Cinéma : les salles obscures broient du noir face au plébiscite des plateformes de streaming

Pendant que Netflix et Amazon Prime Video contestent devant le Conseil d’Etat la chronologie des médias à la française, et que Netflix (encore lui) voudrait s’emparer de la major d’Hollywood Warner Bros. Discovery, toutes les salles du monde entier craignent pour leur avenir.

(Après cet article paru le 19 décembre dans EM@, le CNC a confirmé la chute des entrées dans les salles de cinéma sur l’année 2025 en France : – 13,6 %)

Les salles obscures française et leur Fédération nationale des cinémas français (FNCF) croient-elles encore au Père Noël ? Les dernières semaines de l’année 2025, avec ses fêtes de fin d’année, seront décisives pour les 2.053 établissements qui n’exploitent pas moins de 6.355 salles de cinéma et où sont installés 1.128.689 fauteuils (1). Car au pays de « l’exception culturelle », au nombre le plus élevé de salles en Europe, les chiffres de leur fréquentation ne s’annoncent pas bons pour l’ensemble de cette année qui s’achève.

Les cinémas français rechutent en 2025
Selon les dernières estimations publiées le 4 décembre par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), le recul des entrées dans les salles de cinéma en France est sévère : en année glissante de décembre 2024 à novembre 2025, le nombre de ventes de billets a chuté de – 12,3 % sur un an, à 156,48 millions d’entrées (2). Selon une estimation de Edition Multimédi@ (qui ne croit pas au Père Noël), l’année 2025 pourrait se situer autour de 153 millions d’entrées – contre 181,5 millions d’entrées en 2024, soit une sérieuse baisse annuelle estimée à – 15,5 % sur un an [finalement de – 13,6 %, à 156,79 millions d’entrées]. Autrement dit, pourtant quatre ans après la sortie des annus horribilis 2019 et 2020 du covid, les salles régressent à nouveau malgré les trois précédentes années (2022, 2023 et 2024) où elles avaient repris du poil de la bête aux guichets.
Pire : les salles obscures – qui broient du noir – ont perdu plus (suite) d’un quart de leur fréquentation (plus de 25 %) par rapport à la moyenne des années 2017-2019 d’avant la crise sanitaire. « Cette baisse est à court terme susceptible de remettre en cause l’équilibre financier des cinémas et d’en menacer dans certains cas la pérennité, notamment pour les salles de la petite et de la moyenne exploitation », s’est inquiété le CNC, à tel point que cet établissement public à caractère administratif (EPA), sous tutelle du ministère de la Culture, a activé une « cellule d’urgence », assortie d’un e-mail dédié (urgence.exploitation@cnc.fr), afin de venir en aide financière (3) aux établissements les plus vulnérables. L’annonce avait été faite fin septembre par son président Gaëtan Bruel lors du congrès annuel de la FNCF. Richard Patry (photo ci-dessus), président de cette union de 24 syndicats professionnels (4) de tous les propriétaires et exploitants des salles de cinéma en France (16.000 emplois), y a égrené les multiples difficultés fragilisant les salles obscures, au-delà de la baisse de cette année de leur fréquentation : crise énergétique, inflation des charges et loyers, diminution des aides des collectivités, taux d’endettement élevé, ou encore investissements importants (5). Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les salles de cinéma voient une menace grandissante sur la chronologie des médias à la française – « ce trésor national », a lancé Richard Patry le 3 décembre devant la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, où il a qualifié les salles obscures d’« espace naturel des films », et les plateformes de streaming de « boîtes noires » (6) car ne communiquant pas leurs audiences.
Cette chronologie des médias est imposée à tous acteurs diffusant des films, y compris les géants américains du streaming, par un arrêté du 6 février 2025 qui organise la sortie des nouveaux films en France (750 par an) après le monopole des quatre premiers mois (7) dont les salles bénéficient – avant les autres fenêtres de diffusion (VOD/DVD, Chaînes payantes, SVOD, Chaînes gratuites, …). Mais Netflix et Amazon Prime Video ont confirmé en avril 2025 avoir saisi le Conseil d’Etat pour contester cet arrêté, donc la chronologie des médias (8). Les services de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) s’estiment défavorisés avec leur fenêtre à 17 mois après la salle (Amazon Prime Video et Netflix) et par rapport aux 9 mois obtenus par Disney+. Le numéro un mondial Netflix réclame depuis longtemps en France une fenêtre ramenée à 12 mois pour les films qu’elle préfinance (9).

Warner Bros. : les salles opposées à Netflix
Cofondé par Reed Hastings (photo ci-contre), Netflix augmente la pression sur les salles en ayant fait le 5 décembre 2025 une offre colossale sur la major d’Hollywood Warner Bros. (Warner Bros. Discovery), à hauteur de 83 milliards de dollars. Outre le gigantesque catalogue de films, la firme cofondée par Reed Hastings veut aussi s’emparer de la plateforme concurrente HBO Max (128 millions d’abonnés, contre 300 millions pour Netflix). Les salles craignent pour la chronologie des médias, leur syndicat américain Cinema United (ex-Nato (10)) s’opposant à l’acquisition de WBD par Netflix (11). La contre-offre à 108 milliards de dollars faite par Paramount Sky-dance, propriétaire des autres studios hollywoodiens Paramount et de la plateforme Paramount+, a été rejetée par WBD, qui préfère Netflix. @

Charles de Laubier

L’ultra-haute résolution (UHD, 4K, HDR, …) monte en puissance, malgré la confusion des formats

L’ultra-haute définition audiovisuelle poursuit sa croissance sur le marché mondial des téléviseurs et autres équipements (lecteur Blu-ray, écran d’ordinateur, vidéoprojecteur, console de jeu, smartphone, …). Mais les différents formats UHD, 4K ou HDR embrouillent les consommateurs.

Difficile de s’y retrouver dans la jungle des formats de UHD (Ultra High Definition), appelée aussi 4K (si 3840 x 2160 pixels), HDR (High Dynamic Range). Car il y a la résolution dite spatiale (le plus grand nombre de pixels possible), comme pour l’UHD 4K, et la résolution dite couleur correspondant à la palette chromatique et au contraste (les pixels sont optimisés), comme l’HDR10 ou le Dolby Vision. Sans parler de la résolution dite temporelle (nombre d’images par seconde), allant de 24 à 60 IPS (voire jusqu’au record de 500 IPS dans le gaming). La multiplicité des formats brouille les pistes.

Confus malgré les 10 ans de l’UHD Alliance
Le 5 décembre dernier, l’association UHD Partners France, présidée par Laurent Villaume (photo de droite), a dressé son état des lieux annuel de l’avancée de l’ultrahaute définition dans l’Hexagone. Si l’on peut regretter qu’elle ne fasse pas plus œuvre de pédagogie pour permettre de s’y retrouver dans tous ces formats et résolutions, sa présentation a le mérite de mettre un coup de projecteur sur la 4K ou ses équivalents. « En pratiquement moins de dix ans, l’UHD 4K est devenue une réalité incontournable : plus de 75 % des foyers français sont équipés de téléviseurs compatibles ; le son en haute résolution immersif poursuit son implantation rapide [Dolby Atmos ou DTS:X sur les téléviseurs, les barres de son ou encore les DVD Blu-ray, ndlr] ; les ventes de disques BD[Blu-ray Disc, ndlr] UHD 4K ont dépassé celles des DVD aux Etats-Unis ; la TNT commence à diffuser en UHD – avec France 2 et France 3 », s’est félicité Laurent Villaume. L’association qu’il préside, l’UHD Partners France dont le siège social est domicilié à Dreux, est en cheville avec l’organisation américaine UHD Alliance, basée, elle, en Californie à Fremont et présidée par Bill Baggelaar (photo de gauche), ex-directeur de la technologie chez Sony Pictures Entertainment pendant une douzaine d’années – où il a travaillé sur (suite) le 4K HDR et les fichiers IMF (Interoperable Master Format) pour l’UltraHD – et auparavant ex-ingénieur et responsable de la technologie chez Warner Bros. Entertainment durant treize ans (1). L’UHD Alliance a été créée il y a dix ans par les principaux studios hollywoodiens (Walt Disney, Twentieth Century Fox et Warner Bros., rejoints ensuite par Universal Pictures et Paramount), des fabricants d’électronique grand public (Panasonic, Samsung, LG, Sharp, …), des distributeurs de contenus (Netflix, DirecTV, …) et des sociétés technologiques (Dolby, Technicolor, …). L’objectif de ce consortium est de clarifier la norme UHD et de la normaliser avec le plus grand nombre de partenaires de l’écosystème audiovisuel et cinématographique, bien que Sony Pictures n’en soit toujours pas membre (2). Car il s’agit de ne pas réitérer les erreurs de communications et de normalisation qui avaient engendré de la confusion dans le grand public lors du lancement en 2005 – il y a vingt ans – des téléviseurs HD avec les « standards » HD Readyn, Full HD (720p, 1080i, 1080p, …), HD DVD et Blu-ray. Or, encore aujourd’hui, le cauchemar perdure avec l’UHD, alias la 4K « grand public » (3840 x 2160 pixels), la vraie 4K « cinéma » (4096 x 2160 pixels) et les différents formats HDR (HDR10, HDR10+, Dolby Vision, Filmmaker Mode, …). L’Alliance UHD tente d’harmoniser pour que les consommateurs s’y retrouve dans les ultra-hautes définitions et les 4K, d’une part, et dans les résolutions et les dynamismes des images, d’autre part.
Mais ce n’est toujours pas gagné ! Le consortium hollywoodien incite les industriels – fabricants de produits de divertissement à domicile, d’appareils mobiles et producteur de contenus – à apposer ses logo « Ultra HD Premium » ou « Mobile HDR Premium », dès lors qu’ils sont conformes aux « exigences de performance en matière de résolution, de plage dynamique élevée, de couleur et d’autres attributs vidéo et audio ». Ce qui est censé les rendre faciles à identifier et à acheter « en toute confiance pour les consommateurs » (3). Mais cela ne prend pas en compte tout le spectre des normes et standard de l’UHD, notamment Dolby Vision ou encore Imax Enhanced (Imax + DTS).Un marché mondial ultra-prometteur
L’enjeu d’une clarification de l’UHD et de la 4K pour le grand public est de taille, alors que la 8K commence à se montrer (au-delà de la 6K réservée à la production et au montage, mais pas dans la diffusion). Le marché mondial de l’UHD est estimé à environ 258 milliards de dollars pour l’ensemble des technologies 4K (TV, écrans, set-top boxes, smartphones, ordinateurs, consoles de jeu, etc.), avec une croissance annuelle moyenne prévue de 20 % jusqu’en 2035, selon Future Market Insights (4). Le seul segment des TV 4K UHD représente déjà plus de 80 milliards de dollars en 2024 et devrait dépasser 225 milliards de dollars en 2031. Le seul segment des TV 4K UHD représente déjà plus de 80 milliards de dollars en 2024 et devrait dépasser 225 milliards de dollars en 2031 d’après cette fois Global Info Research (5). Les streamers mondiaux Netflix, Disney+ ou encore Amazon Prime Video sont demandeurs de « 4K » et de HDR, et les studios d’Hollywood sont déjà en train de leur en faire voir de toutes les couleurs.

Disques : Blu-ray 4K UHD en hausse
Le marché mondial des disques optiques physiques en profite aussi, malgré le déclin des simples DVD. C’est le cas aux Etats-Unis : « Malgré la forte augmentation des modèles de streaming, le modèle de propriété EST [Electronic SellThrough, modèle où l’utilisateur achète définitivement un film ou une série en version numérique, ndlr] a connu une augmentation des revenus avec des ventes en hausse de 5 %. Les ventes de Blu-ray 4K Ultra HD ont connu une augmentation de 9 % pour le premier semestre 2025″, a expliqué le 5 décembre à Paris Victor Matsuda, président de la Blu-ray Disc Association (BDA), basée à Los Angeles. Rien qu’au premier semestre 2025, le Blu-ray Disc 4K UHD a généré 34,8 % du chiffre d’affaires des ventes aux Etats-Unis des packaged media, qui désignent les supports physiques vendus dans un emballage. Soit bien plus que les 28,9 % atteints sur toute l’année 2024 (voir tableau ci-dessus). La BDA constate que malgré la prolifération dans le monde des plateformes de streaming et du contenu destiné uniquement au streaming, « les studios continuent de sortir des titres sur Blu-ray et Ultra HD Blu-ray à un rythme régulier ». Rien qu’en 2024, 3.365 titres uniques ont été publiés en Blu-ray, 4K UHD Blu-ray, Steelbox ou encore Collections, d’après le site Blu-ray.com qui est indépendant de la BDA. « A fin novembre 2025, il y a eu 3185 références (SKU) lancées/ mises sur le marché (depuis le début de l’année) », a indiqué Victor Matsuda, les licences « BDA » de logiciels Blu-ray ayant augmenté de près de 20 %. Les fabricants de lecteurs jouent le jeu : Sony a sorti un lecteur 4K Ultra HD Blu-ray en mars 2025, tandis que Panasonic a sorti un 4K Blu-ray HDR10+ en janvier 2025. « Les amateurs de cinéma continuent d’aimer le Blu-ray Ultra HD. Une tendance similaire pour les aficionados de la musique continue de prendre de l’ampleur. Il y a une augmentation des activités de promotion musicale Blu-ray dans l’Union européenne en 2025, et cela va s’étendre aux Etats-Unis et au Japon en 2026 », a indiqué en outre le président de la BDA, laquelle a fêté son 20e anniversaire en 2024.
En France, selon le Syndicat de l’édition vidéo numérique (SEVN) présidé par Nathalie Graumann, la part de la 4K dans le chiffre d’affaires du marché de la vidéo physique est en progression constante, passant de 0 % en 2026 à 19 % en 2025 (cumul à mi-novembre) avec 2.139 références (voir tableau ci-dessous). Lors du précédent focus « 4K » effectué par Edition Multimédi@ il y a deux ans (6), le taux était de 13 % en 2023, pour seulement 1.548 références. Le prix moyen d’une nouveauté 4K Blu-ray s’établit à 34,27 euros en 2025, année où des titres de référence comme « Gladiator II », « Mission: Impossible – The Final Reckoning » ou encore le Star Wars « The Mandalorian – Season 3 » sont cités comme des succès du format 4K. @

Charles de Laubier

Les foyers en France ont dépensé en 2024 près de 11,4 milliards d’euros en contenus audiovisuels

2025 est la quatrième année où les Français n’ont plus à payer la redevance audiovisuelle, 2021 ayant été la dernière au cours de laquelle chaque foyer français équipé d’un téléviseur avait dû payer 138 euros. Pour autant, ils n’ont jamais autant dépensé pour voir des programmes audiovisuels.

Si les 29,4 millions de foyers français n’ont plus à payer depuis quatre années de « contribution à l’audiovisuel public » (nom officiel de l’ancienne redevance audiovisuelle), ce qui rapportait à France Télévisions, Radio France, France Médias Monde (France 24, RFI, MCD), ArteFrance, TV5 Monde et l’INA, de 3,2 milliards d’euros en 2022 à plus de 4,1 milliards d’euros en 2013, ils se retrouvent à dépenser plus d’argent pour s’offrir des contenus audiovisuels. Ainsi, rien que sur l’année 2024, les Français ont payé très exactement 11,385 milliards d’euros (1) – montant en hausse pour la seconde année consécutive (+ 1,1 % l’an dernier).

Les Français paient plus leur audiovisuel
Cette année 2025 est la quatrième où les Français n’auront pas à payer cette taxe dont ils devaient s’acquitter jusqu’en 2021 dans le cadre du paiement de leurs impôts. Cette redevance audiovisuelle a été supprimée en 2022 pour être remplacée par une fraction de la TVA affectée au financement de l’audiovisuel public : 3,585 milliards d’euros en 2022, idem en 2023, 4,026 milliards d’euros en 2024 et 4,029 milliards d’euros en 2025. Une loi organique datée du 13 décembre 2024, réformant le financement de l’audiovisuel public, a même été promulguée (2) pour pérenniser cette fraction du produit de la TVA allouée à l’audiovisuel public, car ce mode financement arrivait à échéance 31 décembre 2024. Malgré la disparition de la redevance « tété », qui finançait non seulement les chaînes de télévision publiques mais aussi les radios publiques, les consommateurs français dépensent tant et plus pour leurs contenus audiovisuels – lesquels sont, dans l’ordre décroissant des montants alloués : des chaînes de télévision payantes, des jeux vidéo, la vidéo à la demande, pour finir par les salles de cinéma.
Et malgré encore la disparition de la redevance, alors même que l’on compte en France 25 chaînes gratuites sur TNT, c’est toujours (suite) la télévision qui coûte le plus cher aux Français : 3,704 milliards d’euros dépensés en 2024 pour les contenus payants, même si cette somme recule de -1 % sur un an. « En 2024, la télévision redevient le premier poste de dépenses des foyers français en programmes audiovisuels (32,5 % des dépenses, – 0,5 point), devant les jeux vidéo (31,8 %, – 1,4 point) qui occupaient cette place depuis la suppression de la contribution à l’audiovisuel public en 2022 », indique le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), dans son bilan annuel publié le 11 mai dernier. Quant au jeu vidéo, il est le deuxième poste de dépense des Français, à hauteur de 3,625 milliards d’euros en 2024, en baisse de 2,9 % par rapport à l’année précédente. Le troisième poste de dépense est consacré à la vidéo sous toutes ses formes, pour un total l’an dernier de 2,707 milliards d’euros, avec la plus forte hausse – +10,3 % – parmi ces dépenses audiovisuelles (tableau page suivante, en haut). C’est même le seul segment audiovisuel en France à croître en 2024, si l’on met à part les salles obscures dont les recettes augmentent très légèrement – + 1 %, à 1,347 milliard d’euros. Comme l’avait relevé Edition Multimédi@ dans son précédent numéro, la vidéo (SVOD, VOD et DVD) a fait deux fois plus que les salles en termes de revenus. Le cinéma à la demande est ainsi plébiscité par les ménages en France, malgré une chronologie des médias (3) qui continue de lui être défavorable par rapport au monopole des quatre mois des salles obscures (4). Autre constat : « Les dépenses en programmes dématérialisés (vidéo à la demande et jeu vidéo en ligne) progressent de 6,1 % en 2024, à 5,7 milliards d’euros. Elles représentent la moitié des dépenses totales des foyers français en programmes audiovisuels, dépassant pour la première fois la barre des 50 % (50,1 %, contre 47,7 % en 2023) », souligne le CNC que préside Gaëtan Bruel (photo) depuis cinq mois (après avoir été directeur de cabinet de la ministre de la Culture Rachida Dati).
Si l’on ramène les dépenses audiovisuelles à chaque foyer, la télévision a représenté en moyenne l’an dernier 126 euros par foyer (- 1,5 %), contre 123 euros pour le jeu vidéo (- 3,3 %), 92 euros pour la vidéo (+ 9,7 %) et 46 euros pour le cinéma (+ 0,5 %). Dans toutes ces dépenses audiovisuelles, le CNC ne prend pas en compte l’abonnement des foyers pour l’accès à l’Internet haut débit ou très haut débit via la « box » de leurs opérateurs télécoms et fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Or ce coût-là va d’environ 30 euros à plus de 50 euros par mois.

Dépenses en équipements en sus
Encore faut-il aussi être équipé de matériels et d’écrans audiovisuels. Et cela coûte aux foyers français encore plus cher que les contenus audiovisuels eux-mêmes. Téléviseurs, lecteurs DVD ou Blu-ray, consoles de jeu, smartphones, ordinateurs, tablettes et passerelles multimédias : tous ces équipements audiovisuels ont représenté en 2024 quelque 13 milliards d’euros de dépenses, d’après l’institut GfK, bien que ce montant soit en baisse pour la troisième année consécutive (-5,3 % par rapport à 2023). Et selon l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) qui prend en compte les téléviseurs, ordinateurs, tablettes et smartphones, chaque foyer est équipé en moyenne de 5,7 écrans. Ce taux « multi-écrans » de 2024 est stable par rapport à 2023, et en faible progression sur dix ans (5,4 écrans en moyenne en 2015).Mobile, bientôt 1er équipement audiovisuel
Signe que le paysage audiovisuel français (le PAF) change, le smartphone confirme son statut de « produit audiovisuel le plus vendu » (dixit le CNC avec GfK) puisqu’il s’en est vendu en France 13,1 millions d’unités en 2024. Quand bien même le volume des ventes de téléphones mobiles neufs baisse pour la neuvième année consécutive, y compris en 2024 avec – 3,6 % sur un an. Alors que les ventes de téléviseurs en France reculent en 2024, à 3,7 millions d’unités vendues, soit -1,4 % par rapport à 2023, et au plus bas niveau des quinze dernières années. A ce rythme, le smartphone devrait devenir dans les prochaines années l’équipement audiovisuel le plus répandu dans les foyers. Pour l’heure, ce « tout petit écran » qui tient dans nos poches affiche depuis des années le deuxième taux d’équipement des foyers français : 87,5 % l’an dernier, en hausse de + 0,5 point sur par rapport à 2023. Le premier taux d’équipement des foyers français étant toujours celui des téléviseurs : 91,8 % l’an dernier, mais en recul depuis des années, notamment de – 0,3 point en 2024.
Le troisième taux d’équipement des Français en matériels audiovisuels revient cette fois aux ordinateurs qui, avec la vidéo à la demande et les jeux vidéo en ligne, sert plus que jamais à l’audiovisuel dématérialisé : 76,1 % des foyers en sont équipés en 2024, soit à un niveau stable par rapport à 2023. Quant au taux d’équipement qui progresse le plus depuis quelques années, il concerne les Smart TV : 64 % des Français en ont chez eux, soit un gain de + 5,5 points en 2024 par rapport à l’année précédente, et même un bond de + 25,1 points en cinq ans (tableau ci-dessous). La télévision connectée est en passe de chambouler l’audiovisuel, qui, progressivement dit « adieu aux ondes » (5) pour basculer sur les réseaux filaires – fibre optique en tête. @

Charles de Laubier

Ciné : la vidéo fait deux fois plus que les salles

En fait. Le 11 mai, le Centre national du cinéma (CNC) a publié – deux jours avant l’ouverture du Festival de Cannes – son bilan 2024. Tandis que les entrées en salles ont quasiment stagné à 185,2 millions d’entrées (+ 0,5 %), le marché de la vente vidéo, lui, s’offre une croissance à deux chiffres (+ 10,3 %).

En clair. Selon les calculs de Edition Multimédi@, le marché français de la vidéo – ventes par abonnement (SVOD), à l’acte ou à la location (VOD), et sur DVD (physique) confondues – devrait tutoyer les 3 milliards d’euros en 2025, si l’on applique la même augmentation que l’an dernier. En 2024, selon le dernier bilan du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), ce marché a progressé de 10,3 % sur un an pour atteindre plus de 2,7 milliards d’euros – à 2.707,3 millions d’euros de chiffre d’affaires (1) précisément. Autrement dit, les Français dépensent deux fois plus en vidéo à la vente que pour les salles de cinéma. Ces dernières ont généré l’an dernier « seulement » un peu plus de 1,3 milliard d’euros – à 1.347,8 millions de chiffre d’affaires exactement (+ 1 % sur un an) – pour un total de 185,2 millions d’entrées au total en 2024 (France métropolitaine et Outre-Mer), en quasi-stagnation par rapport à l’année précédente (+ 0,5 %) et surtout en retrait de – 12,6 % par rapport à la moyenne 2017-2019. Le cinéma à la demande, lui, est plébiscité par les ménages en France, malgré une chronologie des médias (2) qui continue de lui être défavorable par rapport aux salles obscures (3). Les services de SVOD (Netflix, Amazon Prime Video, Disney+ et MyCanal en tête), qui doivent (suite) pourtant attendre 9, 15 voire 17 mois selon les cas (4) pour diffuser en France un nouveau film, caracolent en affichant l’an dernier 2.268,3 millions d’euros grâce à une croissance – insolente aux yeux des salles – de + 13,1 %. Du coup, la SVOD pèse près de 83,8 % du total des ventes vidéo en France (numérique et physique cumulés) et dépasse de 68,3 % les recettes des salles malgré leur monopole avantageux des 4 mois pour tous les nouveaux films.
Quant aux services de VOD à l’acte (location ou vente), avec Amazon Prime Video, YouTube (films & séries), Google Play et Orange VOD en tête, ils doivent attendre la fin de l’exclusivité des 4 mois des salles sur les nouveaux films avant de pouvoir enfin les proposer à leur tour. Cette VOD transactionnelle enregistre tout de même une croissance de + 1,9 %, bien supérieure au + 1 % des salles, bien que son chiffre d’affaires ne dépasse pas les 257,1 millions d’euros en 2024, selon la société d’analyse de données Aqoa pour le CNC. La vidéo physique, elle, reste le seul segment à décliner (- 8,1 %), à 181,9 millions d’euros l’an dernier. @

La chronologie des médias reste inchangée pour trois ans, de quoi satisfaire les salles de Richard Patry

La ministre de la Culture, Rachida Dati, a décidé de soumettre à signature l’actuelle chronologie des médias datant de janvier 2022, qui est échue depuis le 9 février, afin de la reconduire pour trois ans. Ce qui ne manquera pas de satisfaire Richard Patry, grand défenseur des salles de cinéma, tout juste élu pour 2025 président du Blic.

(Depuis la parution de cet article, l’accord inchangé a été signé par quelques organisations le 6 février, et l’arrêté le rendant obligatoire à toute la filière « cinéma et audiovisuel » publié au Journal Officiel le 9 février 2025)

La chronologie des médias, qui régit les « fenêtres de diffusion » des nouveaux films en France après le monopole des salles de cinéma sur les quatre premiers mois de leur sortie, voit l’un de ses plus ardents défenseurs, Richard Patry (photo), élu à la présidence du Bureau de liaison des industries cinématographiques (Blic). Fondé dans les années 1970, ce lobby de la filière française du cinéma français réunit plusieurs organisations professionnelles représentant les salles de cinéma, la production, l’édition de films, l’édition vidéo, l’édition numérique et les industries techniques.

Pas de VOD, TVOD et DVD à 3 mois après la salle
Autant dire que le Blic est au cœur de l’industrie du cinéma français. Richard Patry est aussi depuis douze ans président de l’incontournable Fédération nationale des cinémas français (FNCF), dont Noe Cinémas (1) – sa propre exploitation de salles – est membre comme les plus de 2.000 établissements qui exploitent en France 6.322 écrans. Ce Haut-normand de 60 ans n’a de cesse de défendre bec et ongles la chronologie des médias, laquelle n’a pas évolué sur l’exclusivité de diffusion dont bénéficient les salles obscures durant quatre mois pour les nouveaux films qui sortent dans l’Hexagone. Ainsi, les quelque 1,1 million de fauteuils que totalisent toutes les salles de cinéma du pays détiennent un avantage concurrentiel historique sur les autres « fenêtres ». Et cela n’est pas prêt de changer pour les trois prochaines années, puisque l’accord de janvier 2022 sur la chronologie des médias (2) sera soumis sans changement à signature. Ainsi en a décidé la ministre de la Culture, Rachida Dati.
La salle de cinéma donne toujours le la : les nouveaux films en VOD à l’acte ou à la location ainsi que sur DVD ne sont disponibles qu’au bout du cinquième mois après leur sortie en salle (3) ; les chaînes de télévision payantes comme Canal+ peuvent (suite)

les diffuser à partir du dixième mois après leur sortie en salle (4) voire à partir du septième mois (5) en cas d’accord avec les organisations du cinéma français ; les services de SVOD (par abonnement) comme Netflix, Amazon Prime Video ou Disney+ n’ont droit aux nouveaux films qu’à partir du dix-huitième mois (6) voire à partir du seizième mois (7) en cas, là aussi, d’accord avec le cinéma français ; les chaînes gratuites de télévision, elles, sont reléguées au vingt-troisième mois (8) toujours après la sortie du film en salle, voire au vingtième mois (9) si le film n’est pas acquis par une télé payante en « seconde fenêtre » ni par un service de SVOD ; enfin, un service de médias audiovisuel à la demande (SMAd) gratuit doit attendre le trente-septième mois (10) après la salle. Trois ans !
Ardent défenseur des salles obscures depuis 35 ans qu’il est impliqué dans la FNCF, notamment en ayant été chargé des dossiers « Nouvelles technologies », Richard Patry a donc été élu pour l’année 2025, et « à l’unanimité », président du Blic, dont il était déjà membre du bureau. « Il s’attachera notamment au renouvellement de la chronologie des médias », indique le Blic le 17 janvier (11). Le président à double casquette n’aura donc pas à tenir compte du souhait du Syndicat de l’édition vidéo numérique (SEVN) – l’une des cinq organisations professionnelles membres du Blic (12) – qui voulait ramener à trois mois, au lieu de quatre, l’exclusivité dont bénéficie les salles obscures. Cet avancement à trois mois (13) après la salle est demandée depuis plus de deux ans par le SEVN et le Syndicat des éditeurs de vidéo à la demande (Sévad). Les acteurs de la TVOD (Transactional Video on Demand), tels que les services vidéo payants des chaînes (TF1, M6, FranceTV, …) ou d’éditeurs comme UniversCiné qui a racheté Filmo, veulent, eux aussi, une « fenêtre premium » à trois mois.
Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), où se tenaient les négociations interprofessionnelles sur la chronologie des médias, devait mettre en place en 2024 un « atelier-groupe de travail » pour parvenir à un accord sur l’avancement de la VOD à trois mois (après la salle). « Malheureusement, le CNC n’a pas respecté ses engagements et aucun groupe de travail n’a été mis en place. Nous maintenons toujours notre demande », indique à Edition Multimédi@ Yves Elalouf (photo ci-dessus), président du SEVN et vice-président France & Benelux de Warner Bros. Entertainment.

La SVOD (Disney+, Netflix, …) veut concurrencer Canal+
Au sein du Blic, la Fédération nationale des éditeurs de Films (FNEF) était pourtant ouverte à ces discussions, tout comme l’Union des producteurs de cinéma (UPC) et le Syndicat des producteurs indépendants (SPI). Ces deux derniers sont membres, eux, de l’autre bureau du cinéma français, le Bloc, où l’on retrouve aussi le Dire (Distributeurs indépendants réunis européens) favorable à l’avancement à trois mois de la VOD. Concernant la SVOD, les fenêtres de diffusion bougent grâce à certains accords avec les organisations du cinéma français : Disney a annoncé le 29 janvier un accord à neuf mois avec le Blic, le Bloc et L’ARP (14) ; Netflix pourrait passer à douze mois au lieu de quinze actuellement, précisant à Edition Multimédi@ que « le décret “SMAd” de 2021 [(15)] le permet ». @

Charles de Laubier