TDF, pionnier de la 5G Broadcast en Europe, pour recevoir la télévision en direct sur smartphone

TDF (ex-Télédiffusion de France) a profité du Mobile World Congress (MWC) à Barcelone début mars pour annoncer « le passage du pilote au déploiement » de la 5G Broadcast, technologie de diffusion hertzienne de la télévision directement sur smartphone. Ses homologues européens s’y préparent aussi.

« Nous lançons le déploiement opérationnel de la 5G Broadcast dès 2026 : une vingtaine de sites en France dès cette année pour couvrir plus de 12 millions d’habitants, puis une montée en puissance progressive jusqu’à fin 2028 avec plus de 320 sites partout sur le territoire et plus de 40 millions de personnes qui seront couvertes. Dès cet été, la 5G Broadcast sera également déployée dans le métro de Rennes, afin de faire une démonstration concrète de sa capacité à fonctionner en mobilité, y compris dans des environnements complexes », indique Karim El Naggar (photo), directeur général de TDF depuis un an.
La France va ainsi être un des pays pionniers à lancer cette évolution de la télévision numérique terrestre (TNT) vers la mobilité, la 5G Broadcast étant la technologie de diffusion audiovisuelle hertzienne à destination des smartphones et tablettes, et complémentaire de la réception sur les téléviseurs. « La 5G Broadcast permet de recevoir la télévision en direct sur smartphone : sans Wifi, sans consommation de données mobiles, avec une très faible latence et une consommation énergétique bien inférieure aux réseaux data classiques. […] C’est aussi un enjeu stratégique : garantir un accès gratuit, sécurisé et fiable aux contenus audiovisuels, même en cas de saturation des réseaux », souligne en outre Karim El Naggar dans son post publié sur LinkedIn le 4 mars (1).

Tests en cours à Paris, Bordeaux et Nantes
Contrairement au streaming mobile, la 5G Broadcast offre le même contenu audiovisuel à un nombre illimité d’utilisateurs sans congestion des réseaux mobiles ni consommation de données utilisateur – en fonctionnant sur la bande ultra haute fréquence (UHF) de la TNT (2). Parallèlement à ce coup d’envoi en France de « l’industrialisation » de la 5G Broadcast, TDF poursuivra ses expérimentations techniques, que lui a autorisées à nouveau l’Arcom jusqu’en novembre 2026 dans les villes de Paris, Bordeaux et Nantes (3). Parmi les pilotes décisifs, il y a eu celui mené avec succès lors des Jeux Olympiques de Paris 2024 avec France Télévisions. Ce fut, rappelle Karim El Naggar, « un test grandeur nature, dans un contexte d’audience massif et d’exigence maximale ». Cette expérimentation d’envergure, réalisée (suite) à l’été 2024, a permis de déterminer les paramètres techniques afin d’assurer une couverture optimale et en tenant compte des contraintes spécifiques des smartphones. Et ce, avec l’application InsTNT (4) mise en place lors de ces JO.

Des Jeux Olympiques, à toute l’Europe
TDF n’est pas le seul opérateur d’infrastructures réseaux en Europe, et a fortiori dans le monde, à miser sur la 5G Broadcast. Toujours dans le cadre des Jeux Olympiques, mais cette fois les JO d’hiver de 2026 (6 au 22 février), le groupe audiovisuel public italien Rai – avec l’Union européenne de radio-télévision (UER) qui détient les droits médias des JO en Europe avec Warner Bros. Discovery (WBD), jusqu’en 2032, y compris pour la diffusion free-to-air – a expérimenté lui aussi la 5G Broadcast à grande échelle à Milano Cortina où se déroulaient ces JO d’hiver. La robustesse du service hertzien mobile a aussi été éprouvée à Rome et à Turin. « Paris 2024 a montré que la diffusion 5G peut dépasser le laboratoire, avec des démonstrations sur des centaines d’appareils grand public. Milano Cortina 2026 est une autre étape importante : valider la performance dans un environnement opérationnel réel », s’est félicité Antonio Arcidiacono, directeur technique et des systèmes d’information de l’UER (5).
Si les JO de Paris puis ceux de Milano Cortina ont permis de valider la technologie de la « TNT mobile », près de 25 tests de la 5G Broadcast ont été menés entre 2017 et 2025 dans dix-huit pays européens. Les acteurs industriels sont mobilisés au sein de la 5G Broadcast Strategic Task Force (5BSTF), un groupe de travail stratégique européen dédié, créé en septembre 2024 par TDF et son homologue allemand Media Broadcast (MB), puis rejoints par la RAI (Italie), BTCY (Belgique), Emitel (Pologne), CRA (République tchèque) et Cordiant Capital (Royaume-Uni). Objectif : couvrir une population totale de 125 millions d’habitants, en Allemagne, France, Italie, Pologne, République tchèque et Belgique. « La diffusion 5G permet une variété de nouveaux services multimédias avec une latence plus faible et une qualité de service (QoS) garantie, améliorant ainsi la qualité globale de l’expérience (QoE) pour le consommateur, avec un impact minimal sur l’environnement, des émissions minimales de CO2 et une réduction [tarifaire] permettant aux consommateurs de profiter de contenus premium zero-rated avec une durée de vie plus longue de la batterie », promet la 5BSTF, laquelle est rattachée à l’organisation européenne Broadcast Networks Europe (BNE), dont Arnaud Lucaussy (photo ci-dessus), secrétaire général de TDF, est le président. Basé à Bruxelles, le lobby BNE cofondé par TDF et ses homologues opérateurs nationaux de diffusion télé/radio Arqiva (Royaume-Uni), ORS (Autriche) et Rai Way (Italie) défend – face au streaming – la TNT (6), et sa déclinaison mobile 5G Broadcast, auprès des instances européennes. La France est prête au déploiement industriel et TDF le fait savoir depuis août 2025, date de parution de son livre blanc intitulé « Déployer la TV en 5G Broadcast en France : modalités techniques, économiques et réglementaires » (avec un sondage favorable réalisé par Kantar), mais sans mentionner les noms des « éditeurs de télévision » qui ont participé à son groupe de travail – pas même France Télévisions (7).
« Les réseaux de diffusion terrestre renforcent la démocratie, la souveraineté et la prospérité durable européennes. Leur rôle est donc primordial pour atteindre les priorités fixées par les dirigeants européens, compte tenu des perturbations technologiques et des défis géopolitiques », a assuré Arnaud Lucaussy (8). Lors du Mobile World Congress à Barcelone, début mars, il a « appelé les constructeurs de terminaux à intégrer nativement la fonctionnalité 5G Broadcast dans les smartphones à horizon 2028 ». Le fabricant américain Qualcomm, en position dominante dans les puces pour smartphones (9), et la société Motorola Mobility, filiale depuis 2014 du chinois Lenovo, ont confirmé « la maturité des chipsets et leur capacité d’intégration dans les terminaux ». Le chinois Xiaomi a aussi coopéré avec les opérateurs de diffusion audiovisuelle pour rendre ses smartphones compatibles.
Bien que la 5G Broadcast soit présentée aujourd’hui comme complémentaire à la TNT, les « TDF » européens restent discrets sur l’avenir des fréquences UHF de cette dernière, lesquelles sont censées basculer à partir de 2031 du monde de l’audiovisuel vers le secteur des télécoms. C’est du moins le calendrier envisagé par la Conférence mondiale des radiocommunications (CMR), organisée tous les quatre ans par l’Union internationale des télécommunications (UIT), laquelle dépend de l’ONU. Prochaine réunion décisive de la CMR : 2031 (10). Ce n’est d’ailleurs pas l’Arcep (télécoms) qui est compétente pour la 5G Broadcast, mais bien l’Arcom (audiovisuel).

TDF, domination étendue à la 5G Broadcast
Le concurrent de TDF en France, TowerCast (filiale de NRJ) a testé la diffusion 5G en 2022 et 2023 à Paris (11), sans renouvellement d’autorisation depuis. Contrôlé par un consortium d’investisseurs (12) menés par le canadien Brookfield (45 % du capital), dont un français à 10 % (Crédit Agricole), TDF est bien parti pour être incontournable dans la 5G Broadcast avec ses 8.600 pylônes et antennes dans l’Hexagone, qui le placent déjà en position dominante pour la TNT, la FM et le DAB+. Ses résultats 2025 seront publiés le 18 mars 2026. @

Charles de Laubier

Malgré les restrictions occidentales, Huawei a démontré sa résilience au MWC de Barcelone

Le géant chinois Huawei Technologies brave les restrictions occidentales – dont celles de l’Europe – à son égard, et a tenu à se montrer indemne lors du Mobile World Congress, qui s’est tenu à Barcelone début mars 2026. La firme de Shenzhen occupait le plus grand stand de ce méga-salon. Incontournable.

Près d’un mois et demi après que la Commission européenne a présenté (le 20 janvier 2026) la révision de son Cybersecurity Act, renforçant les restrictions à l’encontre des fournisseurs « à haut risque », le chinois Huawei – qui est parmi les entreprises visées sans être nommées – est venu en force en Europe pour afficher ses ambitions intactes au Mobile World Congress (MWC) qui s’est tenu à Barcelone du 2 au 5 mars 2026. La firme de Shenzhen semble aussi indifférente aux restrictions américaines qui se sont accumulées depuis 2017 au nom de la « sécurité nationale » (1) (*) (**).

Fournisseur considéré « à haut risque »
Les Occidentaux ont peur que leurs données ne tombent dans les mains du Parti communiste chinois, et qu’ils ne soient victimes d’un cyberespionnage chinois. Après sa « boîte à outils 5G » qui recommandait à partir de 2020 aux Etats membres d’exclure les chinois Huawei et ZTE pour leurs réseaux mobiles (2), la Commission européenne a présenté le 20 janvier 2026 une proposition de révision du Cybersecurity Act qui, dans le but de renforcer la sécurité numérique, vise à interdire de se fournir auprès d’entreprises étrangères considérées « à haut risque ».
Cela concerne non seulement les systèmes d’énergie solaire, les scanners de sécurité, les infrastructures critiques mais aussi – pour les opérateurs télécoms de l’Union européenne (UE) – les réseaux de communications. Jusqu’à maintenant, des Etats membres (suite) continuaient de s’équiper auprès de Huawei ou de ZTE. C’est le cas de l’Espagne – pays hôte du MWC – qui a attribué en 2025 à Huawei un contrat de 12 millions d’euros pour le stockage de données. Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, n’a pas cédé à la pression de Bruxelles et de Washington qui ont exprimé leurs « inquiétudes » (3). La Commission européenne exhorte depuis plusieurs mois les Vingt-sept à abandonner progressivement le chinois Huawei au profit d’« alternatives européennes plus fiables ». Un porte-parole en Europe de la firme de Shenzhen avait assuré, en juillet 2025 lorsque le contrat espagnol avait été révélé par TheObjective (4), que « tous les produits Huawei disponibles sont pleinement conformes aux lois, réglementations et critères et normes applicables en matière d’admission des produits », et « toutes les informations stockées dans le matériel appartiennent au client et sont à sa disposition exclusive ». L’Espagne n’est pas la seule à rester ouverte à Huawei. La Hongrie l’est aussi, tandis que la France est depuis longtemps dans un « en même temps » – ou dans le « Je t’aime, moi non plus » (5), c’est selon. L’Hexagone cherche cependant à s’éloigner du chinois Huawei, lequel s’interroge sur sa future méga-usine prévue en Alsace, à Bernolsheim dans le Bas-Rhin (6). Ce site industriel situé sur la zone d’activités de Brumath, qui devait coûter 300 millions d’euros, était censé commencer à produire des antennes 3G, 4G et 5G pour les opérateurs de télécoms à partir de… 2026.
Quant à la Belgique, il y a un an, elle a ouvert une enquête policière sur des soupçons de corruption présumée de certains eurodéputés par la société Huawei au lobbying puissant. Le chinois est membre d’organisations bruxelloises telles que le think tank européen Bruegel et le Centre de politique européenne (EPC), ainsi que d’influents groupes de pression comme Digital Europe et Business Europe. L’enquête financière belge a en fait débuté en 2021, bien que révélée en mars 2025, sur des faits présumés de corruption active, blanchiment d’argent, organisation criminelle, faux et usage de faux. Le parquet fédéral a demandé en mai 2025 la levée de l’immunité parlementaire de cinq eurodéputés (7), mais cela a provoqué une levée de boucliers au Parlement européen qui a néanmoins a suspendu en prévention l’accès de tous les lobbyistes Huawei à ses bâtiments (Bruxelles et Strasbourg). L’instruction se poursuit, tandis que Huawei nie fermement les accusations et dénonce une « campagne de diffamation ».

D’équipementier télécoms à architecte IA
En Espagne, à Barcelone, Huawei Technologies était le bienvenu. Plusieurs cadres dirigeants se sont exprimés dans des conférences ou des keynotes très suivies, notamment celle de Yang Chaobin (photo ci-dessus), directeur général de la division ICT Business Group de Huawei pour le marché des entreprises. La firme de Shenzhen ne se présente plus comme un équipementier télécoms mais comme « l’architecte de l’IA » (8) à l’ère du « tout intelligence » (« All Intelligence » en anglais, avec le A et le I, pour AI, de la même couleur rouge). Le fabricant chinois a présenté, entre autres (9), l’Atlas 950 SuperPoD, une grappe (cluster) de calcul IA massif avec processeurs neuronaux, comme alternative à l’américain Nvidia pour les centres de données. @

Charles de Laubier

Passage de 4 à 3 opérateurs télécoms dans les Etats de l’Union européenne : nouvelle doctrine ?

La Commission européenne est en train de changer son fusil d’épaule au sujet des concentrations d’opérateurs télécoms au niveau des marchés nationaux des Vingt-sept. Elle prépare les esprits à une nouvelle doctrine du « 4-to-3 », alors qu’en France la vente de SFR pourrait aller dans ce sens.

Par Marta Lahuerta Escolano, avocate associée, et Mathilde Dubois, collaboratrice, Jones Day*

Le passage de quatre à trois opérateurs de télécommunications sur un marché national occupe, depuis plus d’une décennie, le cœur des débats européens en matière de politique de la concurrence et de régulation sectorielle. Longtemps réticente à autoriser des opérations de concentration aboutissant à une telle réduction du nombre d’acteurs, la Commission européenne a, par le passé, systématiquement opposé une forte résistance à ces fusions, invoquant le risque d’une diminution de la concurrence, d’une hausse des prix pour les consommateurs et d’un ralentissement de l’innovation.

De l’ouverture à la fermeté nationale
Cependant, un infléchissement notable de la position de la Commission européenne semble se dessiner récemment. Face à l’évolution rapide du secteur, à la nécessité d’investissements massifs dans les infrastructures numériques (notamment la 5G et la fibre optique) et à la pression croissante de la concurrence mondiale (avec les Etats Unis et la Chine), la Commission européenne amorce un changement doctrinal significatif.
Depuis l’entrée en vigueur du règlement européen de 2004 sur le contrôle des concertations (1), elle évalue les fusions au regard de leur compatibilité avec le marché intérieur, notamment à l’aune de l’entrave significative à la concurrence effective. Dans le secteur des télécommunications, cette grille d’analyse l’a conduit à adopter une vigilance particulière à l’égard des opérations dites « in-market », c’est-à-dire les concentrations entre concurrents directs opérant sur un même marché national. La Commission européenne redoute que (suite) la réduction du nombre d’opérateurs télécoms, notamment le passage de quatre à trois acteurs, n’entraîne une diminution de la pression concurrentielle, avec pour corollaire une hausse des prix, une baisse de la qualité de service et un ralentissement de l’innovation au détriment des consommateurs.
Entre 2012 et 2014, une phase de relative ouverture a pu être observée, marquée par l’autorisation de plusieurs fusions emblématiques telles que Hutchison/Orange en Autriche (2), Hutchison 3G UK/Telefónica Ireland en Irlande (3) et Telefónica/E-Plus en Allemagne (4). La Commission européenne semble alors prête à envisager des consolidations, sous réserve de l’adoption de remèdes appropriés qu’elle définit. Cependant, à partir de 2016, la Commission européenne durcit sa position. Elle a ainsi refusé plusieurs opérations majeures visant à réduire le nombre d’opérateurs télécoms de quatre à trois, notamment au Royaume-Uni dans l’affaire Hutchison 3G UK/ Telefónica UK (5). Ce durcissement s’est également traduit par le retrait de notifications d’opérations de concentration, comme ce fut le cas au Danemark (6). En Italie, une fusion entre deux grands opérateurs télécoms n’a pu être autorisée qu’à condition que les parties cèdent un volume suffisant d’actifs afin de permettre l’entrée d’un nouvel acteur sur le marché (7).
Les refus d’autorisation des opérations de concentration, à l’image de l’affaire Hutchison 3G UK/Telefónica UK, sont généralement motivés par la Commission européenne par le fait que « l’opération entraverait de manière significative l’exercice d’une concurrence effective dans le marché intérieur ou une partie substantielle de celui-ci au sens de l’article 2, paragraphe 3, du règlement sur les concentrations » (8). Cette position doctrinale, longtemps dominante, a ainsi façonné la politique européenne de contrôle des concentrations dans le secteur des télécommunications, en érigeant le maintien de quatre opérateurs comme un standard garant de la vitalité concurrentielle des marchés nationaux. Ces dernières années, une évolution vers un assouplissement de la doctrine applicable à la consolidation des opérateurs télécoms semble se dessiner. A cet égard, le rapport sur « l’avenir du marché unique » (9), remis en avril 2024 par Enrico Letta, ancien Premier ministre italien, souligne que la création d’un véritable marché unique des communications électroniques, reposant sur des opérateurs télécoms de dimension mondiale, ne saurait être perçue comme incompatible avec l’exigence de maintien de marchés ouverts et concurrentiels.

Pistes de deux rapports et d’un livre blanc
Ce rapport « Letta » s’inscrit dans la continuité des constats formulés dans le livre blanc « Comment maîtriser les besoins de l’Europe en matière d’infrastructures numériques ? » (10) de la Commission européenne, publié en février 2024, lequel met en avant que la fragmentation du marché européen des réseaux de communications électroniques et des services a une incidence sur la capacité des opérateurs télécoms à atteindre l’échelle nécessaire pour investir dans les « réseaux du futur ». Le rapport Letta et le livre blanc ont été publiés alors qu’en septembre 2023 Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, annonçait avoir confié à Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) et ancien Premier ministre italien, le soin de préparer un rapport sur « l’avenir de la compétitivité européenne ». (11)

La perspective du Digital Networks Act
Ce rapport « Draghi » (12), publié en septembre 2024, plaide en faveur d’une approche plus prospective de l’analyse concurrentielle. Il soutient que les autorités de concurrence devraient faire preuve d’une plus grande souplesse, notamment dans l’appréhension des opérations de concentration dans le secteur technologique. A cet égard, le rapport souligne que l’évaluation de telles opérations doit intégrer les effets potentiels de la concentration envisagée sur la capacité d’innovation future (13). Le rapport Draghi constate que, du fait de la régulation ex ante et des politiques de concurrence favorisant la pluralité des acteurs et des prix bas pour les consommateurs, le nombre d’opérateurs dépasse le niveau optimal.
Selon lui, « les politiques industrielles ont le potentiel de favoriser une consolidation supplémentaire sans nécessairement entraîner une hausse des prix pour les consommateurs ». Le rapport Draghi insiste sur la nécessité de favoriser les opérations de consolidation dans le secteur des télécommunications, estimant qu’une telle évolution est indispensable pour garantir un niveau d’investissement plus soutenu dans les infrastructures de connectivité (par exemple, la fibre optique et la 5G).
Il préconise, à cette fin, une révision en profondeur de l’approche actuellement retenue par l’Union européenne (UE) en matière d’échelle et de concentration des opérateurs, en vue de la création effective d’un marché unique des communications électroniques, sans pour autant compromettre la protection des consommateurs ni la qualité des services (14).
Le rapport Draghi prévoit que la définition des marchés soit opérée à l’échelle de l’UE – et non plus au seul niveau des Etats membres – et appelle à une prise en compte accrue de l’innovation et des engagements d’investissement dans le cadre de l’examen des concentrations. Pour prévenir tout abus de la défense fondée sur l’innovation, il recommande que les parties à une opération de concentration s’engagent à des niveaux d’investissement pouvant être contrôlés a posteriori. Il propose en outre de rééquilibrer le cadre réglementaire sectoriel en limitant la régulation ex ante au niveau national, au profit d’une application ex post du droit de la concurrence, en particulier en matière de contrôle des abus de position dominante (15). Par ailleurs, pour faciliter l’application de ces engagements, le rapport Draghi préconise de donner à la Commission européenne le pouvoir d’exiger des parties à la concentration qu’elles communiquent des indicateurs précis permettant d’évaluer, a posteriori, le degré de concurrence. La perspective d’un nouveau cadre législatif, en l’occurrence le futur règlement sur les réseaux numériques, appelé Digital Networks Act (DNA), pourrait être l’occasion de procéder à une réévaluation des critères d’analyse concurrentielle et des instruments de contrôle des concentrations, en vue de mieux concilier les exigences de concurrence avec les impératifs d’investissement dans les infrastructures numériques, notamment en matière de fibre optique et de réseaux 5G/6G.
La Commission européenne a lancé le 6 juin 2025 une consultation publique – jusqu’au 11 juillet (16) – visant à recueillir les observations des parties prenantes sur les moyens de lever les obstacles aux activités transfrontalières, de favoriser l’innovation et de renforcer les flux d’investissement dans le secteur des communications électroniques au sein de l’UE (17). Les résultats de cette consultation devraient orienter l’élaboration du DNA, dont l’adoption est envisagée d’ici la fin de l’année 2025.
Parallèlement, la Commission européenne a ouvert, le 8 mai 2025, une consultation publique – jusqu’au 3 septembre (18) – relative à la révision en cours de ses lignes directrices sur le contrôle des concentrations. Ces lignes directrices précisent le cadre analytique appliqué par la Commission européenne pour apprécier les effets concurrentiels d’une opération de concentration sur les marchés concernés. La révision engagée vise à adapter ce cadre aux nouvelles dynamiques économiques et industrielles, en accordant une attention renforcée à des facteurs tels que l’innovation, les gains d’efficience, la résilience, les horizons d’investissement, ainsi que l’intensité concurrentielle dans des secteurs jugés stratégiques. Elle entend également tenir compte du nouvel environnement géopolitique en matière de défense et de sécurité, ainsi que des exigences de transformation profonde dictées par les défis actuels.

Equilibre concurrence-investissement
Sous l’effet conjugué d’un changement doctrinal et de considérations stratégiques, l’approche communautaire en matière de concentration semble désormais évoluer vers un équilibre – pas si évident que cela à trouver – entre préservation de la concurrence et soutien à l’investissement. Ce recentrage pourrait bien redessiner les contours du marché européen des télécommunications pour les années à venir, voire du marché unique numérique dans son ensemble. @

* Tous les points de vue ou opinions exprimés dans cet
article sont personnels et n’appartiennent qu’aux auteurs.

A l’ère des Wifi ultra-rapides, les coûteux forfaits mobiles à plusieurs Giga sont souvent inutiles

Les réseaux Wifi à ultra-haut débit remettent en cause la pertinence des chers forfaits mobiles crédités de dizaines ou de centaines de Go de données. Surtout que les smartphones sont le plus souvent utilisés à domicile ou au travail. La plupart des abonnés ne les consomment que partiellement.

Il faudra attendre trois ans (c’est-à-dire mai 2028) pour voir la norme Wifi 8 finalisée et adoptée par le groupe de travail dédié au sein de l’IEEE (1), l’organisme de normalisation électronique international, basé à New-York. Cette nouvelle génération du célèbre protocole de communication sans fil (Wireless Fidelity), à savoir la huitième (voir tableau ci-dessous), promet des débits jusqu’à 100 Gbits/s, là où les précédentes ne dépassent pas les quelques Gbits/s (Wifi 6) ou les quelques dizaines de Gbits/s (Wifi 7).

Connexions Wifi omniprésentes
Avant que la future norme Wifi 8, identifiée par l’IEEE sous la numérotation « 802.11bn » (2), ne se démocratise, les mobinautes ont déjà de quoi faire avec les générations Wifi actuellement en service, notamment sur leur « box », alors que le Wifi 7 (« 802.11be ») commence à se répandre un an après son adoption et que le Wifi 6 et son extension Wifi 6E (« 802.11ax ») sont déjà largement utilisés. Bien que moins performants que leur future successeure Wifi 8, dont les très faibles temps de latence seront parfaitement adaptés aux jeux vidéo et à la réalité virtuelle ou augmentée, les Wifi d’aujourd’hui offrent des très hauts débits acceptables : de quelques Gbits/s à plusieurs dizaines. Or ces débits performants interpellent lorsqu’on les compare avec les faibles débits des réseaux mobiles, quand le mobinaute n’est plus connecté en Wifi mais à la 4G (à seulement 150 Mbits/s environ) ou à la 5G (jusqu’à 1 Gbits/s) de son opérateur mobile. Celui-ci – que cela soit (suite)

Orange, Bouygues Telecom, Free et SFR – lui facture un forfait souvent coûteux et crédité de quelques gigaoctets (Go) de données, voire des dizaines, pour pouvoir surfer et « steamer » en ligne. Le prix à payer peut aller jusqu’à 80,99 euros par mois pour 400 Go de donnée en 5G, tel que le propose depuis février dernier Orange. Coût total sur les deux ans d’engagement exigés par l’opérateur historique pour ce forfait record : près de 2.000 euros, sans compter le prix du smartphone ! Même en n’étant pas un utilisateur intensif, les forfaits moins élevés restent tout de même chers : chaque mois, cela peut être 14,99 euros, 19,99 euros, 25,99 euros ou encore 59,99 euros, auxquels il faut ajouter le prix du smartphone, les achats d’applis dans les boutiques Play Store (Google), App Store (Apple) ou AppGallery (Huawei), sans parler des dépenses in-app (dans l’appli elle-même). La note peut devenir salée. Alors, avec un Wifi de plus en plus performant, a-t-on vraiment besoin de payer un forfait 4G ou 5G aussi cher ? D’autant que les études des usages numériques montrent que les smartphones sont principalement utilisés à domicile et au bureau, là où le téléphone mobile bascule le plus souvent en Wifi et n’a donc plus besoin des Go de l’opérateur mobile. C’est aussi le cas dans des lieux où le Wifi est accessible gratuitement comme les cafés, restaurants, bibliothèques ou encore les transports.
Résultat : « La moitié des personnes disposant d’un forfait mobile avec 50 Go de données ou plus n’utilisent jamais l’intégralité de leur forfait », constate le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) dans le baromètre du numérique qu’il a réalisé en mars (3) pour l’Arcep, l’Arcom, le CGE (4) et l’ANCT (5). « Par ailleurs, souligne cette étude, plus la quantité de données mobiles incluse est élevée, plus la propension à en consommer l’intégralité est faible ». Et plus les abonnés sont des individus âgés, moins ils consomment l’intégralité de leurs données. Autrement dit, les opérateurs mobiles « survendent » leurs chers forfaits mobiles avec quantité de Go, alors que leurs abonnés n’en ont finalement pas vraiment besoin.

Petits forfaits et « sobriété des forfaits »
Pour des millions d’abonnés, un petit forfait à 4,99 euros par mois, 5,99 euros ou encore 7,99 euros – avec des dizaines de Go voire une ou deux centaines de Go – ferait l’affaire, et sans changer leurs habitudes de consommation. En outre, en sollicitant les Wifi à disposition, les consommateurs iraient dans le sens de l’Arcep et de l’Ademe (6) qui, depuis leur étude prospective 2030-2050 publiée il y a deux ans (7), « encourage[nt] à la sobriété des forfaits téléphoniques incitant des bascules automatiques vers les réseaux Wifi et donc les réseaux fixes ». @

Charles de Laubier

Comme pour le FTTH à ses débuts, la 5G est en mal d’abonnés : mettre fin à la 4G comme l’ADSL ?

Cela fera cinq ans fin 2025 que la 5G a été lancée en Europe, dont la France. Mais force est de constater que les abonnés mobiles ne se bousculent pas au portillon – comme ce fut le cas pour le FTTH. Faudrait-il « éteindre » la 4G pour basculer en 5G, comme on coupe le cuivre pour la fibre ?

Edition Multimédi@ fait le parallèle entre la lente adoption de la fibre optique à domicile – le FTTH (1) – au cours de ses dix premières années de déploiement en France (2008-2017) et l’actuelle lente adoption de la cinquième génération de mobile – la 5G – depuis son lancement en France fin 2020. Au-delà du fait que ces deux technologies ont en commun d’offrir du très haut débit, l’une en réseau fixe, l’autre en réseau mobile, elles ont chacune une courbe d’adoption comparable : le FTTH a mis longtemps, comme la 5G actuellement, à attirer des abonnés. Les utilisateurs ne sont pas tous convaincus de l’intérêt du FTTH et de la 5G en termes d’usages par rapport à respectivement l’ADSL et la 4G.

5G et FTTH : plus de 20 millions d’abonnés chacun
Surtout que ces deux très haut débit supposent de payer un forfait mensuel plus élevé et d’avoir, côté mobile, un smartphone compatible et plus coûteux – y compris pour la nouvelle 5G+ (ou 5G SA, pour standalone) qu’Orange est le premier à lancer, le 6 mars (2), auprès du grand public. Près de cinq ans après son lancement, la 5G a franchi seulement au troisième trimestre 2024 la barre des 20 millions d’abonnés, à 22,1 millions d’abonnés précisément au 30 septembre dernier (derniers chiffres en date de l’Arcep pour la 5G, ceux du quatrième trimestre étant attendus pour le 10 avril prochain). Ce qui représente un taux « 5G » de seulement 26,4 % sur le total des 83,8 millions d’abonnés mobile en France.
Il a fallu une dizaine de trimestres (soit deux ans et demi environ) pour que la 5G franchisse le seuil des 10 millions d’abonnés (au deuxième trimestre 2023), et une quinzaine (soit près de quatre ans) pour dépasser les 20 millions (au troisième trimestre 2024). Toutes proportions gardées, il a fallu une douzaine de trimestres (soit trois ans) pour que le FTTH passe le cap des (suite)

10 millions d’abonnés (au quatrième trimestre 2020), et une quinzaine (soit près de quatre ans) pour dépasser les 20 millions d’abonnés (au troisième trimestre 2023). Aujourd’hui, au 31 décembre 2024, le nombre d’abonnés au FTTH est de 24,3 millions sur un total de 32,5 millions d’abonnés au haut et très haut débit, ce qui correspond à un taux « FTTH » de 74,9 %. C’est au deuxième trimestre 2022 que le nombre d’abonnés FTTH a franchi un cap en atteignant la moitié (50 %) du total des abonnés au haut et très haut débit (à l’époque 31,7 millions d’abonnés). Pour la 5G, ce poids de 50 % sur le total déjà mentionné des 83,8 millions d’abonnés mobile en France est encore loin d’être atteint. D’ici la fin de la décennie en cours ? L’avenir le dira. Reste que l’accélération de l’adoption de la fibre optique à domicile est en partie due par la disparition déjà engagée du réseau de cuivre où se font les accès haut débit ADSL et VDSL2. Le « décommissionnement » du cuivre au profit du FTTH a en réalité commencé dès 2016 – sous l’impulsion de l’ancien PDG d’Orange Stéphane Richard (3) – pour disparaître entièrement des territoires d’ici 2030. Pour les millions d’« usagers », ce basculement du cuivre vers la fibre est quelque peu contraint et forcé (4). Dans le cas de la 5G cette fois, laquelle tarde là aussi à convaincre des millions d’abonnés potentiels, l’idée d’envisager à terme à l’« extinction » de la 4G pour provoquer le basculement vers la 5G n’aura-t-elle pas effleuré l’esprit des opérateurs mobiles ? Ces derniers ont déjà commencé à arrêter leurs réseaux de générations 2G et 3G, une désactivation qui s’étalera de 2025 à 2030. Pour les entreprises, Orange a même prévu l’extinction dès fin 2025 pour la 2G et à partir de fin 2028 pour la 3G. SFR et Bouygues Telecom fermeront leur 2G fin 2026, et leur 3G fin 2028 pour le premier et fin 2029 pour le second.
Autant après la fibre optique, il n’y a pas de nouvelle technologie « filaire » susceptible de lui succéder, autant la 5G, elle, encore partiellement adoptée par les utilisateurs, va être talonnée par la 6G qui – lors du Mobile World Congress 2025 à Barcelone début mars, après avoir pointé le bout de son nez au MWC 2024 (5) – s’est annoncée commercialement pour 2030 en vue de la remplacer à terme. Dans les deux cas (FTTH et 5G), les opérateurs mobiles cherchent à mieux monétiser ces deux réseaux très haut débit qui leur ont demandé des efforts d’investissement élevés.

Rentabiliser la 5G comme le FTTH
Autrement dit, comment rentabiliser ces deux réseaux sur lesquels les utilisateurs ne se précipitent pas ? La problématique se pose à tous les opérateurs fixes et mobiles en Europe. Selon l’association mondiale des opérateurs mobiles, la GSMA, seulement 30 % environ des connexions mobiles effectuées en janvier 2025 sur le Vieux Continent étaient de la 5G. Alors qu’en Amérique du Nord et en Asie la 5G représente plus de 50 % des connexions mobiles sur la même période. Côté FTTH, l’Europe compte environ 130 millions d’abonnés. Dans les deux cas, il reste un fort potentiel d’abonnés à convaincre de basculer. @

Charles de Laubier