médiatique en injectant de l’argent dans l’agence d’influenceurs web Marmeladz, éditrice de médias numériques à jeune audience de la Génération Z (Gossip Room, Officielles, Gentsu, Art Room, Rapghetto, …) et diffusés sur YouTube, TikTok, Snapchat ou encore Facebook Watch. A défaut de média mainstream ou de mass media traditionnels, « PES » s’est rabattu sur Internet en y élargissant son champ de « prosélytisme ». « Le mécène des droites » – ou « le parrain de l’extrême droite », c’est selon – se met en ordre de bataille, en prévision des municipales de 2026 et de la présidentielle de 2027, afin de faire triompher ses idées catho-conservatrices.

Après le média social Cerfia, Explore Media
Encore récemment, en juin 2025, le milliardaire d’extrême droite a fait parler de lui lorsque des révélations – notamment sur X par un « lanceur d’alertes » au pseudonyme Ambroise Leroy (15) – ont fait état du rachat du média social Cerfia, éditeur notamment du très suivi compte X (1,2 million d’abonnés), par son family office Otium. Cerfia, à « l’actualité à portée de main ! » (16), est contrôlé par la société DM News, sise rue Saint-Joseph à Paris et détenue par Médiane, sous la présidence de la holding Adventure de Adrien Aversa, le fondateur de Marmeladz (déjà dans le giron d’Otium). Dans la foulée était révélée l’acquisition en avril 2025 – via Médiane – de Explore Media (17) aux 2,4 millions de followers sur TikTok. A qui le tour ? @

Charles de Laubier

Le géant français du logiciel Dassault Systèmes a manqué l’occasion de se mesurer aux Gafam

Alors qu’un changement de gouvernance approche pour sa maison mère Dassault, la filiale Dassault Systèmes – numéro un français du logiciel de conception 3D – reste méconnue. « 3DS » (son surnom) est un rare géant européen qui aurait pu rivaliser avec les Gafam en s’adressant aussi au grand public.

Au 23 février 2024, la capitalisation boursière de l’éditeur français de logiciels Dassault Systèmes dépasse à peine les 57,8 milliards d’euros. La pépite du CAC40 est très loin des 1.000 à 3.000 milliards de dollars de capitalisation boursière de chacun des Gafam (Alphabet/Google, Meta/Facebook, Amazon, Apple et Microsoft). Quant aux cours de son action à la Bourse de Paris, elle a chuté de plus de 13 % à la suite de l’annonce, le 1er février, de prévisions décevantes du chiffre d’affaires attendu pour cette année 2024 : entre 6,35 et 6,42 milliards d’euros, en hausse de 8 % à 10 % par rapport à l’an dernier.

Une Big Tech méconnue des Français
Les analystes financiers s’attendaient à mieux. Depuis cette déconvenue, le cours de Bourse de Dassault Système a repris un peu du poil de la bête, mais a rechuté à partir du 9 février (1). Le fleuron français du numérique semble avoir du mal à convaincre les investisseurs, alors qu’il s’agit pourtant d’une entreprise en forte croissance et très rentable : près de 1 milliard d’euros de bénéfice net en 2022 (931,5 millions d’euros précisément), pour un chiffre d’affaires celle année-là de 5,66 milliards d’euros.
Dassault Systèmes est dirigé par Pascal Daloz depuis le 1er janvier, date à laquelle Bernard Charlès (photo)lui a confié la direction générale qu’il occupait depuis 2002 pour s’en tenir à la fonction de président du conseil d’administration après en avoir été PDG – DG de 1995 à 2023 et président du conseil d’administration depuis qu’il a remplacé en 2022 Charles Edelstenne (86 ans). Celui-ci est le fondateur de Dassault Systèmes en 1981, dont il est encore aujourd’hui le président d’honneur, tout en étant par ailleurs président de la holding de la famille Dassault GIMD (2) – sixième plus grande fortune de France, selon Challenges (3) – et président d’honneur et administrateur de Dassault Aviation, dont il fut le PDG (2000- 2013).

En quatre décennies, Dassault Systèmes – surnommé « 3DS » – est devenu un géant du numérique en étant pionnier de la conception en trois dimensions (3D) avec son logiciel Catia conçu à la fin des années 1970 chez Dassault Aviation pour la conception assistée par ordinateur d’aéronefs. Depuis, 3DS a déployé dans de nombreux secteurs industriels (aéronautique, défense, automobile, construction, énergie, biens de consommation, architecture, santé, …) ses logiciels de maquette numérique et de modélisation 3D, de gestion 3D du cycle de vie des produits (4), de prototypage virtuel et de « jumeaux numériques », appelés aussi « jumeaux virtuels ». Mais avec ses plus de 22.500 employés répartis dans plus de 130 pays, au service de plus de 300.000 clients dans une douzaine d’industries, force est de constater que la doyenne de la French Tech est méconnue du grand public. Autant les géants américains du Net ont acquis une notoriété auprès de tous les publics, autant Dassault Systèmes reste inconnu pour les particuliers. Avec l’ouverture de la réalité virtuelle au plus grand nombre, bien avant l’avènement des métavers que Meta Platforms (Facebook) tente de populariser depuis l’automne 2021, 3DS n’a pas saisi l’occasion d’adresser directement l’utilisateur final (5). Il y a bien de rares incursions auprès du public comme avec HomeByMe, une application d’aménagement intérieur en 3D pour particuliers – gratuite sur iOS (6) – et architectes (par abonnement, également utilisée par Ikea) pour créer des jumeaux virtuels associant vision à 360° et réalité augmentée. « La version web supporte un mode immersif basé sur webXR qui permet de concevoir l’aménagement en VR avec un casque », indique à Edition Multimédi@ David Nahon, le responsable de l’expérience immersive chez 3DS.
En plein engouement pour la réalité mixte (réalité virtuelle et réalité augmentée), que démocratisent Meta, HTC ou plus récemment Apple avec leurs casques respectifs Quest, Vive et Vision Pro, Dassault Systèmes reste éloigné de ces innovations grand public. Certes, le groupe fournit des briques logiciels 3D aux acteurs de la réalité virtuelle. Mais cela ne se voit pas. De plus, comme « les jumeaux virtuels sont une représentation du monde qui combine modélisation, simulation, données du monde réel et intelligence artificielle » (dixit 3DS), pourquoi ne verrait-on pas Dassault Systèmes s’emparer de l’IA générative pour développer un grand modèle de langage de type LLM (7) pour tous, comme les ChatGPT, Midjourney et autres Gemini ?

Objectif 2040 : des offres aux particuliers ?
Son président Bernard Charlès et son directeur général Pascal Daloz sont maintenant tournés vers un objectif à 2040, quitte à mettre aussi le savoir-faire de 3DS à portée de main directe du grand public ? « Notre prochain objectif est d’atteindre les consommateurs, les patients et les citoyens : en contribuant à la création d’un patrimoine numérique considérable (ce qui est aujourd’hui un facteur clé de compétitivité), nous ferons le lien entre nos clients et leurs propres clients », peut-on lire dans le dernier rapport annuel en date, publié en mars 2023. @

Charles de Laubier

Tout en restant hyperlocal face aux GAFAM, Ouest-France veut devenir un média national

Toujours premier quotidien papier en France, Ouest-France – qui fêtera ses 80 ans l’an prochain – est aussi la première plateforme numérique média. Son indépendance est assurée depuis 33 ans, mais ses défis à relever se multiplient : maintenir sa rentabilité, se développer au niveau national, faire face aux GAFAM et à l’IA.

« On est confronté à la pression du marché. Après les GAFAM qui se sont mis dans notre nid par la stratégie du coucou, il y a l’IA. Comment tracer [identifier, ndlr] ce qui est produit par de l’intelligence artificielle ? Comment relever le défi du droit d’auteur qui va être un chantier majeur. Il y a aussi un défi de la vitesse : l’IA va accélérer la machine. Avec les réseaux sociaux, on a eu une industrialisation de la distribution. Avec l’IA, on va avoir une industrialisation des contenus », a expliqué David Guiraud (photo) devant l’Association des journalistes médias (AJM) le 5 octobre dernier à Paris. Depuis près de dix ans, il est président du conseil de surveillance de la société Ouest-France, et a été élu en 2020 président de l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste (ASPDH), laquelle contrôle la holding Sipa (Société d’investissements participations) – communément appelée Sipa Ouest-France. « On se retrouve déjà avec un flot de contenus et face à une concurrence énorme. Par exemple, le projet “Autonews” (1) propose avec de l’IA de générer rapidement un journal sur mesure selon différentes options (actualités, tons d’écritures, images, …). Le risque est que l’on soit pris dans cet sorte de tsunami qui nous empêche de faire notre travail », s’inquiète celui qui a dirigé les groupes Le Monde (2008-2011) et Les Echos (1994-2008).

L’ASPDH, l’antidote aux « médias anti-sociaux »
David Guiraud (68 ans) va même plus loin dans son diagnostic : « La tension est très forte dans notre métier face à ce que j’appelle les médias anti-sociaux que sont les plateformes – Facebook et autres – qui créent cette dépendance addictive et qui ont hacké le cerveau des gens. Faut lire l’”Apocalypse cognitive” (2) : on comprend ce qui se passe ; c’est ça le sujet. A l’ASPDH, on réfléchit à comment continuer à faire un journal profitable, de qualité, face à ce monde là ».

Cela commence par la charte d’Ouest-France où le groupe demande à chacun de ses 1.000 journalistes, dont 702 (équivalent temps plein) au quotidien Ouest-France de « dire sans nuire, montrer sans choquer, témoigner sans agresser, dénoncer sans condamner ». « Ce qui est à l’inverse de ce que les GAFAM nous poussent à faire en mettant des titres chocs qui aboutissent à une fatigue informationnelle et une déconnexion. Lorsqu’un journaliste est embauché à Ouest-France, on lui demande de signer la charte », précise David Guiraud (3).

Ouest-France se renforce à Paris et bientôt à Bruxelles
Présent à ses côtés devant l’AJM, François-Xavier Lefranc (photo ci-contre) – officiellement président depuis le 7 octobre du directoire de la société Ouest-France (vaisseau amiral de la holding Sipa) et directeur de la publication du quotidien régional – formule aussi des griefs envers les géants du Net : « La grande réussite des GAFAM est de nous avoir fait perdre confiance en nous. Alors que c’est hypermoderne le territoire », a-t-il assuré. Il s’en est pris aussi au système médiatique français très parisien et jacobin : « Ce qui m’a toujours insupporté, a confié François-Xavier Lefranc, c’est l’histoire de la PQN (4) et de la PQR (5) qui laissait entendre que les vrais et grands journaux étaient à Paris et donc nationaux, et que tous les autres étaient… – souvent dit avec [condescendance, ndlr].Et il faut se battre contre ça. […] Cette phrase “La presse nationale ne sait pas tout mais dit ce qu’elle sait et la presse locale sait tout mais ne dit rien” est scandaleuse ». OuestFrance assure prouver le contraire, le quotidien régional étant toujours – avec ses 610.000 tirages papier par numéro en moyenne, selon l’APCM (ex-OJD) – l’incontesté premier quotidien en France, loin devant Le Monde (482.754) et Le Figaro (354.163). « Bien qu’en baisse [- 2,52 % sur un an, ndlr], le papier n’est pas déjà mort et garde un rôle important. Le print (6) pèse encore plus de 83 % de notre chiffre d’affaires [sur 317 millions d’euros en 2022 pour le seul quotidien, ndlr] et nous sommes la première plateforme numérique française en audience. Le pari est quand même compliqué », a indiqué François-Xavier Lefranc (« FXL »).
Sipa possède cinq quotidiens imprimés : Ouest-France, PresseOcéan, Le Maine Libre, Le Courrier de l’Ouest (7) et La Presse de la Manche. Le groupe a réalisé 560 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022, en dégageant une marge brute d’exploitation de 30 millions d’euros. Le paradoxe de Ouest-France, comme pour la plupart des médias, est que son avenir dépend des GAFAM, lesquels contribuent massivement à son audience numérique – générée sur les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les agrégateurs d’actualités (8). Sur Google News, Edition Multimédi@ a d’ailleurs constaté que Ouest-France publie non seulement des articles de sa rédaction mais aussi – sous sa rubrique « Ouest-France Shopping » – des articles publicitaires auxquels « la rédaction n’a pas participé » (9). Grâce en grande partie aux GAFAM, Ouest-france.fr peut ainsi se targuer d’être la première plateforme numérique en France avec 150,1 millions de visites (fixes et mobiles) au mois de septembre, selon l’APCM. Et ce, devant Leboncoin, Franceinfo, Le Figaro, BFMTV, et Le Monde. Comme 75 % de cette audience en ligne se fait hors de l’Ouest, cela propulse Ouest-France au niveau national. « Notre identité est en train de changer, confirme FXL. OuestFrance reste un journal régional, de territoires, mais l’on sera bientôt davantage lu par des gens situés hors de l’Ouest. Nous nous développons sur les questions de maritime, de climat, d’alimentation, de santé, d’économie du numérique, et d’Europe où nous devons faire plus. Je rêve que l’on ait une rédaction à Bruxelles. A terme, il le faudra. Nous venons de renforcer notre rédaction de Paris avec Cyril Petit ». Cet ancien du Journal du Dimanche(JDD) a été nommé en mai « rédacteur en chef délégué chargé du développement éditorial national de Ouest-France ». De là à ce que Ouest-France concurrence Le Monde, Le Figaro ou Le Parisien à l’échelon national, il n’y a qu’un pas. Cyril Petit a pour mission de positionner encore plus Ouest-France comme « un média incontournable au niveau national », avec aussi un traitement européen et international renforcé. « De Paris, on se rend rapidement auprès des institutions européennes. Et Outre-mer, nous avons des correspondants dans chaque territoire ultramarin où nous doublerons notre force en 2024, y compris à Mayotte », annonce FXL.
Le groupe Ouest-France a déjà une dimension nationale avec deux sites web nationaux gratuits :
Actu.fr, qui s’appuie sur les 90 hebdomadaires de Publi hebdos, filiale de Sipa et premier éditeur de la presse hebdomadaire française. « C’est une filiale très profitable, se félicite David Guiraud. Elle a créé Actu.fr qui cartonne, avec une audience qui est dans le “Top 10” des audiences numériques de la presse ». Selon l’APCM, tout médias confondus, Actu.fr est en effet en 10e position du classement des plateformes en ligne en France avec 100,2 millions de visites en septembre.
20minutes.fr, qui est édité par 20 Minutes France, société détenue à parts égales (50 %) par Sipa et par Rossel, groupe de presse belge éditeur des quotidiens Le Soir et La Voix du Nord. « C’est un laboratoire très intéressant pour nous. 20 minutes est très puissant, notamment auprès des jeunes, se félicite David Guiraud. 20minutes.fr affiche 81,1 millions de visites en septembre au compteur « APCM », soit la 12e positions, dépassé par… Actu.fr.

Objectif : pourquoi pas les 300.000 abonnés numériques
« Comment faire du gratuit, comme 20 Minutes, qui ne soit de la recherche du clic à tout prix : la voie est étroite, convient David Guiraud. Sur le numérique, on va continuer à mettre le paquet pour qu’il y ait un engagement du lecteur pour le prix payé. Sinon, la valeur perçue disparaît comme sur les sites gratuits. Je suis d’ailleurs opposé à être présent sur les kiosques numériques, à part ePresse (10) ». Et FXL d’abonder : « Notre modèle économique, c’est l’abonnement, pas l’audience ». Ouest-France totalise à ce jour 240.000 abonnés numériques toutes formules confondues, dont près de 55.000 à la version numérique du journal (11). Mais pour la direction, ce n’est « pas suffisant ». Et FXL d’ajouter : « C’est une bataille de long terme. L’objectif, c’est 300.000, 400.000 voire 500.000 abonnés numériques ». @

Charles de Laubier