Après Allbrary et Qobuz, Xandrie veut s’enrichir d’autres sites en ligne dans la culture et le divertissement

Déjà opérateur de la bibliothèque digitale Allbrary et nouveau propriétaire de la plateforme de musique en ligne Qobuz, la société Xandrie prévoit d’autres acquisitions « de sites d’information ou de ventes de contenus » pour devenir « le spécialiste international de la culture et du divertissement digital ».

Par Charles de Laubier

Denis Thébaud« Xandrie souhaite adjoindre à son offre d’autres sites dans le domaine de la culture et du divertissement, que ce soit des sites d’information ou de ventes de contenus. Nous prévoyons de nouvelles acquisitions en 2016 et 2017 ; nous avons plusieurs cibles. Notre scope est large, pour autant qu’il serve la stratégie Xandrie de devenir le spécialiste international de la culture et du divertissement », indique Denis Thébaud (photo), PDG de Xandrie, dans un entretien à Edition Multimédi@.
Fondateur de cette société créée en 2012, dont il détient environ 80 % du capital (1), il est aussi PDG du groupe Innelec Multimédia (coté en Bourse) qu’il a créé il y a 32 ans pour la distribution physique de produits tels que jeux vidéo, DVD, logiciels, CD audio, consoles ou encore objets connectés (2). Denis Thébaud a aussi créé il y a 20 ans la société Focus Home Entertainment (aussi cotée en Bourse), le troisième éditeur français de jeux vidéo (3) dont il est actionnaire à plus de 50 %.

« 15 millions d’euros dans Qobuz d’ici 2020 »
En faisant l’acquisition fin décembre de Qobuz, la plateforme de musique en ligne de haute qualité sonore, Xandrie rajoute une corde à son arc – et prévoit d’autres acquisitions. « Notre premier projet est Allbrary qui, comme Qobuz, se veut être une verticale de Xandrie. Qobuz sera donc préservé au sein de notre groupe, avec son identité propre et ses équipes dédiées. Au-delà de la somme de reprise qui est raisonnable, nous allons consentir sur les cinq prochaines années des investissements pour développer cette pépite musicale qui a beaucoup d’avenir : 10 millions d’euros
en marketing et 5 millions en développement technique », nous précise-t-il (4).
Ainsi, d’ici à 2020, la société de Denis Thébaud injectera plus – soit un total de 15 millions d’euros – que les 13 millions d’euros levés par Qobuz auprès des fonds de capital-risque Innovacom et Sigma Gestion depuis sa création par Yves Riesel usqu’ici son PDG (5), et Alexandre Leforestier. Cette reprise de Qobuz par Xandrie fait suite à une décision du Tribunal de commerce de Paris qui, le 29 décembre dernier, a prononcé la reprise des actifs de la plateforme musicale par Xandrie, à l’exception
du passif.

Qobuz : la pépite française donne de la voix
Qobuz avait été placé en redressement judiciaire le 9 novembre, après une période
de plus d’un an d’observation durant laquelle aucun repreneur ne s’était manifesté, après que les actionnaires de la plateforme musicale aient refusé de renflouer la société. Le report de l’entrée en Bourse de Deezer, décidé en octobre, a sans doute rendu sceptiques les investisseurs sur le modèle économique des services d’écoute
en ligne. Denis Thébaud nous a confié qu’il a regardé le dossier durant ces douze derniers mois, sans prendre de contact avant le mois d’octobre, tandis qu’une autre société (Son Vidéo Distribution) présentait une offre de reprise concurrente. « Notre offre était la mieux disante, elle garantissait la reprise de quasiment tous les salariés. C’est un challenge important que nous nous sommes fixés et nous voulons attendre l’équilibre en quatre ans », ajoute Denis Thébaud.
Une quarantaine de personnes travaillent aujourd’hui pour Qobuz, dont les locaux sont basés à Paris dans le 19e arrondissement. Le chiffre d’affaires de la plateforme musicale pour l’année en cours devrait dépasser les 10 millions d’euros, contre 7,5 millions en 2015 (au lieu de 12,5 millions espérés initialement…) et 6,4 millions en 2014. Les derniers chiffres connus sur Qobuz faisaient état d’environ 21.500 abonnés et de plus de 100.000 utilisateurs actifs par mois. « La clientèle que nous visons en Europe, d’abord, apprécie la musique haute qualité car elle a de l’oreille et dispose souvent d’équipements Hifi très performants. C’est une clientèle qui apprécie le streaming, qualité CD [16-Bit/44,1 Khz, ndlr], mais télécharge aussi beaucoup pour posséder sa musique et l’utiliser à sa guise. Notre abonnement “Sublime” à 219,99 euros par an,
qui est “notre offre la plus chère”, est plébiscitée par ces amateurs car elle offre le streaming qualité CD, et aussi des prix préférentiels sur le téléchargement en qualité Hi-Res 24 Bits », explique le PDG de Xandrie. En mai dernier, Qobuz a revendiqué être le premier service de musique en ligne européen à être certifié « Hi-Res Audio », label de haute qualité sonore – Hi-Resolution Audio (HRA) – décerné par la prestigieuse Japan Audio Society, association nippone des fabricants de matériel audio. Au printemps dernier, Qobuz avait d’ailleurs protesté contre l’utilisation trompeuse par le service de musique Deezer du terme « Haute-Résolution » pour qualifier la qualité de son service « Elite ». La plateforme française a en outre noué des partenariats avec des fabricants de matériels Hifi et hightech tels que Sony, LG, HTC, Samsung, Sonos, Devialet, Linn, Lumin, Bluesound ou encore Google (Chromecast). « Au-delà de la musique, nos amateurs apprécient la qualité de la documentation, les livrets, la présentation des artistes et tous les partis pris du site pour faire découvrir en permanence des perles musicales, classique, jazz, rock, etc. », ajoute Denis Thébaud. Qobuz et ses 30 millions de titres musicaux, assortis de métadonnées enrichies, vont migrer sur le cloud d’Amazon (AWS), tandis que l’été prochain sera lancée une offre familiale (Qobuz Family) et une solution « voiture connectée » avec CarPlay d’Apple
et Android Auto de Google.
Au sein de Xandrie, Qobuz et Allbrary seront deux marques complémentaires. Au-delà des synergies possibles entre les deux, il y aura une « mutualisation des moyens et des équipes » dans les fonctions supports : administration, finance, juridique, relations avec les ayants droits, systèmes d’information, … Les deux verticales vont continuer à se développer en Europe (pays anglophones et germanophones) et à l’international (6). Qobuz est déjà ouvert dans neuf pays (7). Quant à la marque « Allbrary The Digital Library », elle a été déposée sur les Etats-Unis, le Canada, la Chine, le Japon, l’Inde
et l’Algérie. Allbrary, que Edition Multimédi@ avait révélé fin 2012 dans le cadre d’une interview exclusive avec Denis Thébaud (8), se veut la première bibliothèque digitale réunissant – dans sa version bêta – six univers différents : ebooks, films et séries, jeux vidéos, logiciels, création digitale et partitions musicales. Viendront ensuite la presse et la musique. Et c’est en toute discrétion qu’Allbrary a ouvert un service de vidéo à la demande (VOD), en version bêta là aussi (allbrary.fr/vod), destiné au marché français et permettant dans un premier temps de louer et de visionner des films et séries. Les vidéos sont en effet proposées en streaming et sous forme de location en ligne (sur
48 heures), le téléchargement définitif étant prévu dès cette année, en attendant l’abonnement SVOD. Selon nos informations, Xandrie a choisi l’agrégateur VOD Factory, lequel édite déjà les services vidéo de SFR, de Tevolution ou encore de
la Fnac.

Allbrary sortira de sa bêta mi-2016
La bibliothèque digitale sera accessible sur tous les écrans. « Allbrary est disponible sur Windows, Android et sera disponible sur iOS en mai prochain. Dans un mois environ [en février], nous aurons une nouvelle version bêta plus évoluée, et c’est vers mi-2016 que nous commencerons réellement notre développement commercial », nous a-t-il confié. Allbrary, qui dépasse les 80.000 références d’œuvres culturelles est accessible soit par le site web Allbrary.fr, soit par des applications pour smartphones et tablettes, et bientôt directement sur des terminaux et des téléviseurs connectés. @

Charles de Laubier

Musique : face au streaming, le téléchargement mise sur la qualité sonore, mais avec des tarifs peu lisibles

L’année 2014 aura été celle du « délitement du téléchargement » dans la musique en ligne. Mais la meilleure qualité sonore des fichiers est devenu un nouvel enjeu pour les plateformes. Mais pour l’Observatoire de la musique, cela s’accompagne d’une stratégie commerciale et tarifaire « peu lisible ».

« Le second semestre 2014 confirme le changement de paradigme définitif de l’économie musicale. En effet, semestre après semestre, nous assistons à un délitement du téléchargement. Constaté dès septembre 2013, le recul du téléchargement s’est aggravé au cours de l’année 2014 qui n’a connu en termes de chiffre d’affaires aucune période mensuelle de croissance », constate le rapport semestriel (1) de l’Observatoire de la musique, réalisé avec la collaboration de Xavier Filliol (photo), expert indépendant et par ailleurs trésorier du Syndicat des éditeurs
de services de musique en ligne (ESML), lequel est membre du Geste dont il est coprésident de la commission Musique & Radio.

Nouveau paradigme musical
Après la fermeture en toute discrétion du service de téléchargement chez le suédois Spotify début 2013, ce fut au tour d’Orange d’y mettre un terme – entraînant dans la foulée la fin du téléchargement chez le français Deezer (2). D’autres services ont aussi arrêté le téléchargement de musiques : Rhapsody, Nokia, Rdio ou encore Mog. Lorsque ce ne fut pas la fermeture du service lui-même : We7, VirginMega ou encore Beatport.
« Face à ce délitement, on voit poindre une stratégie commerciale – de nouveau – peu lisible, où l’on joue la qualité sonore, vertu du confort d’écoute, comme la variable d’une politique tarifaire qui n’est pas sans poser problème. Ainsi, le focus prix met en évidence des écarts très significatifs sur un même album, ce qui n’est pas sans rappeler les abus mortifères pour l’économie du disque que nous avons connus il y a
15 ans dans le physique », déplore l’Observatoire de la musique, lui-même créé il y a maintenant 15 ans au sein de la Cité de la musique (3). Le second semestre de l’an dernier est marqué par l’amélioration de la qualité sonore, qui devient un nouvel enjeu pour les plateformes de téléchargement de musique. C’est ainsi que sont apparues de nouvelles offres telles que celles de l’allemand HighResAudio, dont les albums peuvent être téléchargés en très haute résolution sonore (24 bits à des taux d’échantillonnage de 88,2 Khz à 384 Khz), et du label britannique Warp Records et son service Bleep proposant des titres ou des albums au format MP3 encodé à 320 Kbit/s, des versions Flac (4) pour certains téléchargements, ainsi que des versions Wav non compressées.

Il y a aussi la plateforme du label allemand Deutsche Grammophon de musique classique qui intègre iTunes pour le téléchargement. Ils rejoignent ainsi le français Qobuz qui, créé en 2008, a abandonné le format MP3 dès 2012 pour miser exclusivement sur la qualité audio HD. Les hauts niveaux de qualité sonore permettent aux plateformes de téléchargement de proposer des tarifs plus élevés, limitant tant bien que mal la chute des revenus face à la montée en charge du streaming. Les prix pratiqués par Qobuz sont présentés selon le format de fichier proposé au téléchargement : si la qualité CD a remplacé le MP3, l’offre Studio Masters disparaît au bénéfice de l’offre dite Hi-Res (pour haute résolution) qui propose des fichiers encodés 24 bits/44.10 Khz et jusqu’à 192 Khz sans perte. Une autre plateforme, 7Digital, a aussi fait le choix depuis fin 2013 d’améliorer la qualité de ses fichiers audio et d’adopter une nouvelle politique tarifaire avec des prix différents au téléchargement en fonction de la qualité des fichiers (5).
Mais la tendance à la hausse des tarifs justifiés par une meilleure qualité sonore aboutit à « quelques errements » (dixit le rapport), notamment avec un écart maximal de plus de 42 euros sur un album jazz entre sa version normale sur Google Play (à 9,99 euros) et sa version en son HD sur 7Digital (à 52,64 euros). Mais le téléchargement n’a pas le monopole de la meilleure qualité sonore. Le streaming HD, aux tarifs plus lisibles (avec un abonnement de 9,99 euros par mois), se développe lui aussi. Après Spotify, Deezer vient à son tour de lancer la qualité CD au format Flac.

Le retour de la hi-fi hd
Des partenariats se multiplient en outre autour des fabricants de ces appareils hi-fi numériques sans fil tels que l’américain Sonos qui intègre par exemple les plateformes Fnac Jukebox, Soundcloud, Tidal (récemment acquis par l’artiste américain Jay-Z) ou encore Spotify. « Si l’amélioration de la qualité sonore est le nouvel enjeu de bon nombre de plateformes, leur intégration au sein des systèmes audioconnectés n’en est pas moins essentielle, tant l’équipement ou le rééquipement du foyer (de l’écran 4K au système multi-room) est susceptible de constituer l’un des loisirs domestiques des plus prisés », souligne l’Observatoire de la musique. Et la TV connectée devrait accroître la visibilité de ces plateformes musicales dans les foyers. @

Charles de Laubier

Yves Riesel, président de Qobuz Music Group : « Le clivage streaming versus téléchargement est déjà caduc ! »

Le cofondateur et président du directoire de Qobuz Music Group (ex-Lyra Media Group), qui comprend la plate-forme de musique en ligne Qobuz.com et la maison de disques Abeille Musique, estime qu’il est temps de passer à la qualité Hi-Fi sur Internet. Et il ne cesse de pester contre la gratuité musicale.

Propos recueillis par Charles de Laubier

Yves RieselEdition Multimédi@ : La holding Lyra Media Group est devenue au 1er février Qobuz Music Group, du nom de votre plate-forme de musique en ligne Qobuz créée il y a cinq ans. Est-ce parce que les ventes numériques de musiques deviennent majeures dans vos activités ?
Yves Riesel :
Lyra regroupe la maison de disques Abeille Musique créée en 1997 et Qobuz créée en 2007. Les deux sociétés font du numérique, lequel génère 60 % du chiffre d’affaires de l’ensemble. Mais Abeille Musique, qui est toujours engagée dans la vente de CD, la production et la distribution, fait essentiellement de la vente aux professionnels (B2B). Tandis que Qobuz fait de la vente aux particuliers (B2C). Ce changement de dénomination ne concerne
pas le clivage physique/numérique. Il vise à donner de la force à la marque Qobuz qui maintenant s’ouvre à l’international et à montrer la totale cohérence du métier de distribution de musique des deux sociétés, que ce soit en B2B ou en B2C. Abeille Musique est maintenant devenue une société de distribution de musique numérique,
avec un catalogue important, elle est positionnée en tant que fournisseur de services
de distribution de haute qualité auprès des labels et des artistes – rien à voir avec tant d’agrégateurs dont le soin apporté aux produits est minime. Qobuz et Abeille, qui partagent le même souci de qualité (son, documentation, métadonnées) font un travail cohérent, qui sera réuni sous la même marque en particulier à l’international. Quant à notre filiale Virgule, elle a une activité de publishing [gestion des droits des compositeurs et des chanteurs, ndlr].

« Le sujet du partage de la valeur sur lequel on a
fait plancher Monsieur Phéline est le type même de la mauvaise question à un problème qui ne se posait pas.
Les producteurs de musique aujourd’hui sont souvent affaiblis, et on les met encore une fois en accusation au
lieu de se dépêcher de les soutenir. »

EM@ : Qobuz se différencie avec une “vraie qualité CD” (17 millions de titres)
ou bien un son “studio masters 24 bits” (6.000 albums), alors que les internautes
se contentent encore du MP3, comment constatez-vous un attrait ou un
« basculement » vers le son Hi-Fi en ligne ?
Y. R. :
La bande passante n’est plus une excuse suffisante pour justifier la persistance
du MP3 que rien ne justifie, sauf l’effrayant désintérêt de tant de services de musique en ligne pour la qualité sonore qu’ils délivrent. Véritable plaie de la musique depuis 15 ans,
la compression du son, n’a plus de raison d’être ! D’autant qu’il y a bien sûr un attrait pour une meilleure qualité de musique, ce que prouve le succès immédiat qui suit notre ouverture dans d’autres pays. Le son « Studio master 24 bits », qui est notre produit très haut-de-gamme, transporte jusqu’à six fois plus d’informations musicales que la « Qualité CD 16 bits/44,1 Khz » ! Mais il n’y a pas que le son qui fasse la différence de Qobuz. Il y
a aussi la documentation, nos savoir-faire devenus rares de nos jours, l’expertise de nos catalogues, ainsi que notre manière de faire. Sur Qobuz, tout est beaucoup mieux rangé que chez les autres et nos utilisateurs s’y retrouvent plus facilement. Et la façon dont nous animons notre service en ligne est également extrêmement ouverte à tous les genres musicaux. Nous haïssons le mainstream systématique. Nous sommes les spécialistes de toutes les spécialités !

EM@ : Qobuz était présent au dernier Midem : dans quels autres pays comptez-vous déployer Qobuz, après l’Europe ? Quels fabricants ont déjà adopté l’API Qobuz ?
Y. R. :
Europe du Sud, Amérique du Nord et nous réfléchissons aussi à l’Orient mystérieux. Nos quatre offres d’abonnement streaming sont disponibles dans huit nouveaux pays européens : Allemagne, Autriche, Belgique, Irlande, Luxembourg,
Pays-Bas, Royaume-Uni et Suisse. Quant au service de téléchargement, localisé et
« éditorialisé », il arrivera dans ces pays début avril 2014. Il serait trop long de citer toutes les marques qui intègrent désormais Qobuz dans leurs appareils. Citons toutefois Sonos, Harman Kardon, Blue Sound, Loewe, NAD et des constructeurs japonais. Contrairement à ce que l’on a dit, la 4G, la qualité Hi-Fi de Qobuz non seulement est techniquement possible en mobilité, mais surtout s’entend. Il faut dire que Qobuz est le seul service au monde à proposer des applis qui « passent » cette qualité – sur iPhone, Android, W8…

EM@ : Prévoyez-vous et quand un accord avec un opérateur mobile 4G ?
Y. R. :
L’idéal serait vraiment que Orange nous propose aujourd’hui le même deal qu’à Deezer en 2010. Vous verriez : on ferait beaucoup mieux qu’eux !

EM@ : Que pensez-vous du lancement en décembre par Spotify du service de streaming gratuit financé par la pub, à l’instar de YouTube ou Dailymotion ?
Vous aviez déjà protesté en 2010 contre le deal exclusif Deezer/Orange…
Y. R. :
J’avais protesté, et j’avais eu raison. Tout le monde voit bien pourquoi aujourd’hui : parce que ce deal créait une grave distorsion de concurrence avec les autres services français, lesquels ont été plaqués au sol pendant trois ans…
Mais les services dont vous parlez ne font pas le même métier que nous, et nous ne souhaitons pas faire le même métier qu’eux. Ou alors comparez McDonalds et Troisgros ! Ne sont comparables ni la manière, ni la taille, ni les buts, rien. Ces services font du gratuit pour engranger des millions de noms et ensuite tenter un jour de faire un peu payer leurs utilisateurs. Cela suppose une mobilisation de capital importante, qui ne va pas à la musique et qui d’ailleurs ne va pas même vraiment au marketing de la musique. Il va à la bulle Internet… Nous, nous exerçons un vrai métier ; nous créons des produits musicaux innovants ; nous avons une feuille de route avec des dizaines de projets originaux qui amélioreront puissamment la vie et la joie des amateurs de musique. Nous visons un public pour qui la musique n’est pas du domaine des « utilities » mais de la passion, et qui acceptent de payer pour leur passion. Là où il y a du désir, les gens acceptent de payer. Le consentement à payer n’a d’ailleurs pas forcément à voir avec les moyens financiers des clients.

EM@ : Quel regard portez-vous sur le marché de la musique en ligne avec le streaming qui prend le pas sur le téléchargement ?
Yves Riesel : Je pense que le clivage téléchargement à l’acte/ streaming est désormais caduc. On possèdera des droits sur de la musique dans le nuage, et ces droits seront peuvent être définitifs, ou temporaires, voire limités par le répertoire, segmentés par la qualité, par l’animation du service, etc.
Chez Qobuz, je préfère dire que nous faisons du téléchargement définitif ET du streaming incluant du téléchargement temporaire – le tout étant accessible depuis le Cloud. Voilà quels devraient être les mots exacts pour désigner ce que l’on a trop longtemps appelé téléchargement à l’acte et streaming.

EM@ : Qu’attendez-vous de la loi Création, qui sera présentée au printemps,
en termes de partage de la valeur proposé par le rapport Phéline, notamment par une gestion collective du numérique ?
Y. R. :
Je ne voudrais pas être désagréable avec quiconque, ce n’est pas mon genre, vous le savez bien ! Mais je n’en attends strictement rien. Le sujet du partage de la valeur sur lequel on a fait plancher Monsieur Phéline est le type même de la mauvaise question à un problème qui ne se posait pas.
Les producteurs de musique aujourd’hui sont souvent affaiblis, et on les met encore une fois en accusation au lieu de se dépêcher de les soutenir.
Pour partager quoi que ce soit, il faut d’abord qu’il y ait quelque chose à partager. Et c’est ce que nous devons imaginer, nous les services de musique en ligne : permettre aux labels, c’est-à-dire aux artistes, de s’en sortir avec le streaming nécessite de déchaîner un peu plus d’imagination marketing et d’amour pour les musiques. @

Hi-Fi Nostalgie

Noooooooooon ! Laissez-moi encore un peu mes vinyles. Ma vielle platine Thorens et son fidèle ampli Onkyo, même s’ils n’ont jamais fait partie de la haute aristocratie de la Hi-Fi, ne m’ont jamais trahi et délivrent depuis des dizaines d’années un son chaud, complexe et rond, que les pauvres MP3 n’ont jamais pu égaler. Mais qui s’en soucie encore ? C’est encore un miracle que l’on puisse encore en écouter de nos jours. C’est au tour des CD, après presque 40 ans d’existence, de perdre leur statut de produits de masse. Marginalisés, peu regrettés, leurs cotes commencent néanmoins à monter sérieusement, mais seulement chez les collectionneurs. Le mouvement s’accélère, puisque c’est au
tour du MP3, pourtant devenu le format quasi-universel dix ans seulement après son lancement en 1992, d’avancer vers sa fin. Il est finalement victime des faiblesses qui
ont pourtant fait son succès : les performances de cet algorithme de compression audio, lequel a permis le développement fulgurant du téléchargement puis du streaming, a également des limites en termes de qualité.

« Je profite de l’arrivée à la maison de ma
toute dernière imprimante 3D pour compléter
ma collection de quelques vinyles inédits. »

Facilité d’usage contre qualité d’écoute : ce « deal » a longtemps été plébiscité par les internautes, jusqu’à ce que la chaîne de distribution audio se modifie en profondeur en offrant de nouvelles expériences d’écoute aux utilisateurs. Les réseaux haut débit puis très haut débit ont d’abord fait sauter la contrainte initiale du poids des fichiers. Au moment où des acteurs bien en place se battaient encore pour imposer leurs modèles techniques et leurs business models, comme les européens Deezer, Spotify, Last.FM ou encore 7digital, quelques pionniers remettaient la qualité des formats au coeur du débat, en faisant le pari de l’avènement d’une nouvelle étape du marché de la musique en ligne :
un marché devenant adulte, proposant à la fois plus de quantité, de diversité et de qualité.
De manière assez inattendue ce sont des artistes reconnus qui ont ouvert la voie. Neil Young annonça en 2012 le lancement de Pono, un service musical HD destiné à améliorer la qualité des fichiers MP3 avec l’accord de trois majors prêts à convertir quelques milliers de titres de leurs fonds. Dr Dre, rappeur et serial entrepreneur à succès, lança Daisy, système de streaming donnant accès à plus de 12 millions de titres en qualité HD, sur
un modèle payant reposant sur les recommandations des utilisateurs. Il fut adopté avec succès par la start-up française Qobuz, qui défraya la chronique en annonçant début 2013 « la mort du MP3 ». Elle cessa en effet de vendre ce format encore dominant pour privilégier les téléchargements en qualité CD sans compression et se concentrer sur une offre exclusivement payante haut de gamme. Ce fut un précurseur qui choisit, dès 2008, de se démarquer de ses puissants concurrents qui, eux, continuaient de miser sur une audience toujours plus large via des offres gratuites avec publicité.
Aujourd’hui, le catalogue accessible ne cesse de croître. L’offre est de plus en plus diversifiée, en prix et en qualité, et les aides à la navigation sont de plus en plus performantes, grâce à des algorithmes surpuissants : Pandora, Musicrecovery, Mufin (développée par le labo allemand créateur du MP3), ou encore les réseaux de Social Music comme Mog. En musique, l’imagination ne semble pas avoir de limite : la reconnaissance de titres avec Shazam, fort de ses centaines de millions d’utilisateurs,
le succès de plateformes gratuites et illimitées de découverte comme Jamendo, voire
la vente de MP3 d’occasion avec ReDigi. Autant d’innovations que les géants Apple, Google, Amazon ou Facebook – mais aussi Orange avec Deezer – intègrent progressivement à leurs offres pour conserver leur position dominante. Un immense catalogue est désormais disponible, à partir des voitures connectées ou de nos paires
de lunettes à réalité augmentée… Une véritable BO [bande originale] qui rythme nos vies grâce aux dernières technologies d’écoutes immersives – nouvelle révolution en marche de la musique numérique. Pendant ce temps, je profite de l’arrivée à la maison de ma toute dernière imprimante 3D pour compléter ma collection de quelques vinyles inédits, même si ce ne sont pas des exemplaires originaux… @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2020 » : Social Gaming
* Directeur général adjoint de l’IDATE