Le patron d’Instagram, Adam Mosseri, vante les mérites des algorithmes qu’il doit rendre optionnels

Instagram est accusé d’imposer à ses 2 milliards d’utilisateurs des algorithmes pour les rendre addicts à son réseau social. Mais la filiale de Meta fait des efforts comme avec « Your Algorithm » aux Etats-Unis et maintenant en Australie. Dans l’Union européenne, les Pays-Bas l’ont fait plier ainsi que Facebook.

« Je ne pense pas qu’Instagram soit addictif – je sais que c’est controversé de dire cela. En tout cas en anglais, je trouve qu’on confond souvent l’usage familier du mot “accro” [addicted]… comme quand on dit “Je suis accro à cette série et je la regarde en rafale, ce qui n’est pas bon pour moi” », a déclaré d’Australie le 10 septembre 2026 le directeur général d’Instagram, Adam Mosseri (photo), à l’occasion du lancement dans ce pays d’Océanie de sa série éditoriale « Algo Confessions ». La filiale de Meta – par la voix d’influenceurs et souvent de son dirigeant – s’y confie, justifie ou dévoile le fonctionnement de ses algorithmes qui sont par ailleurs très décriés et taxés de « boîte noire ». Et ce, au moment où justement le Premier ministre australien Anthony Albanese a annoncé le 8 septembre – dans une déclaration intitulée « My Feed, My Way » (1) – son intention d’exiger que les plateformes de réseaux sociaux incitent les utilisateurs à choisir entre un flux de contenus recommandés par l’algorithme ou un flux chronologique inversé des pages suivies par les utilisateurs. Mais Adam Mosseri s’est bien gardé de commenter cette proposition gouvernementale, se contentant d’indiquer qu’Instagram a une gamme d’algorithmes : ceux qui classent des stories d’amis que chaque utilisateur voit le plus souvent, ceux qui mettent dans les suggestions les personnes qui apparaissent en premier en fonction des interactions, ou encore ceux qui déterminent le contenu que les gens voient dans leur fil d’actualité.

« Your Algorithm », fonction pas encore mondiale
« Algo Confessions », notamment avec sa rubrique « Ask Me Anything », a été lancé progressivement à partir de janvier 2026 pour tenter de désamorcer les critiques, affirmer qu’Instagram joue la transparence, expliquer les choix de design, et bien sûr justifier le rôle central des algorithmes. C’est une réponse directe aux critiques sur l’addiction, la santé mentale et la transparence de ses systèmes de recommandation. Cette série de « confessions » est apparue après le lancement par Instagram de « Your Algorithm » aux Etats-Unis en décembre 2025, une fonctionnalité permettant aux utilisateurs de voir – d’abord sur leur flux Reels – les centres d’intérêt que l’algorithme leur associe et de les modifier. Au printemps dernier, « Your Algorithm » a été étendu à l’onglet Explorer, puis juste avant l’été au fil principal Feed. Mais cette fonctionnalité est pour l’instant (suite) limitée aux utilisateurs anglophones.

UE : les Pays-Bas désactivent les algorithmes
Le 10 septembre, Adam Mosseri a profité du lancement en Australie de « Algo Confessions » pour annoncer aussi dans ce pays la disponibilité de « Your Algorithm ». Répondant indirectement à la proposition du Premier ministre australien de donner aux utilisateurs de réseaux sociaux le choix entre les flux recommandés par l’algorithme et les flux présentés seulement en chronologique inversée, le patron d’Instagram a mis en garde sur les effets négatifs sans algorithme. « Si vous allez dans un flux chronologique, il finit par être submergé par le contenu des entreprises, des marques et des éditeurs. […] Les créateurs sont noyés, puis vos amis sont encore plus noyés. […] Tu rates beaucoup plus de contenu… et tu passes beaucoup moins de temps sur la plateforme », a affirmé Adam Mosseri, selon ses propos rapportés par la chaîne de télévision ABC (Australian Broadcasting Corporation), le service public national d’Australie, lors de son point presse (2). Il a en outre assuré, d’après les sondages en ligne que fait Instagram sur les utilisateurs concernés par le choix de la chronologie inversée sans algorithme, qu’il n’y avait que « quelques passionnés […] satisfaits » qui souhaitaient vraiment se retirer de l’algorithme, mais que ces utilisateurs étaient minoritaires.
Avec l’option sans algorithme dans « Your Algorithm », ce choix reste définitif tant que l’utilisateur ne le change pas, même après avoir fermé et rouvert l’application. C’est là toute la différence avec le fil chronologique qui existe déjà sur Instagram mais que peu d’instagrameurs savent, y compris en Australie : s’ils tapent sur le logo d’Instagram en haut de leur écran, un menu déroulant propose soit « Suivi(e)s » pour un ordre chronologique inversé des comptes suivis par l’utilisateur, soit « Favoris » avec recommandations algorithmiques. Mais le flux revient à l’utilisation de l’algorithme lorsque vous fermez cette fenêtre ou rouvrez l’application. Adam Mosseri s’est dit prêt à améliorer cette discrète fonctionnalité au niveau mondial : « Je n’essaie pas de le cacher… Je pense qu’on peut le rendre plus visible. […] Instagram est trop compliqué […] Il y a beaucoup de choses à caser dans la page ; nous essayons donc de ne pas simplement ajouter plus de boutons pour tout. […] Il y a clairement de la place pour améliorer la découverte de ça ». Pour l’Union européenne (UE), malgré la liberté de choix prévue par le Digital Services Act (DSA), les 207 millions d’utilisateurs d’Instagram sont toujours privés de « désalgorithmisation », excepté aux Pays-Bas. En effet, dans une décision judiciaire rendue le 2 octobre 2025 (3) lors d’un référé mené par l’ONG de défense des droits numériques Bits of Freedom, le Tribunal de district d’Amsterdam a enjoint la maison mère d’Instagram et de Facebook (tous les deux visés) de rendre le choix du fil chronologique persistant pour les fils d’actualité des résidents néerlandais – même après fermeture/réouverture de l’application. Le tribunal a jugé que le fait de réinitialiser le fil de l’utilisateur vers l’algorithme à chaque fermeture de l’application constitue un « dark pattern » (un piège, une pratique trompeuse ou une interface manipulatoire) contraire à l’article 25 du DSA. Cette pratique crée une « fatigue du choix » qui contraint artificiellement l’utilisateur à subir le flux algorithmique. Menacé d’une astreinte de 100.000 euros par jour de retard de violation du DSA, le groupe Meta Platforms s’est conformé fin 2025 à cette décision néerlandaise. Dans un arrêt rendu le 10 mars 2026 (4), la Cour d’appel d’Amsterdam a confirmé l’obligation pour Meta de conserver de manière permanente le choix du fil chronologique pour les Néerlandais. « Avec ce jugement, la liberté de choix des utilisateurs reste intacte. L’urgence de l’affaire est confirmée par cette décision. Meta a un impact énorme sur notre liberté de communication et de débat public. Il est donc très important que l’entreprise respecte nos règles européennes », a déclaré ce jour-là Evelyn Austin (photo ci-dessus), directrice exécutive de Bits of Freedom (5).
Les Européens des autres Etats membres de l’UE devront attendre longtemps avant de se voir eux aussi accorder cette liberté de choix et ce droit à se « désalgorithmer ». Malgré le marché unique numérique, le jugement néerlandais reste géolocalisé et ne constitue pas une injonction européenne générale à Meta.

« Conception addictive d’Instagram et de Facebook »
Plusieurs autorités de protection des données, régulateurs du numérique et associations de consommateurs européens, notamment en France et en Allemagne, pourraient prendre appui sur ce jugement néerlandais pour engager des démarches similaires auprès de Meta pour que soient supprimés les dark patterns et rendus optionnels les algorithmes. En France, l’Arcom – en tant que Digital Services Coordinator (DSC) au regard du DSA – collabore avec le Comité européen des services numériques (EBDS) en lui transmettant notamment les signalements des utilisateurs français. La Commission européenne, elle, a accusé le 10 juillet 2026 Meta d’enfreindre le DSA avec sa « conception addictive d’Instagram et de Facebook » (6). Aux Etats-Unis, Meta a accepté le 26 août dernier de verser près de 18 milliards de dollars pour mettre un terme à son procès sur l’addiction des adolescents. @

Charles de Laubier

Musique et présomption IA : le Snep et la macronie

En fait. Le 8 septembre, le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep) a appelé à ce que la proposition de loi sur la « présomption d’utilisation » des contenus culturels par les IA – texte bloqué depuis juin 2026 par les macronistes – soit « urgemment débattues par l’Assemblée nationale ».

En clair. « La proposition de loi portée par la sénatrice Laure Darcos apporte des réponses nécessaires qui doivent être urgemment débattues par l’Assemblée nationale. Innovation et création ne prospèreront que dans un cadre transparent et respectueux des droits », a déclaré Alexandre Lasch, directeur général du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), à l’occasion de la présentation le 8 septembre dernier des résultats du marché française de la musique enregistrée sur le premier semestre 2026.
Or cette proposition de loi (PPL) pour l’instauration d’une « présomption d’utilisation [ex-exploitation, ndlr] des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle » (1) a été bloquée à l’Assemblée nationale le 11 juin 2026 en raison d’une obstruction orchestrée par la macronie (groupe Ensemble pour la République en tête emmené par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal) qui a déposé plus d’une centaine d’amendements, empêchant un débat et un vote en séance ce jour-là. La PPL veut introduire dans le code de la propriété intellectuelle une « présomption réfragable », à savoir qui peut être renversée par la preuve contraire, comme cela est préconisé au Parlement européen avec le rapport d’Axel Voss (2) – à la différence de la « présomption irréfragable », donc (suite) irréfutable. Le texte avait même obtenu le 19 mars 2026 l’aval du Conseil d’Etat (3). Dans le titre de la PPL, le terme « exploitation » (trop large et juridiquement ambigu, laissant entendre qu’il y a atteinte au droit d’auteur ou acte de contrefaçon) avait été remplacé par « utilisation » (plus neutre et précis, sans présumer automatiquement qu’il y a contrefaçon). Le Sénat adopte le texte le 8 avril 2026. Comme le précise le député-rapporteur Emmanuel Maurel – dans son rapport du 2 juin (4) –, la PPL crée « une présomption d’usage et non une présomption d’atteinte aux droits de propriété intellectuelle, laquelle ne pourra être appréciée que par le juge ».
A l’obstruction de la macronie le 11 juin, Emmanuel Macron – intervenant à un déjeuner à l’Elysée avec les patrons de la presse quotidienne régionale – a exacerbé le 23 juin le courroux des industries culturelles et des ayants droit en qualifiant de « débile » le travail parlementaire sur l’IA et le droit d’auteur. D’après ElectronLibre du 26 juin (5), le chef de l’Etat s’est ainsi opposé à cette proposition de loi sur la présomption IA. @

Autoradios dans les véhicules neufs : bras de fer constructeurs automobiles-industrie de la radio

Le « son » monte au Parlement européen entre les constructeurs automobiles et l’industrie de la radio : les premiers (au sein de l’ACEA) ne veulent pas de l’obligation d’un autoradio dans les véhicules neuf qu’exigent en revanche les seconds (via WorldDAB, Broadcast Networks Europe et AER).

(Au moment de la parution de cet article le 21 septembre 2026, l’Alliance de la Radio, Radio France et les radios associatives ont aussi fait entendre leurs voix)

« Les organisations de l’industrie de la radiodiffusion affirment que la nouvelle législation européenne devrait garantir un accès universel, résilient et en clair à la radio dans la voiture. [Elles] appellent les décideurs européens à utiliser la loi sur les réseaux numériques (DNA) afin de garantir que la radio diffusée reste disponible dans les nouveaux véhicules à travers l’Europe », ont déclaré ensemble le 7 septembre 2026 WorldDAB et Broadcast Networks Europe (BNE), alors que le processus législatif du futur Digital Networks Act (DNA) entre dans sa dernière ligne droite au Parlement européen en vue de son adoption fin 2026 ou début 2027.

Multimédia personnalisé et technologie neutre
En face, l’industrie automobile – représentée à Bruxelles par son lobby ACEA (European Automobile Manufacturers’ Association), dont sa directrice générale est Sigrid de Vries (photo) – s’oppose à toute obligation d’équiper les véhicules de récepteurs FM/DAB+ et d’y assurer une visibilité et une accessibilité de la radio. « Nous saluons l’absence dans la proposition [de règlement sur les réseaux numériques] d’exigences rendant obligatoire l’intégration de récepteurs radio FM ou DAB+ dans les véhicules. Compte tenu des récents appels de certaines parties prenantes à introduire de telles obligations dans le DNA, il s’agit d’un signal positif fort montrant l’engagement de la Commission [européenne] en faveur d’un cadre moderne et favorable à l’innovation », s’est félicitée l’ACEA dans sa prise de position d’une douzaine de pages (1) datée de juillet 2026.
Des constructeurs automobiles ont déjà pris la décision de ne plus mettre de récepteur radio dans de nouvelles gammes de véhicules (Tesla, Renaud, Citroën, Fiat, …), afin de réduire les coûts lors de la première monte d’équipements installés d’origine sur un véhicule neuf, directement dans leurs usines. A la place, ils passent des accords avec les Google (Android Auto et YouTube Music), Apple (CarPlay) et autres Spotify pour intégrer leurs applications audios et services de streaming dans l’unité d’infodivertissement du véhicule, c’est-à-dire le système multimédia embarqué constitué d’un écran central et de l’ordinateur interne du véhicule – auquel peuvent se connectent aussi (suite) les smartphones des passagers afin de personnaliser leurs services en ligne dans l’habitacle (une personnalisation bien supérieure aux technologies de diffusion traditionnelles). « La conception des véhicules s’appuie de plus en plus sur des architectures numériques et logicielles, justifie l’ACEA. Imposer des exigences matérielles liées à des normes de communication spécifiques restreindrait la flexibilité de conception, augmenterait la complexité de production et générerait des coûts supplémentaires pour les constructeurs, qui finiraient par se répercuter sur les consommateurs ». Pour arriver à leurs fins, les constructeurs automobiles invoquent la neutralité technologique (technology-neutral) qui est, selon leur lobby, la « pierre angulaire de la politique numérique de l’UE ». Pour les fabricants des moteurs sur quatre roues, « le cadre réglementaire doit donc rester technologiquement neutre et économiquement proportionné, permettant aux constructeurs et fournisseurs de déployer des solutions adaptées aux exigences opérationnelles et de sécurité de chaque cas d’usage ». Et d’insister : « La réglementation doit définir des objectifs, et non prescrire des technologies ».
Le DNA doit non seulement graver dans le marbre l’approche technologiquement neutre en s’abstenant d’imposer des obligations de récepteurs FM/DAB+, mais aussi ne pas rendre obligatoire non plus la mise en avant des radios dans les véhicules (pas de radio prominence requirements). « Les propositions visant à exiger des constructeurs qu’ils assurent l’accessibilité et la découvrabilité de milliers de services radio agréés de tous les Etats membres, via l’interface du véhicule, sont disproportionnées. Cela imposerait une complexité technique, une charge opérationnelle et des coûts continus considérables pour l’industrie, sans bénéfice équivalent pour les utilisateurs qui disposent déjà de multiples moyens d’accéder aux contenus audio », plaident les constructeurs automobiles dans leur position paper destiné à la Commission européenne.

La Commission européenne pro-constructeurs
La proposition législative DNA que la Commission européenne a présentée le 21 janvier 2026 (2) et que le Parlement européen est en train d’examiner (3), fait la part belle à la position de statu quo défendu par l’ACEA. Car il n’est pas prévu d’obligation pour les constructeurs d’équiper les véhicules d’un récepteur radio. Le texte se contente de reprendre et maintenir les dispositions du code européen des communications électroniques de 2018 concernant seulement les récepteurs radio déjà intégrés dans un véhicule neuf de catégorie M (voitures particulières et certains véhicules de transport de personnes) mis sur le marché de l’UE depuis le 21 décembre 2020 : ces autoradios déjà en place doivent être capables de recevoir et de reproduire au moins les services de radiodiffusion numérique terrestre. Il s’agit donc d’une « obligation conditionnelle » : si un autoradio est déjà présent, il doit être doté d’une puce DAB+.

L’industrie de la radio essaie d’amender le DNA
Autrement dit, les Peugeot, Hyundai et autres BMW restent libres de ne pas installer de récepteur du tout, ou de se limiter à des solutions purement IP/streaming. Si les « voituriers » sont pour l’instant en position de force relative au Parlement européen, du moins au niveau de ses commissions (Itre, Imco et Libe) qui examinent actuellement le texte DNA, les industriels et organisations de la radio bataillent en commission en déposant des amendements – non encore publiés – pour instaurer une obligation d’équiper les véhicules neufs de récepteurs radio FM/DAB+. L’un des rapporteurs principaux est le Polonais Michal Kobosko (Itre). Les eurodéputés pro-autoradios obligatoires sont aiguillonnés par de nombreuses organisations professionnels de la radio telles que : l’EBU (European Broadcasting Union), qui a publié le 18 mai 2026 un position paper (4) appelant à ce que le DNA garantisse la disponibilité de la radio terrestre analogique (FM) et numérique (DAB/DAB+) dans les véhicules de catégories M, N, L6 et L7 ; l’AER (Association of European Radios), dont le président Stefan Möller a redemandé le 22 janvier 2026 que le DNA impose des récepteurs radio hybrides (FM/DAB+) dans tous les véhicules neufs (5). L’EBU et l’AER sont en outre à l’origine de la campagne collective « Radio Ready », ou « Radio Ready for Connected Cars » (6), lancée en juin 2025 et co-initiée par le groupe allemand Bauer Media et le suédois Swedish Radio, rejoints par la BBC, Radio France, RTL, NRJ ou encore Sveriges Radio.
Quant aux organisations WorldDAB (qui participe aussi activement à « Radio Ready ») et Broadcast Networks Europe (BNE), dans leur déclaration conjointes du 7 septembre 2026, elles poussent aussi activement avec leurs alliés pour l’adoption d’amendements renforçant l’article concerné du DNA – souvent cité comme étant l’article 112 – afin de faire peser l’obligation sur le véhicule lui-même et non seulement sur le récepteur s’il est présent. WorldDAB et BNE, présidés par respectivement la Néerlandaise Jacqueline Bierhorst et le Français Arnaud Lucaussy (voir photos ci-dessus), « exhortent les décideurs à renforcer les dispositions héritées du code européen des communications électroniques (7) ». Leurs arguments principaux pour justifier cette obligation étendue : l’accès universel gratuit de la radio, la résilience aux crises dans la mesure où la radio hertzienne est indépendante des réseaux IP, et le pluralisme médiatique. « La radio diffusée offre un accès sécurisé, fiable et en clair à des informations et divertissements digne de confiance, sans dépendance à la connectivité mobile, aux abonnements, ni aux contrôleurs d’accès du numérique. Son infrastructure “un-à-plusieurs” confère également à la radiodiffusion un rôle crucial en cas d’urgence, lorsque les réseaux mobiles et IP peuvent être congestionnés ou indisponibles. Ces qualités font de la radiodiffusion terrestre un élément important de la résilience plus large de l’Europe et les infrastructures de communication », justifient les deux organisations dans leur appel aux eurodéputés.
Et à l’appui de leur démonstration, les deux organisations font état de l’étude internationale (8) présentée par WorldDAB en juin 2026 et basée sur 8.000 acheteurs récents de voitures à travers l’Australie, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni : 83 % écoutent la radio dans la voiture et 50 % l’utilisent plus que toute autre source audio, contre 20 % qui utilisent principalement les services de streaming. « Environ 62 % considèrent la radio comme une fonctionnalité “indispensable” pour un véhicule et 85 % affirment qu’elle leur manquerait si ce n’était pas disponible. La recherche souligne également le rôle de la radio en cas d’urgence : 83 % des répondants ont estimé que la radio est importante en cas d’urgence ou de catastrophe, tandis que 52 % ont affirmé qu’elle serait leur première source d’informations en conduisant dans de telles circonstances », soulignent WorldDAB et BNE. Leur conclusion : « La radio diffusée et la voiture sont un duo inséparable ». L’industrie de la radio voit en outre des Etats membres et leurs régulateurs de l’audiovisuel se rallier à sa cause.

Etats membres et régulateurs à la rescousse
C’est le cas en France où l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a répondu le 16 juin 2026 à la consultation de la Commission européenne sur le DNA en appelant explicitement à modifier le futur règlement sur les réseaux numériques pour faire peser l’obligation d’équipement sur le véhicule lui-même, et non plus seulement sur le récepteur : « Cette reformulation est essentielle : en l’état actuel du texte, un constructeur qui supprime le récepteur radio ou le remplace par une application de streaming ou un système d’infodivertissement embarqué connecté échappe à l’obligation, tout en privant l’utilisateur d’un accès à la radiodiffusion terrestre » (9). @

Charles de Laubier

L’IA musicale Suno a signé des accords avec BMG (août 2026) et Warner Music (novembre 2025) : tournant

Revendiquant quelque 100 millions de créateurs de musique, Suno, l’éditeur américain de l’IA générative musicale du même nom auquel la RIAA, la Gema et la Socan demandent des comptes, a signé des accords avec Warner Music (2025) et BMG (2026). Objectif : devenir une plateforme pour artistes indépendants.

Quatre ans après sa création, Suno a réussi à se faire un nom dans le monde impitoyable des IA génératives, en entrant sur ce marché mondial avec un modèle de génération de paroles et de sons baptisé « Bark » et lancé en 2023, suivi l’année d’après par sa version 3 de « Suno » pour cette fois la création musicale. Depuis le printemps 2026, Suno en est à sa version V5.5 – documentée sur la plateforme de développement GitHub (1) – et pourrait rendre publique la V6 d’ici la fin de l’année ou début 2027 – si l’on se fie au rythme de ses sorties. Cofondée à Cambridge, dans le Massachusetts (Etats-Unis), par Mikey Shulman son PDG (photo), avec Georg Kucsko, Martin Camacho et Keenan Freyberg – quatre anciens de l’« AI tech » Kensho spécialisée dans les données financières (rachetée en 2018 par S&P Global) –, la start-up américaine veut faire bonne figure vis-à-vis de l’industrie musicale.
En moins d’un an, elle a annoncé deux accords majeurs avec respectivement la major mondiale Warner Music le 25 novembre 2025 et le premier producteur de musique indépendant BMG (filiale de Bertelsmann) le 12 août 2026. « Nous présenterons du contenu d’artistes WMG [Warner Music Group, ndlr] qui choisissent d’utiliser leurs noms, images, ressemblances, voix et compositions pour être utilisés dans la nouvelle musique générée par IA», a expliqué l’an dernier le PDG.

Suno veut monter en gamme, « sous licence »
« Ce seront de nouvelles expériences de création d’artistes qui s’inscrivent volontairement, poursuit Mikey Shulman, ce qui leur ouvrira de nouvelles sources de revenus… et vous permet d’interagir avec eux de nouvelles façons. Vous pourrez construire autour des sons des artistes participants et vous assurer qu’ils soient rémunérés » (2). Ce partenariat avec l’une des « Big Three » de l’industrie musicale permet à Suno de construire une nouvelle génération de modèles utilisant « sous licence » de la musique « de haute qualité ». Neuf mois après ce coup de maître, Mikey Shulman vient d’annoncer un partenariat avec le groupe BMG (BMG Rights Management), grand détenteur de droits musicaux et filiale du groupe allemand Bertelsmann, devenu en outre (suite) le premier producteur mondial indépendant de musique depuis l’absorption en avril 2026 du label américain Concord Records : l’ensemble opérera sous le nom de BMG et sera détenu à 67 % par Bertelsmann (3).

RIAA, Gema et Socan en procès contre Suno
Pour Suno, c’est une aubaine : « Notre objectif est de construire la meilleure plateforme de création musicale au monde, développée avec artistes, auteurs-compositeurs, producteurs et musiciens pour soutenir leurs façons de créer de la musique, a déclaré Mikey Shulman. Cet accord fait partie de notre prochain lancement de notre premier modèle musical développé avec l’industrie musicale. Ensemble, nous créerons de nouvelles expériences musicales qui réinventeront la manière dont artistes et fans peuvent se connecter, ainsi que de nouvelles opportunités économiques pour les artistes et auteurs-compositeurs qui s’y inscrivent » (4).
Si la start-up de Cambridge a réussi à s’entendre avec Warner Music et BMG, il n’en va pas de même d’autres acteurs de l’industrie musicale. Suno essuie les plâtres de l’IA au regard des droits d’auteur. Les « Big Three » (Universal Music, Sony Music et, avant désistement en raison de l’accord, Warner Music), sous la coordination de la Recording Industry Association of America (RIAA) dont ils sont membres, ont engagés des poursuites en juin 2024 contre Suno pour violation en masse du copyright musical (mass infringement). Le procès est toujours en cours devant le tribunal du district du Massachusetts (5), mais sans Warner Music qui a en outre cédé à Suno la plateforme de découverte de concerts et de suivi d’artistes Songkick. Est aussi dans le collimateur des majors de la RIAA, dans une autre plainte, un rival de Suno appelé Uncharted Labs, à l’origine de l’IA Udio. « Des services non licenciés comme Suno et Udio, qui prétendent qu’il est “juste” de copier l’œuvre d’une vie d’un artiste et de l’exploiter à leur propre profit sans consentement ni rémunération, nuisent à la promesse d’une IA véritablement innovante pour nous tous », avait dénoncé il y a plus de deux ans l’actuel PDG de la RIAA, Mitch Glazier (6). Pour sa défense, Suno invoque la doctrine du fair use propre aux Etats-Unis – qui consacre un « usage raisonnable » sans devoir de rétribution ni d’autorisation des ayants droit (7). En août 2026 et avant l’échéance de la phase fact discovery prévue le 30 septembre, Universal Music et Sony Music ont voulu ajouter au dossier de preuves des dizaines de milliers de fichiers audio (enregistrements protégés par copyright). Mais le juge Frank Dennis Saylor IV les a refusés. En revanche, il a autorisé l’ajout d’une réclamation « DMCA » pour contournement des mesures techniques anti-téléchargement de YouTube (stream ripping) : la plainte a ainsi été amendée le 25 août (8). Et la « Sacem » canadienne (Socan) a déposé plainte contre Suno le 2 septembre.
En Europe cette fois, c’est la Gema en Allemagne – l’équivalent en taille de la Sacem en France (9) – qui a porté plainte le 21 janvier 2025 contre Suno devant le tribunal régional de Munich afin de faire valoir les droits de ses membres. « Les fournisseurs d’IA comme Suno utilisent les œuvres de nos membres sans leur consentement et en bénéficient financièrement. En même temps, la production générée de cette manière rivalise avec les œuvres créées par l’homme et les prive de leur base économique », avait pointé Tobias Holzmüller, PDG de cet société berlinoise de gestion collective des droits musicaux (10). Le jugement (11) a été rendu en première instance le 31 juillet 2026 : interdiction est faite à Suno de reproduire (et de faire reproduire) sans autorisation les six œuvres concernées (12). Suno n’a pas exclu de faire appel.
Ces trois procès (RIAA, Gema et Socan) n’empêchent pas la société de Cambridge de séduire des artistes et des fans avec son IA musicale. A l’été 2025, un groupe de rock appelé The Velvet Sundown avait défrayé la chronique en sortant coup sur coup deux albums qui rencontrèrent une large audience sur Spotify : « Floating on Echoes » et « Dust and Silence » (13). En plein succès et plus de 1 million de streams en quelques semaines, le groupe qui n’en était pas un a reconnu avoir fait composer ses musiques entièrement par Suno (14). D’autres succès viraux sont par la suite à mettre au crédit de Suno, dont le premier morceau country généré par IA à atteindre le sommet d’un classement Billboard, à l’automne 2025 : « Walk My Walk ». Ou encore l’artiste virtuelle IngaRose a cartonné en avril 2026 avec son titre « Celebrate Me » (15) qui a été n°1 de l’iTunes Chart aux Etats-Unis et dans plusieurs autres pays, dont la France, notamment sur YouTube avec plus de 11,5 millions de vues.

300 millions de dollars de revenus récurrents
L’IA musicale a dépassé en février 2026 les 100 millions d’utilisateurs au total, dont 2 millions d’abonnés payants, lui rapportant 300 millions de dollars de revenus récurrents annuels, d’après un blog indépendant (16). Rien qu’en 2025, Suno a généré 7 millions de chansons par jour. Trois formules sont proposées : « Free » avec son « modèle standard » et « 10 morceaux par jour » maximum ; « Pro » à 8,33 euros par mois avec son « dernier modèle » pour 17 morceaux par jour et « droits commerciaux inclus » ; « Premier » à 15 euros par mois avec 67 morceaux par jour et « Suno Studio ». @

Charles de Laubier

En plus de 30 ans d’Internet, l’échec de l’Europe

En fait. A septembre 2026, l’Union européenne n’a toujours pas réussi à créer un champion européen du numérique pour rivaliser avec les Gafam, Nvidia et autres OpenAI, ou même avec les géants asiatiques. Alors que le Commission européenne prépare sa prochaine période de programmation 2028-2034.

En clair. Alors que la Commission européenne planche sur son prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034, l’absence de « Gafam » européens depuis plus de trois décennies d’Internet se fait de plus en plus criante. La déferlante de l’intelligence artificielle accroît cette dépendance de l’Europe aux plateformes américaines et asiatiques. Dans une étude commanditée par la DG Cnect (1) à la société britannique Technolopolis, et publiée au début de l’été 2026 sur le « déploiement des capacités numériques critiques de l’UE au-delà de 2027 » (2), l’incapacité de l’Europe à faire émerger et conserver des champions du numérique est pointée à travers l’analyse des lacunes stratégiques de déploiement et de passage à l’échelle (scale-up). Si l’UE est plutôt performante pour créer des start-up technologiques avancées, au nombre de 20.000 en 2025 d’après ce rapport, une fraction infime d’entre elles (suite) réussit à devenir des licornes ou des géants mondiaux.
Et alors que le « marché unique numérique » est encore trop fragmenté, les Vingt-sept aux 450 millions de consommateurs échouent dans le développement en phase de croissance en raison d’un déficit structurel au niveau des financements et l’absence d’un marché des capitaux intégré. Il y a trois ans, la Commission européenne se faisait déjà une autocritique dans son premier rapport sur l’état d’avancement de « la décennie numérique » 2020-2030 (3). Ses conclusions étaient sans appel : « lacunes », « retard », « insuffisance », « écart d’investissement », … Aucun européen n’était parmi les grands « contrôleurs d’accès » (gatekeepers) désignés par Bruxelles dans le cadre du Digital Markets Act (DMA).
Il a fallu attendre mai 2024 pour voir apparaître un européen parmi ces gatekeepers (4) : le néerlandais Booking.com, seul au milieu d’américains en nombre et d’asiatiques. Ce géant européen – numéro un mondial de la réservation d’hébergements et des agences de voyages en ligne – est aussi désigné par Bruxelles, depuis avril 2023, « très grande plateforme en ligne » au regard cette fois du Digital Services Act (DSA). On retrouve dans cette catégorie des VLOP (5) trois autres géants européens : l’allemand Zalando dans le e-commerce, ainsi que, dans le porno, le chypriote Pornhub et le tchèque XVideos. Dans l’IA, le français Mistral AI est encore très loin d’être un champion européen. Et la souveraineté numérique reste un vœu pieux. @