NewFronts, le grand raout mondial de la publicité en ligne organisé par l’IAB, met Google en avant

Les « newfronts » sont aux plateformes numériques ce que les « upfronts » sont aux chaînes de télévision : des contenus majeurs pour lesquels les annonceurs et les agences vont acheter à l’avance des espaces publicitaires. L’IAB a fait de « NewFronts » un rendez-vous annuel, où Google domine.

« J’ai voulu être médecin dès mon plus jeune âge, mais les choses ne se sont pas tout à fait passées de cette façon. Ayant toujours été attiré par la technologie, j’ai trouvé ma véritable vocation dans le secteur dynamique du marketing et des communications médiatiques », se confie sur son compte LinkedIn (1) David Cohen (photo), directeur général de l’Interactive Advertising Bureau (IAB). Il a fêté le 1er avril dernier ses 5 ans à la tête de cette puissante organisation internationale de la publicité en ligne, créée à New-York il y a près de 30 ans. C’est dans « Big Apple » que s’est tenue début mai la 13e édition de NewFronts, l’événement annuel de l’IAB.

Google+YouTube : 200 Mds$ de recettes en 2025
Comme chaque année, Google – le numéro un mondial de la publicité numérique, y compris avec sa plateforme vidéo YouTube – est le partenaire principal de NewFronts. La filiale d’Alphabet a une nouvelle fois inauguré cet événement où se pressent les spécialistes du marketing, les acheteurs de médias, les annonceurs, les éditeurs de sites web et les grandes plateformes numériques telles que non seulement Google et YouTube mais aussi Meta, LinkedIn, Snap, TikTok ou encore Tubi. Alors que les dépenses publicitaires totales dépasseront pour la première fois 1.000 milliards de dollars au niveau mondial, dont 75 % seront consacrés au numérique d’après eMarketer (2), Google et YouTube devraient générer en 2025 plus de 200 milliards de dollars de revenus publicitaires numériques mondiaux pour Alphabet. C’est la première fois (suite) qu’un acteur de la publicité dépasserait ce seuil symbolique, révélateur de sa position dominante sur ce marché très scruté au NewFronts. Ensemble, le moteur de recherche (189,74 milliards de dollars) et la plateforme vidéo (19,42 milliards de de dollars) engrangent bien plus de recettes publicitaires à eux deux que les réseaux sociaux réunis de Meta Platforms (Facebook et Instagram), laissant aussi loin derrière Amazon et même TikTok (voir tableau ci-dessous). Le groupe Alphabet, dont la capitalisation boursière (3) est de 1.997 milliards de dollars (au 16-05-25), donne l’impression d’être le rouleau compresseur de ce secteur. Incontournable, il l’est aussi au NewFronts chaque année. Lors de cette 13e édition (4), pas moins de quatre dirigeants « publicitaires » de Google (Kristen O’Hara, Marta Martinez, Bill Reardon et Andrew Hotz) et une directrice de YouTube (Katie Kurtz) ont fait l’ouverture de l’événement newyorkais le 5 mai dernier.
Plus que jamais leur terrain de conquête est la télévision connectée, appelée CTV (Connected TV), dont l’IAB estime le marché américain cette année à 26,6 milliards de dollars, en hausse de 12,7 % sur un an (5). De son côté, une conférence sur l’attractivité publicitaire de YouTube a été présentée par cinq dirigeants de Google (Kristen O’Hara, Kate Alessi, Melissa Hsieh Nikolic, John Battaglia et Anne Marie Nelson-Bogle). Pour eux, la plateforme de partage vidéo peut « aider à tirer le meilleur parti [pour toute] stratégie sociale », en rappelant que « les téléspectateurs aux États-Unis classent YouTube comme la plateforme n°1 pour le contenu de créateur digne de confiance » (6).

Incertitudes liées aux droits de douane
Face aux menaces de récession de l’économie mondiale, sur fond de guerre commerciale et de valse des droits de douane, les publicitaires du monde digital s’attendent à une économie publicitaire incertaine, avec des CPM (coût pour mille impressions) plus élevés pour les annonceurs en quête d’espaces sur les médias numériques. D’après une enquête menée en février par l’IAB auprès de 100 « décideurs publicitaires », et dévoilée par Marketing Brew, 94 % des annonceurs américains se sont dit préoccupés par l’impact des droits de douane sur les dépenses publicitaires. Parmi eux, 45 % ont déclaré qu’ils prévoyaient de réduire leurs dépenses publicitaires globales (7). @

Charles de Laubier

La plateforme Twitch, championne du live streaming et filiale d’Amazon, cherche un second souffle

Alors que la plateforme Twitch – propriété d’Amazon depuis plus de dix ans – va fêter à Rotterdam (Pays-Bas) les 10 ans de son grand rendez-vous international de sa communauté (31 mai-1er juin), elle semble avoir perdu de son élan malgré ses 21 millions de streamers actifs. La concurrence est rude.

L’année 2025 va-t-elle rattraper l’année 2024 qui fut difficile pour Twitch ? Malgré un total de comptes en augmentation (plus de 21 millions de streamers actifs, dont 9,5 millions se sont inscrits l’an dernier) et des vues en hausse pour certains streamers, la plateforme championne du live streaming (jeux vidéo, e-sport et contenus en direct) diffuse moins de contenus et compte moins d’abonnements. C’est le constat dressé par la société espagnole Metricool, spécialisée dans l’analyse et la gestion des réseaux sociaux. « L’année 2024 fut difficile pour Twitch. Le géant du streaming a-t-il perdu de son élan ? », s’interroge-t-elle.

La TwitchCon très attendue à Rotterdam
La plateforme Twitch créée en juin 2011 – et issue de la scission du bouquet de chaînes vidéo Justin.tv, disparu dans la foulée – a perdu le dynamisme qu’elle avait obtenu durant la crise covid-19. « Le vent favorable que le streaming a connu pendant le confinement, avec moins d’interactions sociales en personne et une consommation d’écrans qui a explosé, semble s’être dissipé. De plus, de grands noms comme TimTheTatman et DrLupo ont déjà quitté Twitch pour se consacrer entièrement à YouTube », analyse Metricool dans son état des réseaux sociaux 2025. L’an dernier, il y a eu moins de publications de vidéos et de clips sur Twitch, sur fond de baisse générale des vues et de chute des abonnements de tous les types de comptes. « Le seul point réellement optimiste est que, malgré tout, les comptes entre 2.000 et 50.000 abonnés voient une hausse de leurs vues », tempère l’étude (1). Il faut dire que (suite) la concurrence mondiale entre réseaux sociaux s’intensifie, notamment entre Twitch, Pinterest, LinkedIn, X (ex-Twitter), Instagram, Facebook, TikTok et YouTube.
Pour le nouveau PDG de Twitch, Dan Clancy (photo) – en place depuis plus de deux ans, après avoir succédé au cofondateur de la plateforme Emmett Shear (2) –, le défi pour 2025 est de ne pas laisser Twitch décrocher par rapport aux autres médias sociaux. Et c’est en cela que le 10e anniversaire de son grand rendez-vous TwitchCon, dont la 14e édition (3) se tient en Europe, à Rotterdam aux Pays-Bas les 31 mai et 1er juin 2025, se présente comme crucial pour relancer la plateforme. Durant ce week-end, la convention payante (4) devrait accueillir plus de 10.000 streamers (diffuseurs de contenus), viewers (regardant les streams), gamers, fandoms (communautés de fans), artistes, musiciens ou encore podcasteurs. Ils seront même deux fois plus nombreux pour la 15e édition, qui, elle, se déroulera à San Diego aux Etats-Unis du 17 au 19 octobre 2025. A Rotterdam, des nouveautés sont attendues par la communauté (5) pour remotiver les troupes et enrichir l’expérience des créateurs et des spectateurs, tout en améliorant la monétisation : abonnements, bits, sponsoring, collaboration partagée (6), …
Actuellement, un spectateur peut s’abonner à une chaîne sur Twitch pour 4,99 dollars minimum par mois (mais aussi 9,99 ou 24,99 dollars par mois). Il peut aussi (abonné ou pas) utiliser, dans le chat, des « bits » qui sont des biens virtuels pour encourager, soutenir, célébrer des moments et amplifier sa voix. Le streamer ou le gamer touche alors 0,01 dollar pour chaque bit utilisé en sa faveur. « En 2025, nous proposerons des outils de monétisation (abonnements et bits) à la plupart des streamer·euse·s, dès le premier jour. Quel que soit leur statut, les créateur·rice·s pourront ainsi développer leur communauté et commencer à générer des revenus grâce au soutien direct de cette dernière », a promis, entre autres nouveautés, Dan Clancy le 27 février dernier sur le blog de la plateforme (7). La filiale du live streaming d’Amazon entend ainsi augmenter l’attractivité de sa plateforme et mieux soutenir les nouveaux créateurs, alors qu’auparavant les streamers devaient atteindre le statut d’affilié (50 followers, 500 minutes de stream, et 3 spectateurs moyens sur une période de 30 jours) pour commencer à monétiser leur contenu. Quant au sponsoring, il sera incité par un nouvel outil permettant aux streamers de signaler aux marques leur intérêt pour une collaboration (8).

Un co-animateur IA virtuel en vue
Mais c’est du côté de l’intelligence artificielle que la plateforme d’Amazon pourrait faire encore plus sensation. La TwitchCon de Rotterdam devrait être l’occasion de lancer un assistant IA de streaming, intervenant comme coanimateur, co-producteur ou co-technicien. Twitch l’a développé avec Inword AI, Streamlabs et Nvidia. L’assistant IA, dont le nom n’est pas encore divulgué, réagira aux événements du jeu, ajustera les scènes, jouera des effets sonores et visuels, et même « clippera » les meilleurs moments du stream. Une révolution dans le live streaming et l’e-sport. Il ressemblera à l’assistant IA Cloudbot que Streamlabs a lancé fin avril (9) sur le concurrent de Twitch, la plateforme de streaming en direct Kick. @

Charles de Laubier

Perplexity AI veut se donner les moyens d’être le futur « Google » à l’ère de l’intelligence artificielle

Start-up cofondée en août 2022 par l’Indo-américain Aravind Srinivas, le Biélorusse Denis Yarats et les Américains Andy Konwinski et Johnny Ho, Perplexity AI monte en charge avec l’ambition de mettre un terme au quasi-monopole de Google dans la recherche sur le Web, grâce à son agent IA combiné à un moteur de réponse.

« Perplexity n’est pas un chabot. C’est un outil », avertit sur son site web (1) la licorne californienne Perplexity AI – qui n’est pas encore cotée en Bourse mais qui est, en moins de trois ans d’existence, déjà valorisée près de 10 milliards de dollars… pour l’instant. Son « outil » n’est autre qu’un agent conversationnel basé sur l’intelligence artificielle combiné avec un moteur de réponse. L’outil « AI-native search » de Perplexity est à la start-up Perplexity AI ce que le moteur de recherche Google est au géant du Net devenu monopolistique. Le premier rêve de détrôner le second, coûte que coûte.
Depuis qu’ils ont cofondé en août 2022 leur entreprise à San Francisco (Californie), Aravind Srinivas (photo), Denis Yarats, Andy Konwinski et Johnny Ho ont levé à ce jour environ 675 millions de dollars. Il y a un an, la start-up devenait une licorne à la faveur d’une quatrième levée de fonds – en avril 2024 (auprès notamment de Jeff Bezos et de Nvidia) – portant sa valorisation à un peu plus de 1 milliard de dollars. Deux autres tours de table – en juin (auprès de Softbank) et la dernière en date en novembre 2024 (auprès de Nvidia entre autres) – ont fait exploser sa valorisation à respectivement 3 milliards puis 9 milliards de dollars. Et encore, cela ne tient pas compte d’un investissement non divulgué du fonds Samsung Next en mai 2024 (voir tableau page suivante).

Accord avec Motorola, et bientôt Samsung ?
Sur sa lancée, Perplexity AI discute actuellement avec des investisseurs d’une nouvelle levées de fonds qui, d’après Bloomberg, se situerait entre 500 millions de dollars et 1 milliard de dollars, ce qui pourrait doubler sa valorisation, à 18 milliards de dollars (2). L’Indo-américain Aravind Srinivas (directeur général), le Biélorusse Denis Yarats (directeur technique) et les Américains Andy Konwinski (président) et Johnny Ho (directeur de la stratégie) sont décidé à mettre les bouchées doubles pour s’attaquer à la position dominante de la filiale d’Alphabet. C’est du côté du numéro un mondial (3) des smartphones – Samsung Electronics, déjà investisseur depuis un an dans Perplexity AI – que se trouve la clé de ses ambitions face à Google, tout en rivalisant avec le nouvel entrant de la première heure, OpenAI et son « ChatGPT Search » (4) lancé fin octobre 2024. Des négociations sont en cours avec le fabricant sud-coréen des Galaxy, fonctionnant tous – ironie de l’histoire – sur (suite)

le système d’exploitation le plus répandu au monde dans les smartphones, Android de… Google.

Préinstallé sur des millions de smartphones
Par ailleurs, Perplexity AI vient de conclure un accord mondial avec un autre fabricant de téléphones mobiles, de moindre envergure celui-là, Motorola, filiale du chinois Lenovo depuis 2014. « Perplexity sera préinstallé sur des millions de smartphones dans le monde [dont les modèles pliables Razr, ndlr], offrant aux utilisateurs de Motorola un accès direct à notre moteur de réponse et à notre assistant », a annoncé le 27 avril (5) la licorne. Mais c’est avec Samsung que le petit rival de Google pourrait devenir grand, le sudcoréen détenant en 2024 une part de marché mondiale des smartphones de 18,1 %, d’après IDC – contre seulement 3,7 % pour Motorola.
Préinstaller Perplexity sur les millions de Galaxy vendus chaque année (223,5 millions d’unités vendues l’an dernier) lui offrirait une véritable rampe de lancement. « Les termes pourraient inclure l’offre de Perplexity comme une option d’assistant IA par défaut ou en préchargeant l’application Android au démarrage sur les téléphones. Samsung pourrait également promouvoir fortement l’assistant comme une option dans le Galaxy Store, où les utilisateurs téléchargent des applications », ont indiqué à Bloomberg le 17 avril des personnes au fait des discussions (6). Ni Perplexity ni Samsung n’ont souhaité commenter ces informations. Des sources de l’agence de presse new-yorkaise ont en outre indiqué que, après le premier investissement via son Next il y a un an, « Samsung envisage de faire un autre investissement dans Perplexity dans un proche avenir » et dans le cadre du nouveau tour de table financier que la licorne de San Francisco tente de constituer pour lever jusqu’à 1 milliard de dollars. Si les négociations entre Perplexity AI et Samsung aboutissaient, Google pourrait se sentir doublé, lui qui a noué dès janvier 2024 un partenariat d’envergure avec le fabricant mondial des smartphones. Ainsi, Gemini Pro et Imagen 2 de Google DeepMind – respectivement le modèle IA multimodal et l’IA générative d’images – sont accessibles sur des millions de Galaxy. Et lors du procès antitrust en cours aux Etats-Unis contre Google accusé de « monopole illégal », procès où Perplexity a d’ailleurs été appelé à donner son avis (7)), des témoignages recueillis montrent que la filiale d’Alphabet paie chaque mois à Samsung « une énorme somme d’argent » pour préinstaller son application IA, Gemini, sur les appareils Samsung.
Perplexity AI n’est pas le seul à essayer de trouver avec Samsung un accord mondial pour concurrencer Google dans la « Galaxy » Samsung : Microsoft, OpenAI et Meta, dont la messagerie WhatsApp accueille Perplexity depuis le 26 avril (8), ont eux aussi approché le fabricant sud-coréen, pour tenter d’être aux premières loges. « Perplexity AI est dirigé par une équipe fondatrice de quatre personnes aux compétences diverses mais complémentaires. Aravind Srinivas, le PDG, apporte une riche expertise en IA acquise chez OpenAI, mettant en évidence un leadership fort et une vision stratégique pour l’entreprise [Denis Yarats, lui, fut chercheur en AI durant six ans chez Facebook, ndlr]. Leur expérience collective couvre l’IA, le développement commercial, l’ingénierie et les technologies perturbatrices, ce qui les positionne bien pour relever les défis du développement d’un moteur de recherche de nouvelle génération », expliquait admiratif Samsung Next il y a un an (9).

Perplexity, candidat au rachat de TikTok US
En mars dernier, Aravind Srinivas a indiqué sur LinkedIn (10) que la licorne a franchi la barre des 100 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel. Les quatre cofondateurs ont en outre créé la surprise en se portant candidat au rachat de la filiale américaine de TikTok, que les Etats-Unis pressent la maison mère chinoise ByteDance de céder. « La combinaison du moteur de réponse de Perplexity avec la vaste vidéothèque de TikTok nous permettrait de créer la meilleure expérience de recherche au monde », a assuré le 21 mars la start-up qui propose de « reconstruire l’algorithme de TikTok sans créer de monopole » (11). Donald Trump a donné à ByteDance jusqu’au 19 juin comme nouvelle date limite de vente de TikTok US. La licorne a face à lui d’autres candidats au rachat : Microsoft, Oracle, Frank McCourt ou encore MrBeast. @

Charles de Laubier

Donald Trump devient le 47e président des Etats-Unis, après avoir été le 45e : ses dossiers chauds dans la tech

Depuis qu’il a largement remporté, le 6 novembre 2024, la présidentielle américaine face à la démocrate Kamala Harris, le républicain Donald Trump (photo) se sent pousser des ailes. Le successeur de Joe Biden est attendu au tournant sur plusieurs dossiers ayant trait aux technologies et au numérique, tels que la régulation des plateformes Internet, la bataille technologique avec la Chine, les cryptomonnaies sur lesquelles il a changé d’avis ou encore le sort de TikTok aux Etats-Unis qu’il ne veut finalement plus interdire. Certains de ces dossiers ont été engagés lors de son premier mandat (2017-2021), et parfois poursuivis par son prédécesseur. L’administration « Trump II » a les coudées franches pour poursuivre son programme « Make America Great Again » (Maga), quitte à s’en prendre à l’Union européenne et ses deux règlements récents que sont le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA). Très remonté aux Etats-Unis contre les Big Tech et les Big Media, Donald Trump est décidé à mettre au pas les géants américains d’Internet qu’il accuse de censurer et de mettre à mal la liberté d’expression. Banni par Twitter et Facebook après les événements du Capitole en 2021, puis réhabilité, le 47e président des Etats-Unis tient sa revanche sur la Silicon Valley.

« Trump II » : Vance, Carr et Ferguson donnent le ton
Avec James Vance (alias J. D. Vance) comme vice-président américain, Brendan Carr à la présidence de la Federal Communications Commission (FCC) et Andrew Ferguson à la tête de la Federal Trade Commission (FTC), tous les trois républicains conservateurs, Donald Trump – investi ce 20 janvier 2025 à la Maison-Blanche – donne d’emblée le ton sur ce que sera son deuxième mandat à Washington. Les Gafam, dont Google menacé de démantèlement, n’ont qu’à bien se tenir désormais, du moins durant les quatre qui viennent. Tour d’horizon de quelques dossiers qui l’attendent dans le bureau ovale.

Chine. Dans sa guerre technologique et commerciale contre l’Empire du Milieu, l’administration « Trump II » va poursuive ce que l’administration « Trump I » avait déclenché, et que l’administration Biden avait poursuivi. Cette politique d’hostilité envers des entreprises chinoises, telles que Huawei, ZTE et des centaines d’autres, les fait figurer dans deux listes (Commerce Control List et Entity List) gérées par le BIS (1). En les blacklistant « entreprises chinoises militaires », les Etats-Unis restreignent – au nom de la « sécurité nationale » – leur possibilité de se fournir en semiconducteurs et en technologies américains soumis à restrictions. (suite)

Les fabricants de puces Nvidia et AMD doivent limiter leurs ventes à la Chine, soupçonnée de les utiliser à des fins militaires – potentiellement contre les Etats-Unis. Le 7 janvier 2025, le département de la défense (DoD) de l’administration Biden a blacklisté plusieurs autres chinois, dont Tencent (2). L’administration « Trump II » ne se privera pas d’utiliser le Foreign Direct Product Rule (FDPR), un règlement limitant les produits chinois incluant des technologies américaines (3).

Silicon Valley. Les Big Tech de la Silicon Valley ont longtemps été hostiles à Donald Trump, lequel avait en 2015 menacé de « fermer une partie d’Internet pour des raisons de sécurité » (4). Il a reproché à Apple de fabriquer ses iPhone en Chine, et à Amazon de ne pas payer assez d’impôts. La Silicon Valley a dénoncé en 2016 sa politique migratoire restrictive, frein à l’innovation (5). Ardent défenseur de la liberté d’expression et très remonté contre ce qu’il appelle les « Big Tech » et le « Big Media », tout en les accusant de censures – notamment lorsque Twitter et Facebook l’ont banni après les événements du Capitol en 2021 – et de fake news, Donald Trump les a contournés en créant son propre réseau social « Truth Social » (6). Elon Musk, qui avait réhabilité en novembre 2022 Donald Trump sur Twitter (7), a été nommé deux ans après ministre de l’Efficacité gouvernementale (DoGE). Quant à Mark Zuckerberg, patron de Meta, il a annoncé en vidéo le 7 janvier qu’il supprimait le « fact-checking » censé lutter contre la désinformation sur Facebook ou Instagram (8). Jeff Bezos (Amazon), Tim Cook (Apple) et Sundar Pichai (Google) ont aussi fait allégeance à Donald Trump, lequel a nommé le « guerrier de la liberté d’expression » Brendan Carr (républicain) à la présidence de la Federal Communications Commission (FCC) pour « démanteler le cartel de la censure » (9).

Antitrust. L’administration « Trump II » prévoit de renforcer la surveillance antitrust sur les Big Tech, allant jusqu’à menacer de démantèlement les monopoles limitant la concurrence et l’innovation. Le 10 décembre 2024, Donald Trump a nommé Andrew Ferguson à la tête de la Federal Trade Commission (FTC), en remplacement de Lina Khan. Avant d’être élu, le 47e président des Etats-Unis s’était exprimé le 15 octobre 2024 sur le possible démantèlement de Google : « Google a beaucoup de pouvoir, ils sont vraiment méchants avec moi » (10). @

Europe. Lors de la campagne présidentielle, le républicain James Vance, dit J. D. Vance (photo ci-dessous) – intronisé ce 20 janvier 2025 nouveau vice-président américain – a suggéré, en septembre dernier, que les Etats-Unis pourraient reconsidérer leur soutien à l’OTAN si l’Union européenne poursuit la réglementation visant les plateformes de médias sociaux, en particulier X [exTwitter] d’Elon Musk (11). Cette sortie de celui qui a travaillé auprès de Peter Thiel (ex-cofondateur de PayPal et libertarien pro-Trump) illustre l’hostilité qu’a l’administration « Trump II » envers le Digital Services Act (DSA). Ce règlement européen sur les services numériques est perçu par Donald Trump – et ses soutiens de plus en plus nombreux parmi les patrons des Big Tech américaines – comme un outil de censure portant atteinte à la liberté d’expression, tout en entravant l’innovation. D’après Le Monde du 7 janvier (12), la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a décidé de mettre sur pause les enquêtes en cours contre Apple, Meta et X, notamment de suspendre l’amende contre la marque à la pomme dans le cadre cette fois du Digital Markets Act (DMA) qui sanctionne les abus de position dominante.

TikTok. En août 2020, Donald Trump était parti en croisade contre TikTok, en ordonnant par décret présidentiel – un Executive Order (13) – que la maison mère chinoise ByteDance se sépare de sa filiale américaine dans un délai de trois mois. Cette dernière avait contesté devant la justice la décision en réfutant tout risque pour la sécurité nationale du pays et tout transfert vers la Chine des données des 170 millions d’utilisateurs américains de TikTok. En appel, TikTok a affirmé que la mesure violait le droit à la liberté d’expression en vertu du Premier amendement de la Constitution américaine. En vain. ByteDance avait jusqu’au 19 janvier 2025 pour céder sa filiale américaine, sous peine d’interdiction de TikTok aux Etats-Unis. Mais volte-face : Donald Trump a déposé le 27 décembre 2024 devant la Cour suprême un amicus curiae, un « mémoire ami » demandant de « reporter la date d’entrée en vigueur de la loi pour permettre à son administration entrante de poursuivre une résolution négociée qui pourrait empêcher un arrêt national de TikTok, préservant ainsi les droits des dizaines de millions d’Américains au titre du Premier amendement, tout en répondant aux préoccupations du gouvernement en matière de sécurité nationale » (14).

Cryptomonnaies. Donald Trump a changé d’avis sur le bitcoin et les cryptomonnaies. Initialement sceptique et critique envers les cryptomonnaies, il les qualifiait en juin 2021 de « désastre en attente de se produire » et de « scam », comprenez escroquerie (15). Puis, deux ans après, en juin 2024, il promet au contraire de transformer les Etats-Unis en une superpuissance de la cryptomonnaie (16), dotée d’une « réserve stratégique », propulsant le cours du bitcoin a des sommets. Avec ses deux fils, Donald Jr et Eric, il a lancé sa crypto WLFI (17). @

TikTok n’est plus censuré en Nouvelle-Calédonie, mais la décision de son blocage reste contestée

« La censure de TikTok en Nouvelle-Calédonie […] semble illégale », titrions-nous dans Edition Multimédi@ n°322 daté du 27 mai. Le même jour, La Quadrature du Net déposait devant le Conseil d’Etat – lequel a rejeté le 23 mai son précédent recours – un recours en excès de pouvoir cette fois.

« Bien que le blocage de TikTok soit levé [depuis le 29 mai 2024, ndlr], le précédent politique et juridique existe désormais. Nous pensons qu’il faut tout faire pour que celui-ci ne se reproduise pas et reste un cas isolé. Que ce soit par la Cour européenne des droits de l’homme ou par le Comité des droits de l’homme des Nations unies, ce type de censure est unanimement condamné. Nous ne pouvons donc pas laisser le Conseil d’Etat se satisfaire de ce blocage et devons exiger de lui qu’il rappelle le droit et sanctionne le gouvernement », a expliqué le 5 juin La Quadrature du Net (LQDN), l’association de promotion et de défense des libertés fondamentales dans l’environnement numérique.

Recours d’urgence versus mesure d’urgence
Le recours de près d’une trentaine de pages (1) daté du 27 mai 2024 et signé par Alexis Fitzjean Ó Cobhthaigh (photo), avocat au barreau de Paris, demande au Conseil d’Etat d’annuler la décision attaquée, à savoir celle prise le 14 mai dernier par le Premier ministre qui a ordonné le blocage de TikTok sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. Et ce, dans un contexte de sérieux troubles sur l’archipel où l’état d’urgence avait été décrété – pour douze jours légaux maximum – le 15 mai et l’armée déployée pour sécuriser les ports et aéroport de Nouvelle-Calédonie (2). De nombreuses voix se sont exprimées sur le réseau social en Nouvelle-Calédonie contre la réforme constitutionnelle visant à élargir le corps électoral de ce territoire, projet contesté par les indépendantistes. Des émeutes et des violences ont eu lieu.
Le blocage sans précédent en France (tous territoires confondus) avait aussitôt été attaqué en justice par deux organisations, La Quadrature du Net (LQDN) et la Ligue des droits de l’homme (LDH), ainsi que par trois Néo-Calédoniens. Ces premiers recours distincts en urgence devant le Conseil d’Etat avaient été déposés le 17 mai. Le juge des référés de la haute juridiction administrative avait ensuite le 21 mai donné 24 heures au gouvernement pour apporter les preuves écrites et/ou visuelles (images, vidéo, …) pouvant justifier le blocage de TikTok pour des raisons en rapport avec des « actes de terrorisme ». Le Premier ministre Gabriel Attal pourrait-il vraiment s’appuyer sur la loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence justement, dont l’article 11 prévoit que « le ministre de l’Intérieur peut prendre toute mesure pour assurer l’interruption de tout service de communication au public en ligne, provoquant à la commission d’actes de terrorisme ou en faisant l’apologie » (3) ?

Dans notre précédent article juridique paru dans Edition Multimédi@ n°322 daté du 27 mai, nous avons fait état d’un sérieux doute sur la légalité de la décision de Matignon, mise en œuvre sur le « Caillou » ou en « Kanaky », c’est selon. « La censure de TikTok en Nouvelle-Calédonie par son Haut-commissaire de la République semble illégale », avions-nous titré (4). La censure de TikTok avait été mise en œuvre par le « préfet hors-classe » (grade le plus élevé) Louis Le Franc (5), haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, représentant de l’Etat français de cette collectivité sui generis (6) située en Océanie, et à ce titre délégué du gouvernement représentant le Premier ministre et chacun des ministres français.
Le 23 mai, le Conseil d’Etat a rejeté les recours en référé de LQDN, de la LDH et des trois Néo-Calédoniens (MFD, CB et EA). « Les requérants n’apportent aucun élément permettant de caractériser l’urgence à l’intervention du juge des référés […] et se bornent à soutenir que l’atteinte portée par la décision attaquée aux libertés d’expression, de communication, d’accéder à des services de communication en ligne, de la presse et au pluralisme d’expression des courants de pensées et d’opinions, eu égard à sa gravité, constitue en elle-même une situation d’urgence. Cependant, [puisque les requérants n’apportent pas d’éléments pour démontrer que ce blocage a des conséquences immédiates et concrètes sur leur situation et leurs intérêts], l’atteinte à une liberté fondamentale ne saurait suffire pour caractériser une situation d’urgence », a jugé la haute autorité administrative (7).

« Retour sur un fiasco démocratique » (LQDN)
En outre, le Conseil d’Etat a décidé qu’il n’y avait pas lieu de renvoyer au Conseil constitutionnel les questions prioritaires de constitutionnalité soulevées par LQDN et la LDH. Quant à l’association Mouvement Kanak, qui avait demandé à pouvoir plaider en soutien de la LDH, elle a néanmoins vu son intervention jugée recevable. « Pour justifier cette décision inique, le juge des référés a affirmé qu’il n’y aurait pas d’urgence à statuer puisque ce blocage serait, selon les dires du gouvernement, bientôt levé. Il aura fallu attendre plus de 24 heures après la levée de l’état d’urgence pour que le réseau social soit de nouveau accessible », a fustigé LQDN le 5 juin dans un post intitulé « Blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie : retour sur un fiasco démocratique » (8). Le 27 mai, TikTok était toujours bloqué. Ce n’est que le lendemain que son interdiction a été levée, selon l’indication donnée le 29 mai par les services de l’Etat en Nouvelle-Calédonie (9). De son côté, la LDH a pointé le 30 mai le fait que « le juge refuse non seulement d’examiner la proportionnalité de la mesure, mais il se garde même de rechercher si les circonstances étaient à ce point exceptionnelles qu’elles permettaient à l’exécutif d’agir en dehors de tout cadre légal ». Et la Ligue des droits de l’homme de préciser : « Le recours au fond demeure pendant » (10).

La décision « anti-TikTok » non formalisée
Dans son recours « en excès de pouvoir » contre cette décision, La Quadrature du Net, elle, dénonce pêle-mêle : l’atteinte grave et manifeste illégale à la liberté d’expression, de communication des idées et des opinions, et d’accès à l’information ; la violation de l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CESDH) ; le défaut de base légale ; l’absence de nécessité de l’atteinte dans une société démocratique ; l’atteinte nullement nécessaire, radicalement inadaptée et manifestement disproportionnée. Un détail souvent passé inaperçu dans les médias, mais qu’ont relevé les deux associations LQDN et LDH, c’est que la fameuse « décision du 14 mai » n’a pas été « formalisée », bien qu’elle ait été annoncée par le Premier ministre Gabriel Attal le 15 mai – l’Agence France-Presse (AFP) ayant publié ce jour-là une dépêche à ce propos. Contacté ce même jour par Numerama, Matignon a répondu que « TikTok a effectivement été interdit mercredi [15 mai] par le PM [Premier ministre, ndlr] et le gouvernement en raison des ingérences et de la manipulation dont fait l’objet la plateforme dont la maison mère est chinoise » et a justifié la décision en affirmant que « l’application est utilisée en tant que support de diffusion de désinformation sur les réseaux sociaux, alimenté par des pays étrangers, et relayé par les émeutiers » (11). Bien que non formalisée, la décision du 14 mai a bien été appliquée par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie car LQDN verse au dossier le fait que les « sondes Atlas » – du Rip régional (12) chargé de l’attribution de ressources Internet comme les adresses IP – présentes en Nouvelle-Calédonie montrent l’absence de blocage de TikTok le 15 mai 2024 à 23 heures 04 (heure de Paris), « alors que le 16 mai 2024 à 9 heures 49 (heure de Paris) le blocage commençait à être effectif ». Et d’apporter une indication supplémentaire : « Le 27 mai 2024, ce blocage était toujours effectif », n’ayant été levé, nous l’avons vu, que le 28 mai. Même si elle est non formalisée, cette décision administrative « anti-TikTok » peut être révélée par ses effets ou par des déclarations des pouvoirs publics, comme dans le cas présent, et peut donc « être déférée à la censure du Conseil d’Etat ».
Ainsi, dans le nouveau recours du 27 mai, cette fois pour excès de pouvoir, il est souligné que le blocage litigieux est « particulièrement grave et totalement inédit en France, en Europe et dans les autres pays démocratiques » et qu’il y a dans cette affaire « des illégalités graves et manifestes ». Dans la démonstration produite par Alexis Fitzjean Ó Cobhthaigh, avocat de LQDN, il est reproché au Conseil d’Etat d’avoir fondé sa décision de rejet en référé le 23 mai « sur la circonstance que le gouvernement “fai[sait] valoir” que le blocage aurait contribué à la baisse des tensions, sans exiger toutefois, ainsi qu’il aurait pourtant dû le faire, la moindre démonstration à cet égard, et alors que les pièces produites en défense démontraient manifestement le contraire. Autrement dit, il s’est contenté de donner foi aux allégations controuvées du Premier ministre, alors même qu’elles étaient directement contredites par ses propres pièces » (13). La Quadrature du Net met d’abord en avant dans son recours le fait que la décision attaquée méconnaît gravement l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’article 10 de la CESDH de 1950 déjà mentionnée et l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) de 1966. Et ce, « en ce qu’elle porte une atteinte nullement nécessaire, radicalement inadaptée et manifestement disproportionnée à liberté d’expression, de communication des idées et des opinions, et d’accès à l’information ».
Ensuite, la décision attaquée méconnaît gravement la liberté d’expression, de communication des idées et des opinions, et d’accès à l’information – liberté protégée par l’article 11 de la Déclaration de 1789, l’article 10 de la CESDH, et l’article 19 du PIDCP. Et cette décision du 14 mai 2014 n’ayant pas été formalisée « revêt, dès lors, un caractère arbitraire et, d’autre part et surtout, en ce qu’elle est dépourvue de toute base légale ».

Faire sortir le Conseil d’Etat de « sa torpeur »
« Avec le blocage arbitraire de TikTok, une nouvelle étape a été franchie », s’inquiète LQDN. En contestant à nouveau la décision administrative du 14 mai 2024 devant le Conseil d’Etat, l’association de promotion et de défense des libertés fondamentales dans l’environnement numérique, notamment de la liberté d’expression, s’attend à une procédure longue qui prendra un à deux ans. « Nous espérons que le Conseil d’Etat sortira de sa torpeur et confirmera que le blocage était illégal. Car pour bloquer TikTok, le gouvernement ne s’est vu opposer aucun obstacle, aucun garde-fou, et n’a jamais eu à justifier sa mesure », insiste LQDN dirigée par un collège solidaire. @

Charles de Laubier