En fêtant les 10 ans de Mediapart, son cofondateur Edwy Plenel (65 ans) se prépare à passer la main

Ancien directeur de la rédaction du Monde où il a été journaliste durant 25 ans (1980-2005), Edwy Plenel célèbre les dix ans de Mediapart qu’il veut quitter « avant [ses] 70 ans ». Le site de presse en ligne entame une seconde décennie, après s’être imposé avec succès – et indépendance – dans le paysage médiatique français.

Par Charles de Laubier

Qui va succéder à Edwy Plenel (photo) à la présidence de Mediapart ? Cette question taraude le microcosme médiatique depuis des mois, voire des années. Du moins depuis que le cofondateur de ce site de presse en ligne à part avait annoncé en 2014 qu’il prendrait sa retraite à l’horizon 2017. Or, au moment où il fête les 10 ans de la mise en ligne – le 16 mars 2008 précisément – de Mediapart.fr, Edwy Plenel est toujours là !
A 65 ans, il a repoussé l’âge de sa retraite… En marge de la conférence de presse annuelle de Mediapart, qui s’est tenue le 6 mars dernier pour présenter le bilan de 2017 et, cette fois, des dix ans écoulés, Edition Multimédi@ lui a demandé quand il envisageait de passer la main puisqu’il venait de rappeler l’engagement des cofondateurs à transmettre le contrôle économique de Mediapart à son équipe. « On verra quand ce sera prêt. De toute façon les cofondateurs partiront ensemble. Je ne sais pas si ce sera avant les 70 ans », nous a-t- il répondu.

Vers un fonds de dotation ou d’une scop, versus « la presse d’industrie »
Il y a un an presque jour pour jours, l’ancien directeur de la rédaction du Monde faisait part de sa volonté de se retirer de la présidence de Mediapart avant ses 70 ans qu’il atteindra en août 2022 : « Ce sera dans un an ? Dans trois ans ? Quatre ou cinq ans ? Je dirais, à la louche, pas au-delà de mes 70 ans. C’est donc dans cinq ans [quatre ans maintenant, ndlr], voilà : à la prochaine présidentielle [au printemps de 2022, ndlr], mais où je ne serai pas candidat ! ». Edwy Plenel – Hervé Plenel à l’état civil – avait fait cette réponse lors des 10èmes Assises du journalisme à Tours (1), en mars 2017, interviewé par un Youtuber.
Il y précisait alors les conditions de son prochain départ à la retraite, sans qu’il ne soit plus question d’exercer ce droit avant fin 2017 : « Je prendrai vraiment ma retraite quand l’on pourra transmettre à l’équipe le capital Mediapart que nous les fondateurs, après s’être endettés pour faire vivre Mediapart, ne voulons pas vendre – ce n’est pas spéculatif – ni léguer à des enfants ». Les quatre cofondateurs – que sont Edwy Plenel (président), Marie-Hélène Smiejan (directrice générale), François Bonnet (lequel vient de céder sa fonction de directeur éditorial à Carine Fouteau et à Stéphane Alliès), et Lire la suite

L’AFP accélère sa conquête mondiale de nouveaux clients, tout en augmentant sa visibilité sur Internet

C’est un tournant pour l’Agence France-Presse (AFP) : elle s’est engagée dans un vaste développement commercial sur cinq ans (2017-2021), en misant plus que jamais sur la vidéo, et s’est dotée d’un accord « historique » d’entreprise en vigueur depuis le 11 mars. Sa présence sur Internet et les mobiles s’intensifie.

Par Charles de Laubier

« Nous pourrions arriver sur Instant Article, (…) en tant qu’AFP. C’est en tout cas une possibilité que l’on étudie », a révélé Emmanuel Hoog (photo), PDG de l’Agence France-Presse, devant l’Association des journalistes médias (AJM) le 5 avril dernier, sans vouloir en dire plus. Il faut dire qu’à chaque fois que l’AFP fait un pas de plus sur Internet, cela inquiète ses clients médias qui craignent d’être concurrencés par leur propre fournisseur d’informations. Lancé en mai 2015 par Facebook, Instant Articles permet aux médias de publier en affichage rapide des articles en ligne sur mobile. L’arrivée de la troisième agence de presse mondiale sur l’application d’actualité du numéro un mondial des réseaux sociaux n’est pas anodine.
En fait, née il y a plus de 70 ans, l’AFP est de plus en plus présente en tant qu’éditeur sur le Web et les mobiles : elle a lancé dès 2009 une chaîne YouTube qui compte aujourd’hui 116.500 abonnés. Et depuis son arrivée à la tête de l’agence il y a quatre ans, Emmanuel Hoog n’a eu de cesse d’accroître cette visibilité en ligne.

L’AFP directement sur Internet : « Cela a toujours été mal compris » (Hoog)
L’agence est depuis 2010 sur Facebook avec à ce jour plus de 551.100 amis, depuis 2011 sur Twitter avec actuellement quelque 2,5 millions de followers, depuis 2012 sur le Web avec le Making-of (making-of.afp.com), un blog à succès consacré aux coulisses de l’information de l’AFP et des médias en général, sans parler de ses avancées sur Instagram et Snapchat avec de courtes vidéos.
L’AFP, qui va aussi lancer en juin avec ses homologues italienne Ansa et allemande DPA un site web gratuit de data-journalisme (European Data News Hub), est passée d’une logique « filaire » à une logique de « plateforme de services », au risque de concurrencer ses propres clients médias (1). Mais Emmanuel Hoog s’en défend : « Quand je dis que l’AFP dois être présente sur Internet, cela a toujours été mal compris. Du moins, j’ai dû mal m’exprimer car l’idée n’était pas du tout de mettre le fil (des dépêches) sur Internet. Cela n’aurait eu aucun sens car nous sommes dans le B2B et nous le resteront. En revanche, il n’était pas possible d’imaginer, au moment où les réseaux sociaux arrivaient, que l’AFP n’ait qu’un site web “corporate”. Il fallait donc trouver des chemins », a-t-il justifié. Double langage ?

La vidéo, premier relais de croissance
L’AFP est en fait prise en tenaille entre ses homologues (Reuters, AP, …) et les géants du Net (Google, Facebook, …) qui se livrent une concurrence féroce sur le marché de l’actualité et du direct (2). Elle doit donc se démarquer pour ne pas perdre des parts de marché face à ces géants mondiaux. « Le plus inquiétant sur les réseaux sociaux, c’est le problème de la répartition de la valeur. Il y a captation de la valeur [par de nouveaux acteurs comme Google, ndlr] », s’est inquiété Emmanuel Hoog. En plaidant – avec l’Alliance européenne des agences de presse (EANA) dont elle est membre – pour la défense d’un droit voisin étendue à son activité (en plus des éditeurs de presse), l’AFP a rappelé le 14 mars dernier que « l’utilisation de licences de contenu protégé par le droit d’auteur est la principale source de financement des agences de presse », et que, selon elle, « les moteurs de recherche sont devenus des banques de données, tirant un profit à partir d’un contenu qu’ils n’ont ni créé ni financé ».
Déjà massivement présente avec ses dépêches reprises aussitôt – plus ou moins
« bâtonnées » (comprenez retravaillées) – par les sites de presse en ligne et les blogs d’actualité, avec pour conséquence une uniformisation de l’information due au « copier-coller » démontré par une récente étude publiée par l’INA (3), l’AFP mise par ailleurs plus que jamais sur la vidéo. Alors que la crise de la presse écrite, clientèle historique de l’AFP qui pèse sur son chiffre d’affaires généré par les abonnements aux fils de dépêches d’actualité, la vidéo se retrouve plus que jamais comme« le premier relais
de croissance » de l’agence qui a commencé à y investir il y a quinze ans maintenant. C’est en effet en 2002 qu’ont été lancés AFPTV et la plateforme vidéo, internationalisés depuis 2007. Puis ce fut le lancement en 2015 de la déclinaison live comme offre de flux vidéo en direct (actualité internationale, événements sportifs, vie culturelle, rendez-vous institutionnels, …), à destination des médias – chaînes de télévision en tête. Avec son plan de relance et de développement commercial 2017- 2021, lequel vise à conquérir en France et dans le monde un millier de nouveaux clients d’ici à cinq ans
(de 4.800 environ à quelque 5.800), la vidéo devient une priorité, ainsi que le sport et l’international. Il s’agit notamment pour l’agence de « développer la transmission des sujets vidéo dans le monde sous IP (Internet) ». L’objectif « ambitieux » porté par Emmanuel Hoog – dont le mandat se termine en avril 2018 – est dans le même temps de diminuer le poids des 50 plus gros clients – hormis l’Etat et les services publics français – dont l’agence de presse est encore aujourd’hui trop dépendante à hauteur de plus de la moitié de ses revenus. Pour cette année, le conseil d’administration de l’AFP table sur un chiffre d’affaires de 300 millions d’euros – en incluant la dotation de l’Etat
« au titre de la mission d’intérêt général » de 115 millions d’euros – pour un résultat net à l’équilibre (contre une perte prévisionnelle de 5 millions d’euros en 2016). La vidéo, elle, n’aurait rapporté que 13,5 millions d’euros l’an dernier mais la croissance à deux chiffres de cette offre audiovisuelle lui permet d’espérer de s’approcher des 20 millions d’euros cette année. AFPTV produit par mois 2.500 vidéos et 200 directs, et compte à ce jour 300 clients dans le monde, dont, depuis fin mars, la BBC qui a retenu l’agence de presse française comme l’un de ses principaux fournisseurs de vidéos et de live. Autre offre prioritaire, le sport a généré l’an dernier plus de 43 millions d’euros. Quant
à AFP-Services, filiale « à la demande » de l’agence qui vend des contenus originaux, services vidéo et productions personnalisées aux institutions, entreprises et médias, elle a vu son chiffre d’affaires baisser de 6 % l’an dernier à 5 millions d’euros mais vise cette année une croissance de 15 %. Elle fournit non seulement des vidéos, des photos et des reportages texte, mais aussi des « fils sur les réseaux sociaux », du « blogging en direct », ainsi que des graphiques et des infographies animées. A travers cette activité, l’AFP n’est plus uniquement le fournisseur historique de la presse écrite et de l’Etat français, mais aussi de plus en plus des entreprises et des organisations dites
« corporate ».
Soixante ans après la loi du 10 janvier 1957 « portant statut de l’agence France-
Presse », modifiée par la loi du 17 avril 2015, l’AFP est désormais en ordre de bataille pour concurrencer à armes égales ses deux principales rivales mondiales que sont l’agence britannique Reuters et de l’américaine Associated Press (AP). Sa « nouvelle filiale technique de moyens et d’innovation » AFP Blue, société privée créée en janvier 2015 sur les bases de celle du même nom qui existait déjà depuis 1986, a été financée à plus de 35 millions d’euros (4) pour investir dans le numérique et la vidéo.

Accord « historique » d’entreprise
L’AFP emploie 800 journalistes environ (sur 2.300 personnes avec les collaborateurs), quelque 130 ouvriers, 95 employés dits de presse et 320 cadres administratifs et techniques. Après trois ans de négociations, un accord unique d’entreprise –
« historique » – est entré en vigueur le 11 mars après avoir été signé, non sans mal, par les trois syndicats majoritaires CGT, SNJ et CFDT. @

Charles de Laubier

Fonds Google pour la presse IPG : 40 projets en un an

En fait. Le 12 septembre était la date limite de dépôt des dossiers pour la 3e session 2014 de l’appel à projets du Fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP). Ce fonds, lancé par Google et l’AIPG (Association de la presse d’information politique générale), aura un an le 19 septembre.

En clair. A l’issue de sa première année de fonctionnement, le fonds « Google » d’aide financière à une certaine partie de la presse – celle dite IPG, d’information politique générale – a retenu un total de 40 dossiers sur un peu plus d’une soixantaine de déposés (1). « Ce qui frappe, c’est la diversité des projets d’innovation numérique de
la presse que nous avons financés – alors que certains craignaient plus un soutien en faveur des médias puissants au détriment des plus petites structures ou des pure players sur Internet », assure Ludovic Blecher, directeur du Fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP), à Edition Multimédi@.

Cela n’empêche pas les groupes de presse Le Nouvel Observateur (1.990.000 euros), Express-Roularta (1.970.000 euros), Le Monde (1.840.000 euros), Le Figaro (1.820.000 euros) et Ouest-France (1.384.000 euros) d’avoir décroché chacun – sur 2013 – plus du million d’aide financière de la part de Google. Les sommes ainsi allouées représentent 60 % du budget total de chaque projet, le médias finançant lui-même les 40 % restants. Pour 2014, le bilan ne sera dévoilé qu’au début de l’année prochaine. Reste que le montant moyen alloué l’an dernier est de 712.000 euros, le plus petit projet connu à ce jour étant celui du pure player numérique Economie Matin (29.000 euros), suivi de Charlie Hebdo (53.500 euros). «Au total en 2013, ce sont près de 16,4 millions d’euros sur les 20 millions prévus qui ont été alloués. Mais les 3,6 millions non engagés ne sont pas reportables sur l’année suivante, seulement après le 31 décembre 2015 si l’association “Fonds Google-AIPG” est prorogée [de 24 mois maximum, ndlr]», nous a expliqué Ludovic Blecher.

Le FINP, issue d’un accord signé en présence de François Hollande à l’Elysée le 1er février 2013, est doté de 60 millions d’euros sur trois ans. Il divise la presse française et est contesté par notamment le Spiil, Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (EM@87, p. 7), qui y voit « conflit d’intérêt et distorsion de concurrence ».
Le prochain conseil d’administration, coprésidé par Carlo d’Asaro Biondo (Google)
et Georges Sanerot (AIPG/Bayard), se réunira le mardi 7 octobre pour examiner les dossiers de la troisième session 2014 et désigner officiellement le coprésident issu de l’AIPG depuis la démission de Nathalie Collin, ex-président du Nouvel Observateur (2). @

Presse IPG : Aurélie Filippetti met en garde Google

En fait. Le 17 octobre, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, a exprimé des réserves sur la gouvernance du Fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP) – pourtant signé à l’Elysée par Google
et l’AIPG en présence de François Hollande. Elle demande de la transparence.

Aurélie FilippettiEn clair. « Concernant la gouvernance du fonds [créé par Google et l’Association de la presse d’information politique
et générale (AIPG), ndlr], il faut faire attention que Google
ne prenne pas le pouvoir et qu’il ne soit pas le décideur à
qui finalement vont aller ces aides », a déclaré la ministre de
la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti (photo), invitée par l’Association des journalistes médias (AJM).
« C’est là qu’il faut être très vigilants. Il faut que les projets de modernisation financés ne soient pas des projets estampillés Google. Je suis d’accord avec vous [sur le fait que ce fonds n’est pas transparent].
Je pense que la place importante que Google occupe dans la gouvernance peut être contestable. On peut s’interroger », a-t-elle poursuivi.

60 millions d’euros sur trois ans : 7 premiers dossiers retenus sur 26
Ce manque de transparence du Fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP), réservé exclusivement à la presse d’information politique et générale (1) et financé par Google seul à hauteur de 60 millions d’euros sur trois ans, est aussi dénoncé par le Syndicat de la presse indépendante en ligne (Spiil).
Ce dernier n’excluait pas fin septembre de porter plainte en France et en Europe pour « conflit d’intérêt et distorsion de concurrence » (2). La ministre, elle, a rappelé qu’elle
avait une préférence pour une loi et a mis en garde Google sur la gestion de ce fonds.

« Je veux que ce fonds, conçu pour récupérer de la valeur qui a été transférée vers Google, serve à tout l’amont et pas pour des projets estampillés Google. Je demande un suivi de l’utilisation de ce fonds [dont le conseil d’administration se réunissait le 17 octobre pour ne retenir que 7 premiers dossiers sur 26, ndlr (3)]. Il faut passer à des versements de Google par tranches et non pas par projets. (…) Quand l’Etat accompagne des projets avec le fonds stratégique [fonds SPEL pour les services de presse en ligne, ndlr], eux disent qu’ils ne financent pas. Alors qu’il n’y a pas de raison. Sinon, il va falloir se lever tôt pour consommer les 60 millions d’euros ! ». Quid de la presse non IPG ? « Je considère que ces 60 millions sont peu par rapport à la valeur dégagée pour Google. Donc, on pourrait légitimement demander à Google à avoir des négociations semblables avec d’autres secteurs, notamment la photo et pourquoi pas d’autres. C’est aux professionnels de le demander, pas au gouvernement », a-t-elle répondu. @

Entre visibilité et financement, la presse française joue un double jeu avec Google

Google et l’Association de la presse d’information politique et générale (AIPG) ont lancé le 19 septembre le Fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP), doté pour trois ans de 60 millions d’euros. Le double jeu de la presse française
avec le géant du Net est à son comble.

Par Charles de Laubier

Après avoir accusé toutes ces dernières années Google de piller ses articles au mépris des droits d’auteurs et de capter la valeur au détriment de ses rédactions et journalistes, voilà que la presse française – ou du moins une partie des journaux dits d’information politique et générale – en est réduite à demander l’aide financière du numéro un des moteurs de recherche.

Google fait l’aumône
N’ayant pu obtenir de Google la rémunération de leurs articles ni le paiement de droits d’auteurs, les quotidiens et magazines réunis au sein de l’AIPG ont finalement accepté l’aumône faite par le géant du Net.
Jusqu’alors, la presse française était subventionnée par l’Etat à hauteur d’environ 1,2 milliard d’euros par an. Désormais, il faudra compter avec les 60 millions d’euros de Google, devenant ainsi le deuxième pourvoyeur de subventions des journaux de l’Hexagone.
En fait, les éditeurs ont été piégés par le géant du Net qui, il a un an, les avait menacés de les dé-référencer de son agrégateur Google Actualités si le versement de droits d’auteur lui était imposé par la loi, comme l’exigeaient des syndicats de la presse française. « Nous présentons au gouvernement un projet de loi pour que Google nous rémunère lorsqu’il utilise nos articles. Sinon, il y a pillage. Or, après huit mois de négociation, la firme de Mountain View nous répond que ‘’l’info n’a pas de valeur ; Google ne l’achètera pas’’ ! », avait dénoncé Francis Morel (1), PDG du groupe Les Echos et vice-président de l’AIPG, association créée par le SPQN (presse quotidienne nationale), le SEPM (presse magazine) et le SPQR (presse quotidienne régionale). Face à cette épée de Damoclès législative, le groupe dirigé par Eric Schmidt avait prévenu le gouvernement français,
par une lettre révélée mi-octobre 2012, qu’il mettrait à exécution sa menace de dé-référencement si loi il y avait.
Le spectre ne plus voir apparaître leurs articles sur le moteur de recherche le plus consulté au monde, lequel apporte tout de même à certains de 20 % à 40 % de leur audience en ligne, a quelque peu tétanisé les éditeurs français déjà sinistrés avec la chute des recettes publicitaires et leur sous-capitalisation. Des journaux ont pris peur à l’idée
de subir le même sort que les éditeurs de presse belges, lesquels avaient obtenu de la justice dès 2006, puis en appel, d’interdire à Google de référencer leurs contenus sans rétribution. En représailles, le numéro numéro un mondial des moteurs de recherche avait cessé d’indexer leurs sites web – jusqu’à ce Google soit contraint de signer un accord (2). Or qui dit dé-référencement, dit chute de l’audience en ligne et perte d’annonceurs, donc sérieux recul du chiffre d’affaires. C’est dire que le moteur Google et son portail News.google.com font désormais la pluie et le beau temps sur lemonde.fr, lefigaro.fr, leparisien. fr, liberation.fr, nouvelobs.com, lepoint.fr, lesechos.fr et bien d’autres sites de presse en ligne « googleisés » (3). Car qui trop embrasse, mal étreint. Il y a un an, la présidente du Groupement des éditeurs de services en ligne (Geste), Corinne Denis (4), fustigeait – dans une interview à Edition Multimédi@ – le côté prédateur de Google envers la presse : « Google Actualités s’est construit avec nos contenus. Et s’ils ont tenu leur promesse de ne jamais vendre de publicité sur Google Actualités, en incluant les news dans le moteur, ils ont habilement contourné l’obstacle. Seule exception notable : le bras de fer avec l’AFP les a obligés à rémunérer la reprise des dépêches » (5). Mais avec la presse française, les discussions se sont enlisées au point que le chef de l’Etat a dû arbitrer. Il faut dire que le rapport de force était déséquilibré et perdu d’avance pour les éditeurs français. Le chiffre d’affaires de la presse en ligne serait en France de quelque 300 millions sur l’année, contre 1,3 à 1,5 milliard de dollars pour les moteurs de recherche – essentiellement Google. Or ce dernier n’aurait déclaré au fisc français l’an dernier que 40 millions d’euros de recettes… Ironie de l’histoire, pendant que le chef de l’Etat français, François Hollande, et le PDG de Google, Eric Schmidt, annonçaient le 1er février 2013 l’accord qualifié d’« historique » entre le géant du Net et l’AIPG, l’Allemagne allait adopter un moins après jour pour jour – le 1er mars 2013 au Bundestag puis le 22 mars au Bundesrat – la bien nommée Lex Google réformant le droit de la propriété intellectuelle
en faveur de la presse d’outre-Rhin.

Distorsion de concurrence
Cette loi allemande a instauré une redevance que les moteurs de recherche doivent désormais verser aux éditeurs s’ils utilisent leurs contenus. La France, elle, s’est contentée d’un fonds (FINP) qui divise la presse française sur fond de polémique :
le Spiil (6) n’exclut pas de porter plainte en France et en Europe pour « conflit d’intérêt
et distorsion de concurrence ». @

 

Maurice Botbol, président du Spiil : « Ce sont les sites de presse innovants qui méritent d’être aidés en premier lieu »

Président du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil) depuis 2009 et directeur fondateur de Indigo Publications, Maurice Botbol nous explique les propositions que lui et Edwy Plenel – reçus à l’Elysée le 28 février – ont faites en faveur de la presse numérique.

Propos recueillis par Charles de Laubier

MBEdition Multimédi@ : Le Spiil s’est insurgé une nouvelle fois contre le taux de TVA à 19,6 % imposé à la presse en ligne, alors que la presse imprimée, elle, bénéficie du super taux réduit de 2,10 %. François Hollande a-t-il répondu à votre lettre ouverte du 26 février ?
Maurice Botbol : Non, le président de la République n’a pas encore répondu à notre courrier. Mais, avec Edwy Plenel, secrétaire général du Spiil, nous avons été longuement reçus le 28 février à l’Elysée par David Kessler, conseiller pour la culture et la communication. Nous lui avons notamment remis un mémoire juridique expliquant pourquoi la presse numérique estime être dans son droit en lui appliquant le même taux
de TVA que la presse papier (1). Il s’est montré très attentif à notre argumentation et nous a assuré de son soutien. Nous lui avons expliqué, et il en a convenu, qu’il était difficile de défendre le principe de neutralité fiscale pour le livre numérique, et pas pour la presse. Cette situation est d’autant plus paradoxale que les ministres Fleur Pellerin et Aurélie Filippetti (2) ont annoncé le 22 février qu’elles s’appuieraient sur le principe de neutralité fiscale pour défendre le taux réduit de TVA pour le livre numérique devant la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE). Nous avons annoncé, pour notre part que si les redressements fiscaux que subissent nos adhérents qui appliquent la TVA à 2,10 %
(Arrêt sur images et Dijonscope) étaient maintenus, nous poursuivrions l’Etat français devant la CJUE. Et nous utiliserions alors contre lui les mêmes arguments qui lui servent à défendre sa position sur le livre numérique !

EM@ : Avez-vous pu avoir l’accord conclu le 1er février 2013 entre Google et l’Association de la presse d’information politique et générale (AIPG) ? Les titres des 3 syndicats membres de l’AIPG (SPQN, SEPM et SPQR) sont-ils les seuls concernés par les 60 millions d’euros ?
M. B. :
On sait maintenant que l’accord signé en grande pompe le 1er février à l’Elysée entre l’AIPG et le patron de Google, en présence du président de la République et de deux ministres [Fleur Pellerin et Aurélie Filippetti, ndlr], n’était pas un accord, mais un simple protocole d’accord, mais un simple protocole d’accord (3). Les deux parties se sont données huit semaines pour conclure l’accord définitif. Nous verrons fin mars. Il ne s’agit pas d’un simple accord commercial entre deux acteurs privés, comme cela nous a été présenté. Les autorités françaises, au plus haut niveau de l’Etat, ont légitimé, soutenu
et paraphé cet accord. Cet accord de portée nationale doit être rendu public.
Quant au fonds de 60 millions d’euros, il devrait concerner tous les sites labellisés
« Information politique et générale » (IPG) par la Commission paritaire des publications
et agences de presse (CPPAP). Il s’agirait donc de seulement 180 sites environ sur
5.000 titres de presse ! Je remarque à ce propos que de nombreux membres du Spiil
sont reconnus IPG par la CPPAP (4). Pourtant, à aucun moment nous n’avons étés contactés par l’AIPG pour en faire partie. Dans le même temps, un syndicat comme le SEPM qui fait partie de cette association compte bien plus de membres non IPG qu’IPG.

EM@ : Le 1er janvier 2013, Rue89 a démissionné du Spiil. Ainsi en a décidé Le Nouvel Observateur, propriétaire de Rue89 et assurant la présidence de l’AIPG, opposée à la suppression des aides directes d’Etat à la presse comme le propose
le Spiil…
M. B. :
Le Spiil a été auditionné le 15 février par le groupe de réflexion sur les aides à
la presse présidé par le conseiller maître à la Cour des comptes Roch-Olivier Maistre, lequel devrait remettre son rapport fin avril. Nous avons fourni à cette occasion une note détaillée sur les réformes que nous estimons indispensables (5), dont l’un des principaux objectifs est de favoriser le pluralisme de la presse. Comme l’indique la Cour des comptes dans son rapport 2013, à l’occasion d’un chapitre très sévère sur les aides à la presse (6), le pluralisme de la presse est « reconnu par le Conseil constitutionnel, constitue le fondement historique de l’aide de l’État et le cœur de sa politique actuelle ».
Or, les aides actuelles ne font que préserver la survie des titres existants. Nous disons que seule l’innovation, en particulier numérique, peut redonner vie au pluralisme de la presse française. Ce sont ces sites – lesquels innovent dans les contenus, dans les usages, dans les technologies, dans les relations avec les lecteurs, etc. – qui méritent d’être aidés en premier lieu (7). Faut-il rappeler que sur les 60 millions d’euros attribués
au fonds SPEL (8) sur trois ans, de 2009 à 2011, moins de 10 millions ont été réellement attribués aux éditeurs (9). Quel gâchis et quel échec !

EM@ : Que faut-il attendre l’AG annuelle du Spiil qui se tient en mars ? Quels autres dossiers allez-vous défendre au nom des 74 membres du Spiil à ce jour ?
M. B. :
L’assemblée générale annuelle du Spiil se tiendra le 25 mars. Un seul poste, celui de vice-président qu’occupait Laurent Mauriac jusqu’à la démission forcée de Rue89 en début d’année, sera à renouveler. En 2013, le Spiil qui fonctionnait jusqu’à présent sur
une base totalement bénévole, va bénéficier de moyens accrus après avoir recruté une chargée de mission, Marie Romezin, et s’être adjoint la collaboration régulière d’un expert de haut niveau de la presse, Régis Confavreux. Outre la poursuite de nos combats sur la TVA réduite, sur l’efficacité des aides à la presse, l’accès des pure players aux annonces légales et de nombreux autres dossiers, nous lancerons très bientôt une plate-forme de réflexion, numérique et physique, sur l’avenir de notre industrie. Ce sera un lieu de débat ouvert à tous les professionnels (au-delà des seuls adhérents du Spiil) et à des lecteurs. Nous défendons les intérêts de la presse, imprimée ou numérique…

EM@ : La presse en ligne cherche encore son modèle économique… entre le gratuit qu’a pratiqué Owni avant d’être liquidé en décembre, et le payant sur lequel Mediapart mise depuis maintenant cinq ans ?
M. B. :
Les modèles économiques de la presse en ligne sont très fragiles. Beaucoup
reste encore à inventer. Mais je crois résolument en l’avenir de la presse numérique.
Car la valeur ajoutée pour le lecteur de la presse numérique est bien supérieure à celle
de la presse papier : l’info numérique est plus rapide, plus vivante, plus dynamique ; elle devient de plus en plus multimédia, donc plus proche d’un jeune public qui a perdu la culture de la presse papier. La presse numérique bénéficie en outre de plus en plus du don d’ubiquité : elle accompagne le lecteur tout au long de la journée, sur smartphone, ordinateur et tablette. De plus, la presse numérique entretient une relation plus proche avec ses lecteurs qui deviennent actifs ; ils peuvent vérifier, comparer, contester, interpeller, échanger, recommander, etc. Cette dynamique crée un cercle vertueux incontestable. Cependant, plusieurs dangers guettent la presse numérique qui doit
relever des défis.
Elle devra maîtriser ses moyens de distribution : elle ne peut laisser échapper une bonne partie de la valeur qu’elle crée au profit de plates-formes de diffusion mondialisées comme Apple Store ou Amazon. Elle devra aussi diversifier ses sources d’audience et ne pas dépendre du seul algorithme d’un acteur hégémonique comme Google, entraînant une uniformisation de ses contenus. Elle devra, à terme, privilégier un modèle payant – au moins partiellement – car c’est uniquement lorsque les lecteurs constituent une source majeure de revenus qu’elle se voit dans l’obligation de répondre prioritairement à leurs besoins, et non de satisfaire d’abord des tierces parties comme les annonceurs. Mediapart va fêter ce mois-ci son cinquième anniversaire sur un résultat très positif,
pour la deuxième année consécutive. Le site Owni, lui, s’était engagé dans un modèle économique impossible à tenir, en voulant être à la fois gratuit et sans publicité ! @