L’économie des créateurs est promise à un bel avenir

En fait. Les 9 et 10 décembre derniers, la 2e édition – payante – de la Paris Creator Week, cofondée et présidée par le créateur Marc Lesage-Moretti (alias Jokariz), a eu lieu au campus de l’incubateur de start-up Station F. Elle se voulait une démonstration de force en France pour la « Creator Economy ».

En clair. New Media Holding est le nom de la société organisatrice de la Paris Creator Week, cofondée en septembre 2024 par Marc Lesage-Moretti (connu sous son pseudonyme Jokariz), Karim Sabba et Pierre Allary – respectivement président et directeurs généraux. En deux éditions – décembre 2024 et décembre 2025 – cet événement payant avait l’ambition de doubler pour sa deuxième édition le nombre de participants payants, par rapport aux 2.000 personnes de la première édition.
Les créateurs – influenceurs – « ayant au moins 10.000 abonnés et dont l’activité principale est de créer du contenu sur YouTube, Instagram, TikTok, Linkedin, Twitch, Spotify, etc. » – pouvaient obtenir leur pass, pour rencontrer durant deux jours (9 et 10 décembre derniers) des annonceurs (directeurs et responsables marketing, communication, influence), des professionnels de « l’écosystème » de la Creator Economy (agences, plateformes de contenus, sociétés de production, logiciels, entreprises ou start-up), ainsi que (suite) des VIP et célèbres influenceurs ou influenceuses tels que Léna Situations, Juju Fitcats, Pape San, QuantumFracture, Shauna Dewit ou encore Joyca, et même JD Grant, directeur de la stratégie pour MrBeast (1), le youtubeur le plus vu au monde. Ce vaste entre-soi professionnel a été l’occasion de montrer la force médiatique et publicitaire de « l’économie des créateurs » qui emploie en France 1,7 million d’emplois directs et indirects, selon la société d’étude Coherent Market Insights qui évalue le chiffre d’affaires à 8,1 milliards de dollars en 2025, avec une croissance annuelle moyenne de 25 % d’ici 2032. « Ce marché va doubler en seulement trois ans. Et la croissance fulgurante se confirme ! », s’est félicité Jokariz, le maître de cérémonie (2). Et pour la première fois, les « micro créateurs » (ceux affichant ente 10.000 et 100.000 abonnés) représentent désormais plus de la moitié de ce marché de la Creator Economy et ils gagnent en moyenne 43.000 euros par an – contre 47.000 euros pour un « méga créateur » (plus de 1 million d’abonnés).
Et d’après l’agence de marketing d’influence indépendante Kolsquare, un créateur sur trois en Europe – où la Creator Economy pèse près de 33 milliards d’euros – génère un revenu moyen par mois de 500 euros (3). Outre les sponsors, les créateurs sont convoités par des producteurs audiovisuels (Banijay, …) ou des groupes de médias (Reworld Media, …). @

Bruxelles songe à harmoniser aussi les influenceurs

En fait. Le 24 octobre se termine la consultation publique de la Commission européenne sur la future législation sur l’équité numérique – le Digital Fairness Act (DFA). Parmi les pratiques préjudiciables pour les consommateurs, il y a « le marketing trompeur par des influenceurs des médias sociaux ».

En clair. Sous la houlette du commissaire chargé de la démocratie, de la justice, de l’état de droit et de la protection des consommateurs, l’Irlandais Michael McGrath, la Commission européenne envisage d’intégrer les influenceurs dans sa future proposition législative Digital Fairness Act (DFA). Lucie Rousselle, membre de son cabinet, indique à Edition Multimédi@ que la proposition de DFA sera présentée en 2026 après une étude d’impact issue de la consultation.
Parmi les remèdes sur lesquels Bruxelles questionne les personnes intéressées par la protection des consommateurs en ligne, dans ce qui est censé être le « marché unique numérique », il y a ceux destinés à « lutter contre des pratiques commerciales trompeuses d’influenceurs sur les médias sociaux ». Ce futur règlement DFA s’inscrira dans le cadre du nouvel « Agenda du consommateur » pour la période 2025-2030, dont l’adoption est prévue pour le 29 octobre prochain (1). Ce « Consumer Agenda » comprendra (suite) « un plan d’action pour les consommateurs dans le marché unique ». Et qui dit « marché unique » dit « harmonisation » du cadre légal, y compris pour les influenceurs, afin de « prévenir la fragmentation du marché » et « réduire l’insécurité juridique ». Dans son appel à contribution lancé mi-juillet et ouvert jusqu’au 24 octobre 2025, la Commission européenne pointe « par exemple, l’absence de divulgation de communications commerciales ou la promotion de produits nocifs auprès de leurs abonnés ». La future législation sur l’équité numérique pourrait prévoir des « interdictions ciblées » pour assurer « la prévention des pratiques préjudiciables des influenceurs », et imposer « la communication au sujet des responsabilités des entreprises qui collaborent avec eux ».
Bruxelles demande ainsi dans son questionnaire en ligne (2) : « En ce qui concerne les pratiques commerciales déloyales des influenceurs, pensez-vous que de nouvelles mesures devraient être prises au niveau de l’UE pour améliorer la protection des consommateurs et le fonctionnement du marché unique ? ». Parmi les six domaines où les actions de l’UE contribueraient à « réduire la fragmentation du marché unique qui peut exister actuellement en raison de divergences entre les législations nationales (3) ou entre les interprétations des juridictions ou autorités nationales », la Commission européenne mentionne bien les pratiques commerciales des influenceurs. @

Le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, catholique identitaire, construit son groupe de médias numériques

Il rêve de rentrer dans le club des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers de la presse française, mais – à défaut d’avoir pu s’emparer de médias traditionnels (écarté il y a un an par Marianne puis par La Croix) – l’évangélisateur Pierre-Edouard Stérin lance sa croisade médiatique dans le monde digital.

Il y a un an, en juillet 2024, la filiale française CMI France du magnat tchèque Daniel Kretinsky – l’un des dix milliardaires détenant des pans entiers des médias français (1) – cessait toute discussion avec un parvenu milliardaire en quête lui aussi d’influence médiatique, Pierre-Edouard Stérin (photo), qui voulait s’emparer de Marianne. Pour un catholique identitaire bien à droite voire à l’extrême droite, conservateur limite traditionnaliste, tenter de s’approprier l’hebdomadaire laïc et anti-néolibéral cofondé par feu Jean-François Khan (intellectuel de gauche devenu centriste), c’était osé mais voué à l’échec. La rédaction de Marianne, devenue « souverainiste », avait dans un premier temps (le 21 juin 2024) voté pour « la poursuite des négociations sur les garanties d’indépendance » (2) avec Pierre-Edouard Stérin via son family office Otium Capital. Mais la Société des rédacteurs de Marianne (SRM) avait in extremis changé d’avis, à la suite de révélations dans la presse sur les liens étroits de ce prétendant avec l’extrême droite, et vote (le 27 juin 2024) « à l’unanimité contre le rachat du magazine par Pierre-Edouard Stérin » (3). C’est notamment une enquête parue la veille dans Le Monde, et intitulée « “Versailles connection” : comment le milliardaire Pierre-Edouard Stérin place ses pions au RN » (4), qui jettent un froid sur les négociations menées avec ce libertarien conservateur par Daniel Kretinsky et son représentant en France Denis Olivennes (pourtant réputé de gauche, devenu lui aussi centriste).

Echecs de Stérin sur Marianne et La Croix
Pourtant, ce n’est pas faute pour Pierre-Edouard Stérin (51 ans) de ne pas connaître Daniel Kretinsky (50 ans), puisque les deux milliardaires avaient – avec Stéphane Courbit (« élevé dans une culture athée de “bouffeurs de curés” » puis « devenu catholique pratiquant », d’après Paris Match) – fait une offre début 2023 pour tenter de racheter le numéro deux français de l’édition Editis à Vincent Bolloré. Mais l’inquiétude suscitée par Pierre-Edouard Stérin dissuade celui-ci de poursuivre dans ce trio, tandis que Stéphane Courbit le quitte aussi pour d’autres raisons, laissant le Tchèque s’emparer seul d’Editis (5) en juin 2023. Gros-Jean comme devant après la déconvenue que lui a infligée Marianne un an après, voici que ce chrétien militant a continué à croire en sa bonne étoile médiatique en tentant de mettre un pied dans la porte entrouverte de Bayard Presse, l’éditeur du quotidien catholique (de gauche) La Croix, propriété de la congrégation des Augustins de l’Assomption (appelée aussi congrégation des Assomptionnistes). Ce groupe confessionnel publie aussi (suite) l’hebdomadaire Le Pèlerin, le mensuel Notre Temps, Pomme d’Api ou encore des livres et BD (Milan, Bayard Jeunesse, Crer, …).

Croisade lancée via des médias en ligne
Mais Pierre-Edouard Stérin y est allé masqué et de façon indirecte : c’est Alban du Rostu (photo ci-contre), son ex-bras droit et ex-directeur général du Fonds du bien commun (FBC) créé par le milliardaire catholique, qui sera nommé en novembre 2024 au poste de directeur de la stratégie et du développement du groupe Bayard. Et ce, aux côtés et avec la bénédiction de François Morinière, le nouveau président du directoire du groupe Bayard, nommé en mai 2024 et en poste depuis le 1er novembre 2024. Or Alban du Rostu a joué un rôle central dans le projet Périclès – acronyme de « Patriotes enracinés résistants identitaires chrétiens libéraux européens souverainistes » ! C’est comme un coffret-cadeau Smartbox pour chrétien en quête de racines, si l’on fait l’analogie avec l’entreprise Smartbox – enregistrée à Dublin (Irlande) – spécialiste des coffrets cadeaux, cofondée en 2003 par Pierre-Edouard Stérin et à l’origine de sa fortune de milliardaire, 81e place en 2025 selon Challenges (6), et exilé fiscal en Belgique depuis 2012. Objectif politico-religieux de Périclès (7) financé par FBC : amener au pouvoir, dès 2027, une union de la droite – incluant donc l’extrême droite – et diffuser les valeurs religieuses, conservatrices et libérales sur le long terme. « Otium n’a pas d’activité dans les médias. Ces activités dépendent du FBC », indique à Edition Multimédi@ François Durvye, directeur général d’Otium Capital. Otium, qui finance FBC, dispose de 150 millions d’euros d’investissements sur cinq ans (fonds Resonance lancé en 2022 par Otium Capital), auxquels viennent d’être ajoutés 180 millions d’euros d’ici 2030 (Otium Studio (8)).
Cette croisade passe par l’acquisition de médias – papier et numériques – ou la prise de participations pour user de leur influence à travers toute la France, « la fille aînée de l’Eglise ». Aussitôt le lièvre « Stérin/Rostu » levé au sein de Bayard, sa direction – après l’échec d’une tentative d’apaisement (9) – a dû faire marche arrière face à la levée de boucliers de la part du personnel et de l’intersyndicale – avec débrayage, pétition en ligne « Non à l’entrée de l’extrême droite » (10), tribune d’auteurs dans Actuallité (11) et interpellations de lecteurs. Le 2 décembre 2024, la direction de Bayard est contrainte d’annoncer qu’« Alban du Rostu […] renonce […] à son entrée dans le groupe » (12) et que par ailleurs il n’y aura pas de participation au capital de l’école ESJ Paris, rachetée par des milliardaires et investisseurs conservateurs : Pierre-Edouard Stérin et Alban du Rostu, aux côtés de Vincent Bolloré, Rodophe Saadé, Bernard Arnault ou encore la famille Dassault (13). Chez Bayard, c’est une victoire sur l’extrême droite (14).
Malgré ces échecs, le catho-conservateur Pierre-Edouard Stérin (« PES ») garde intacte son ambition d’évangélisateur médiatique. Mais il n’a pour l’instant d’autres choix que de continuer à investir dans des médias numériques pour accroître son rayonnement. Il a investi en janvier 2023 (via son fonds Otium Capital) dans Neo, le média vidéo cofondé par l’ex-journaliste de M6 Bernard de La Villardière, lequel a quitté l’entreprise peu avant pour « désaccord stratégique », notamment lié à cette levée de fonds. La même année « PES » investit aussi (toujours via Otium) dans le média digital Le Crayon destiné aux jeunes et actif sur les réseaux sociaux. En 2024 cette fois, le média conservateur en ligne Factuel reçoit « plus de 1 million d’euros », dit-on, de « PES » (encore Otium) mais il périclite au printemps de la même année. Toujours l’an dernier, le catho conservateur du projet Périclès a élargi sa galaxie médiatique en injectant de l’argent dans l’agence d’influenceurs web Marmeladz, éditrice de médias numériques à jeune audience de la Génération Z (Gossip Room, Officielles, Gentsu, Art Room, Rapghetto, …) et diffusés sur YouTube, TikTok, Snapchat ou encore Facebook Watch. A défaut de média mainstream ou de mass media traditionnels, « PES » s’est rabattu sur Internet en y élargissant son champ de « prosélytisme ». « Le mécène des droites » – ou « le parrain de l’extrême droite », c’est selon – se met en ordre de bataille, en prévision des municipales de 2026 et de la présidentielle de 2027, afin de faire triompher ses idées catho-conservatrices.

Après le média social Cerfia, Explore Media
Encore récemment, en juin 2025, le milliardaire d’extrême droite a fait parler de lui lorsque des révélations – notamment sur X par un « lanceur d’alertes » au pseudonyme Ambroise Leroy (15) – ont fait état du rachat du média social Cerfia, éditeur notamment du très suivi compte X (1,2 million d’abonnés), par son family office Otium. Cerfia, à « l’actualité à portée de main ! » (16), est contrôlé par la société DM News, sise rue Saint-Joseph à Paris et détenue par Médiane, sous la présidence de la holding Adventure de Adrien Aversa, le fondateur de Marmeladz (déjà dans le giron d’Otium). Dans la foulée était révélée l’acquisition en avril 2025 – via Médiane – de Explore Media (17) aux 2,4 millions de followers sur TikTok. A qui le tour ? @

Charles de Laubier

Mais qui est vraiment Hugo Décrypte — alias Hugo Travers, président de sa société HDMedia ?

Influenceur, vidéaste, commentateur, journaliste, média, … Qui est au juste Hugo Travers ? Plus connu sous son pseudonyme Hugo Décrypte, il cumule 7,1 millions de followers sur TikTok, 5 millions d’abonnés sur Instagram ou encore 3,37 millions sur YouTube.

« Je le jure », ont été les premiers mots de Hugo Travers – en levant la main droite – en réponse au président de la « commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs »,de l’Assemblée nationale, qui l’invitait à prêter serment et « à dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ». Connu sous son nom d’influenceur Hugo Décrypte (photo), le jeune homme de 28 ans a ainsi débuté son audition le 3 juin dernier. Il faisait partie des huit influenceurs interrogés sur leurs activités, et sur la filiale du chinois ByteDance.

Dix journalistes encartés, à temps plein
« On est en effet présent en tant que média sur TikTok », explique d’emblée Hugo Travers, président de HDMedia, sa société par actions simplifiées à associé unique (1), qu’il a créée en octobre 2017 et enregistrée depuis décembre 2020 à Paris (2), avec comme activité principale (3) déclarée : « Production de films et de programmes pour la télévision ». Parmi tous les réseaux sociaux où « HugoDécrypte » (sa marque sans espace) diffuse ses vidéos d’actualité, c’est sur la plateforme de la filiale du chinois ByteDance qu’il (suite) enregistre sa plus forte audience avec 7,1 millions de followers (4). Bien au-delà des 5 millions d’abonnés sur Instagram (5) ou des 3,37 millions sur YouTube (6). Il semble cependant délaisser les plateformes Twitch (7) et Snapchat (8) où il ne compte que respectivement 296.400 et 127.000 followers et où il n’a pas rien publié récemment.
« On réalise des contenus d’actualité avec un traitement journalistique directement sur le réseau social. Sur TikTok, où nous sommes depuis mars-avril 2020, on produit entre trois à dix vidéos par jour en moyenne. Ce sont des contenus qui sont diffusés aussi sur d’autres plateformes par ailleurs », a expliqué Hugo Travers aux députés de la commission d’enquête. Ses contenus sont publiés sous forme de vidéos courtes de 30 secondes à 2 minutes sur TikTok, mais aussi sur Instagram en « Reels », ainsi que sur YouTube dans le format « Shorts ». Néanmoins, Hugo Travers a indiqué qu’il venait de se lancer aussi dans des vidéos plus longues : « Ces dernières semaines, on a commencé à publier sur YouTube des vidéos assez longues, de 7 à 8 minutes, que l’on diffuse maintenant sur TikTok. Etonnamment, ce sont des vidéos qui rencontrent un certain succès en faisant chacune plusieurs millions de vues alors qu’elles sont parfois assez longues, sur des sujet politiques et sérieux. Nous commençons donc à publier des sujets plus longs ». Mais qui est vraiment Hugo Décrypte ? Entre influenceur, vidéaste, créateur de contenus, communiquant, vulgarisateur, commentateur, journaliste ou média, … Difficile de cerner le véritable métier de cet « homme média » qui coiffe au poteau les médias traditionnels – la télévision, la radio et la presse, présentes elles-aussi sur les réseaux sociaux. Du moins sur les 18-30 ans. « Au sein de notre équipe [plus d’une vingtaine de salariés, ndlr], nous avons dix journalistes à temps plein, qui ont la carte de presse, pour produire ces contenus d’actualité généralistes, qu’ils soient politiques, culturels et d’autres sujets couverts au quotidien. C’est essentiellement en vidéo, avec parfois du live », a-t-il indiqué. Bien que l’on puisse faire du journalisme sans carte de presse, le fait qu’il n’en dise mot à son sujet a pu alimenter un flou quant à son statut qui oscille entre journaliste et créateur de contenu. Ce qui n’a pas manqué d’alimenter le débat sur la distinction entre journalisme traditionnel et influence médiatique.
Lorsqu’il a interviewé le président de la République Emmanuel Macron, le soir du 4 septembre 2023 sur YouTube durant près de deux heures, Hugo Travers – présenté sur la chaîne comme « Rédacteur en chef » – s’était attiré quelques critiques sur son journalisme. Télérama avait lancé : « N’est pas Anne-Sophie Lapix qui veut », en faisant remarquer que le chef d’Etat – ayant «réquisitionné [le] temps de parole » – « essore le journaliste qui s’emmêle les questions, passant du macro au micro sans réel effet de réponse ». Et le média culturel de donner le coup de grâce : « C’est comme si Hugo Décrypte avait bugué au cœur même de son système » (9). Si 60.000 ont suivi en direct cet entretien sur YouTube, elle totalise depuis plus de 2,7 millions de vues (10).

Les comptes cachés de sa société HDMedia
Comme l’a démontré une étude de l’institut Reuters publiée il y a un an (le 17 juin 2024), la marque média « HugoDécrypte » fait de l’ombre en France aux grands quotidiens Le Monde, Le Figaro ou encore Libération sur les générations Y et Z (11). Côté finances, la société d’édition HDMedia ne publie plus ses comptes depuis 2019. Ses revenus proviennent essentiellement des publicités vidéo sur YouTube, qui lui reverse 50 %, mais aussi de contenus créés pour des marques (brand content) ou des « partenariats éditoriaux », comme avec TikTok en 2024 lors du Festival de Cannes, dont le chinois est un des sponsors. @

Charles de Laubier

France Médias, la holding de l’audiovisuel public voulue par Macron, est finalement écartée par… Macron

C’est à n’y rien comprendre dans la (grande) réforme audiovisuelle voulue par Emmanuel Macron, adepte du « en même temps ». Dès 2017, il promettait de regrouper les médias publics sous une même holding. Le Parlement propose depuis 2015 de l’appeler France Médias. L’Elysée ne veut plus en entendre parler.

La holding France Médias verra-t-elle le jour ? Le « en même temps » a encore frappé, cette fois dans la perspective de la réforme de l’audiovisuel public tant promise depuis plus de six ans par Emmanuel Macron. La ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak (photo), a fait savoir sur le 6 septembre dernier sur Franceinfo, qu’elle était – avec l’Elysée et sans doute Matignon – contre « un grand Big Bang organisationnel et une usine à gaz qui créerait une superstructure qui s’appellerait une holding, et qui complexifierait la hiérarchie et les prises de décisions ». Le chef de l’Etat – lequel Etat est actionnaire unique de France Télévisions, de Radio France, de France Médias Monde et de l’INA – a changé d’avis entre le premier quinquennat et le second. Emmanuel Macron n’avait-il pas promis dès le début de 2017, lors de la campagne présidentielle, de « rapproch[er] les sociétés audiovisuelles publiques pour une plus grande efficacité et une meilleure adéquation entre le périmètre des chaînes et leurs missions de service public » ? Elu 8e président de la Ve République le 7 mai de la même année (1), le nouveau locataire de l’Elysée reprend même à son compte l’idée de créer la holding « France Médias » proposée il y a maintenant huit ans jour pour jour, le 29 septembre 2015, par les sénateurs Jean-Pierre Leleux et André Gattolin dans leur rapport parlementaire qui fera date (2).

Lorsque Macron avait repris l’idée « France Médias » du Sénat
Lorsque l’idée de France Médias est lancée par le Sénat, dans le but de regrouper l’ensemble des sociétés de l’audiovisuel public au sein de cette nouvelle entité et de favoriser les mutualisations et l’innovation, « en particulier dans le champ du numérique », Emmanuel Macron n’est encore que ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique (il le sera d’août 2014 à août 2016). Une fois à l’Elysée, il s’attèlera alors à la « grande réforme » de son quinquennat, celle de l’audiovisuel, avec en ligne de mire la création d’une « BBC à la française ». Deux ministres de la Culture – Françoise Nyssen et surtout Franck Riester – s’épuiseront sur le projet de loi « Communication audiovisuelle et souveraineté culturelle », dans lequel le gouvernement prévoyait bien noir sur blanc – dès décembre 2019 – la création de la holding France Médias dont le nom est alors repris par l’Elysée (3).

Budget : 4 milliards d’euros pour 2024
Mais c’était sans compter la crise sanitaire. La « grande réforme » de l’audiovisuel est sacrifiée le 8 juin 2020 sur l’autel du plan de relance, lors d’une réunion entre l’Elysée, Matignon (Edouard Philippe) et la rue de Valois, décision entérinée ensuite par Bercy (Bruno Le Maire) face à l’urgence économique. Le projet de France Médias cher au Sénat et à… Emmanuel Macron est abandonné par ce dernier (4). Pour autant, la chambre haute n’a jamais abandonné son idée de France Médias – contrairement au chef de l’Etat. Le 21 avril dernier, le sénateur Laurent Lafon (photo ci-contre) a déposé une proposition de loi « Réforme de l’audiovisuel public et souveraineté audiovisuelle », en remettant au goût du jour la holding France Médias. « Cette structure légère et stratégique constituera une étape avant une fusion des différentes entités » que sont France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et de l’INA (5), mais pas Arte France ni TV5 Monde. Le texte prévoit que la holding de l’audiovisuel public sera créée au 1er janvier 2024 et que les présidents actuels – respectivement Delphine Ernotte, Sibyle Veil, Marie-Christine Saragosse et Laurent Vallet – deviendront directeurs généraux jusqu’au 1er janvier 2025.
Le texte a été adopté en première lecture au Sénat le 13 juin et se retrouve maintenant entre les mains de l’Assemblée nationale (6). Or Rima Abdul-Malak (« RAM ») vient d’opposer une fin de non-revoir à la proposition, soit d’une fusion soit d’une holding pour regrouper les forces de l’audiovisuel public : « Sur le principe, j’entends l’enjeu qu’il y a dernière. Parce que je pense que les chaînes de l’audiovisuel public [chaînes de télévision et stations radio, ndlr] seront plus fortes en se rapprochant. Mais tout ne passe pas par des rapprochements »… Donc, pas de « grand Big Bang » ni d’« usine à gaz » (7). Autrement dit, dans le langage macronien : pas de France Médias. Ce revirement d’Emmanuel Macron, d’un quinquennat à l’autre, interpelle. Et la position du gouvernement exprimée par RAM intervient au moment où celle-ci attend d’ici « fin septembre » les derniers arbitrages du gouvernement – et de l’Elysée – sur le budget 2024, dans le cadre du projet de loi de finances (PLF) pour l’an prochain, qui sera débattu cet automne. La tâche s’annonce particulièrement ardue au moment où le déficit public atteindrait 165 milliards d’euros en 2023 et où la fin du « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron dans l’après-crise sanitaire, sur fond de crise énergétique et d’inflation galopante, est de mise. Pour l’heure, la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale a désigné le 5 juillet dernier les rapporteurs pour avis sur le PLF 2024, dont la députée Fabienne Colboc – du parti présidentiel Renaissance (ex-En Marche) – sur le volet « Avances de l’audiovisuel public ». La redevance audiovisuelle, qui a été payée pour la dernière fois en novembre 2021 par les Français (pour un total de 3,2 milliards d’euros), a été supprimée pour être remplacée par une fraction de la TVA consacrée à l’audiovisuel public. Pour 2023, l’Etat a alloué à l’audiovisuel public 3,8 milliards d’euros. Et en 2024 ? « Nous sommes dans la dernière phase de négociation de budget », a répondu RAM sur Franceinfo. D’après le rapport remis en juillet dernier par le ministère délégué chargé des Comptes publics (alors encore Gabriel Attal) au Parlement pour y présenter les « plafonds de dépenses » pour le PLF 2024, Edition Multimédi@ constate que les dépenses de l’Etat au titre des « Avances à l’audiovisuel public » sont prévues à 4 milliards d’euros (8). C’est la première fois que ce plafond pourrait être atteint.
S’il y avait la holding France Médias, l’Etat n’aurait eu à négocier qu’un seul COM, comprenez un seul contrat d’objectifs et de moyens, comme le soulignait en 2015 le rapport Leleux-Gattolin qui tablait sur un lancement de France Médias au… 1er janvier 2020. Au lieu de cela, l’Etat actionnaire doit encore aujourd’hui composer avec pas moins de cinq COM : un pour France Télévisions, un pour Radio France, un pour France Médias Monde, un pour l’INA et un pour Arte France. « J’ai proposé et obtenu que l’on puisse avoir un contrat d’objectifs et de moyens sur cinq ans au lieu de trois précédemment, pour donner plus de visibilité », a cependant indiqué RAM. Mais cela fait tout de même encore cinq COM. Les prochains COM porteront donc sur 2024-2028 et les derniers arbitrages budgétaires interviendront d’ici fin septembre.

5 COM : « Pas de stratégie globale cohérente »
Dans son rapport remis le 7 juin dernier au Sénat, au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication, dans le cadre de la proposition de loi « Réforme de l’audiovisuel public et souveraineté audiovisuelle », le sénateur Jean-Raymond Hugonet le dit clairement : « La négociation de contrats d’objectifs et de moyens distincts entre l’Etat et chaque société ne permet pas de définir une stratégie globale cohérente ». Et cette accumulation de COM « n’a pas permis de développer véritablement des actions transversales » (9). Le rapporteur propose même de remplacer les COM par des « conventions stratégiques pluriannuelles » (CSP) sur cinq années. @

Charles de Laubier