Instagram est accusé d’imposer à ses 2 milliards d’utilisateurs des algorithmes pour les rendre addicts à son réseau social. Mais la filiale de Meta fait des efforts comme avec « Your Algorithm » aux Etats-Unis et maintenant en Australie. Dans l’Union européenne, les Pays-Bas l’ont fait plier ainsi que Facebook.
« Je ne pense pas qu’Instagram soit addictif – je sais que c’est controversé de dire cela. En tout cas en anglais, je trouve qu’on confond souvent l’usage familier du mot “accro” [addicted]… comme quand on dit “Je suis accro à cette série et je la regarde en rafale, ce qui n’est pas bon pour moi” », a déclaré d’Australie le 10 septembre 2026 le directeur général d’Instagram, Adam Mosseri (photo), à l’occasion du lancement dans ce pays d’Océanie de sa série éditoriale « Algo Confessions ». La filiale de Meta – par la voix d’influenceurs et souvent de son dirigeant – s’y confie, justifie ou dévoile le fonctionnement de ses algorithmes qui sont par ailleurs très décriés et taxés de « boîte noire ». Et ce, au moment où justement le Premier ministre australien Anthony Albanese a annoncé le 8 septembre – dans une déclaration intitulée « My Feed, My Way » (1) – son intention d’exiger que les plateformes de réseaux sociaux incitent les utilisateurs à choisir entre un flux de contenus recommandés par l’algorithme ou un flux chronologique inversé des pages suivies par les utilisateurs. Mais Adam Mosseri s’est bien gardé de commenter cette proposition gouvernementale, se contentant d’indiquer qu’Instagram a une gamme d’algorithmes : ceux qui classent des stories d’amis que chaque utilisateur voit le plus souvent, ceux qui mettent dans les suggestions les personnes qui apparaissent en premier en fonction des interactions, ou encore ceux qui déterminent le contenu que les gens voient dans leur fil d’actualité.
« Your Algorithm », fonction pas encore mondiale
« Algo Confessions », notamment avec sa rubrique « Ask Me Anything », a été lancé progressivement à partir de janvier 2026 pour tenter de désamorcer les critiques, affirmer qu’Instagram joue la transparence, expliquer les choix de design, et bien sûr justifier le rôle central des algorithmes. C’est une réponse directe aux critiques sur l’addiction, la santé mentale et la transparence de ses systèmes de recommandation. Cette série de « confessions » est apparue après le lancement par Instagram de « Your Algorithm » aux Etats-Unis en décembre 2025, une fonctionnalité permettant aux utilisateurs de voir – d’abord sur leur flux Reels – les centres d’intérêt que l’algorithme leur associe et de les modifier. Au printemps dernier, « Your Algorithm » a été étendu à l’onglet Explorer, puis juste avant l’été au fil principal Feed. Mais cette fonctionnalité est pour l’instant (suite) limitée aux utilisateurs anglophones.
UE : les Pays-Bas désactivent les algorithmes
Le 10 septembre, Adam Mosseri a profité du lancement en Australie de « Algo Confessions » pour annoncer aussi dans ce pays la disponibilité de « Your Algorithm ». Répondant indirectement à la proposition du Premier ministre australien de donner aux utilisateurs de réseaux sociaux le choix entre les flux recommandés par l’algorithme et les flux présentés seulement en chronologique inversée, le patron d’Instagram a mis en garde sur les effets négatifs sans algorithme. « Si vous allez dans un flux chronologique, il finit par être submergé par le contenu des entreprises, des marques et des éditeurs. […] Les créateurs sont noyés, puis vos amis sont encore plus noyés. […] Tu rates beaucoup plus de contenu… et tu passes beaucoup moins de temps sur la plateforme », a affirmé Adam Mosseri, selon ses propos rapportés par la chaîne de télévision ABC (Australian Broadcasting Corporation), le service public national d’Australie, lors de son point presse (2). Il a en outre assuré, d’après les sondages en ligne que fait Instagram sur les utilisateurs concernés par le choix de la chronologie inversée sans algorithme, qu’il n’y avait que « quelques passionnés […] satisfaits » qui souhaitaient vraiment se retirer de l’algorithme, mais que ces utilisateurs étaient minoritaires.
Avec l’option sans algorithme dans « Your Algorithm », ce choix reste définitif tant que l’utilisateur ne le change pas, même après avoir fermé et rouvert l’application. C’est là toute la différence avec le fil chronologique qui existe déjà sur Instagram mais que peu d’instagrameurs savent, y compris en Australie : s’ils tapent sur le logo d’Instagram en haut de leur écran, un menu déroulant propose soit « Suivi(e)s » pour un ordre chronologique inversé des comptes suivis par l’utilisateur, soit « Favoris » avec recommandations algorithmiques. Mais le flux revient à l’utilisation de l’algorithme lorsque vous fermez cette fenêtre ou rouvrez l’application. Adam Mosseri s’est dit prêt à améliorer cette discrète fonctionnalité au niveau mondial : « Je n’essaie pas de le cacher… Je pense qu’on peut le rendre plus visible. […] Instagram est trop compliqué […] Il y a beaucoup de choses à caser dans la page ; nous essayons donc de ne pas simplement ajouter plus de boutons pour tout. […] Il y a clairement de la place pour améliorer la découverte de ça ». Pour l’Union européenne (UE), malgré la liberté de choix prévue par le Digital Services Act (DSA), les 207 millions d’utilisateurs d’Instagram sont toujours privés de « désalgorithmisation », excepté aux Pays-Bas. En effet, dans une décision judiciaire rendue le 2 octobre 2025 (3) lors d’un référé mené par l’ONG de défense des droits numériques Bits of Freedom, le Tribunal de district d’Amsterdam a enjoint la maison mère d’Instagram et de Facebook (tous les deux visés) de rendre le choix du fil chronologique persistant pour les fils d’actualité des résidents néerlandais – même après fermeture/réouverture de l’application. Le tribunal a jugé que le fait de réinitialiser le fil de l’utilisateur vers l’algorithme à chaque fermeture de l’application constitue un « dark pattern » (un piège, une pratique trompeuse ou une interface manipulatoire) contraire à l’article 25 du DSA. Cette pratique crée une « fatigue du choix » qui contraint artificiellement l’utilisateur à subir le flux algorithmique. Menacé d’une astreinte de 100.000 euros par jour de retard de violation du DSA, le groupe Meta Platforms s’est conformé fin 2025 à cette décision néerlandaise. Dans un arrêt rendu le 10 mars 2026 (4), la Cour d’appel d’Amsterdam a confirmé l’obligation pour Meta de conserver de manière permanente le choix du fil chronologique pour les Néerlandais. « Avec ce jugement, la liberté de choix des utilisateurs reste intacte. L’urgence de l’affaire est confirmée par cette décision. Meta a un impact énorme sur notre liberté de communication et de débat public. Il est donc très important que l’entreprise respecte nos règles européennes », a déclaré ce jour-là Evelyn Austin (photo ci-dessus), directrice exécutive de Bits of Freedom (5).
Les Européens des autres Etats membres de l’UE devront attendre longtemps avant de se voir eux aussi accorder cette liberté de choix et ce droit à se « désalgorithmer ». Malgré le marché unique numérique, le jugement néerlandais reste géolocalisé et ne constitue pas une injonction européenne générale à Meta.
« Conception addictive d’Instagram et de Facebook »
Plusieurs autorités de protection des données, régulateurs du numérique et associations de consommateurs européens, notamment en France et en Allemagne, pourraient prendre appui sur ce jugement néerlandais pour engager des démarches similaires auprès de Meta pour que soient supprimés les dark patterns et rendus optionnels les algorithmes. En France, l’Arcom – en tant que Digital Services Coordinator (DSC) au regard du DSA – collabore avec le Comité européen des services numériques (EBDS) en lui transmettant notamment les signalements des utilisateurs français. La Commission européenne, elle, a accusé le 10 juillet 2026 Meta d’enfreindre le DSA avec sa « conception addictive d’Instagram et de Facebook » (6). Aux Etats-Unis, Meta a accepté le 26 août dernier de verser près de 18 milliards de dollars pour mettre un terme à son procès sur l’addiction des adolescents. @
Charles de Laubier
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