L’Irlande, hub numérique et fiscal pour les Gafam et de nombreuses Big Tech, préside pour six mois l’UE

Jusqu’au 31 décembre 2026, l’Irlande préside l’Union européenne. Surnommé l’île d’Emeraude, cet Etat membre de 70.273 km2 a sur son sol – surtout à Dublin – les sièges européens de plus d’une quinzaine de grandes entreprises technologiques et numériques mondiales, surtout américaines. Conflits d’intérêts.

« L’Irlande s’offre un mois de revenus supplémentaire [comprenez l’équivalent d’un treizième mois, ndlr] en siphonnant l’assiette fiscale des autres Etats ! », avait pointé le célèbre économiste français Thomas Piketty fin décembre 2023 sur son compte X (1), en commentant un graphique posté par un non moins renommé économiste, franco-américain celui-là, Gabriel Zucman, portant sur les revenus de l’impôt sur les sociétés de l’Irlande par habitant – illustration extraite du rapport « Global Tax Evasion » publié cette année-là par l’Observatoire européen de la fiscalité (EU Tax Observatory), dont ce dernier est le directeur. Et celui-ci ajoutait : « Ça vaut le coup de détourner les profits du monde entier ! » (2).
Thomas Piketty, lui, conclu : « C’est sans doute la preuve la plus flagrante que rien de sérieux n’a été fait pour lutter contre l’évasion fiscale au sein de l’UE depuis 2008 : la situation s’est même, au contraire, détériorée ». L’Irlande, qui a pris le 1er juillet 2026 et pour six mois la présidence tournante de l’Union européenne, y est largement considérée comme un « paradis fiscal », ou du moins un territoire fiscal très attractif au sein des Vingt-sept. Globalement, l’île d’Emeraude offre un taux d’imposition sur les sociétés de 12,5 %, parmi les plus bas de l’UE. Et encore le taux effectif peut être bien moindre pour les multinationales – Gafam et Big Tech en tête – grâce à des mécanismes d’optimisation fiscale comme le « Double Irish » (avec « Sandwich Hollandais » en option).

L’« Eire » profite à plein du profit shifting
L’Irlande capte ainsi une part disproportionnée des bénéfices européens via le profit shifting, comprenez : la délocalisation artificielle des bénéfices vers des pays où l’imposition est plus faible – au premier rangs desquels l’« Eire » (son nom gaélique), devant le Luxembourg et les Pays-Bas (sans parler de petits paradis fiscaux situés à côté de l’UE comme les îles Jersey, Guernesey et Man). Thomas Piketty, Gabriel Zucman et d’autres économistes relèvent qu’en Irlande les recettes d’impôts sur les sociétés sont très élevées par habitant : environ 4.500 euros par habitant, soit cinq fois plus environ qu’en France ou en Allemagne par exemple. Cette situation fiscale atypique de l’Irlande au sein de l’UE est Continuer la lecture

IA : la « tension » monte entre l’Arcep et la CRE

En fait. Le 2 juillet, lors des 20es Assises du très haut débit organisées par l’agence Aromates sur le thème des « infrastructures du numérique sous haute tension », deux régulatrices – Laure de La Raudière (Arcep) et Emmanuelle Wargon (CRE) – ont croisé leurs regards sur les enjeux de résilience des réseaux.

En clair. Pour la première fois se faisaient face, pour les 20es Assises du très haut débit et des infrastructures du numérique, le 2 juillet 2026 à la Maison de la Chimie à Paris : l’Arcep (1) pour les réseaux télécoms et la CRE (2) pour les réseaux électriques. Leurs présidentes respectives – Laure de La Raudière et Emmanuelle Wargon – ont échangé sur « leurs » réseaux plus que jamais interdépendants. « Les régulateurs travaillent ensemble, a assuré Emmanuelle Wargon. Les réseaux électriques sont très interdépendants du numérique, dans les deux sens. D’abord, le pilotage des réseaux électriques se fait de plus en plus avec le numérique, afin d’optimiser l’allocation de capacité électrique à un instant T. Ensuite, il y a le pilotage numérique de la consommation électrique du point du vue du consommateur, qui peut décaler ses usages selon les moments de la journée ».
Inversement, le numérique fonctionne à l’électricité. « En cas de panne électrique, rappelle Laure de La Raudière, si vous n’avez pas un petit onduleur chez vous, vous êtes isolé du monde jusqu’au rétablissement. Bien souvent, la raison du retard des opérateurs [télécoms] est liée à la non-disponibilité du raccordement électrique, comme pour les antennes mobiles. De même, pour l’installation des datacenters, c’est un enjeu considérable ». Les dépendances entre électrons et bits s’amplifient avec (suite) l’arrivée massive des mégacentres de données pour l’IA et le cloud (3). « Va-t-on vers un grand réseau électro-numérique unifié », interroge Jacques Marceau, président d’Aromates. « Le régulateur n’est pas l’opérateur, lui répond la présidente de la CRE. Mais il doit donner les moyens aux gestionnaires de réseaux [RTE pour le transport hautes tensions et Enerdis pour la distribution de proximité, ndlr] de faire face aux enjeux de demain : résiliences, cybersécurité, changement climatique, … ». La CRE et l’Arcep se voient deux fois par an.
Faut-il « unifier les réseaux » ? « On peut imaginer de mutualiser et de tout payer dans une facture commune transversale, évoque Emmanuelle Wargon. Tout est possible. Ce sont des choix politiques ». Fusionner l’Arcep et la CRE ? « Des pays ont un régulateur unique pour l’énergie, le transport et les télécoms, relève Laure de La Raudière, comme BNetzA en Allemagne qui fonctionne en [trois] cheminées, lesquelles ne partagent pas plus d’informations qu’entre l’Arcep et la CRE ». @

Publicités dans les boîtes e-mail de ses abonnés : Orange sanctionné, oui, mais pas de triple peine

Orange n’échappe pas à la sanction pécuniaire pour ses pratiques abusives d’inbox advertising – sans consentement de ses abonnés – mais gagne avec Canal+ sur le cumul des poursuites. Il n’y aura pas d’amende de l’Arcep ni de la DGCCRF, en plus des 50 millions d’euros infligés par la Cnil en 2024.

Grâce à une décision du Conseil constitutionnelle rendue le 25 juin 2026, le premier opérateur télécoms français – dirigé par Christel Heydemann (photo) – échappe au risque d’une double ou triple addition d’amendes pour ses mêmes anciennes pratiques d’affichage publicitaire automatisé dans Mail Orange, son service de messagerie électronique accessible via le webmail mail.orange.fr ou via l’application mobile du même nom. Et ce, sans le consentement préalable de ses abonnés et utilisateurs – victimes de ses spamming (pollupostage).

De la directive « ePrivacy » au CPCE
Cette affaire remonte aux premiers contrôles effectués à partir de mi-2023 par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Mais l’affichage de publicités insérées – comme de « faux courriels » – dans les boîtes email des utilisateurs, sans leur consentement, était pratiqué depuis plusieurs années du temps de l’ancien directeur général d’Orange, Stéphane Richard. Et ce, jusqu’à ce qu’Orange abandonne fin 2023 ce format intrusif d’inbox advertising au profit d’un espace publicitaire en marge de la boîte de réception appelé « sticky » (car il « colle » à l’écran en étant visible en permanence, même lorsque l’utilisateur fait défiler la page).
Les anciens messages publicitaires en cause apparaissaient, eux, sous une forme qui s’apparentait à de véritables courriels, apparaissant au même emplacement que les messages personnels de l’utilisateur et d’apparence similaire. Le 14 novembre 2024, la Cnil a prononcé une sanction de 50 millions d’euros à l’encontre d’Orange sur le fondement l’article L. 34-5 du code des postes et des communications électroniques (CPCE), selon lequel « est interdite que la prospection directe au moyen de système automatisé de communications électroniques […], […] de courriers électroniques utilisant les coordonnées d’une personne physique, abonné ou utilisateur, qui n’a pas exprimé préalablement son consentement à recevoir des prospections directes par ce moyen » (1).
Ces dispositions transposent en droit français la (suite) directive européenne « ePrivacy » de 2002 régissant l’utilisation de systèmes automatisés d’appel et de communication sans intervention humaine, notamment de message électronique à des fins de prospection directe. Orange s’était défendu en invoquant « l’imprécision et l’imprévisibilité du cadre juridique applicable aux publicités insérées entre les courriels », dans le sens où il existait, selon l’opérateur télécoms, une « contrariété flagrante » entre les dispositions de l’article 13 de la directive ePrivacy (2) – ayant fait l’objet d’une interprétation par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) – et celles de l’article L. 34-5 du CPCE (3) – seules à lui être directement applicables. Orange estimait que les conditions d’application définies par ces textes diffèraient : l’application du CPCE étant soumise, selon son article L. 34-5, à l’existence d’un traitement de données à caractère personnel, contrairement à la directive ePrivacy, dont l’article 13 aurait une portée plus générale. Mais la Cnil ne l’a pas entendu de cette oreille et a considéré qu’il n’existait aucune contrariété entre la directive ePrivacy et le CPCE, leurs articles respectifs devant être interprétés à la lumière des décisions rendues par la CJUE.
De plus, le gendarme des données personnelles a considéré que le premier critère défini par la CJUE est rempli, à savoir que les messages en cause avaient bien été diffusés aux utilisateurs du service Mail Orange au moyen de leur boîte de réception, ce qui impliquait l’utilisation de leur courrier électronique à des fins de prospection directe via des annonces publicitaires insérées entre les courriels reçus. Et ce, sans recueillir le consentement préalable des utilisateurs du webmail et/ou de l’application mobile. « La société [Orange] a commis un manquement à l’article L. 34-5 du CPCE […] caractérisé pour le passé », conclut la délibération de la Cnil.

2 manquements, 2 amendes : 50 M€ au total
Pour remédier à ce premier manquement, Orange – avec sa régie publicitaire Orange Advertising – s’était mis à partir de novembre 2023 en conformité avec le nouveau format « sticky » en dissociant les courriers électroniques reçus et les annonces publicitaires affichées. Devant la Cnil, Orange avait d’ailleurs indiqué que l’affichage de ces publicités inbox advertising était géré par son Tag Management System (TMS). Ce qui, aux yeux de la Cnil, démontrait que c’était à l’opérateur télécoms – « au même titre que les annonceurs » – de recueillir préalablement le consentement de ses utilisateurs et abonnés, avant de procéder aux opérations de prospection dans Mail Orange et d’inscrire des informations (cookies) sur leur terminal de communications électroniques ou d’accéder à celles-ci (lecture des cookies). Il était reproché en outre à Orange un deuxième manquement contrevenant à l’article 82 de la loi « Informatique et Libertés ». Ce deuxième manquement était de ne pas avoir empêché la lecture des cookies après le retrait du consentement, l’opérateur télécoms « regrett[ant] en tout état de cause le manque d’accompagnement de la Cnil s’agissant des actions à mettre en place après retrait du consentement ».

La QPC gagnante du duo Orange-Canal+
Outre la Cnil, dont les amendes administratives pour chaque manquement (pour Orange, il y a en avait donc deux) peuvent aller jusqu’à 10 millions d’euros ou 2 % du chiffre d’affaires annuel mondial total de l’exercice précédent (20 millions d’euros ou 4 % de ce chiffre d’affaires dans certains cas), l’Arcep (4) et la DGCCRF (5) pouvaient elles aussi entrer dans la danse des sanctions. L’Arcep aurait pu infliger à Orange jusqu’à 3 % du chiffre d’affaires hors taxes du dernier exercice clos, tandis que la DGCCRF pouvait y aller aussi de sa sanction pécuniaire pouvant aller jusqu’à 375.000 euros pour une personne morale comme Orange.
L’opérateur télécoms historique avait saisi le contentieux du Conseil d’Etat en janvier 2026 pour contester la sanction de 50 millions d’euros infligée par la Cnil, et avait demandé en outre à cette plus haute juridiction administrative de transmettre au Conseil constitutionnel une QPC. Cette question prioritaire de constitutionnalité, envoyée le 17 avril 2026 par le Conseil d’Etat (6) au Conseil constitutionnel, visait à contester les dispositions de l’article L. 34-5 du CPCE, qui, en cas de manquements, habilite la Cnil, l’Arcep et la DGCCRF à infliger chacune des sanctions pécuniaires – et en l’occurrence dans cette affaire de sanctionner financièrement tout manquement à l’interdiction de prospection directe sans consentement préalable de l’utilisateur.
Orange reprochait à ces dispositions de « méconnaître le principe de nécessité des délits et des peines, et en particulier le principe”non bis in idem” ». Dans sa décision du 29 juin 2026, le Conseil constitutionnel a rappelé qu’il résulte de l’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 – applicable à toute sanction ayant le caractère d’une punition – qu’une même personne ne peut faire l’objet de plusieurs poursuites tendant à réprimer de mêmes faits qualifiés de manière identique, par des sanctions de même nature, aux fins de protéger les mêmes intérêts sociaux. « Les dispositions contestées tendent à réprimer de mêmes faits qualifiés de manière identique, par des sanctions de même nature, aux fins de protéger les mêmes intérêts sociaux. Elles méconnaissent donc le principe de nécessité des peines. Par conséquent, sans qu’il soit besoin d’examiner l’autre grief, ces dispositions doivent être déclarées contraires à la Constitution », décide le Conseil constitutionnel (7). Orange a même été soutenu dans cette procédure « QPC » par Canal+, qui intervenait volontairement car le groupe audiovisuel de la chaîne cryptée appartenant à Vincent Bolloré avait également un intérêt à contester le cumul de sanctions possible – ayant été elle aussi sanctionnée par la Cnil dans d’autres affaires. Le groupe Canal+, dirigé par Maxime Saada (photo ci-dessous), avait écopé de 600.000 euros d’amende infligée par la Cnil, par délibération du 12 octobre 2023 publiée au Journal Officiel. Le gendarme des données personnelles a condamné Canal+ pour manquements aux articles 7 du RGPD et L. 34-5 du CPCE. La délibération elle-même a été caviardée au niveau du nom de Canal+, conformément à la décision de la Cnil qui avait prévu que « [sa délibération] ne permettra plus d’identifier nommément la société à l’issue d’une durée de deux ans à compter de sa publication » (8) – soit depuis octobre 2025.
Mais l’affaire « Canal+ » n’est pas terminée pour autant : contre la délibération de la Cnil, la chaîne cryptée avait saisi le Conseil d’Etat, lequel a sursis à statuer le 5 mai 2025 sur la requête de la société Canal+ jusqu’à ce que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) se soit prononcée sur deux QPC (9), lesquelles portent principalement sur l’interprétation du consentement au sens du RGPD et de la directive ePrivacy – notamment la validité d’un consentement donné à un premier collecteur – tel qu’un fournisseur d’accès à Internet (FAI) – pour une catégorie de destinataires (« partenaires »). L’association Alliance Digitale, le groupement Geste et les syndicats professionnels DMA France et CPA ont vu leurs interventions acceptées, « justifi[a]nt d’un intérêt suffisant à l’annulation de la décision attaquée ». Les procédures préjudicielles devant la CJUE prennent généralement entre 12 et 18 mois (parfois plus). Avec un renvoi en mai 2025, un arrêt de la CJUE dans cette affaire « Canal+ » pourrait bientôt intervenir.

Abrogation du cumul reportée au 31-10-27
Enfin, pour Orange, le Conseil constitutionnel a jugé que « l’abrogation immédiate des dispositions déclarées inconstitutionnelles aurait pour effet d’empêcher toute poursuite et de mettre fin à celles engagées sur le fondement de ces dispositions, que celles-ci aient ou non déjà fait l’objet de poursuites par l’une des autorités compétentes [Cnil, Arcep ou DGCCRF, ndlr] pour sanctionner les manquements à l’article L. 34-5, entraînerait des conséquences manifestement excessives ». Et le gardien de la Constitution d’ajouter : « [Une abrogation immédiate] entraînerait ainsi des conséquences manifestement excessives ». D’où sa décision de reporter au 31 octobre 2027 la date de l’abrogation de ces dispositions. @

Charles de Laubier

La licorne Figure AI ambitionne d’être l’Apple des robots humanoïdes de la nouvelle génération

Pourtant parmi les pionniers des robots humanoïdes dans le monde, la start-up californienne Figure AI n’était pas présente à la 10e édition du salon VivaTech à Paris. Or le fabricant fondé en 2022 par Brett Adcock, et valorisé 39 milliards de dollars, pourrait devenir l’« Apple » de la génération humanoïde.

VivaTech a beau vouloir être la « Samaritaine » de la tech, allant jusqu’à faire danser sur scène des robots humanoïdes d’Unitree Robotics (fabricant chinois et numéro un mondial dans ce domaine) au risque de provoquer des incidents (comme le 17 juin 2026 avec la chute d’écrans), il y a toujours de grands absents. Alors que l’intelligence artificielle et les robots humanoïdes étaient parmi les principales attractions de la 10e édition (17 au 20 juin) de ce grand rendez-vous co-organisé chaque année à Paris par Publicis et Les Echos-Le Parisien, la licorne américaine Figure AI faisait partie de ceux qui n’avaient pas fait le déplacement.
Pourtant, ce fabricant californien de robots polyvalents à forme et capacités humaines, fondé en 2022 par Brett Adcock (photo), aurait pu y faire sensation. L’entreprise basée dans la région de la baie de San Francisco est valorisée 39 milliards de dollars depuis sa dernière levée de fonds en septembre 2025 pour plus de 1 milliard de dollars, obtenus lors d’un tour de table mené par la société newyorkaise de capital-risque Parkway Venture Capital auprès d’investisseurs tels que Nvidia, Intel, Qualcomm, Salesforce, T-Mobile, LG ou encore les fonds Brookfield, Macquarie, Align et Tamarack.

Nvidia, Intel, OpenAI, Qualcomm, Jeff Bezos, …
« Figure est l’Apple de cette génération. Un goût et un design impeccables qui imprégneront chaque foyer. Vous ne voudrez pas d’un humanoïde bon marché, vous voudrez un Figure », avait lancé fin mai (1) l’investisseur et entrepreneur américain Andrew Kang, lequel venait d’être recruté comme PDG de RoboStrategy (FP Strategies), un fonds qui détient une participation minoritaire au capital de Figure AI – l’investissement le plus important de son portefeuille très orienté robotique et IA physique (2). Le tweet de Andrew Kang n’a d’ailleurs pas échappé à Brett Adcock, qui l’a republié auprès des plus de 167.560 abonnés à son compte LinkedIn (3). Faire de « Figure » e nouvel « Apple » de l’ère humanoïde est osé mais cette comparaison souligne l’ambition de ce fabricant qui est devenu licorne en février 2024 grâce à un premier afflux d’argent frais provenant de Microsoft, d’OpenAI, de Nvidia, d’Intel et même de Jeff Bezos via Bezos Expeditions (4). Figure AI fabrique des robots humanoïdes au (suite) design épuré (géométrie affinée) et esthétique (beau à regarder), avec des couleurs sobres – gris clair et noir. Comme les iPhone, les « Figure » offrent une simplicité d’utilisation, que cela soit à l’usine ou à domicile.

Design épuré et esthétique comme l’« iPhone 1 »
Le prochain modèle Figure 04 (F.04), dont le « gel du design » (full design lock) a été annoncé mi-mai pour un déploiement qui pourrait débuter d’ici la fin de l’année, a été présenté par Brett Adcock qui a lui-même fait référence à Apple : « Le Figure 04 va représenter de loin le plus grand bond en avant que nous ayons jamais réalisé. Nous en sommes encore vraiment au tout début. C’est comme si on était encore à l’ère des téléphones à clapet et qu’on entrait maintenant dans le moment iPhone 1. Je pense que le Figure 04 sera peut-être notre premier véritable « “moment iPhone 1” », a-t-il expliqué au média Sourcery de Molly O’Shea (5). Il pense aussi que les robots humanoïdes pourraient atteindre – « avant tout autre format » – une intelligence équivalente ou supérieure à celle de l’humaine, ou AGI (Artificial General Intelligence). Quant aux développements, ils se font avec des réseaux de neurones – plutôt que de coder manuellement chaque mouvement comme cela se faisait auparavant – pour une meilleure dextérité, une adaptation en temps réel, et une évolutivité via les données.
Autant jusqu’en 2024 avec Figure 01 le fabricant utilisait le modèle neuronal multimodal d’OpenAI (VLM), autant depuis 2025 avec les modèles Figure 02 et Figure 03 il a recours à son propre système d’IA – Helix – pour l’intelligence incarnée et le contrôle neuronal étendu aujourd’hui à tout le corps, grâce à son modèle humanoïde VisionLangage-Action (VLA). « Helix contrôle la boucle complète : perception, mouvement et raisonnement, à bord et en temps réel. Cela permet à la Figure 03 de considérer et d’exécuter des tâches seule, sans suivre un script », assure Figure AI (6). Brett Adcock a laissé entendre que le prochain Figure 04 est conçu pour fonctionner avec Helix 03 qui n’a pas encore été annoncé publiquement. Et la licorne, contrairement cette fois à Apple, ne fabrique pas en Chine ni à Taïwan : le fabricant d’humanoïdes polyvalents dispose de sa propre méga-usine de près de 10.000 mètres carrés, baptisée BotQ (pour robot et « Q » de quality) et implantée à San Jose (Californie), sur le campus de l’entreprise. Fonctionnelle depuis 2025, sa chaîne d’assemblage automatisée est capable de produire jusqu’à 12.000 humanoïdes par an. « Ce n’est que le début. […] Les robots humanoïdes de Figure seront utilisés dans notre processus de fabrication pour construire d’autres robots humanoïdes [robots building robots] », a précisé le fabricant, dont la cadence augmente pour parvenir à terme à la production de masse d’humanoïdes avec une capacité de production de 100.000 unités par an. Pour l’heure, les clients sont industriels tels que le constructeur de véhicules BMW ou le conglomérat Catalyst Brands (propriété de Brookfield) de marques grand public. Le modèle économique de Figure AI s’apparente à du Robot-as-a-Service (RaaS), ou leasing, plutôt qu’à de la vente simple, afin de maximiser l’utilisation et la collecte de données. « Cela inclut la collecte de données de vidéos humaines et d’entrées sensorielles multimodales, afin d’améliorer la compréhension et le fonctionnement des robots dans des environnements complexes et dynamiques. Ces ensembles de données réels sont essentiels pour faire évoluer les capacités de Helix », précise le fabricant.
Le PDG de Figure AI, Brett Adcock (40 ans), est un serial-entrepreneur (Hark, Cover, Archer Aviation, Vettery, Street of Walls ou encore Working.io), mais cette fois, avec Figure AI, il pense avoir trouvé la martingale technologique avec les robots humanoïdes. Le potentiel est énorme, selon lui : « La vision de Figure est de déployer des robots humanoïdes autonomes à l’échelle mondiale pour résoudre les défis de l’économie du travail. Nous imaginons un avenir où les robots humanoïdes seraient l’interface universelle dans le monde physique. Au début, notre humanoïde sera déployé dans la main-d’œuvre pour accomplir des tâches d’entreprise dans des zones où la main-d’œuvre est importante et les emplois indésirables ou dangereux. A plus long terme, les humanoïdes joueront un rôle important dans de nombreux domaines, tels que l’aide aux individus à la maison, le soin des personnes âgées et la construction de nouveaux mondes sur d’autres planètes » (7).

Chez Figure AI, les robots dépassent les humains
Côté chiffre d’affaires, Figure AI n’en a toujours pas communiqué – même si le fabricant est sorti de sa phrase « pre-revenue ». L’offre Robot-as-a-Service (RaaS) ou le leasing de Figure 3.0 puis de Figure 4.0 devraient porter leurs fruits à partir de 2026 et 2027, au fur et à mesure de la montée en puissance de la production et des déploiements plus larges auprès des industriels puis des particuliers. « Pour la première fois, les robots surpassent désormais les humains en nombre chez Figure », a signalé Brett Adcock le 19 juin dernier (8), précisant le 20 juin (9) que sur quelque 600 humains travaillant pour Figure AI à ce jour, « environ 314 employés sont salariés, le reste étant des collaborateurs horaires sous contrat ». Une révolution humanoïde est en marche. @

Charles de Laubier

L’édition française vend moins de papier et d’ebooks

En fait. Le 25 juin, le SNE a tenu son AG où ont été publiés son rapport d’activité et les chiffres de l’édition française. Paradoxe : les exemplaires papier vendus continuent de baisser (- 1,49 % en 2025) «à cause des écrans », tandis que les éditeurs négligent les livres numériques (seulement 10 % du marché).

En clair. L’activité des maisons d’édition françaises – dont 150 d’entre elles représentant près de 500 marques éditoriales ont été interrogées par le Syndicat national de l’édition (SNE) – reste paradoxale en 2025 : d’un côté, les ventes d’exemplaires – imprimés pour l’essentiel – sont encore en recul et pour la quatrième année consécutive (- 1,49 %, à 419,6 millions d’unités) ; de l’autre, le chiffre d’affaires de l’édition numérique est en repli pour se retrouver dans une quasi-stagnation post-covid (- 1,18 %, à 275,3 millions d’euros).
Outre « la progression des livres d’occasion », le président du SNE, Vincent Montagne, explique la baisse du volume de livres papier vendus par « les habitudes de vie favorisant le temps derrière des écrans (1) au détriment de la lecture en France dans toutes les catégories d’âge ». C’est alors à se demander pourquoi les maisons d’édition françaises ne misent pas plus sur les ebooks susceptibles d’être lus sur tous les écrans justement ? Autrement dit, pourquoi les Hachette Livre (50 maisons d’édition), Editis (55), Média-Participations (40), Madrigall (15) et autres Albin Michel ou Actes Sud ne vont pas vraiment à la rencontre des lecteurs et lectrices sur les écrans – qu’ils soient « adolécrans » (2) ou moins jeunes ? Cela tient (suite) au choix structurel et culturel de la France, partagé avec une grande partie de l’Europe, ce qui tranche nettement avec les modèles anglo-saxon et asiatique : alors que la part de marché des ebooks en France ne dépasse pas les 10 %, elle peut atteindre 25 % aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, voire plus de 25 % en Chine.
En France, « l’exception culturelle » et la loi du prix unique (loi « Lang ») empêchent de proposer des livres numériques à des prix plus attractifs. Applicable aussi aux ebooks, cette loi Lang impose que ce soit l’éditeur – et non le revendeur (Amazon, Fnac, Kobo, …) – qui en fixe le prix. Ces deux « boucliers » préservent en outre les positions acquises, voire dominante, des grands groupes d’édition papier. Quant aux Syndicat de la librairie française (SLF), il défend bec et ongles le réseau des points de vente de livres imprimés. Résultat : depuis des années (3), le livre numérique est relégué au second plan des stratégies marketing des éditeurs français, qui restent en position défensive face à la dématérialisation des livres. @