Microsoft est en passe d’être sacrifié par l’Union européenne sur l’autel de la souveraineté numérique

Un an après avoir annoncé des « solutions souveraines globales donnant du pouvoir aux organisations européennes », Microsoft se retrouve éjecté de plusieurs contrats européens au nom de la souveraineté numérique de l’UE – où la firme de Redmond est pourtant présente depuis 43 ans. Son PDG, Satya Nadella, reste sans voix.

Rien ne va plus pour la firme de Redmond, cofondée par Bill Gates il y a plus d’un demi-siècle et installée depuis 43 ans dans l’Union européenne (UE). Microsoft n’y est plus en odeur de sainteté. Les logiciels bureautiques Word, Excel, Powerpoint, Outlook ou encore Teams, qui font partie de sa suite Microsoft 365 (ex-Office 365), ainsi que ses services de cloud Azure et OneDrive, mais aussi son IA générative Copilot intégrée jusque dans son navigateur Edge (successeur d’Internet Explorer) et son moteur de recherche Bing, sans parler de son système d’exploitation Windows (1) : toutes ces solutions « Microsoft », pour ne citer qu’elles, sont désormais suspectées de porter atteinte à la souveraineté numérique de l’Europe, de présenter des risques pour les données personnelles des utilisateurs européens, vulnérables car exposées aux lois extraterritoriales étatsuniennes comme le Cloud Act et le Foreign Intelligence Surveillance Act (Fisa). Cette défiance envers le « M » de Gafam s’exacerbe à Bruxelles, alors que les relations avec Washington se sont tendues depuis le début du second mandat d’un Donald Trump très critique envers la règlementation de l’UE sur les marchés et services numériques. Et le « Paquet de souveraineté technologique européenne » présenté le 3 juin 2026 par Ursula von der Leyen (photo de droite), présidente de la Commission européenne, ne va pas aller dans le sens de l’apaisement des relations transatlantiques.

Malgré des « solutions souveraines » pour l’Europe
Et ce n’est pas faute pour Satya Nadella (photo de gauche), PDG de Microsoft depuis plus d’une douzaine d’années, d’avoir tenté de montrer patte blanche à l’Europe, notamment il y a un an presque jour pour jour, lorsqu’il a présenté le 16 juin 2025 des « solutions souveraines globales donnant du pouvoir aux organisations européennes » – dont le Microsoft Sovereign Cloud enrichi, qui donne la main aux clients européens pour leur informatique en nuage. « Nous annonçons de nouvelles offres qui apportent la souveraineté numérique à toutes les organisations européennes dans le cloud public et débloquent également de nouvelles façons de gérer des cloud souverains privés », avait alors expliqué Satya Nadella dans un message (2) posté sur LinkedIn (réseau social professionnel appartenant à Microsoft depuis maintenant dix ans).

Europe, « souveraineté par-ci, données par-là »
Parmi les services proposés par la firme de Redmond, dont le siège européen est situé à Dublin en Irlande, il y a Continuer la lecture

Le World News Media Congress 2026 a fait l’impasse sur la concentration des médias en France, et leur indépendance

Le Congrès mondial des médias s’est tenu en France cette année, non pas à Paris comme en 1995, mais cette fois à Marseille, du 1er au 3 juin. L’armateur CMA-CGMA du milliardaire Rodolphe Saadé en était « partenaire stratégique », via sa filiale CMA Média (La Provence, Corse-Matin, La Tribune, Brut, RMC, BFM, …).

Rodolphe Saadé (photo), l’un des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers des médias français – une situation unique au monde (1) (*) (**) – a été le coorganisateur cette année 2026 de la 77e édition du World News Media Congress, qui, cette fois, s’est tenu à Marseille (du 1er au 3 juin 2026), au Palais des Congrès et des Expositions du Parc Chanot, situé à 5,5 kms à vol d’oiseau de la Tour CMA CGM où est installé le siège social du conglomérat géant du transport maritime et, depuis 2022, des médias – groupe familial, non coté en Bourse malgré son gigantisme et présidé par le milliardaire.

Indépendance des rédactions sous silence
CMA Média, filiale du conglomérat et présidée par Véronique Albertini Saadé (l’épouse de Rodolphe Saadé), était aux premières loges de ce Congrès mondial des médias d’information 2026 en tant que « Strategic Partner » de ces rencontres internationales qui se tiennent chaque année depuis 72 ans : soit depuis leur création en 1948 par la Fédération internationale des éditeurs de journaux (Fiej) qui est devenue en 2009 l’Association mondiale des éditeurs de presse d’information (Wan-Ifra) par la fusion de la Fiej (alias Wan) à Paris avec l’Inca (alias Ifra) à Francfort. Aujourd’hui, cette organisation patronale, dirigée par le Danois Stig Ørskov (photo ci-dessous), représente 3.000 éditeurs et 40 associations membres d’éditeurs – dont, en France (2), l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) –, pour un total de 18.000 publications dans 120 pays. « Notre mission est de protéger les droits des journalistes et des éditeurs dans le monde entier à opérer des médias indépendants », assure la World Association of News Publishers (Wan-Ifra), basée à la fois à Paris et à Francfort.
Or, force est de constater que (suite) cette organisation patronale des médias n’aborde jamais – ni dans les éditions annuelles de son Congrès mondial des médias ni dans ses rapports annuels – la question, pourtant fondamentale pour les démocraties, de la concentration des médias – et a fortiori dans les mains de milliardaires comme en France (3), pays hôte de l’événement en 2026. Le milliardaire franco-libanais Rodolphe Saadé, devenu en quatre ans un nouveau magnat des médias très influent en France – La Provence (4), Corse-Matin, La Tribune/La Tribune Dimanche, BFM TV, RMC, Brut, Air & Cosmos, 2e actionnaire de M6 que Rodolphe Saadé convoite depuis 2022 (5), … –, a réussi l’exploit d’accueillir dans la cité phocéenne, dont CMA CGM est le premier employeur privé, le Congrès mondial des médias d’information. Et ce, durant trois jours, sans que les questions de concentration des médias et d’indépendance des rédactions ne soient mises au programme. La filiale CMA Média, à l’initiative de son directeur général du pôle presse Jean-Christophe Tortora, s’est portée candidate dès mars 2025 à l’organisation de l’édition 2026 – 31 ans après la précédente édition à Paris. « Le partenariat avec CMA Média reconnaît son rôle croissant dans le paysage médiatique [et] déjà la principale salle de rédaction privée en France », s’était félicitée l’an dernier l’association Wan-Ifra, tandis que son président d’alors, Vincent Peyrègne, ne tarissait pas d’éloge envers CMA Média qui a généré 600 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 : « CMA Média est un groupe médiatique diversifié avec un fort engagement envers l’innovation, soutenu par une nouvelle génération de propriétaires de médias engagés, déterminés à relever les défis de l’information et du journalisme au XXIe siècle » (6).
Cette montée en influence médiatique de Rodolphe Saadé, propriétaire de ce 3e groupe privé de médias en France, ne se fait cependant pas sans motions de défiance (votées à La Tribune/La Tribune Dimanche en octobre 2025 (7) et en mars-avril 2026 avec grève), sur fond de plan social, de rapprochement des rédactions numériques avec BFM Business, et d’autres tensions. Tandis que les journalistes de La Tribune dénoncent des risques pour l’indépendance éditoriale et ceux de La Provence se sont insurgés contre une tribune (8) de Rodolphe Saadé publiée en septembre 2025. Bien sûr, les problèmes internes à CMA Média n’avaient pas leurs places au 77e World News Media Congress, mais les préoccupations en France sur la concentration des médias et leur mise sous tutelle d’« oligarques » – surtout avant la présidentielle de 2027 – auraient dues être débattues.

IA, audience, vidéo, monétisation, contenus, …
Le Congrès mondial des médias regardait ailleurs : « L’édition marseillaise ambitionne d’installer un espace de dialogue durable entre médias, grandes plateformes technologiques et décideurs publics, avec un objectif clair : faire émerger un “New Deal” au service de l’information et du journalisme », expliquaient le 29 avril 2026 CMA Média et Wan-Ifra (9). En dehors du programme orienté « IA, engagement de l’audience, personnalisation, vidéo, monétisation, automatisation des flux de travail et distribution de contenu » (10), circulez, il n’y avait rien à voir. Et le « New Deal » entre plateformes IA et médias n’a pas eu lieu malgré l’appel lancé de Marseille par Arthur Gregg Sulzberger (11), le patron du New York Times. @

Charles de Laubier

Partage d’abonnements Netflix, Disney+ et Apple TV+ interdit par la justice : Spliiit fait appel

La société française Spliiit, condamnée le 29 mai 2026 par le tribunal judiciaire de Paris à cesser le partage d’abonnements Netflix, Disney+ et Apple TV+, fait appel du jugement. Lancée en 2019, sa plateforme met en relation des abonnés avec des co-abonnés pour qu’ils économisent de l’argent.

Saisi par Netflix, Disney et Apple, le tribunal judiciaire de Paris a condamné la société Spliiit, dans un jugement rendu le 29 mai 2026 par Irène Bénac (photo), vice-présidente de cette juridiction de première instance, pour complicité de violation des conditions générales d’utilisation des abonnements de ces trois géants américains, de concurrence déloyale à leur détriment, et de contrefaçon de leurs marques. Spliiit a en outre été condamné à payer un total de 785.000 euros « à titre de provisions à valoir sur la réparation du préjudice subi » par les trois éditeurs de SVOD, de musique, de jeux en ligne ou de cloud (1).

Les accusations de « parasitisme » rejetées
Passé le week-end pour prendre acte de la sentence prononcée un vendredi, la société Spliiit a fait savoir le lundi suivant – soit le 1er juin 2026 – qu’elle comptait faire appel de cette décision (2). Contacté par Edition Multimédi@, son PDG cofondateur Jonathan Lalinec (photo ci-dessous) a confirmé l’intention de son entreprise de former un retour devant la cour d’appel de Paris : « Nous attendons de recevoir la décision pour pouvoir le faire, nous aurons un mois une fois la décision réceptionnée ». Dans un post publié sur LinkedIn, il a accusé le coup mais tout en restant confiant pour la suite de la procédure : « Nous venons de prendre une sacrée claque. […] Aujourd’hui, c’est un coup dur pour nos équipes, et nos utilisateurs. Nous allons faire appel de cette décision et continuer à défendre notre vision, nos utilisateurs et notre conviction qu’un consommateur doit pouvoir disposer librement de ce qu’il paie ».
Quant aux provisions financières de quelques centaines de milliers d’euros que Spliiit devra payer à Netflix, Disney et Apple, elles (suite) sont très loin des plusieurs millions d’euros de dommages et intérêts demandés au tribunal. « La décision nous impose notamment de retirer les offres Apple concernées par la procédure et de verser immédiatement 780.000 euros à titre de provision (versus 9,2 millions d’euros réclamés), même en cas d’appel. Nous respectons cette décision, mais nous la contestons fermement », précise Jonathan Lalinec. Pour autant, il trouve dans le jugement du tribunal judiciaire de Paris des motifs de satisfaction, dans le sens où cette décision a notamment rejeté les accusations de « parasitisme » évoquée par les sociétés Apple, Disney et Netflix dans leur assignation du 20 juin 2022. « Il ne saurait en conséquence être considéré qu’elle a, sans aucun effort, soit en raison d’un comportement parasitaire, tiré profit des investissements consacrés par les sociétés demanderesses et de la notoriété de leurs services, les bénéfices qu’elle a perçus de manière illégitime trouvant leur cause dans les fautes qu’elle a commis par ailleurs », considère le tribunal (3).
Le juge dit plus loin que « […] l’activité exercée par la société Spliiit, de mise en relation de titulaires d’abonnements à des plateformes de vidéo à la demande avec des tierces personnes en vue du partage de quote-parts desdits abonnements n’est pas en elle-même illicite, de même que la mise à disposition d’un service permettant la concrétisation de tels partages par le biais de la communication d’identifiants et mots de passe ou par l’envoi d’un lien […] » (4). L’existence même de Spliiit n’est donc pas menacée, ce que souligne avec soulagement Jonathan Lalinec : « Cette décision, bien que très lourde pour notre entreprise, ne marque pas la fin de Spliiit ». D’autant plus que le tribunal judiciaire de Paris n’a pas retenu l’argument selon lequel le partage de frais constituerait une commercialisation d’abonnements. Apple, Disney et Netflix soutenaient que la société Spliiit se rendait coupable de complicité de violation de leurs conditions générales d’utilisation (CGU) respectives, en incitant ses utilisateurs à vendre à d’autres utilisateurs leurs quotepart d’abonnements (Netflix, Disney+, Apple TV+, Apple Music, Apple Arcade, iCloud, ou encore Apple One), leurs identifiants et codes d’accès.

Pas de « commercialisation d’abonnements »
Aux yeux des trois Big Tech américaines, la plateforme Spliiit – en tant que place d’achat et de vente (marketplace) – violait leurs CGU en raison de la nature commerciale du partage de quote-parts d’abonnements, pratique « expressément interdite » dans leurs CGU, argumentaient-elles. Apple, Disney et Netflix considéraient qu’il s’agissait bien là, sur Spliiit, de vente d’identifiants, « contre rémunération », qui s’opère entre utilisateurs, et que le partage de frais d’abonnements constitue un acte de nature commerciale. Selon les trois entreprises plaignantes, la plateforme de partage d’abonnements « tire profit de ces ventes et fait en conséquence un usage commercial de leurs services, en toute connaissance de l’interdiction qui en est faite », et, selon elles, « en percevant une commission sur chaque partage d’abonnement, en tant qu’opérateur de marketplace ». Apple, Disney et Netflix ont défendu la clarté de de leurs CGU sur l’interdiction faite de l’usage de leurs services à des fins commerciales, ainsi que sur l’usage devant être faits de leurs services et contenus à des fins personnelles, voire entre personnes vivant dans un même foyer (5).

La question du « partage hors foyer »
Mais le tribunal ne les a pas suivis sur ce terrain de la commercialisation d’abonnements : « Il n’est pas démontré en conséquence que les titulaires d’abonnements aux services offerts par les sociétés demanderesses qui ont partagé leur accès auxdits services, en contrepartie du paiement de quote-parts de ces abonnements, ont fait un usage commercial de ces services » (6). Pour le PDG de Spliiit, cette distinction est majeure : elle signifie que le débat ne porte pas sur l’existence même de Spliiit, ni sur le principe du partage de frais, mais sur les conditions dans lesquelles certains abonnements peuvent être partagés au regard des CGU de chaque service. Devant le tribunal, la société Spliiit – représentée par l’avocat Matthieu Bourgeois, avocat associé chez Klein Wenner, où il est codirecteur de l’équipe « Droit de l’immatériel et du numérique » – a fait valoir qu’elle avait mis à jour sa plateforme en fonction des nouvelles règles de partage d’abonnements (hors foyer via des options payantes dédiées), ou paid sharing, mises en œuvre par les sociétés Netflix en 2023 et Disney à partir de 2024, « ce qui démontre sa bonne foi à faire respecter les conditions générales d’utilisation de leurs plateformes » (7).
Ce que le tribunal a reconnu. « Dès lors que ces règles sont respectées, nous considérons que ces offres peuvent continuer à être proposées sur Spliiit dans un cadre conforme », estime Jonathan Lalinec. Netflix a en effet été la première plateforme de SVOD à mettre fin en mai 2023 en France au partage gratuit de compte hors foyers. Depuis cette date, le partage hors foyer n’est possible que via l’option payante « Abonné supplémentaire » (8). Du côté de Disney+, il a été mis en place des restrictions similaires à partir de l’été 2024 avec son option « Extra Member » payante (9).
Ce jugement du 29 mai 2026 confirme donc que :
L’activité de mise en relation de Spliiit n’est pas illicite en elle-même.
Le partage de frais n’est pas, en soi, une commercialisation d’abonnements.
Le partage reste possible dès lors qu’il respecte les règles du services concernés. « Au-delà de Spliiit, souligne son PDG, cette affaire soulève une question plus large : lorsqu’un consommateur paie pour un abonnement multi-utilisateurs, jusqu’où un fournisseur peut-il contrôler les personnes avec lesquelles il partage ce qu’il a licitement acquis ? Nous avons toujours défendu une vision simple : permettre à chacun d’utiliser 100 % de son abonnement multi-utilisateurs, et faire ainsi décroître le piratage (IPTV, streaming illicite…) qui est la résultante de la situation actuelle » (10).
Le recours en appel n’est non seulement pas suspensif des sommes à payer à Netflix, Disney et Apple, mais aussi il ne dispense pas non plus la société Spliiit de s’exécuter lorsque le tribunal judiciaire de Paris lui enjoint de « communiquer, certifiés par un expert-comptable ou un commissaire aux comptes, le nombre de quote-parts d’abonnements partagés sur le site www. spliiit.com depuis le mois d’octobre 2019 pour chacun des services offerts […), les sommes perçues […], dans un délai d’un mois à compter de la signification de la présente décision, sous astreinte de 500 euros par jour de retard versée à chacune des parties concernées par ce retard » (11).
Ce jugement au fond du 29 mai 2026 est intervenu 45 jours après une ordonnance de référé – que Edition Multimédi@ s’est procuré (12) –, qui, dans une autre affaire concernant cette fois la Ligue de football professionnel (LFP), a été rendue le 15 avril 2026 par ce même tribunal judiciaire de Paris. Le juge des référés interdit à Spliiit de partager des abonnements de la Ligue 1+, sous peine de 300 euros d’astreinte par jour de retard. Le tribunal des référés a ordonné la cessation immédiate des offres « L1+ » sur Spliiit afin de « faire cesser le trouble manifestement illicite », mais sans trancher définitivement le litige sur le fond.

Le précédent avec les co-abonnements « L1+ »
La LFP avait obtenu la condamnation immédiate de Spliiit pour violation des CGU de ce service lancé le 15 août 2025 à l’occasion du lancement la saison 2025-2026 des championnats français de football (13), ainsi que pour contrefaçon de sa marque. « Cette décision marque une étape importante dans la protection de la valeur des droits du football professionnel français et de ses contenus exclusifs », s’était félicitée la LFP (14) présidée par Vincent Labrune. Mais l’interdiction n’est valable que 180 jours. Cette mesure conservatoire ne préjuge en rien l’issue de la procédure au fond en cours. Juin 2022-juin 2026 : la procédure au fond dans l’affaire « Netflix/Disney/ Apple contre Spliiit » a, elle, quatre ans, et elle se poursuit en appel. A suivre. @

Charles de Laubier

IA, affaire Bolloré, Canal+ et audiovisuel public : à l’agenda de la ministre de la Culture Catherine Pégard

Successeure de Rachida Dati rue de Valois depuis un peu plus de trois mois, Catherine Pégard est méconnue des Français mais pas du microcosme politico-médiatique. La (nouvelle) ministre de la Culture doit affronter les défis posés par l’IA dans la création, mais aussi composer avec l’affaire Bolloré et l’audiovisuel public.

Jusqu’alors plutôt discrète dans le gouvernement « Lecornu II », où elle a été nommée ministre de la Culture le 26 février 2026, Catherine Pégard (photo) a été au cours du mois de mai sous les feux des projecteurs – pas seulement ceux du Festival de Cannes, mais aussi à l’Assemblée nationale où elle a été auditionnée par la commission des affaires culturelles et de l’éducation.
Ancienne journaliste durant 30 ans (1977-2007, dont 25 ans au Point), avant de basculer subitement en politique à l’appel de Nicolas Sarkozy qui l’avait nommée « conseillère politique du président » dès le début de son quinquennat en 2007 puis à la fin de ce même mandat présidente du Château de Versailles, elle est à l’aise dans ce monde politico-médiatique. Elle en connaît parfaitement le fonctionnement et le carnet d’adresses. On l’a même vue sur une photo de mars 2013 dans la Galerie des Glaces avec le délinquant sexuel Jeffrey Epstein au réseau tentaculaire révélé après sa mort (« Je n’ai aucun souvenir de ce moment » ou « Je ne savais absolument pas qui il était », s’est-elle défendue). La Cour des comptes avait vertement critiqué son maintien – par Emmanuel Macron – à la tête du Château de Versailles « au-delà de la limite d’âge ([après] mars 2021) et au-delà du troisième et dernier mandat autorisé ([après] octobre 2022) ». Elle fut finalement remplacée en mars 2024.

De Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron
L’année suivante, en septembre 2025, Catherine Pégard (71 ans) rebondit en retournant à l’Elysée pour être, cette fois, « conseillère culture du président », en l’occurrence d’Emmanuel Macron. Et c’est ce même locataire de l’Elysée qui, six mois après, la fera entrer dans le gouvernement « Lecornu II » comme ministre de la Culture – après un SMS que le chef de l’Etat lui avait envoyé du fort de Brégançon – une résidence présidentielle. « Maintenant, comme ministre elle s’impose vite, car elle est présente partout, travaille et ne la ramène jamais », a confié le 17 mai dernier le président de la République à La Tribune Dimanche (1). On dit de Catherine Pégard qu’elle a « le goût du secret ». Mais avec son maroquin culturel, l’ex-journaliste et ex-conseillère à présidents est sous les feux de la rampe et doit désormais rendre des comptes au monde de la création. D’autant que les industries culturelles sont sur le qui-vive avec (suite) la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) qui vient heurter de plein fouet les œuvres et les droits d’auteur.

IA et Bolloré en tête des dossiers chauds de Pégard
La septuagénaire de la rue de Valois a dû abattre ses cartes en l’espace d’un mois. D’abord lors de son audition le 6 mai par la commission des affaires culturelles et de l’éducation à Assemblée nationale. Ensuite, devant les professionnels du cinéma au Festival de Cannes le 16 mai. Avec une annonce très attendue pour le 7e Art concernant les fonds de soutien du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) : « Le CNC va très prochainement modifier les règles relatives à ses aides pour garantir le respect d’un principe simple : aider la création, c’est aider la création humaine. Cela signifie que le CNC n’aidera pas, demain, une œuvre qui n’aurait pas d’auteur – si l’on peut encore parler d’œuvre, car notre conception française historique et notre droit de la propriété littéraire et artistique reposent avant tout sur la notion d’auteur. Dans la même logique, s’agissant du doublage, seule l’interprétation humaine pourra être soutenue ». Donc, pas d’aides publiques pour les IA créatrices qui seraient présentées comme des auteurs d’œuvres cinématographiques ou audiovisuelles.
La France va ainsi dans le sens de l’Unesco, l’organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, qui, en février 2026, s’est prononcée pour « une régulation ambitieuse de l’IA, fondée sur la primauté de la création humaine » dans le cadre de la Convention de 2005 (2). Le mois suivant, la Cour suprême des Etats-Unis, a confirmé que les œuvres générées exclusivement par une IA – sans création humaine – ne peuvent pas être protégées par le copyright. Cependant, une professeure de droit américaine, Lea Bishop, a demandé à la plus haute juridiction étatsunienne de reconsidérer la question (3). Catherine Pégard, elle, a tout de même clarifié la nouvelle stratégie « IA » du CNC : « Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faudrait interdire l’usage de l’intelligence artificielle dans les œuvres aidées. Le CNC a d’ailleurs très tôt pris des mesures de transparence qui assurent une bonne appréhension de l’utilisation de l’IA. Cela veut dire que nous n’aiderons pas des œuvres où l’IA se substituerait au créateur, au lieu de lui apporter des outils supplémentaires ». Sur la Croisette, la ministre de la Culture a encore prêché pour des convaincus : « L’intelligence artificielle est un outil. Elle peut accélérer, faciliter, enrichir la fabrication des films. Mais une œuvre, c’est un regard. C’est une intention. Des sentiments. Aucun algorithme n’y peut rien » (4). Dix jours avant son intervention au Festival de Cannes, la nouvelle locataire de la rue de Valois avait livré aux députés de la commission des affaires culturelles et de l’éducation une position nuancée vis-à-vis de « l’intelligence artificielle qui correspond à un bouleversement plus brutal encore de notre société » : « On a raison de craindre les révolutions, a-t-elle dit. Mais la photo a fait craindre la mort de la peinture, le cinéma annonçait celle de la photo, et puis la télévision a fait craindre la mort du cinéma. En réalité, la création a toujours apprivoisé et absorbé la technologie et non l’inverse. Je crois en la capacité immense de nos artistes et de nos créateurs de se saisir de l’IA de façon éthique, innovante et surprenante ! ». Catherine Pégard a appelé néanmoins à être « vigilant tout en évitant […] d’entrer dans un combat de l’innovation contre la création » (5). C’est dans ce sens que les eurodéputés ont, eux, adopté en séance plénière, le 10 mars 2026, une résolution qui adoucit – en faveur de l’innovation justement – le principe de « présomption d’exploitation » des contenus culturels par les fournisseurs d’IA. En France, la proposition de loi « Présomption » de la sénatrice Laure Darcos est sur la même longueur d’ondes et sera examinée le 11 juin 2026 par l’Assemblée nationale (6) : ce texte, adopté au Sénat le 8 avril, prévoit ainsi une « présomption réfragable », c’est-à-dire qu’elle peut être renversée par la preuve contraire comme l’ont préconisé les eurodéputés (7).
A part l’IA, Catherine Pégard se retrouve aux premières loges de l’affaire Bolloré : le milliardaire d’extrême droite catholique Vincent Bolloré (photo ci-dessus) limoge le 14 avril 2026 Olivier Nora, le PDG de Grasset (groupe Hachette) ; plus de cent écrivains protestent dans Le Monde du 18 avril (8) ; le 11 mai, c’est au tour de centaines de professionnels du cinéma d’appeler dans Libération (9) à résister à « l’emprise » Bolloré, actionnaire de référence de Canal+ et acquéreur des salles de cinéma UGC ; le 17 mai, à Cannes, le président de Canal+ Maxime Saada dit qu’il « ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune » (10) ; le 19 mai, Catherine Pégard, sur la Croisette, dit regretter cette « réponse disproportionnée » ; le 27 mai au Sénat, questionnée sur « le monde de la culture [qui] est surtout la cible d’un industriel d’extrême droite » (11), la ministre de la Culture répond : « Ne nous trompons pas de combat » – comme pour dédouaner Vincent Bolloré.

La « bollosphère », le cinéma et l’audiovisuel public
Concernant cette fois l’audiovisuel public, dont les médias de Bolloré et l’extrême droite souhaitent la « privatisation » – ce qu’a fustigé Stéphane Sitbon-Gomez (n°2 de France Télévisions) devant l’Association des journalistes médias le 11 mai –, la ministre de Culture a dit lors de son audition devant les députés (12) que « comme l’a indiqué le Premier ministre, ce rapport [Alloncle/ Patrier-Leitus publié le 5 mai, ndlr] passe à côté de l’essentiel : l’avenir de l’audiovisuel public » (13). Sébastien Lecornu et Catherine Pégard ont demandé des propositions aux présidentes de France Télévisions (Delphine Ernotte) et de Radio France (Sibyle Veil). @

Charles de Laubier

SpaceX en Bourse le 12 juin : X et Grok déchiffrés

En fait. Le 20 mai, Space Exploration Technologies Corp – SpaceX étant la marque et SPCX le symbole – a déposé son prospectus d’introduction en Bourse prévue le 12 juin (fixation du prix de l’action le 11). Pour la première fois, la firme d’Elon Musk dévoile ses chiffres, dont ceux de X et Grok dans « AI segment ».

(Le 11 juin 2026, SpaceX a fixé le prix de son action à 135 dollars)

En clair. Depuis le rachat de Twitter en octobre 2022 par Elon Musk pour 44 milliards de dollars, la société – devenue X Corp – n’est plus cotée en Bourse et évolue dans l’opacité la plus totale. Ses comptes ne sont plus publiés depuis quatre ans et sa dévalorisation – estimée entre -60 % et -80 % selon les analystes – n’a jamais été confirmée. Seule une dépréciation de 3,77 milliards de dollars a été enregistrée en 2023. En mars 2025, la société xAI, laboratoire d’IA fondé par le multi-entrepreneur et milliardaire Elon Musk, a acquis X Holdings (maison mère de X Corp). « Cette combinaison valorise xAI à 80 milliards de dollars et X à 33 milliards de dollars (45 milliards moins 12 milliards de dettes) », avait-il alors indiqué… sur X (1). En février 2026, la société xAI devient une filiale de SpaceX.
Quant au réseau social X, il (suite) fait désormais partie des activités « AI segment » de SpaceX : « Le “segment IA” désigne nos activités dans le domaine de l’intelligence artificielle, acquises dans le cadre du rachat de xAI en février 2026, et englobe nos infrastructures de calcul IA, Grok ainsi que X », indique le « formulaire S-1 » – prospectus d’introduction en Bourse – enregistré par Space Exploration Technologies Corp (SpaceX étant sa marque commerciale et SPCX le symbole boursier) le 20 mai 2026 auprès du gendarme de la Bourse américain, la SEC (2), pour une cotation envisagée le 12 juin 2026 (après fixation du prix de l’action la veille).
On apprend dans le document boursier (3) que le « segment IA » a généré en 2025 un chiffre d’affaires de 3,2 milliards de dollars, pour une perte d’exploitation de 6,3 milliards de dollars (EBITDA négatif ajusté à 1,2 milliard de dollars). Ce qui reflète une phase d’investissement massif dans l’IA (12,7 milliards de dollars dépensés dans l’IA en 2025), les centres de données, la production d’énergie et la formation des grands modèles de langage (LLM). Ce segment IA de SpaceX – notamment l’IA générative Grok au sein de X – fait en Europe, depuis février 2026, l’objet d’une enquête (4) de la part de la « Cnil » irlandaise (DPC) sur sa conformité ou pas avec le RGPD, y compris vis-à-vis des mineurs.
Concernant le nombre d’abonnés payants, au 31 mars 2026, ils sont 6,3 millions sur X et 1,9 million sur Grok – sur un total cumulé « X-Grok » de 550 millions d’utilisateurs mensuels (parmi le 1,3 milliard de comptes créés). @