L’Irlande, hub numérique et fiscal pour les Gafam et de nombreuses Big Tech, préside pour six mois l’UE

Jusqu’au 31 décembre 2026, l’Irlande préside l’Union européenne. Surnommé l’île d’Emeraude, cet Etat membre de 70.273 km2 a sur son sol – surtout à Dublin – les sièges européens de plus d’une quinzaine de grandes entreprises technologiques et numériques mondiales, surtout américaines. Conflits d’intérêts.

« L’Irlande s’offre un mois de revenus supplémentaire [comprenez l’équivalent d’un treizième mois, ndlr] en siphonnant l’assiette fiscale des autres Etats ! », avait pointé le célèbre économiste français Thomas Piketty fin décembre 2023 sur son compte X (1), en commentant un graphique posté par un non moins renommé économiste, franco-américain celui-là, Gabriel Zucman, portant sur les revenus de l’impôt sur les sociétés de l’Irlande par habitant – illustration extraite du rapport « Global Tax Evasion » publié cette année-là par l’Observatoire européen de la fiscalité (EU Tax Observatory), dont ce dernier est le directeur. Et celui-ci ajoutait : « Ça vaut le coup de détourner les profits du monde entier ! » (2).
Thomas Piketty, lui, conclu : « C’est sans doute la preuve la plus flagrante que rien de sérieux n’a été fait pour lutter contre l’évasion fiscale au sein de l’UE depuis 2008 : la situation s’est même, au contraire, détériorée ». L’Irlande, qui a pris le 1er juillet 2026 et pour six mois la présidence tournante de l’Union européenne, y est largement considérée comme un « paradis fiscal », ou du moins un territoire fiscal très attractif au sein des Vingt-sept. Globalement, l’île d’Emeraude offre un taux d’imposition sur les sociétés de 12,5 %, parmi les plus bas de l’UE. Et encore le taux effectif peut être bien moindre pour les multinationales – Gafam et Big Tech en tête – grâce à des mécanismes d’optimisation fiscale comme le « Double Irish » (avec « Sandwich Hollandais » en option).

L’« Eire » profite à plein du profit shifting
L’Irlande capte ainsi une part disproportionnée des bénéfices européens via le profit shifting, comprenez : la délocalisation artificielle des bénéfices vers des pays où l’imposition est plus faible – au premier rangs desquels l’« Eire » (son nom gaélique), devant le Luxembourg et les Pays-Bas (sans parler de petits paradis fiscaux situés à côté de l’UE comme les îles Jersey, Guernesey et Man). Thomas Piketty, Gabriel Zucman et d’autres économistes relèvent qu’en Irlande les recettes d’impôts sur les sociétés sont très élevées par habitant : environ 4.500 euros par habitant, soit cinq fois plus environ qu’en France ou en Allemagne par exemple. Cette situation fiscale atypique de l’Irlande au sein de l’UE est Continuer la lecture

IA : la « tension » monte entre l’Arcep et la CRE

En fait. Le 2 juillet, lors des 20es Assises du très haut débit organisées par l’agence Aromates sur le thème des « infrastructures du numérique sous haute tension », deux régulatrices – Laure de La Raudière (Arcep) et Emmanuelle Wargon (CRE) – ont croisé leurs regards sur les enjeux de résilience des réseaux.

En clair. Pour la première fois se faisaient face, pour les 20es Assises du très haut débit et des infrastructures du numérique, le 2 juillet 2026 à la Maison de la Chimie à Paris : l’Arcep (1) pour les réseaux télécoms et la CRE (2) pour les réseaux électriques. Leurs présidentes respectives – Laure de La Raudière et Emmanuelle Wargon – ont échangé sur « leurs » réseaux plus que jamais interdépendants. « Les régulateurs travaillent ensemble, a assuré Emmanuelle Wargon. Les réseaux électriques sont très interdépendants du numérique, dans les deux sens. D’abord, le pilotage des réseaux électriques se fait de plus en plus avec le numérique, afin d’optimiser l’allocation de capacité électrique à un instant T. Ensuite, il y a le pilotage numérique de la consommation électrique du point du vue du consommateur, qui peut décaler ses usages selon les moments de la journée ».
Inversement, le numérique fonctionne à l’électricité. « En cas de panne électrique, rappelle Laure de La Raudière, si vous n’avez pas un petit onduleur chez vous, vous êtes isolé du monde jusqu’au rétablissement. Bien souvent, la raison du retard des opérateurs [télécoms] est liée à la non-disponibilité du raccordement électrique, comme pour les antennes mobiles. De même, pour l’installation des datacenters, c’est un enjeu considérable ». Les dépendances entre électrons et bits s’amplifient avec (suite) l’arrivée massive des mégacentres de données pour l’IA et le cloud (3). « Va-t-on vers un grand réseau électro-numérique unifié », interroge Jacques Marceau, président d’Aromates. « Le régulateur n’est pas l’opérateur, lui répond la présidente de la CRE. Mais il doit donner les moyens aux gestionnaires de réseaux [RTE pour le transport hautes tensions et Enerdis pour la distribution de proximité, ndlr] de faire face aux enjeux de demain : résiliences, cybersécurité, changement climatique, … ». La CRE et l’Arcep se voient deux fois par an.
Faut-il « unifier les réseaux » ? « On peut imaginer de mutualiser et de tout payer dans une facture commune transversale, évoque Emmanuelle Wargon. Tout est possible. Ce sont des choix politiques ». Fusionner l’Arcep et la CRE ? « Des pays ont un régulateur unique pour l’énergie, le transport et les télécoms, relève Laure de La Raudière, comme BNetzA en Allemagne qui fonctionne en [trois] cheminées, lesquelles ne partagent pas plus d’informations qu’entre l’Arcep et la CRE ». @

La publicité virtuelle en France, bientôt à la télé

En fait. Le 8 juillet, des députés et des sénateurs réunis en commission mixte paritaire (CMP) se sont mis d’accord sur la proposition de loi sur l’organisation, la gestion et le financement du sport professionnel. Parmi les mesures législatives adoptées : l’expérimentation de la « publicité virtuelle ».

En clair. C’est un amendement du député de Moselle, Belkhir Belhaddad (socialiste), un des quatre rapporteurs à l’Assemblée nationale (1) de la proposition de de loi (PPL) sur l’organisation, la gestion et le financement du sport professionnel, qui a introduit un article pour autoriser en France – dans le cadre d’une expérimentation envisagée du 1er janvier 2027 et jusqu’au 30 juin 2028 – la publicité virtuelle lors de la diffusion de compétitions ou manifestations sportives. Concrètement, cela permettra de diffuser de la publicité et des parrainages virtuels lors de matchs en direct ou de compétitions, en adaptant – à chaque territoire de diffusion – les messages affichés sur les panneaux publicitaires physiques (affichage Led).
Cela suppose que les détenteurs des droits de la rencontre sportive (ligues, fédérations, clubs, …) utilisent un (suite) logiciel comme Supponor/TGI Sport, uniqFeed ou encore AIM qui remplace en temps réel ces panneaux par des publicités différentes selon le marché local. Par exemple, pendant un match de football, les panneaux publicitaires physiques autour du terrain affichent une marque de voiture française, mais grâce au virtuel, les téléspectateurs en Espagne verront une marque espagnole, et ceux en Asie verront, eux, une marque asiatique : on peut aussi incruster des logos directement sur la pelouse en images de synthèse, comme si elle existait réellement en affichage physique sur le terrain (2). La France rejoint ainsi d’autres pays européens, tels que l’Allemagne et l’Espagne, qui ont déjà légalisé ce Virtual Perimeter Advertising (VPA) ou plus simplement Virtual Advertising.
« Les acteurs du sport français ne peuvent recourir aujourd’hui aux techniques de publicité et de parrainage virtuels. Cette situation les prive d’un moyen de diversifier leurs sources de revenus et les expose à des dépenses qui peuvent être évitées », avait justifié le député et corapporteur Belkhir Belhaddad dans son amendement (3) adopté le 13 mai 2026 en commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, laquelle a adopté la PPL le 29 juin 2026 (en procédure accélérée engagée par le gouvernement). Alors que la publicité virtuelle ne figurait pas dans le texte adopté par le Sénat le 10 juin 2025. La commission mixte paritaire du 8 juillet 2026 a maintenu cette disposition. Vote à l’Assemblée nationale et au Sénat : les 20 et 21 juillet. @

Pour pouvoir lancer AI Overviews en France, Google négocie le feu vert de l’Autorité de la concurrence

Alors que le moteur de réponse de Google – AI Overviews, successeur de son moteur de recherche – est opérationnel depuis 2024 dans plus de 120 pays, la France est à la traîne : la nouvelle fonction que redoute la presse française passe entre les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence.

Le sort d’AI Overviews, que Sébastien Missoffe (photo ci-dessous), directeur général de la filiale française de Google, espère lancer dans l’Hexagone d’ici la fin 2026 est entre mains de l’Autorité de la concurrence (ADLC), que dirige Benoît Cœuré (photo ci-contre). Pour le géant du Net, le lancement tardif en France de son moteur de réponse AI Overviews – successeur à terme de son moteur de recherche historique Search – s’explique par des « obstacles réglementaires »

Rémunérer les droits voisins de la presse
Le gendarme de la concurrence est d’autant plus sourcilleux qu’il veille à ce que Google respecte les droits voisins de la presse que ce dernier n’a pas toujours respectés par le passé : l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) et le Syndicat des éditeurs de la presse magazine (SEPM), avec l’Agence France-Presse (AFP), avaient saisi en novembre 2019 l’ADLC pour dénoncer le non respect par Google de la loi « Droit voisin de la presse » (1). Ce refus de négocier « de bonne foi » une rémunération des éditeurs de presse – au titre des droits voisins – pour leurs contenus exploités sur le moteur de recherche, et malgré les injonctions prononcées en 2020 par l’autorité antitrust, avait valu à la filiale d’Alphabet une amende de 500 millions d’euros (2). Bien que les éditeurs avancent en ordre dispersé (3), la presse française est unanime pour ne pas se faire manger la laine sur le dos. Et il y a aussi consensus en ce qui concerne l’intelligence artificielle (IA), Google ayant là aussi écopé d’une sanction en mars 2024 de la part de l’Autorité de la concurrence : 250 millions d’euros pour ne pas avoir respecté ses engagements pourtant rendus obligatoires, notamment sur la transparence (4).
Maintenant que AI Overviews et AI Mode veulent débarquer en France, la rémunération équitable des droits voisins de la presse et de la visibilité des articles dans le moteur de réponse devient (suite) un sujet central dans la relation entre les médias et Google qui ne veut pas de nouvelles sanctions financières. L’Autorité de la concurrence doit obtenir de Google l’engagement qu’il accordera un droit de retrait technique de l’IA (AI opt-out) aux éditeurs, sans pour autant que leurs articles soient désindexés du moteur de recherche classique. « Il faut trouver un équilibre : l’intelligence artificielle est trop importante pour ne pas être régulée, sans pour autant construire des murs qui freinent le progrès ou la compétitivité des entreprises européennes », a déclaré Sébastien Missoffe le 20 juin dernier à Ouest-France, tout en souhaitant pouvoir lancer AI Overviews et AI Mode « dans les prochains mois » et « dès 2026 » – « mais je ne peux pas m’engager sur une date » (5). Et pour cause : c’est l’Autorité de la concurrence qui est le maître des horloges, quand bien même Google France table sur un lancement des deux fonctionnalités « cet été », soit a priori d’ici le 23 septembre 2026, comme l’a précisé Sébastien Missoffe dans un courrier envoyé le 29 juin dernier aux éditeurs de presse. Google est disposé à payer, mais pas à n’importe quelle condition. « Depuis 2019, tous les acteurs d’Internet doivent contribuer au financement de la presse, assure Sébastien Missoffe. […] Google est aujourd’hui l’un des seuls, sinon le seul, à payer des droits voisins à tous les types de presse, pour des montants très significatifs. En France, Google verse chaque année des dizaines de millions d’euros au titre des droits voisins ».
Mais avec le moteur de réponse, les médias s’inquiètent du fait que, contrairement au moteur de recherche où leurs sites web étaient bien visibles avec leurs liens, AI Overviews ne propose d’abord que des informations résumées par Gemini, l’IA de Google, sur la page de résultats en guise d’aperçu d’un sujet. L’« aperçu IA » étant installé par défaut (6), l’utilisateur pourrait s’en contenter sans cliquer sur les liens qui apparaissent seulement après, si l’utilisateur veut aller plus loin sur les sites de contenus concernés. Les éditeurs du monde entier craignent l’avènement du « Zero-Click Search » (moteur de zéro-clic). Quant à AI Mode, il fonctionnera de façon conversationnelle fluide et personnalisé avec Gemini, une fois l’onglet activé par l’utilisateur pour affiner sa recherche. En France, la Société des droits voisins de la presse (DVP), présidée par Jean-Marie Cavada, juge « prématuré pour les éditeurs et agences de presse de s’engager tant que des clarifications substantielles n’auront pas été apportées par Google ».

Plainte du European Publishers Council (EPC)
AI Overviews fonctionne depuis mars 2025 dans huit Etats membres (7) : Allemagne, Italie, Espagne, Pologne, Portugal, Autriche, Irlande et Belgique. Le European Publishers Council (EPC) – avec parmi ses membres (8) Rossel, Ringier, Axel Springer, DPG, Burda Media ou encore Condé Nast – a déposé en février 2026 une plainte pour « abus de position dominante » (9) auprès de la Commission européenne contre Google pour AI Overviews et AI Mode. L’enquête de Bruxelles est en cours. En Grande-Bretagne, trois organisations de médias indépendants (10) avaient aussi déposé une plainte dès juillet 2025 devant l’autorité antitrust CMA. @

Charles de Laubier

Publicités dans les boîtes e-mail de ses abonnés : Orange sanctionné, oui, mais pas de triple peine

Orange n’échappe pas à la sanction pécuniaire pour ses pratiques abusives d’inbox advertising – sans consentement de ses abonnés – mais gagne avec Canal+ sur le cumul des poursuites. Il n’y aura pas d’amende de l’Arcep ni de la DGCCRF, en plus des 50 millions d’euros infligés par la Cnil en 2024.

Grâce à une décision du Conseil constitutionnelle rendue le 25 juin 2026, le premier opérateur télécoms français – dirigé par Christel Heydemann (photo) – échappe au risque d’une double ou triple addition d’amendes pour ses mêmes anciennes pratiques d’affichage publicitaire automatisé dans Mail Orange, son service de messagerie électronique accessible via le webmail mail.orange.fr ou via l’application mobile du même nom. Et ce, sans le consentement préalable de ses abonnés et utilisateurs – victimes de ses spamming (pollupostage).

De la directive « ePrivacy » au CPCE
Cette affaire remonte aux premiers contrôles effectués à partir de mi-2023 par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Mais l’affichage de publicités insérées – comme de « faux courriels » – dans les boîtes email des utilisateurs, sans leur consentement, était pratiqué depuis plusieurs années du temps de l’ancien directeur général d’Orange, Stéphane Richard. Et ce, jusqu’à ce qu’Orange abandonne fin 2023 ce format intrusif d’inbox advertising au profit d’un espace publicitaire en marge de la boîte de réception appelé « sticky » (car il « colle » à l’écran en étant visible en permanence, même lorsque l’utilisateur fait défiler la page).
Les anciens messages publicitaires en cause apparaissaient, eux, sous une forme qui s’apparentait à de véritables courriels, apparaissant au même emplacement que les messages personnels de l’utilisateur et d’apparence similaire. Le 14 novembre 2024, la Cnil a prononcé une sanction de 50 millions d’euros à l’encontre d’Orange sur le fondement l’article L. 34-5 du code des postes et des communications électroniques (CPCE), selon lequel « est interdite que la prospection directe au moyen de système automatisé de communications électroniques […], […] de courriers électroniques utilisant les coordonnées d’une personne physique, abonné ou utilisateur, qui n’a pas exprimé préalablement son consentement à recevoir des prospections directes par ce moyen » (1).
Ces dispositions transposent en droit français la (suite) directive européenne « ePrivacy » de 2002 régissant l’utilisation de systèmes automatisés d’appel et de communication sans intervention humaine, notamment de message électronique à des fins de prospection directe. Orange s’était défendu en invoquant « l’imprécision et l’imprévisibilité du cadre juridique applicable aux publicités insérées entre les courriels », dans le sens où il existait, selon l’opérateur télécoms, une « contrariété flagrante » entre les dispositions de l’article 13 de la directive ePrivacy (2) – ayant fait l’objet d’une interprétation par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) – et celles de l’article L. 34-5 du CPCE (3) – seules à lui être directement applicables. Orange estimait que les conditions d’application définies par ces textes diffèraient : l’application du CPCE étant soumise, selon son article L. 34-5, à l’existence d’un traitement de données à caractère personnel, contrairement à la directive ePrivacy, dont l’article 13 aurait une portée plus générale. Mais la Cnil ne l’a pas entendu de cette oreille et a considéré qu’il n’existait aucune contrariété entre la directive ePrivacy et le CPCE, leurs articles respectifs devant être interprétés à la lumière des décisions rendues par la CJUE.
De plus, le gendarme des données personnelles a considéré que le premier critère défini par la CJUE est rempli, à savoir que les messages en cause avaient bien été diffusés aux utilisateurs du service Mail Orange au moyen de leur boîte de réception, ce qui impliquait l’utilisation de leur courrier électronique à des fins de prospection directe via des annonces publicitaires insérées entre les courriels reçus. Et ce, sans recueillir le consentement préalable des utilisateurs du webmail et/ou de l’application mobile. « La société [Orange] a commis un manquement à l’article L. 34-5 du CPCE […] caractérisé pour le passé », conclut la délibération de la Cnil.

2 manquements, 2 amendes : 50 M€ au total
Pour remédier à ce premier manquement, Orange – avec sa régie publicitaire Orange Advertising – s’était mis à partir de novembre 2023 en conformité avec le nouveau format « sticky » en dissociant les courriers électroniques reçus et les annonces publicitaires affichées. Devant la Cnil, Orange avait d’ailleurs indiqué que l’affichage de ces publicités inbox advertising était géré par son Tag Management System (TMS). Ce qui, aux yeux de la Cnil, démontrait que c’était à l’opérateur télécoms – « au même titre que les annonceurs » – de recueillir préalablement le consentement de ses utilisateurs et abonnés, avant de procéder aux opérations de prospection dans Mail Orange et d’inscrire des informations (cookies) sur leur terminal de communications électroniques ou d’accéder à celles-ci (lecture des cookies). Il était reproché en outre à Orange un deuxième manquement contrevenant à l’article 82 de la loi « Informatique et Libertés ». Ce deuxième manquement était de ne pas avoir empêché la lecture des cookies après le retrait du consentement, l’opérateur télécoms « regrett[ant] en tout état de cause le manque d’accompagnement de la Cnil s’agissant des actions à mettre en place après retrait du consentement ».

La QPC gagnante du duo Orange-Canal+
Outre la Cnil, dont les amendes administratives pour chaque manquement (pour Orange, il y a en avait donc deux) peuvent aller jusqu’à 10 millions d’euros ou 2 % du chiffre d’affaires annuel mondial total de l’exercice précédent (20 millions d’euros ou 4 % de ce chiffre d’affaires dans certains cas), l’Arcep (4) et la DGCCRF (5) pouvaient elles aussi entrer dans la danse des sanctions. L’Arcep aurait pu infliger à Orange jusqu’à 3 % du chiffre d’affaires hors taxes du dernier exercice clos, tandis que la DGCCRF pouvait y aller aussi de sa sanction pécuniaire pouvant aller jusqu’à 375.000 euros pour une personne morale comme Orange.
L’opérateur télécoms historique avait saisi le contentieux du Conseil d’Etat en janvier 2026 pour contester la sanction de 50 millions d’euros infligée par la Cnil, et avait demandé en outre à cette plus haute juridiction administrative de transmettre au Conseil constitutionnel une QPC. Cette question prioritaire de constitutionnalité, envoyée le 17 avril 2026 par le Conseil d’Etat (6) au Conseil constitutionnel, visait à contester les dispositions de l’article L. 34-5 du CPCE, qui, en cas de manquements, habilite la Cnil, l’Arcep et la DGCCRF à infliger chacune des sanctions pécuniaires – et en l’occurrence dans cette affaire de sanctionner financièrement tout manquement à l’interdiction de prospection directe sans consentement préalable de l’utilisateur.
Orange reprochait à ces dispositions de « méconnaître le principe de nécessité des délits et des peines, et en particulier le principe”non bis in idem” ». Dans sa décision du 29 juin 2026, le Conseil constitutionnel a rappelé qu’il résulte de l’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 – applicable à toute sanction ayant le caractère d’une punition – qu’une même personne ne peut faire l’objet de plusieurs poursuites tendant à réprimer de mêmes faits qualifiés de manière identique, par des sanctions de même nature, aux fins de protéger les mêmes intérêts sociaux. « Les dispositions contestées tendent à réprimer de mêmes faits qualifiés de manière identique, par des sanctions de même nature, aux fins de protéger les mêmes intérêts sociaux. Elles méconnaissent donc le principe de nécessité des peines. Par conséquent, sans qu’il soit besoin d’examiner l’autre grief, ces dispositions doivent être déclarées contraires à la Constitution », décide le Conseil constitutionnel (7). Orange a même été soutenu dans cette procédure « QPC » par Canal+, qui intervenait volontairement car le groupe audiovisuel de la chaîne cryptée appartenant à Vincent Bolloré avait également un intérêt à contester le cumul de sanctions possible – ayant été elle aussi sanctionnée par la Cnil dans d’autres affaires. Le groupe Canal+, dirigé par Maxime Saada (photo ci-dessous), avait écopé de 600.000 euros d’amende infligée par la Cnil, par délibération du 12 octobre 2023 publiée au Journal Officiel. Le gendarme des données personnelles a condamné Canal+ pour manquements aux articles 7 du RGPD et L. 34-5 du CPCE. La délibération elle-même a été caviardée au niveau du nom de Canal+, conformément à la décision de la Cnil qui avait prévu que « [sa délibération] ne permettra plus d’identifier nommément la société à l’issue d’une durée de deux ans à compter de sa publication » (8) – soit depuis octobre 2025.
Mais l’affaire « Canal+ » n’est pas terminée pour autant : contre la délibération de la Cnil, la chaîne cryptée avait saisi le Conseil d’Etat, lequel a sursis à statuer le 5 mai 2025 sur la requête de la société Canal+ jusqu’à ce que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) se soit prononcée sur deux QPC (9), lesquelles portent principalement sur l’interprétation du consentement au sens du RGPD et de la directive ePrivacy – notamment la validité d’un consentement donné à un premier collecteur – tel qu’un fournisseur d’accès à Internet (FAI) – pour une catégorie de destinataires (« partenaires »). L’association Alliance Digitale, le groupement Geste et les syndicats professionnels DMA France et CPA ont vu leurs interventions acceptées, « justifi[a]nt d’un intérêt suffisant à l’annulation de la décision attaquée ». Les procédures préjudicielles devant la CJUE prennent généralement entre 12 et 18 mois (parfois plus). Avec un renvoi en mai 2025, un arrêt de la CJUE dans cette affaire « Canal+ » pourrait bientôt intervenir.

Abrogation du cumul reportée au 31-10-27
Enfin, pour Orange, le Conseil constitutionnel a jugé que « l’abrogation immédiate des dispositions déclarées inconstitutionnelles aurait pour effet d’empêcher toute poursuite et de mettre fin à celles engagées sur le fondement de ces dispositions, que celles-ci aient ou non déjà fait l’objet de poursuites par l’une des autorités compétentes [Cnil, Arcep ou DGCCRF, ndlr] pour sanctionner les manquements à l’article L. 34-5, entraînerait des conséquences manifestement excessives ». Et le gardien de la Constitution d’ajouter : « [Une abrogation immédiate] entraînerait ainsi des conséquences manifestement excessives ». D’où sa décision de reporter au 31 octobre 2027 la date de l’abrogation de ces dispositions. @

Charles de Laubier