Surenchère des droits de diffusion sportive – foot en tête : quid du Net, des smartphones et des extraits ?

L’obtention d’exclusivités de diffusion sportive se paie au prix fort pour les chaînes de télé, comme l’illustre la surenchère des droits 2020-2024 de retransmission de la Ligue 1 pour un montant record de 1,15 milliard d’euros par saison. Mais les GAFAT et les OTT n’ont pas dit leur dernier mot.

Sur les cinq lots attribués à l’issue de l’appel à candidatures qu’a organisé la Ligue de football professionnel (LFP), présidée par Nathalie Boy de
la Tour (photo) et dirigée par Didier Quillot, un lot qualifié de « digital » portait sur « les droits de diffusion d’extraits en quasi-direct sur tous les matches et les droits magazines en vidéo à la demande ». C’est le groupe Iliad, maison-mère de Free, qui l’a remporté, signant ainsi son entrée pour la première fois dans le football français. Tous les autres lots portent sur la diffusion audiovisuelle et ont été attribués à l’espagnol Mediapro (1) (lots 1,2, 4) et au qatari BeIn Sports (lot 3).

« Sous-licences » versus monopoles
Ces droits audiovisuels record de la « Ligue 1 Conforama » pour les saisons 2020/2021 à 2023/2024, à savoir pour un montant de plus de 1,15 milliard d’euros par saison (en hausse de 59,7 %) sans préjuger des montants pour les deux lots non encore attribués (2), constituent en quelque sorte un oligopole sportif. A ceci près que, pour la première fois, la LFP permet des droits de « sous-licence » sur l’ensemble des lots. Par exemple, la chaîne cryptée Canal+ (Vivendi), qui n’a pas obtenu de lots mis aux enchères auxquelles elle a pleinement participé (3), pourra négocier des sous-licences – auprès de Mediapro principalement, le grand gagnant surprise de cet appel d’offres. De même, l’opérateur télécoms SFR (Altice), qui n’a pas participé à ces enchères mais qui mise sur son bouquet de chaînes RMC Sport, s’est dit lui aussi prêt à discuter sous-licences avec Mediapro. Les sous-licences de la LFP pourraient permettre à de nouveaux acteurs d’acquérir des droits de diffusion, comme par exemple des GAFAT (Google, Apple, Facebook, Amazon, Twitter, …) ou des services OTT (Overthe- Top) (4). Twitter et Yahoo n’ont-ils pas chacun investi dans le football aux Etats-Unis ? Didier Quillot n’a-t-il pas dit en décembre dernier avoir discuté avec Facebook et Amazon ? Le 7 juin 2018, la Premier League a d’ailleurs annoncé qu’Amazon allait retransmettre en direct des matches du Championnat d’Angleterre de football à partir de 2019 et pour trois ans. Snap retransmettra-t-il le live d’un partenaire média ? Et quid de Dailymotion (5) ou de L’Equipe.fr ? Pour sa part, Free a de quoi se réjouir
de son lot portant sur la diffusion d’extraits en quasi-direct sur tous les matches et les droits magazines en VOD. « Iliad proposera en quasi-direct sur ses plateformes fixe et mobile les buts, les plus beaux arrêts et les meilleurs moments de chaque match. (…) Grâce au lot 6, Iliad est la seule plateforme à ce jour à disposer de droits (quasi-directs) pour l’intégralité des matchs de la Ligue 1. Le prix de ces droits s’élève à moins de 50 millions d’euros par saison », a expliqué le 29 mai le groupe de Xavier Niel, qui dit vouloir développer « des services innovants et personnalisés répondant à l’évolution des usages numériques et permettant de s’adresser à un public élargi, notamment auprès des plus jeunes ». Mais, dans les faits, Iliad ne sera pas le seul à pouvoir diffuser des extraits de ces rencontres footballistiques. Car la bulle financière des droit TV du foot ne peut pas se traduire par un oligopole qui interdirait à d’autres médias, notamment numériques, de montrer des extraits des meilleurs moment des matches.
Et si des extraits ne sont pas diffusés ailleurs que sur les chaînes des détenteurs de droits, la frustration du public – en particulier de la jeune génération délinéarisée – pourrait aller jusqu’à alimenter le piratage et/ou le direct non autorisé sur les réseaux sociaux ou les plateformes de live video telles que Periscope et FB Live ou encore YouTube Live (6). Cela ne concerne pas seulement le football – championnats de France de football de la LFP (Ligue 1/Ligue 2 et Coupe de la Ligue), Mondial et Euro organisés respectivement par la FIFA et l’UEFA (dont les droits TF1 et M6 se partagent les droits de diffusion en France entre 2018 et 2022), etc. – mais aussi tous les événements sportifs d’intérêt national.

Le droit, non payant, à de brefs extraits
D’où l’importance de rappeler le droit de diffusion de « brefs extraits prélevés à titre gratuit parmi les images du ou des services cessionnaires
et librement choisis par le service non cessionnaire du droit d’exploitation qui les diffuse ». C’est ce que prévoit l’article L333-7 du code du sport modifié par la loi du 1er février 2012 sur le sport (7). Celle-ci fut suivie par la délibération du 15 janvier 2013 du CSA sur les « conditions de diffusion de brefs extraits de compétitions sportives et d’événements autres que sportifs d’un grand intérêt pour le public » (8). Mais cette décision d’il y a cinq ans se limite aux « services de télévision » et « à leurs services de médias audiovisuels à la demande ». C’est restrictif par rapport aux réseaux sociaux et autres plateformes numériques. @

Charles de Laubier

Comment BeIn Media Group est devenu mondial, en commençant par la France

Lorsque le groupe audiovisuel qatari Al Jazeera Media Network part conquérir le monde il y a cinq ans, c’est d’abord en France qu’il lance la chaîne BeIn Sports. Et ce, avant même que BeIn Media Group ne soit créé en janvier 2014 et séparé d’Al Jazeera. Aujourd’hui, son image est écornée.

Le fondateur et actuel PDG de BeIn Media Group, Nasser Al-Khelaïfi (photo), est en outre président du PSG (Paris Saint-Germain Football Club), racheté en 2011 par Qatar Sports Investment (QSI), dont il est également président. QSI est le fonds « sportif » de l’émirat du Qatar et fait partie intégrante du fonds d’investissement souverain Qatar Investment Authority (QIA). Nasser Al-Khelaïfi a lancé il y
a cinq ans (en juin 2012) BeIn Sports France avant de conquérir le monde.

Du sport au cinéma d’Hollywood
Nasser Al-Khelaïfi est aujourd’hui au coeur d’une enquête lancée par la justice suisse et visé pour « soupçon de corruption privée, d’escroquerie, de gestion déloyale et de faux dans les titres » (1) dans l’acquisition délictueuse des droits média auprès de la Fifa (Fédération internationale de football association) des Coupes du monde de foot 2026 et 2030 pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Que de chemin parcouru depuis 2011 et les acquisitions en France des droits de diffusion du Championnat de France de football pour la période 2012-2016 et de l’Euro-2012, suivies du lancement de la chaîne française BeIn Sports. Puis, ce sera l’ouverture de BeIn Sports Amérique en août 2012, de BeIn Sports Asie en juillet 2013, de BeIn Sports Australie en octobre 2014 et de BeIn Sports Espagne en août 2015. Les acquisitions de droits de diffusion sportifs s’enchaînent en Europe (Liga espagnole, Bundesliga allemande, Ligue des champions française, …) pour une exploitation télévisée mondiale si possible, sans parler des droits de la Coupe du monde de football depuis 2014 pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (Mena). BeIn Sports France, qui revendique 3,5 millions d’abonnés, espère garder les droits de la Ligue 1 de football après 2020. Et puis il y a ce contrat 2026 et 2030 avec la Fifa qui est dans le collimateur.
Mais le sportif Nasser Al-Khelaïfi ne va pas en rester aux sports (football, tennis, basketball, handball, rugby, vélo, boxe, volleyball, sport automobile, …). Son groupe audiovisuel va rapidement se diversifier. En novembre 2015, BeIn Media Group lance son bouquet de chaînes cinéma, divertissement et documentaires par satellite pour
la zone Mena avec notamment BeIn Movies et BeIn Series. En août 2016, le groupe qatari s’empare de Digiturk, la plus grande plateforme de télévision payante turque. Entre temps, en mars 2016, BeIn Media Group fait l’acquisition du studio hollywoodien de cinéma et de télévision Miramax – lequel studio avait été fondé en 1979 par Bob et son frère Harvey Weinstein, lequel défraie aujourd’hui la chronique mondiale depuis qu’il est accusé de multiples viols et agressions sexuelles. D’ailleurs, The Weinstein Company, l’actuelle société de production de Hollywood, des frères Weinstein, a annoncé le 16 octobre dernier être entrée en négociations avec le fonds Colony Capital pour lui vendre la plupart de ses actifs. Or, Colony Capital est justement le fonds qui, avec le Qatar, avait racheté en 2010 Miramax avant de le revendre l’an dernier à BeIn Media Group. Miramax détient les droits de plus de 700 films, dont « Bridget Jones »,
« Pulp Fiction », « Chicago » ou encore « Le patient anglais ». Quant à la Weinstein Co, qui a à son actif cinématographique des films à succès tels que « Shakespeare in Love », « Le discours d’un roi » ou encore la série « Project Runway », elle pourrait très bien tomber à son tour dans l’escarcelle de… Nasser Al-Khelaïfi.
Quoi qu’il en soit, l’enquête suisse pour corruption, d’une part, et la crise diplomatique du Qatar avec l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis qui soupçonnent l’Etat qatari de soutien au terrorisme, d’autre part, pourraient contrarier les ambitions de BeIn Media Group. Pour l’heure, BeIn Sports France – dirigée par Yousef Al-Obaidly – est depuis cette année membre de l’Association des télévisions commerciales en Europe (ACT) – tandis que Digiturk – sous la responsabilité de Yousef Al-Obaidly également – y est aussi entré comme membre observateur.

Attractivité en France : n°1 (NPA Conseil)
Dans le 1er indice d’attractivité des chaînes thématiques et des services de SVOD publié fin septembre, le cabinet NPA Conseil place BeIn Sports en tête en France, devant OCS et Ciné+. Accessible via le câble, l’ADSL et le satellite, les trois chaînes de BeIn Sports (1, 2 et 3, complétées par 7 chaînes « Max ») sont également proposées par abonnement sur ordinateur : BeIn Sports Connect (2). Les fans peuvent aussi utiliser Your Zone (3) pour envoyer leurs contributions sur l’actualité sportive (articles, photos, vidéos). En tout cas, Yousef Al-Obaidly a affirmé miseptembre (4) que BeIn Media Group a abandonné l’idée d’alliance avec Canal+, que l’Autorité de la concurrence avait refusée en 2016. @

Charles de Laubier

L’e-sport aux 100 millions de joueurs dans le monde franchira 1 milliard de dollars de recettes en 2018

Fifa, League of Legends, Clash Royale, Overwatch, Hearthstone, FDJ Masters League, … Les compétitions de sports électroniques suscitent un engouement sans précédent. Joueurs, médias, annonceurs, téléspectateurs et internautes sont au cœur d’une nouvelle bataille du divertissement.

La finale européenne de « League of Legends » à Paris-Bercy, qui s’est déroulée début septembre, a marqué les esprits et fait entrer un peu plus le esport dans le monde des divertissements grand public. Pas moins de 17.000 personnes avaient assisté dans la salle à cette finale, dans une ambiance survoltée, sans compter les millions d’internautes qui ont suivi en live l’événement retransmis en ligne. Les deux finalistes – les équipes « G2 eSports » et « Misfits », la première tenant du titre l’a remporté sur la seconde – se sont qualifiés pour le Championnat du monde de League of Legends qui se tiendra en Chine du 23 septembre au 4 novembre prochains.

Une discipline sportive des J.O. ?
C’est justement dans l’Empire du Milieu que le e-sport va être consacré puisqu’il sera accueilli aux Jeux Asiatiques de 2022 prévus dans la ville chinoise de Hangzhou, capitale de la province du Zhejiang, dans l’Est de la Chine. Les Jeux Asiatiques ont
les mêmes épreuves sportives que les Jeux Olympiques, si tant est que le e-sport devienne aussi discipline officielle de ces derniers. Dans une interview publiée par l’agence Associated Press (AP) le 8 août dernier, le co-président du comité Paris 2024 de candidature de la capitale à l’organisation des J.O. de 2024 – finalement retenue le 14 septembre – s’est dit ouvert à cette perspective : « Les jeunes, oui ils s’intéressent à l’e-sport et à ce genre de chose. Regardons cela, rencontrons-les, essayons de voir si nous pouvons trouver des liens. Je ne dis pas non d’emblée. Je pense qu’il est intéressant d’en discuter avec le Comité international olympique (CIO) et avec le monde du e-sport », a expliqué Tony Estanguet (photo). Il devait en être question lors de la 130e session du CIO qui s’est tenue à Lima, capitale du Pérou, du 13 au 17 septembre dernier. Intégrer l’e-sport dans les Jeux Olympiques de 2024 devrait être ensuite étudié de façon approfondie dès 2019 et la décision finale n’est pas à attendre avant la fin des Jeux de Tokyo de 2020. Dans l’attente d’être pleinement reconnue discipline olympique, l’e-sport devient une industrie du divertissement, voire une industrie culturelle, en pleine effervescence. Les recettes générées par le sport électronique devraient franchir pour la première fois en 2018 le seuil de 1 milliard de dollars au niveau mondial. C’est tout du moins le chiffre avancé en juin dernier lors du dernier salon E3 (Electronic Entertainment Expo), la grand-messe internationale des jeux vidéo qui se tient chaque année à Los Angeles. Selon une estimation du cabinet d’étude Deloitte, l’e-sport a pesé l’an dernier (2016) plus de 470 millions d’euros de chiffres d’affaires. Ce marché mondial est en plein boom grâce à l’engouement des jeunes « Millennials », à savoir les 15-35 ans qui constituent les générations dites Y et Z. Et la notoriété de l’e-sport ne cesse de grandir chez les moins jeunes.
Selon l’institut de mesure d’audiences Médiamétrie, près d’un internaute sur deux a déjà entendu parler du sport électronique. En effet, le sondage mené en avril auprès
de 1.000 personnes âgées de 15 ans et plus montre en effet qu’elles sont près de 47 % dans ce cas (contre 45,2 % en 2016). Sur les adultes de catégorie socio-professionnelle élevée (CSP+), la notoriété atteint 54,9 %. Et uniquement sur la tranche d’âge 15-34 ans, ils sont 62,8 % à avoir entendu parler de l’e-sport.
Pour ce qui est cette fois de regarder une compétition de sport électronique (Fifa, League of Legends, Clash Royale, Overwatch, Hearthstone, FDJ Masters League, …), l’étude montre que 33 % des internautes interrogés en ont déjà « consommé » (contre 26,3 % en 2016). Les principales raisons d’être spectateur de e-sport sont avant tout la détente (53 %), la découverte de nouveaux jeux (45 %), une meilleure compréhension des stratégies de jeux (44 %), l’adrénaline (32 %) et l’émotion (27 %). Les contenus de e-sport suscitent l’intérêt des internautes, que cela soit – selon le nombre de citations – des jeux de stratégie, de sport, de tir à la 1ère personne, de combat, de rôle en ligne ou encore d’arène de bataille.

5 millions de supporteurs en France
En termes d’audience du e-sport en France, et toujours d’après Médiamétrie, il y a en environ 5 millions de visiteurs uniques par mois et encore une marge de progression. Ils regardent d’abord les sports électroniques à la télévision (55 %), lorsque ce n’est pas sur ordinateur (33 %), tablette (9 %) ou bien smartphone (3 %). Les chaînes de télévision – chaînes de jeux vidéos/manga, chaînes de e-sport, chaîne de sport ou chaîne généraliste – arrivent en premier dans les médias de diffusion de l’e-sport (47 %), suivies des sites web (40 %) et des applications mobiles (12 %). Le live arrive en tête des modes de consommation de l’e-sport pour 66 % des personnes interrogées, surtout lorsqu’il s’agit de compétition (75 %) et dans une moindre mesure pour les interviews des joueurs et autres e-sportifs (17 %), les bonus (15 %) ou encore les autres types de contenus (14 %).

Live et retransmission de compétitions
Les retransmissions en direct de ces compétitions de jeux vidéo en ligne multi-joueurs sont au cœur des stratégies des acteurs de ce marché en pleine croissance. Twitch,
la plateforme spécialisée dans la diffusion de parties de jeux vidéo en ligne, a été rachetée en août 2014 par Amazon pour 970 millions de dollars. Pour le concurrencer, Google a lancé en 2015 YouTube Gaming. Et en octobre de cette même année, Microsoft a inauguré en France sa propre compétition baptisée « Xbox Elite Series ». Depuis lors, les grandes manœuvres se poursuivent de plus belle. Yahoo a lancé en mars 2016 une plateforme en ligne dédiée, Yahoo Esports, mais elle a été arrêtée en juin dernier en raison de la nouvelle stratégie de la société Oath, créée au sein du groupe Verizon pour regrouper Yahoo, AOL, The Huffington Post, Tumblr, Makers, Build Studios et les portails Sport, Finance et Mail de Yahoo (lire p.5). En France, TF1 a retransmis en ligne en mars 2016 la finale de la Fifa Interactive World Cup sur sa chaîne digitale MyTF1 Xtra. La société française Oxent et filiale du groupe Webedia, organise, elle, au moins une fois par an à Paris le ESWC (Electronic Sports World Cup), la coupe du monde des jeux vidéo.
La plateforme vidéo Dailymotion n’est pas en reste et a commencé en 2016 à diffuser en direct des ecompétitions telles que la « Fifa 17 Ultimate Team Championship Series Qualifier France » qui a eu lieu à Paris à la fin de l’année dernière. Vivendi, la maison mère de Dailymotion, s’est en outre alliée avec l’Electronic Sports League (ESL) – jusqu’alors en partenariat avec Yahoo Esports – pour créer ses propres événements
de ligues d’e-sport en France qui seront retransmises sur Canal+ et sur la plateforme vidéo. Le bataille des tournois vidéo-ludiques en direct est engagée. Désormais reconnu par les pouvoirs publics en France, l’e-sport désigne l’ensemble des pratiques compétitives ayant pour moyen de confrontation, de performance et de dépassement de soi un support numérique, et en l’occurrence un jeu vidéo. Cette pratique vidéoludique, qui dépasse aujourd’hui la sphère du gaming, entre dans les stades, se montre à la télévision et forge des cyberathlètes – véritables idoles de la génération numérique.
En France, le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisir (Sell) a été moteur dans la reconnaissance de cette discipline sportive depuis deux ans, dans le cadre de la loi
« Pour une République numérique », en proposant dès septembre 2015 un amendement visant à assurer au sport électronique un cadre légal favorable au développement du secteur. Une mission parlementaire sur l’e-sport avait même été confiée début 2016 – au sénateur PS Jérôme Durain et à Rudy Salles alors député UDI – pour aboutir à la reconnaissance officielle de l’e-sport et des joueurs professionnels : vote au Sénat en mai 2016 de cette disposition, qui deviendra officielle avec la promulgation de la loi « République numérique » le 7 octobre suivant.
Parallèlement, l’association « France eSports » a été créée fin avril 2016, avec
dix membres fondateurs, parmi lesquels l’on retrouve le Sell, le Syndicat national
du jeu vidéo (SNJV) ou encore Webedia du groupe Fimalac (1). Cette association
est présentée comme « un premier acte vers une Fédération des professionnels et amateurs des sports électroniques » (dixit le Sell).
Dans leur rapport final sur le e-sport (2) remis à Axelle Lemaire, alors secrétaire
d’Etat au Numérique, lors de la Paris Games Week le 26 octobre 2016, les deux parlementaires ont préconisé la création d’une commission spécialisée portant sur le jeu vidéo compétitif, laquelle sera placée au sein du Comité national olympique du sport français (CNOSF) pour « réguler et développer » le e-sport (3). C’est cette commission spécialisée qui sera transformée en « une véritable fédération délégataire ».

Potentiels publicitaire et médiatique
Les annonceurs et sponsors, qu’ils soient éditeurs de jeux vidéo ou fabricants high-tech voire producteurs de boissons énergisantes, sont à l’affût des compétitions-événements, des e-sportifs (dont certains peuvent être rémunérés plusieurs milliers d’euros) et des équipes championnes. Cela va du logo sur le t-shirt jusqu’à la visibilité lors de la diffusion TV et Internet de l’événement. Les compétitions de jeux-vidéo sont
a priori interdites de loteries (4), ce qui constituerait « une barrière légale » selon le cabinet d’avocats De Gaulle Fleurance & Associés (DGFLA) (5). A terme, le e-sport
a les armes pour détrôner le foot de son trop coûteux piédestal. @

Charles de Laubier

Rani Assaf, le très discret directeur technique et deuxième actionnaire de Free, gagnerait à être connu

général délégué d’Iliad comme Xavier Niel, rémunéré 183.000 euros en 2015 comme Xavier Niel, deuxième actionnaire individuel du groupe derrière Xavier Niel, Rani Assaf est le directeur technique historique de Free à qui son fondateur doit tout. Avec le foot, la 400e fortune de France se fait moins discrète.

Rani Assaf (photo) vient d’achever son sixième mois à
la tête du club de football de Nîmes, dont il était déjà un actionnaire de l’ombre depuis deux ans et demi. Maintenant qu’il a été « élu à l’unanimité » PDG du Nîmes Olympique, le 1er juin dernier, le très discret directeur technique et directeur général délégué du groupe Iliad, ne peut plus échapper aux médias qu’il a obsessionnellement évités jusqu’alors. Rani Assaf est non seulement la cheville ouvrière d’Iliad – c’est lui le vrai inventeur de Free, de la Freebox et de Free Mobile – mais surtout le bras droit inséparable de Xavier Niel. Jeune transfuge d’Easynet, entré comme stagiaire en 1999 au moment de la création de l’entreprise par ce dernier, le virtuose du fer à souder et bidouilleur en chef est devenu irremplaçable au sein d’Iliad, où il est le deuxième actionnaire physique du groupe avec 1,3 % du capital (1) aux côtés du fondateur qui détient encore 54,5 %. Rani Assaf, qui possède en outre des actions des sociétés Freebox (filiale R&D du groupe) et Free Mobile, est la 400e fortune de France avec un patrimoine personnel
de 150 millions d’euros (voir graphique page suivante), certes bien loin de la 11e place détenue par Xavier Niel et ses 7,23 milliards.

L’associé de Xavier Niel sous les projecteurs du foot
Sous le feu des projecteurs du stade des Costières, où est basé le club nîmois qui évolue en Ligue 2 du Championnat de France de football, Rani Assaf peine à empêcher – comme il en avait l’habitude – les photographes, les caméramans et les journalistes. Ce club, qui fêtera ses 80 ans l’an prochain, le fait sortir de l’ombre à son corps défendant. « Je peux vous dire que c’est un président impliqué et passionné. (…) Il
a mis 9 millions d’euros dans le club, cela prouve qu’il y tient, non ? », a assuré en octobre Laurent Boissier, le directeur sportif de l’équipe dans Le Midi Libre, journal auquel le propriétaire du club ne peut échapper. Le lendemain de son élection à la
tête de ceux que l’on surnomme « les Crocos » (2), Rani Assaf a dû expliquer à ce quotidien du groupe La Dépêche qu’il pouvait concilier ses nouvelles responsabilités footballistiques avec sa « très haute responsabilité chez Free » : « Ce sera une charge supplémentaire mais il y a une équipe en place à Nîmes Olympique, qui travaille bien ». Serez-vous un président présent ? « Oui, le plus possible. J’habite ici, quand même ».

Le côté obscur d’Iliad
En fait, il n’habite pas à Nîmes (dans le Gard) mais à 46 kilomètre de là, à Mauguio près de Montpellier (dans l’Hérault) où il a élu domicile depuis 2008 – à… 714 kilomètres du QG d’Iliad à Paris et de Xavier Niel. Devenu Melgoriens en faisant l’acquisition d’un vaste domaine de cinq hectares arboré d’oliviers dans ce bourg situé
à proximité de la Camargue, le numéro deux de Free y coule des jours heureux et bucoliques mais non moins très actifs. S’y rendant au début seulement les week-ends, Rani Assaf a fini par imposer à un Xavier Niel sceptique – lequel ne peut décidément rien refuser à son associé à qui il doit sa réussite – d’aller s’installer à l’année dans son mas occitan, tout en assurant à son patron de pouvoir concilier vie privée et responsabilités dirigeantes : il installe en 2010 dans la ZAC du Millénaire à l’Est de Montpellier et sur l’avenue du Mondial 98 – passionné de football oblige ! – le centre
de recherche d’Iliad pour préparer le lancement technique de Free Mobile qui interviendra deux ans après (en février 2012). Lui et son équipe d’une soixantaine d’ingénieurs et de techniciens sont installés dans un immeuble discret aux vitres teintées. Modem, IP, xDSL, Dslam, Linux, FTTx, Cisco SS7, SIM, 2G, 3G, 4G, bientôt 5G, … : l’avenir technologique de Free se joue dans l’Hérault, loin de l’hôtel particulier Alexandre du siège social parisien d’Iliad où Rani Assaf se rend chaque lundi pour parler stratégie avec Xavier Niel. En revanche, selon nos informations, le montpelliérain Rani Assaf ne s’est jamais rendu au Corum de la ville où se tient depuis près de 40 ans le DigiWorld Summit de l’Idate… En 2015, ce sont 11,6 millions d’euros en 2015 qui ont été investis en études et recherches dans le fixe et le mobile – ce qui ne fait que 0,2 % chiffre d’affaires… « Le groupe a fait le choix d’intégrer son propre centre de recherche et développement pour réduire au maximum la chaîne de production », indique le document de référence 2015 que l’entreprise cotée en Bourse – valorisée plus de
10 milliards d’euros – a publié au printemps dernier. Il est en outre précisé qu’ont été déposés « trente-huit familles de brevets dans les domaines de la fibre optique, de la distribution de flux multimédia et de la transmission de données par courants porteurs en ligne (CPL), des boîtiers femtocell et des serveurs d’hébergement ».

A 42 ans, Français d’origine libanaise (3), Rani Assaf n’a rien perdu de sa verve technologique depuis sa formation à l’Ecole française d’électronique et d’informatique (Efrei) dont il a obtenu le diplôme en 1997 – tout comme Sébastien Boutruche (même promo) et Antoine Levavasseur (promo 1999), respectivement actuels directeur de la fameuse filiale Freebox et directeur du système d’informations d’Iliad. Mais ce Levantin n’est pas commode ! En plus d’être secret, d’aucuns le disent renfermé, intransigeant, brutal, bourru, direct, cassant, blessant, impérieux, tyrannique, autoritaire, insultant, paranoïaque, désagréable, grognon, négatif, … mais travailleur et brillant. « Quand Rani dit quelque chose, on se couche tous, moi le premier », a avoué Xavier Niel en décembre 2011 à un journaliste du Point. « Si on était dans Star Wars, Xavier serait l’empereur Palpatine, et Rani, Dark Vador (4) », s’est plaint un salarié à propos du manque de considération du duo de choc à l’égard de leurs geeks développeurs (5).
Le concepteur de la Freebox, conçue à partir de logiciels libres, déteste par ailleurs
« la dimension libertaire du Web » et dénonce la neutralité du Net comme « une belle connerie » inventée par Google (6) !

Exigeant avec lui et les autres
Le PDG de Nîmes Olympique se comportera-t-il de même avec son équipe de foot ?
« On a des prises de bec », a reconnu son directeur sportif. C’est sans doute que Rani Assaf est aussi exigeant avec les autres qu’avec lui-même. Il s’est fixé comme objectif d’amener ce club en Ligue 1 – quitte à faire des chèques de « tranferts » comme celui de 150.000 euros pour s’offrir le Franco-marocain Rachid Alioui comme attaquant. Mais cela n’a pas empêché Nîmes Olympique d’être éliminé le 12 novembre dernier par un club inférieur de cinq divisions… Le directeur technique de Free a du pain sur la plan. Pour aller en Ligue 1 et s’y maintenir, a-t-il dit au Midi Libre, « il faut un budget de 30 millions d’euros ». Il en est loin. De plus, le club nîmois est encore déficitaire cette année – de plus de 1 million d’euros : « Ce n’est pas normal », a-t-il déploré. Mais le bras droit de Xavier Niel a le bras long… @

Charles de Laubier

En faisant de son groupe un « pure player » des médias, Arnaud Lagardère va au bout de ses passions

Dix ans après le décès de son père, Arnaud Lagardère va procéder « d’ici le 31 juillet » au retrait de son groupe du capital d’EADS en cédant sa participation de
7,5 %. Et ce, pour « se recentrer sur les médias » : un pari audacieux mais risqué,
au moment où le numérique chamboule tous les modèles économiques.

(Depuis la publication de notre analyse dans EM@77 du 8 avril dernier, le groupe Lagardère a annoncé le lendemain la cession de 7,4 % dans EADS)

Par Charles de Laubier

ALC’est un tournant historique : d’un conglomérat aéronautique-défense-médias, le groupe Lagardère va devenir d’ici cet été un « pure player » des médias. C’est un peu comme si le fils Arnaud (photo) s’émancipait enfin de son père Jean- Luc Lagardère, lequel est décédé il y a dix ans maintenant.
En prenant son envol pour faire de l’entreprise Lagardère
un « groupe 100 % média », comme il le martèle désormais,
le fils unique prend le risque de l’exposer aux aléas du monde médiatique en pleine « destruction créatrice » numérique et confronté au recul des recettes publicitaires, sur fond d’érosion de la diffusion des magazines.
Autant Jean-Luc Lagardère – ancien président de Matra et d’Hachette – avait l’assurance de tirer une partie de ses revenus de l’Etat français, autant Arnaud Lagardère se lance le défi de ne plus dépendre que de deux passions partagées avec son père : les médias et le sport.

De nouvelles acquisitions en vue
La partie est loin d’être gagnée, tant ces deux secteurs sont de plus en plus soumis à une concurrence exacerbée – comme l’illustre la perte de l’appel d’offres UEFA par la filiale Sportfive. Alors que les médias traditionnels sont à la peine, il faudra aussi à ce jeune patron de 52 ans – fêtés le 18 mars – de l’audace pour surfer sur la vague Internet qui tarde à être un relais de croissance.
Quoi qu’il en soit, l’acte fondateur du « nouveau » groupe Lagardère est la vente d’ici le 31 juillet 2013 de la totalité des 7,5 % dans le géant aéronautique EADS, dont il espère tirer une plus-value exceptionnelle de 2 milliards d’euros. Que va-t-il faire de tout cet argent ?

Comme Vivendi, la décote de la holding en cause
Les actionnaires du groupe, dont Qatar Holding détenant depuis un an maintenant
12,83 % du capital et 10,05 % des droits de vote, seront fixés lors de la prochaine assemblée générale prévue le 3 mai prochain. Mais lors de la présentation des résultats annuels début mars (1), Arnaud Lagardère a précisé qu’au-delà d’un dividende exceptionnel et de la réduction de l’endettement, une partie cet argent frais servira à développer les activités médias et sportives. Car l’un des objectifs prioritaires du gérant et associé commandité de Lagardère SCA (2) est – à l’instar de Jean-René Fourtou pour le groupe Vivendi, décidé lui aussi à se recentrer sur les médias – est de redresser le cours de Bourse de la holding. Autant chez Vivendi, dont l’AG du 30 avril pourrait éclairer la stratégie, ce sont les télécoms qui sont accusés de provoquer la décote de la holding (3), autant chez Lagardère, c’est EADS qui est montré du doigt comme étant à l’origine de cette décote boursière.

Acheter de la croissance et la contrôler
Comme pour Vivendi, l’action de Lagardère plafonne à moins de 30 euros (4), soit au même niveau qu’il a dix ans ! Depuis l’annonce du désengagement d’EADS, l’action a certes grimpé mais elle continue de faire pâle figure. Arnaud Lagardère va donc devoir aller chercher de la croissance dans les quatre activités médias : Lagardère Publishing (livre/maisons d’édition, e-publishing), Lagardère Active (presse, audiovisuel, numérique, régie publicitaire), Lagardère Services (distribution presse, boutiques d’aéroport) et Lagardère Unlimited (événements/ droits sportifs et entertainment).
« Nous envisagerons de réaliser quelques acquisitions de moins de 100 millions d’euros », a indiqué fin mars Arnaud Lagardère (5). La croissance externe va donc se poursuivre. Comme l’an passé, l’année 2013 et les suivantes devraient être consacrées à des investissements dans les activités médias à forte croissance – tout en réduisant l’exposition du groupe aux secteurs moins porteurs. La stratégie digitale, qui était ces derniers temps une déception pour Arnaud Lagardère après avoir dû déprécier des actifs Internet (Doctissimo et NextIdea), va poursuivre dans la voie des fusions et acquisitions. Ainsi, l’an dernier, le site de e-commerce LeGuide.com (acquis mi-2012 après une OPA hostile) et BilletReduc.com (racheté fin 2012) sont tombés dans l’escarcelle d’une des quatre branches médias, Lagardère Active, qui revendique la place de leader en France sur le numérique avec Doctissimo (racheté en 2008), Newsweb (racheté en 2006) et les déclinaisons digitales de ses médias Europe 1,
Elle, Première, JDD,Télé 7 Jours, Public, etc(voir tableau ci-dessous). Début 2012, Lagardère Active s’offrait aussi la société DBDS, éditrice du site Tv-replay.fr. Mais ces acquisitions ont contribué à alourdir de 34 % sur un an l’endettement du groupe qui a atteint 1,7 milliard d’euros à fin décembre 2012.
Les 2 milliards d’euros espérés de la vente d’EADS arrivent donc à point nommé pour désendetter le groupe et poursuivre les acquisitions. Lagardère est en outre décidé à se désengager d’activités peu rentables ou dans lesquelles il ne détient pas le contrôle. C’est pourquoi il a annoncé le 2 avril la cession de sa participation de 25 % dans Les Editions P. Amaury, la holding du groupe qui édite notamment L’Equipe et Le Parisien reprenant ses parts pour 91,4 millions d’euros.
Mais la plus grosse cession à ce jour reste celle des magazines hors de France (102 titres dans 15 pays) vendus en 2011 à l’américain Hearst pour 651 millions d’euros, Lagardère a gardé la propriété de la marque Elle et perçoit de Hearst une redevance calculée sur le chiffre d’affaires de ce dernier. La vente des magazines à l’international,
à l’instar de la vente en 2011 des activités de radio en Russie, montre aussi la volonté
de Lagardère de se recentrer sur la France.
Le délestage de minoritaires ne date pas d’hier : Lagardère a cédé en 2010 ses
17,27 % dans Le Monde SA, puis en 2011 ses 34 % dans Le Monde Interactif ; la
filiale Hachette a cédé à Presstalis (ex-NMPP), en 2010 également, ses 49 % dans Mediakiosk. Des cessions à venir devraient rapporter gros, comme les 20 % dans Canal+ France pour lesquels Lagardère demande à Vivendi – sans succès pour l’instant – le rachat de sa participation ou, à défaut, l’introduction en Bourse de la chaîne. Mais le dénouement est proche : Lagardère peut exercer ce « droit de liquidité » entre le 15 mars et le 15 avril 2013 ou 2014, dernier délai.

Vendre les actifs les moins porteurs
A l’inverse, le groupe « 100 % média » aimerait s’emparer des 34 % que détient France Télévisions dans Gulli, la chaîne jeunesse de la TNT, dont il détient déjà 66 %. Mais aucun accord n’a été trouvé à ce jour sur le prix d’achat à payer à l’entreprise publique en quête de réductions budgétaires. Quant à la cession en 2010 de la chaîne de télévision Virgin 17 à Bolloré Media, elle s’inscrit elle aussi dans l’abandon d’activités
à faible croissance. Autre cession en vue, celle des 42 % dans le groupe Marie-Claire. Ces cessions ne se font pas sans hésitations comme l’a montré l’an dernier la vente avortée de Virgin Radio à Goom ou à NRJ. Loin d’être achevé, l’envol du groupe Lagardère vers le « 100 % média » ne se fera pas sans traverser des zones de turbulences. @

Charles de Laubier