IA, affaire Bolloré, Canal+ et audiovisuel public : à l’agenda de la ministre de la Culture Catherine Pégard

Successeure de Rachida Dati rue de Valois depuis un peu plus de trois mois, Catherine Pégard est méconnue des Français mais pas du microcosme politico-médiatique. La (nouvelle) ministre de la Culture doit affronter les défis posés par l’IA dans la création, mais aussi composer avec l’affaire Bolloré et l’audiovisuel public.

Jusqu’alors plutôt discrète dans le gouvernement « Lecornu II », où elle a été nommée ministre de la Culture le 26 février 2026, Catherine Pégard (photo) a été au cours du mois de mai sous les feux des projecteurs – pas seulement ceux du Festival de Cannes, mais aussi à l’Assemblée nationale où elle a été auditionnée par la commission des affaires culturelles et de l’éducation.
Ancienne journaliste durant 30 ans (1977-2007, dont 25 ans au Point), avant de basculer subitement en politique à l’appel de Nicolas Sarkozy qui l’avait nommée « conseillère politique du président » dès le début de son quinquennat en 2007 puis à la fin de ce même mandat présidente du Château de Versailles, elle est à l’aise dans ce monde politico-médiatique. Elle en connaît parfaitement le fonctionnement et le carnet d’adresses. On l’a même vue sur une photo de mars 2013 dans la Galerie des Glaces avec le délinquant sexuel Jeffrey Epstein au réseau tentaculaire révélé après sa mort (« Je n’ai aucun souvenir de ce moment » ou « Je ne savais absolument pas qui il était », s’est-elle défendue). La Cour des comptes avait vertement critiqué son maintien – par Emmanuel Macron – à la tête du Château de Versailles « au-delà de la limite d’âge ([après] mars 2021) et au-delà du troisième et dernier mandat autorisé ([après] octobre 2022) ». Elle fut finalement remplacée en mars 2024.

De Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron
L’année suivante, en septembre 2025, Catherine Pégard (71 ans) rebondit en retournant à l’Elysée pour être, cette fois, « conseillère culture du président », en l’occurrence d’Emmanuel Macron. Et c’est ce même locataire de l’Elysée qui, six mois après, la fera entrer dans le gouvernement « Lecornu II » comme ministre de la Culture – après un SMS que le chef de l’Etat lui avait envoyé du fort de Brégançon – une résidence présidentielle. « Maintenant, comme ministre elle s’impose vite, car elle est présente partout, travaille et ne la ramène jamais », a confié le 17 mai dernier le président de la République à La Tribune Dimanche (1). On dit de Catherine Pégard qu’elle a « le goût du secret ». Mais avec son maroquin culturel, l’ex-journaliste et ex-conseillère à présidents est sous les feux de la rampe et doit désormais rendre des comptes au monde de la création. D’autant que les industries culturelles sont sur le qui-vive avec Continuer la lecture

Le centre de gravité du Monde bascule dans le numérique : 53 % du chiffre d’affaires en 2025

Le Monde s’organise plus que jamais autour du numérique, qui, pour la première fois, a généré en 2025 plus de la moitié (53 %) du chiffre d’affaires du quotidien (47 % pour le papier). Sur Médias Pionniers, Louis Dreyfus a détaillé sa stratégie de conquête d’une « nouvelle génération » de lecteurs.

Louis Dreyfus (photo), le président du directoire du groupe Le Monde, l’a précisé le 20 mai 2026 à Edition Multimédi@, peu avant de présenter en interne les résultats financiers du journal : le numérique a généré, et pour la première fois, 53 % du chiffre d’affaires du quotidien Le Monde en 2025, contre 47 % pour son édition papier. Le chiffre d’affaires réalisé par le quotidien en 2025 s’élève à 190 millions d’euros, en légère baisse de -0,5 % sur un an. Les comptes 2025 seront publiés – « sauf changement » – dans l’édition datée du 5 juin 2026.

Objectif : 1 million d’abonnés d’ici 2031
En nombre d’abonnements, l’écart entre le numérique et le papier se creuse : à fin 2025, Le Monde comptait au total 670.000 abonnés, dont 600.000 sur le numérique – le double par rapport à 2020 (1) – et 70.000 sur le « print » (l’édition imprimée), soit une augmentation globale de 4 % en un an. Louis Dreyfus s’est fixé comme objectif d’atteindre la barre des 1 million d’abonnés – digital et print confondus – d’ici la fin de son mandat, lequel a été renouvelé en juin 2025 pour six ans – jusqu’en juin 2031. « J’espère que Le Monde atteindra l’objectif de 1 million d’abonnés au cours de ce mandat. Nous faisons tout pour ! », nous a-t-il précisé.
Lors d’un long entretien accordé le 12 mai sur Médias Pionniers – un des rendez-vous organisés en mai et juin par la société de conseils Upgrade Media et diffusés sur LinkedIn (2) –, le patron du groupe Le Monde a indiqué que (suite) les revenus des abonnements numériques du quotidien Le Monde atteignaient plus de 70 millions d’euros en 2025. Répondant aux questions David Sallinen, fondateur d’Upgrade Media, Louis Dreyfus s’est alors félicité d’avoir refusé, il y a quinze ans, d’aller sur les kiosques numériques : « Le premier arbitrage que l’on m’a demandé de rendre après ma prise de fonction en décembre 2010, et qui est encore aujourd’hui structurel, c’est quand j’ai refusé que Le Monde rejoigne cette initiative de kiosque numérique ePresse, où pour un prix forfaitaire de 10 euros [par mois] les abonnés à ce kiosque numérique allaient avoir accès à toute la presse française ». Et de justifier encore aujourd’hui cette décision prise à l’époque : « J’ai considéré, avec Erik Izraelewicz [alors directeur des rédactions du Monde, ndlr] et les actionnaires du Monde, que la perception chez les abonnés à ce kiosque numérique allait être que chacun des quotidiens n’avait pas de valeur, autrement dit cela revenait à une perception de gratuité. Donc, j’ai développé une stratégie autour de l’abonnement payant (3) spécifique pour Le Monde, et, aujourd’hui, 15 ans plus tard, on a un revenu moyen par abonné numérique supérieur à 12 euros par mois. Alors que dans cette initiative d’ePresse, ce qui est encore le cas avec le kiosque numérique Cafeyn, les éditeurs qui y sont reçoivent un pouillème d’un abonnement à 10 euros, déduction faite des frais de gestion et de la répartition auprès des autres éditeurs. Notre choix a été structurant pour Le Monde et a permis une transformation de notre modèle économique » (4).
Mais pour atteindre 1 million d’abonnés, Louis Dreyfus a livré plusieurs pistes pour tenter d’y parvenir, en attirant notamment une nouvelle génération de lecteurs :
« On a considéré que pour avoir plus d’abonnés, c’est-à-dire plus de lecteurs payants, à un moment où vous pouviez avoir l’impression que l’information était disponible gratuitement sur beaucoup de supports et de manière immédiate, il fallait que l’on souligne nos spécificités et le caractère exclusif de ce que l’on pouvait proposer. Avec une rédaction qui a [presque, ndlr] doublé en 15 ans [passant de 310 journalistes à 570], on a complété l’offre éditoriale en traitant plus de sujets personnels, d’intimité, d’éducation, d’économie, de microéconomie, de lifestyle, …, sans pour autant renoncer à être le premier média sur l’international, sur la politique française, sur la vie culturelle. Et on a vu, statistiques à l’appui, que ces nouvelles thématiques ont permis d’attirer de nouvelles générations, de nouveaux types de public, qui sont entrés par ces nouvelles thématiques, mais qui après – c’est tout l’intérêt du numérique – ont consommé, tout autant que nos lecteurs les plus fidèles, la politique, l’international et la culture ».

Etre plus présent sur la vidéo et sur l’audio
« Pour 2030, et finalement c’est dans pas si longtemps que ça, j’aimerais que l’on soit plus présent sur la vidéo et sur l’audio qui sont deux formats qui permettent de toucher d’autres types de public. Et puis il y a trois ans, on a lancé une édition anglophone – Le Monde in english – et j’aimerais qu’elle devienne, pour une partie des lecteurs des grands quotidiens anglophones, le média de complément qui s’impose pour proposer un regard européen, français, sur l’actualité internationale, sur le mode de vie, sur les sujets de société. Et si Le Monde pouvait occuper cette place-là, je pense que ce serait un formidable succès. Le Monde in english, qui est une offre digitale, est devenu en trois ans rentable et dispose maintenant d’un magazine M anglophone papier, publié deux fois par an dans 25 pays et 37 villes à travers le monde ».

A la conquête d’une « nouvelle génération »
« Le défi est de savoir comment initier une relation avec un public qui est a priori non-lecteur et qui considère que Le Monde est un média qui n’est pas pour lui – car “trop élitiste”, “trop sérieux” pour lui. Aujourd’hui, les contenus gratuits [du Monde] – notamment ceux que l’on diffuse sur les plateformes numériques ou via les accords que l’on a avec les acteurs de l’intelligence artificielle – ont vocation à nous aider à commencer une relation avec ces nouvelles générations, en tout cas ces non-lecteurs. […] Avec Jérôme Fenoglio, le directeur du journal Le Monde, on a considéré qu’il y avait tout à parier que l’intelligence artificielle (et ses acteurs) deviendrait très rapidement un intermédiaire très important pour les jeunes générations pour avoir accès à l’information, et qu’il était très risqué d’être inutilement attentistes ».
« Nous avons aussi la vocation à expliquer Le Monde au plus grand nombre. Il y a quelques mois, on a lancé un cycle « Les Amphis de l’Info », associé à France Télévisions et ICI [ex-France Bleu, ndlr], où l’on va – avec des journalistes de nos rédactions – dans des grandes villes ou des villes moyennes raconter notre travail (Lyon, Toulouse, Nantes, Montpellier, Clermont-Ferrand, Besançon, …). C’est ouvert au public et gratuit. Nous voulons montrer que, même si le siège est parisien et si le lectorat est aussi constitué de CSP+, Le Monde n’est pas qu’un média parisien qui parle qu’aux élites. Nous avons besoin d’aller chercher plus loin. C’est aujourd’hui notre principal défi ».
Ainsi, le million d’abonnés d’ici 2031 ne sera pas atteint par Le Monde sans séduire un plus large public, notamment – et surtout – la jeune génération. Sur Médias Pionniers, Louis Dreyfus a indiqué à David Sallinen (photo ci-dessus) que parmi les indicateurs-clés de performance (ou KPI (5) en anglais) il suivait particulièrement le temps de lecture des contenus quotidiens du Monde par les abonnés, ainsi que le nombre de lecteurs par article qui sont allés jusqu’au bout pour savoir si l’édition est adaptée à leurs besoins, ou encore l’âge moyen des nouveaux abonnés. « La moitié de nos abonnés sur le numérique ont moins de 34 ans, et ce type de statistique est assez rassurant pour la suite, assure le patron du groupe Le Monde. On a observé un net rajeunissement de nos abonnés numériques, trois ans après le lancement [en 2016, ndlr] de notre production éditoriale sur Snapchat puis sur YouTube. Et ce, en diffusant gratuitement certains contenus sur ces plateformes massivement utilisées par les jeunes générations, qui, deux ou trois ans plus tard, ont basculé sur nos applications, puis vers l’abonnement ». Quant à l’intelligence artificielle, elle est aussi pour Le Monde un important moyen de toucher la jeune génération.
Après avoir signé en mars 2024 un accord pluriannuel avec OpenAI (6), le groupe Le Monde en a aussi signé un avec Perplexity en mai 2025, puis un autre avec Meta en décembre 2025. « On a cherché de manière très proactive – ce qui nous distingue de tous nos confrères – à avoir des accords avec ces acteurs de l’IA qui allaient nous assurer : un juste référencement, une maîtrise du nombre de signes de nos articles pouvant être utilisés, une juste rémunération. Cela nous permet d’abord d’avoir des relations privilégiées avec eux, et, d’autre part, de financer la transformation du titre ou du groupe, et de redistribuer une partie des revenus obtenus de ces accords à la rédaction [aux journalistes, ndlr]. Les équipes ont pu voir quel pouvait être leur intérêt, collectif ou personnel, dans cette révolution », a expliqué Louis Dreyfus. Sans dévoiler les revenus provenant des IA génératives ChatGPT, Perplexity et Meta AI, il a indiqué qu’une partie de ces revenus – 25 % – correspond aux droits voisins (dérivées des droits d’auteur), lesquels permettent de « conforter le niveau de vie de nos rédactions », tout en étant « une bonne façon d’aborder cette vague IA qui ne fait que commencer, avec une charte d’éthique qui veille sur ce que l’on peut faire ou ce que l’on interdit ».

Le papier reste encore « substantiel »
Reste que le papier – minoritaire dans les ventes depuis 2018 (7) – a généré 47 % du chiffre d’affaires du Monde en 2025. « C’est quand même substantiel, souligne Louis Dreyfus. Et en période de forte actualité ou lorsqu’il y a une offre éditoriale très spécifique (le week-end avec M Le Magazine, le jeudi avec Le Monde des Livres), des lecteurs viennent chercher le produit papier ». Beaucoup d’abonnés ont pris l’offre numérique du Monde et l’offre papier du week-end. « Je ne prévois pas un arrêt de l’activité papier avant très longtemps, assure le président du directoire du groupe Le Monde. En revanche, notre croissance ne repose pas sur une augmentation de notre lectorat papier. Les nouvelles générations, on va les chercher sur le numérique en essayant de leur faire aussi une offre papier ». @

Charles de Laubier

 

Arnaques financières sur les réseaux sociaux : les consommateurs européens se rebiffent

Les organismes de consommateurs appellent la Commission européenne et les coordinateurs nationaux des services numériques – comme l’Arcom en France – à enquêter, dans le cadre du DSA, sur les risques systémiques liés aux arnaques financières sur les réseaux sociaux de Meta, TikTok et Google.

« En vertu du Digital Services Act, Meta, TikTok et Google doivent disposer de mécanismes efficaces pour lutter contre les publicités frauduleuses et réduire les risques pour les consommateurs. Malheureusement, nos recherches montrent des incohérences alarmantes entre ce que ces plateformes prétendent faire et la réalité de ce qui se passe », déplore Agustín Reyna (photo), directeur général du Bureau européen des unions de consommateurs (Beuc), organisation basée à Bruxelles, dont sont membres Que Choisir Ensemble (ex-UFC-Que Choisir) pour la France, l’Asufin et la Cecu pour l’Espagne, ou encore la Vzbv pour l’Allemagne.

Meta, TikTok et Google au banc des accusés
Dans un courrier envoyé à la Commission européenne le 21 mai 2026, le Beuc informe – aux côtés de vingt-neuf organisations de consommateurs issues des 27 pays – qu’il dépose des plaintes, auprès d’elle et auprès des coordinateurs nationaux pour les services numériques (dont l’Arcom en France), contre Meta, TikTok et Google. « Nous avons informé la DG Connect, la DG Justice et la DG Fisma [finances, ndlr] de la Commission européenne. Nous avions également informé les plateformes le lundi 18 mai », indique à Edition Multimédi@ Agustín Reyna. La plainte ainsi que l’annexe qui l’accompagne ont été jointes à cette lettre (1). « La publicité en ligne est devenue un vecteur majeur pour les activités frauduleuses, causant d’importants préjudices financiers – estimés à environ 4,2 milliards d’euros de pertes en 2024 – et sapant sérieusement la confiance des consommateurs dans les marchés numériques et financiers », dénonce le Beuc, en faisant référence au rapport conjoint de l’Autorité bancaire européenne (ABE/EBA) et de la Banque centrale européenne (BCE/ECB) publié en décembre 2025 sur la fraude aux paiements dans l’Espace économique européen.
Bien que cela ne représente que (suite) 0,002 % de la valeur totale des transactions financières sur l’année civile concernée (2024), ce taux augmente d’une année sur l’autre malgré les mesures d’« authentification client forte » (2). Dans leur rapport, les deux organismes financiers européens relèvent d’ailleurs que « le montant moyen des opérations de virement SEPA (SCT) a légèrement augmenté au cours des trois dernières années, en raison d’une hausse de 33 % du nombre de transactions frauduleuses, soit un peu plus que les volumes correspondants sur la même période (31 %) », et que « les montants moyens de fraude plus élevés par transaction peuvent être liés à l’augmentation des arnaques de paiement automatique autorisées (escroqueries APP) qui causent des dommages importants par transaction frauduleuse » (3). Lors de ces arnaques financières dites « APP scams » (pour Authorised Push Payment scams), c’est-à-dire des fraudes aux virements autorisés, les fraudeurs contournent l’authentification forte (SCA) en manipulant psychologiquement les victimes. Un « APP scam » est donc une arnaque où la victime effectue elle-même un virement bancaire, en croyant agir légitimement, alors qu’elle est manipulée par un fraudeur.
Afin d’évaluer l’efficacité concrète des mesures prises par ces plateformes, le Beuc et treize organisations de consommateurs (4) ont mené une vaste campagne de collecte de preuves dans plusieurs pays entre décembre 2025 et mars 2026. Ensemble, elles ont signalé près de 900 publicités identifiées comme probablement frauduleuses. « Les résultats démontrent que les arnaques financières restent généralisées sur ces plateformes, et que ces dernières ont manqué à leur obligation de prendre des mesures d’atténuation efficaces telles que requises par le DSA », signale le Beuc dans sa lettre adressée à la Commission européenne ainsi qu’aux « Arcom » des Vingt-sept considérées comme des Digital Services Coordinators (DSC) dans le cadre de ce règlement sur les services numériques (5). Ces plaintes contre Meta, TikTok et Google sont déposées par le Beuc et ses membres, comme le lui permet le DSA – « Droit d’introduire une plainte » (6) – où il est prévu que « le coordinateur pour les services numériques évalue la plainte et, le cas échéant, la transmet au coordinateur pour les services numériques de l’Etat membre d’établissement, accompagnée d’un avis lorsqu’il le juge approprié ».

Rôle centrale de l’« Arcom » irlandaise
En l’occurrence, selon les constations de Edition Multimédi@, les trois « très grandes plateformes en ligne » Meta, TikTok et Google (désignés VLOP dans le DSA) ont toutes les trois leur siège européen établi en Irlande. C’est donc avec la Coimisiún na Meán (7) que l’Arcom et ses autres homologues destinataires des plaintes devront se concerter. « Lorsque la plainte relève de la responsabilité d’une autre autorité compétente au sein de son Etat membre, précise le DSA, le coordinateur pour les services numériques qui reçoit la plainte la transmet à cette autorité. Au cours de cette procédure, les deux parties ont le droit d’être entendues et de recevoir des informations appropriées sur l’état de la plainte, conformément au droit national ». Et comme les plaintes concernent des VLOP, la Commission européenne peut être informée par le régulateur national coordinateur.

En violation répétée du DSA
Le directeur général du Beuc est formel : « Meta, TikTok et Google non seulement manquent à leur obligation de supprimer de manière proactive les publicités frauduleuses, mais ils n’agissent guère plus lorsqu’on leur signale de telles escroqueries. Il est essentiel de tenir Meta, TikTok et Google responsables. S’ils ne parviennent pas à résoudre les arnaques financières circulant sur leurs plateformes, les fraudeurs continueront à atteindre chaque jour des millions de consommateurs européens, exposant les personnes au risque de perdre des centaines voire des milliers d’euros à cause de la fraude ».
Meta Platformes (maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp), TikTok (détenu par le chinois ByteDance) et Google (filiale d’Alphabet et maison mère de YouTube) sont accusés de ne pas avoir traité la prolifération des publicités financières frauduleuses sur leurs plateformes comme l’exige le règlement sur les services numériques. Entre décembre 2025 et mars 2026, le Beuc et les associations de consommateurs de 13 pays – dont Que Choisir Ensemble en France – ont signalé près de 900 publicités soupçonnées de violer la législation européenne. Parmi elles, les plateformes n’ont supprimé que 27 % des publicités basées sur leurs notifications, tandis que 52 % des signalements ont été rejetés ou ignorés. « Cela signifie que des centaines d’arnaques financières sont toujours actives, atteignant plus de 200 millions de consommateurs européens chaque mois et risquant d’autres pertes financières et autres préjudices », regrette le Beuc.
Les constatations du Beuc et de ses membres démontrent que les arnaques financières restent généralisées sur ces très grandes plateformes en ligne, les associations de consommateurs soulignant « des écarts flagrants entre ce que les plateformes prétendent publiquement faire et la réalité vécue par les utilisateurs sur leurs interfaces ». A l’appui de leur démonstration, le Beuc a joint à son courrier du 21 mai son rapport intitulé « Sponsored by Scammers » (comprenez « parrainé par des escrocs »). Y sont consignés plusieurs constats (8), dont le fait que : Meta a rejeté près de 43 % des annonces soumises ; TikTok n’a supprimé que 21 % des publicités soumises ; dans 37 % des cas, TikTok a affirmé que la publicité avait été supprimée avant de pouvoir la revoir ; Google a supprimé 60 % des annonces soumises.
Dans son courrier aux DG Connect, Justice et Fisma, le groupement rappelle qu’« en vertu du DSA, les plateformes en ligne sont tenues d’évaluer et d’atténuer les risques découlant des contenus frauduleux, y compris les fraudes en ligne » et que « cela implique, entre autres obligations, de garantir la transparence des publicités et des annonceurs, de fournir des mécanismes efficaces et faciles d’utilisation pour signaler les arnaques, et de prendre des mesures rapides pour exclure les fraudeurs de leurs services ». Et en cas de non-conformité persistante, « des sanctions appropriées, y compris des amendes, devraient être imposées ». Les associations de consommateurs demandent en outre à la Commission européenne d’avoir leur mot à dire sur d’éventuels engagements que des plateformes seraient amenées à proposer pour modifier leurs pratiques. Dans son courrier à Bruxelles, le Beuc réaffirme le « ferme soutien » de ses membres en faveur d’« une législation robuste sur l’équité numérique (Digital Fairness Act), étant donné que les pratiques frauduleuses et trompeuses ne sont pas l’apanage des plateformes en ligne, mais demeurent un problème systémique dans l’ensemble de l’économie numérique ».
A noter que, par ailleurs, la Cour d’appel de Paris – dans un arrêt rendu le 28 janvier 2026 – avait ordonné à la société Meta Platforms Ireland d’empêcher, par des mesures de filtrage, l’affichage sur ses réseaux sociaux Facebook, Instagram et Messenger de publicités faisant la promotion de jeux de casino sociaux en ligne et reproduisant frauduleusement – et de façon contrefaisante – les marques du groupe casinotier Barrière (9).
D’après Reuters, environ 10 % du chiffre d’affaires de Meta en 2024, soit 16 milliards de dollars, ont été générés par des publicités interdites ou frauduleuses (10).

Que Choisir Ensemble a saisi l’Arcom
Que Choisir Ensemble, l’association française présidée par l’avocate Marie-Amandine Stévenin (photo ci-dessus), a annoncé aussi le 21 mai (11) avoir saisi l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) pour lui demander – ainsi qu’à la Commission européenne – d’ouvrir des enquêtes sur les pratiques de Meta, TikTok et Google. « Face à l’ampleur persistante des arnaques financières en ligne, il est urgent que les grandes plateformes numériques assument pleinement leurs responsabilités en matière de protection des consommateurs », a déclaré Marie-Amandine Stévenin. @

Charles de Laubier

Près de 20 ans après la fin de son monopole, la Sacem — 175 ans — gagne en lisibilité et transparence

La Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), qui fête ses 175 ans, a publié le 5 mai 2026 son rapport 2025 : 1,7 milliard de collectes de droits d’auteur, dont 42,8 % provenant du numérique. Mais cet ancien monopole (aboli il y a près de 20 ans) est poussé à être plus transparent.

Près de six mois après les critiques sur la lisibilité et la transparence de ses rapports annuels, formulées par la Commission de contrôle des organismes de gestion des droits d’auteur et des droits voisins – placée auprès de la Cour des comptes –, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) a publié son rapport 2025 le 5 mai 2026.
Cette vieille société de gestion collective des droits d’auteurs – fondée le 28 février 1851 et dirigée depuis le 22 octobre 2021 par Cécile Rap-Veber (photo), première femme à en être directrice générale-gérante – fait des efforts cette année sur la présentation de ses résultats financiers et ses engagements de transparence. Car cet ancien monopole des droits d’auteur en France – situation à laquelle la Commission européenne a mis un terme le 16 juillet 2008 (1), en condamnant la Sacem et ses homologues dans d’autres Etats membres pour entente illicite dans l’affaire dite « Cisac » (2) – ne brillait pas jusqu’à présent par la lisibilité de ses comptes ni par l’accessibilité de ses informations financières, censées être pourtant compréhensibles par l’ensemble de ses sociétaires (251.000 membres à ce jour).

Rapport annuel « trop peu lisible » (2024)
Mais cette fois, pour son exercice de 2025 et pour la première fois, la maison ronde de Neuilly-sur-Seine (où se situe son siège depuis la fin des années 1970) a amélioré sa présentation annuelle (3) en suivant plus ou moins les recommandations faites le 25 novembre 2025 par la Commission de contrôle rattachée à la Cour des comptes. Créée il y a 10 ans par la loi dite « Création », ou « LCAP » (4), cette Commission – parfois désignée par son sigle CCOGDA – contrôle chaque année les comptes des sociétés de gestion collective des droits d’auteurs basées en France (Sacem, SCPP, Adami, Spedidam, Sofia, SAIF, SCPA et SAI). Dans son dernier rapport en date publié il y a moins de six mois, l’autorité administrative indépendante du Palais Cambon (siège historique de la Cour des comptes) épingle la Sacem sur « le caractère brut et non analytique [de son] rapport de transparence [sur l’année 2024, publié il y a un an, le 13 mai 2025, ndlr], en conséquence trop peu lisible », qui (suite) « ne présente que les éléments pour la seule année en cours, sans analyse ni commentaire ».

Record des collectes 2025 et taux de gestion
La Sacem elle-même avait admis que son rapport de transparence 2024 renvoyait plusieurs fois à son rapport annuel où le lecteur était censé retrouver des éléments d’analyse et de communication, au risque de s’y perdre. Ce qui était très loin d’être satisfaisant pour une imposante société de gestion collective, qui plus est, en position dominante. « Le rapport de transparence [2024] effectue plusieurs renvois, notamment vers les annexes des comptes et le rapport du gérant. Cette pratique de renvois multiples et de mentions minimalistes ne contribue pas à la lisibilité du document », avait taclé la Commission de contrôle à l’automne dernier. La Sacem, dont le président du conseil d’administration depuis juin 2024 est Patrick Sigwalt (photo ci-contre) et le directeur financier depuis octobre 2022 Emmanuel Sadacca, s’est engagée auprès de la rue de Cambon à « compléter pour les années futures le rapport de transparence avec les états financiers auquel il est fait renvoi, afin d’améliorer sa lisibilité » (5).
La Sacem pèse à elle seule environ 85 % des collectes annuelles des droits d’auteur et droits voisins en France, son premier « concurrent » qu’est l’Adami étant à mille lieux, avec moins de 6 % des collectes. Rien qu’en 2025, la Sacem a collecté un peu plus de 1,7 milliard d’euros (dépassant au passage la barre des 2 milliards en dollars) : un record, en hausse de 6,5 % sur un an, dont 730,15 millions d’euros issus du numérique (streaming musical, SVOD, téléchargements, réseaux sociaux), avec un bond de 12,3 %. Pour autant, le montant total réparti par la Sacem au profit de 663.000 créateurs et éditeurs de musique dans le monde n’a progressé en 2025 que de 9 %, à 1,5 milliard d’euros.
La situation financière de l’institution s’est redressée depuis les déficits des deux années de la pandémie covid-19, dont -32,7 millions d’euros de « pertes » en 2020 et -26,8 millions d’euros en 2021 – notamment dus à la chute des collectes des spectacles vivants (6). Depuis 2022, les collectes sont reparties à la hausse – grâce d’abord au streaming. « Un excédent de prélèvements au-delà de 5 % des charges de l’exercice [plafond inscrit dans les statuts de la Sacem, ndlr] est constaté au 31 décembre 2025 pour un montant de 46,2 millions d’euros », indique la Sacem. Cet argent « trop-perçu » appartient aux auteurs et doit leur être redistribué, déduction faite des 5 % de charges annuels, soit 13 millions d’euros « reportés à nouveau » pour l’exercice 2026 en cours – 33,2 millions d’euros devant donc revenir aux ayants droit. Ce montant inscrit dans les comptes en « Droits en instance d’attribution » sera soumis au vote d’une résolution d’approbation des comptes par l’Assemblée générale (7) de la Sacem prévue le 16 juin 2026 à la maison ronde.
Reste que les frais d’administration de la société de gestion collective, à savoir les taux charges nettes d’exploitation par rapport aux collectes, s’élèvent à 13,5 % en 2025, en recul de seulement 1,1 point – certes bien en-deçà du pic de près de 18 % observés en 2020 (l’année précédant l’arrivée de Cécile Rap-Veber). Concernant le train de vie, la Sacem et sa société sœur la SDRM (Société pour l’administration du droit de reproduction mécanique des auteurs, compositeurs et éditeurs) sont copropriétaires de la maison ronde en bord de Seine, que l’architecte Henri Mathé avait livrée il y a 50 ans (1976-2026) à leur SCI Neuilly (dans laquelle la Sacem est l’actionnaire majoritaire). C’est plutôt une bonne chose, indépendamment des coûteux inconvénients de la propriété immobilière de cette taille (8.358 m2), surtout pour une société civile à but non lucratif (modèle coopératif de la Sacem) : entre 2021 et 2022, le siège (trop ?) luxueux a nécessité 13 millions d’euros de rénovation et de réorganisation (8).D’autant que sur les 1.485 salariés actuels de la Sacem, seuls deux-tiers travaillent au siège circulaire, les autres étant répartis en régions – dans 60 implantations en France et Outre-mer.
Régulièrement critiquée – notamment par les artistes indépendants ou les musiciens auto-édités – pour le dépôt ardu des œuvres, la complexité administrative et la lenteur des répartitions, la Sacem tente de raccourcir les délais qui peuvent atteindre jusqu’à 12 voire 18 mois pour certains usages comme le streaming. L’amélioration réside dans la plateforme de gestion Big Data des droits en ligne Uright, filiale présidée par Cécile Rap-Veber et gérée avec l’américain IBM (9) dans le cadre d’un contrat sur 10 ans, arrivant à échéance en janvier 2027.

Uright et Musicstart : toujours pas de bilan
Uright a lancé en juillet 2022 Musicstart (10), une solution hébergée par un autre géant américain, Amazon Web Services (AWS), qui permet à tout artiste – membre ou pas de la Sacem – de « déposer » une œuvre (texte de chanson, partition, master, …) et d’obtenir « en moins de 2 minutes », via la blockchain Tezos (11), « un certificat de preuve d’antériorité valable à vie pour faire valoir [ses] droits ». Et ce, moyennant 3,99 euros pour un seul dépôt ou 4,99 euros par mois pour des dépôts illimités (12). Mais les rapports annuels de la Sacem font l’impasse sur Uright. @

Charles de Laubier

CJUE : les plateformes doivent rémunérer la presse

En fait. Le 12 mai, la Cour de justice de l’UE a validé le principe de la « compensation équitable » que l’Agcom – l’« Arcom » italienne – peut désormais fixer et imposer aux réseaux sociaux pour rémunérer la presse. Reste à l’appliquer dans les autres Etats membres. En France, la DVP et l’Apig s’en félicitent. Loi en vue.

En clair. « Cet arrêt [de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), ndlr] confirme un principe capital : les plateformes ne peuvent pas utiliser les contenus de la presse sans contrepartie. […] Mais […] seule une volonté politique claire des Etats membres, notamment de la France, permettra d’en garantir l’application effective », a prévenu Jean-Marie Cavada, président de la Société des droits voisins de la presse (DVP), dans un communiqué (1) publié le jour même du rendu de l’arrêt, le 12 mai 2026. Pour cet organisme de gestion collective représentant près de 1.000 publications de presse et plus de 60 agences de presse, pour lesquelles elle négocie – avec le soutien de la Sacem – les rémunérations dues en contrepartie de l’exploitation numérique des contenus journalistiques au titre de leurs droits voisins, « cet arrêt de la CJUE […] ne réglera pas à lui seul les difficultés opérationnelles rencontrées par les éditeurs et les agences de presse ». Selon la DVP, (suite) « l’effectivité du droit voisin reste aujourd’hui entravée par : l’opacité persistante des plateformes ; le refus de communication des données d’usage (audience, engagement, revenus) ; des asymétries de négociation structurelles ». Le lendemain, l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) a « salu[é] cette décision qui conforte l’architecture portée par la proposition de loi du député Erwan Balanant » (2), laquelle sera discutée en séance publique le 16 juin 2026 (3). Avec cet arrêt (4), la CJUE se prononçait dans l’affaire opposant Meta Platforms Ireland (maison mère européenne de Facebook, Instagram et WhatsApp) à l’autorité italienne de régulation des communications (Agcom), laquelle avait décidé le 19 janvier 2023 de « déterminer la compensation équitable pour l’utilisation en ligne de publications de presse », en fixant elle-même « un taux pouvant aller jusqu’à 70 %, applicable sur les recettes publicitaires » des réseaux sociaux.
La Botte avait ainsi opté pour une régulation sectorielle bien plus contraignante que par exemple celle de l’Hexagone. La CJUE a donc suivi les conclusions rendues le 10 juillet 2025 par son avocat général – le Polonais Maciej Szpunar (5) – plaidant pour que les réseaux sociaux puissent être obligés par les Etats membres à rémunérer la presse pour ses contenus qu’ils utilisent. Encore faut-il maintenant que la « volonté politique » suive dans les autres pays de l’Union européenne. @