Pourquoi Pierre Louette quitte le navire LVMH Médias

En fait. Le 1er février, Pierre Louette ne sera plus PDG du groupe Les Echos-Le Parisien – contrôlé par LVMH Médias (via la holding Ufipar de Bernard Arnault) – après presque huit ans. La rumeur le donnait partant depuis plusieurs mois. S’il a réussi à équilibrer Les Echos, il a échoué sur Le Parisien.

En clair. Si le quotidien économique Les Echos s’en tire à bon compte, avec en 2025 un « retour à l’équilibre » (dixit Pierre Louette, PDG du groupe jusqu’à fin janvier), il n’en va pas de même pour le quotidien généraliste Le Parisien-Aujourd’hui en France qui est resté chroniquement déficitaire depuis des années, avec 30 millions d’euros de pertes en 2024, et plus encore en 2025 d’après des estimations qui circulent – autour de 35 millions d’euros ou plus. Et ce, malgré les aides d’Etat dont Le Parisien-Aujourd’hui en France est le premier journal à bénéficier : près de 14 millions d’euros au total sur l’année 2024, soit bien plus que les 9,9 millions d’euros empochés par Le Figaro ou les 7,8 millions d’euros perçus par Le Monde (1). Cette manne publique fait les affaires du multimilliardaire, propriétaire de non seulement Le Parisien-Aujourd’hui en France, mais aussi Les Echos (aidés par l’Etat à plus de 2 millions d’euros), Paris-Match (plus de 2 millions d’euros), de L’Opinion (plus de 1,6 million d’euros), et de Challenges (plus de 1 million d’euros). Selon les calculs de Edition Multimédi@, la galaxie du premier magnat fortuné de la presse française (2) – a touché de l’Etat un total d’aides publiques de (suite) 20,5 millions d’euros en un an (3).
Le contribuable français a donc contribué au renflouement du Parisien-Aujourd’hui en France, lequel a fait l’objet en novembre 2025 d’une recapitalisation de 150 millions d’euros via Ufipar – un refinancement record depuis l’acquisition de ce quotidien par LVMH en 2015. L’empire du luxe a déjà renfloué le pôle Les Echos-Le Parisien, à hauteur de 83 millions d’euros fin 2018, puis a injecté près de 65 millions d’euros dans Le Parisien-Aujourd’hui en France seul en août 2022.
Le départ attendu de Pierre Louette intervient aussi quatre mois après l’opposition des journalistes du Parisien à ce que ce quotidien, né en 1944, puisse être cédé à l’ultraconservateur milliardaire Vincent Bolloré (4). En outre, la rédaction a aussi été confrontée en décembre 2025 à la censure d’une interview (5). Mais pour Pierre Louette, dont le nom fait partie des prétendants à la présidence d’Orange, les problèmes étaient ailleurs : « Rien ne nous aura été épargné durant ces années, accélération de la transformation numérique, chute de la diffusion des journaux papier mais doublement du prix du papier, pandémie… », a-t-il déclaré lors de son pot de départ. @

2025 aura été une annus horribilis pour Patrick Drahi et le groupe Altice, tant en France qu’à l’international

Le groupe de Patrick Drahi a traversé une année 2025 sous une pression extrême, à cause d’Altice France – maison mère du deuxième opérateur télécoms de l’Hexagone SFR – qui a dû se désendetter drastiquement, mais aussi d’Altice International et d’Altice USA en froid avec leurs créanciers.

Patrick Drahi (photo), président du groupe Altice, est « sous contrainte », comme on dit dans le monde impitoyable de la finance. Que cela soit pour Altice France (maison mère de SFR et de XpFibre), pour Altice International (Altice Portugal, Hot Telecommunication en Israël, Altice Dominicana en République Dominicaine) ou pour Altice USA (Cablevision/Optimum et Suddenlink/Optimum), l’empire télécoms du Franco-Israélien milliardaire n’est pas encore sorti d’affaire. Certes, le surendettement de ses trois sociétés a diminué grâce à des restructurations de dettes, des ventes d’actifs et des refinancements effectués en 2024 et 2025.
Mais la situation reste périlleuse pour l’homme d’affaires aux multiples nationalités (né en 1963 au Maroc, le Français et Israélien est aussi Portugais). Même sa chaîne de télévision israélienne i24News, qu’il a créée en 2013 et dont la propriété a été transférée il y a un an d’Altice USA à sa holding personnelle Next Alt, est fragilisée par un déficit structurel – malgré une audience internationale (diffusée en hébreu, en arabe, en anglais et en français) qui a pu être boostée par la guerre à Gaza depuis octobre 2023. C’est le seul média qu’il lui reste, après avoir cédé en juillet 2024 Altice Média (BFMTV, RMC, …) à l’armateur français CMA CGM, détenu par la famille de Rodolphe Saadé, et à Merit France, la holding du couple Saadé, pour 1,55 milliard d’euros (1).

La fortune de Patrick Drahi a chuté via Next Alt
Domicilié fiscalement depuis un an en Israël, à Tel Aviv, boulevard Rothschild, via sa holding personnelle Next Alt (2) et non plus en Suisse – où il affirmait résider à Zermatt depuis 2019 mais où il fait l’objet depuis six ans d’un redressement fiscal colossal d’environ 7,5 milliards d’euros sur la période 2009-2016 (procédure judiciaire toujours en cours) –, Patrick Drahi est personnellement impacté financièrement par les déconvenues de son empire. Entre (suite) dilution de ses participations majoritaires, baisses de valorisation des actifs et restructurations de dette, la valeur de ses holdings s’est réduite fortement. Sa fortune, estimée par Forbes à 7,4 milliards de dollars (3) au 19 décembre 2025, a chuté de plus de moitié par rapport à son pic de 16 milliards d’il y a dix ans, en 2015, largement attribuable aux dettes cumulées de la galaxie Altice – jusqu’à 60 milliards de dollars en 2023-2024, partiellement restructurées en 2025.

Restructurations de dettes et dévalorisations
• Dans Altice France,
l’endettement jugé insoutenable est passé de 24,3 milliards d’euros fin 2023 à 15,5 milliards d’euros au 1er octobre 2025. La participation de Patrick Drahi est passé de 100 % (que détenait sa holding Next Alt) à 55 % via un échange dette-actions en faveur des créanciers qui ont pris 45 % du capital. Cela a directement érodé la valeur de sa participation principale, représentant jusqu’à la moitié environ de sa fortune personnelle. En outre, la cession en cours des 65 % détenus dans la filiale Intelcia (centres d’appels établis au Maroc), à ses actionnaires dirigeants cofondateurs, devrait aboutir début 2026 (4). Quant à la vente en cours du deuxième opérateur télécoms français SFR, elle pourrait rapporter beaucoup moins que les 26 milliards d’euros (dettes comprises) espérés initialement par le tycoon des télécoms, lequel a rejeté l’offre de 17 milliards sur une grande partie des actifs, faite le 14 octobre 2025 par Bouygues Telecom, Free et Orange – valorisant l’ensemble 21 milliards d’euros (5). Il en espérerait maintenant 23 milliards d’euros. Altice France/SFR est dirigé depuis 2022 par Arthur Dreyfuss (photo ci-dessus).
Dans Altice International, dont l’endettement était de près de 10 milliards d’euros à fin 2024, une série de décisions de déconsolidations ont été annoncées le 28 novembre 2025 : Altice Portugal détenant les opérations d’Altice International au Portugal (avec émission d’une nouvelle dette de 750 millions d’euros), d’une part, et Altice Caribbean pour les opérations d’Altice International en République dominicaine, d’autre part, ont été désignées en tant que « filiales non restreintes » (6), les sortant ainsi du périmètre de la dette principale d’Altice International – dont l’endettement est passé à 8 milliards d’euros. En outre, des négociations sont en cours pour la vente de la filiale israélienne Hot Mobile à Pelephone, une filiale de l’opérateur télécoms historique d’Israël Bezeq, pour environ 652 millions de dollars. Quant à la filiale française Teads, spécialisée dans la publicité en ligne, elle fut sortie du périmètre après avoir été vendue en 2024 à la société israélienne Outbrain pour environ 1 milliard d’euros. Patrick Drahi, qui possède presque 100 % d’Altice International via Next Alt et Next Luxembourg, voit la forte dévaluation d’Altice International impacter négativement sa fortune personnelle.
Dans Altice USA, dont l’endettement élevé a atteint quelque 26,8 milliards de dollars en 2022, la situation s’est tendue en décembre 2025 avec les créanciers, bien que la dette ait un peu diminué. Introduite en bourse en 2017 et séparée en 2018 de l’ancienne société mère Altice Europe, mais contrôlée via Next Alt par Patrick Drahi (42,2 % du capital mais près de 92 % des droits de vote), cette société américaine – enregistrée dans le « paradis fiscal » de l’Etat du Delaware et rebaptisée Optimum Communications en novembre 2025 – a vu sa capitalisation boursière (7) s’effondrer de près de 25 milliards de dollars en 2017 à… 850 millions de dollars aujourd’hui (au 19-12-25). Né du rachat il y a dix ans – en 2015 – des câblo-opérateurs américains Suddenlink Communications et Cablevision pour un total de 26,7 milliards de dollars, Altice USA a vu le cours de son action fondre de 30 dollars lors de l’introduction à… moins de 2 dollars aujourd’hui. Le rêve américain grève la fortune du frenchie israélo-marocain, le « virtuose de la finance » en délicatesse avec ses multiples créanciers. L’agence de presse financière Bloomberg a révélé le 2 décembre dernier que Patrick Drahi entamait un bras de fer avec ses créanciers – dont les puissants fonds Blackrock, Apollo Capital et Ares Management – au sujet des dettes accumulées par ses sociétés Altice USA (Optimum) et Altice International, en vue d’en garder le contrôle malgré de lourds remboursements à l’horizon.Il a commencé, concernant d’abord Optimum (ex-Altice USA), par déposer plainte début décembre à New York contre ces trois fonds et d’autres créanciers en les accusant d’avoir formé un « cartel » dans le but de négocier d’un seul bloc la future restructuration de la dette du câblo-opérateur américain (8). Ce qui pourrait l’étouffer financièrement en réduisant ses marges de manœuvre, d’autant que pour l’ex-Altice USA le « mur de refinancement » (debt wall) se rapproche dangereusement : 7,4 milliards de dollars à rembourser dès 2027, puis 5,4 autres milliards de dollars en 2028.

Drahi Leaks, Scandale (Portugal), et SFR
L’acrobate financier et magnat des télécoms joue très gros, pour ses entreprises opérationnelles soumises à une concurrence accrue et pour ses deniers personnels. Et ce, sur fond de redressement fiscal en Suisse, et de « Drahi Leaks » (9) révélés en 2022 par Reflet.info qui, en appel, a gagné en 2023 contre le « procès-bâillon » (10) intenté par Altice. Par ailleurs, depuis le scandale de 2023 chez Altice Portugal (11), la procédure judiciaire suit son cours, après des enquêtes menées au Portugal et en France pour corruption, fraude fiscale, falsification et blanchiment d’argent. La vente de SFR en France, si les trois autres opérateurs télécoms s’entendent avec Altice France sur le montant, sera l’événement télécoms de 2026. Et cela en sera fini pour la marque au carré courge, l’Hexagone se retrouvant alors avec seulement trois opérateurs. @

Charles de Laubier

L’Agence France-Presse (AFP) se retrouve en proie à de sérieuses difficultés financières en 2025 et 2026

Parmi les trois grandes agences de presse mondiales, l’AFP entre dans une zone de turbulences, décidée à faire jusqu’à 14 millions d’euros d’économies entre 2025 et 2026 (dont 70 postes à supprimer d’ici le printemps prochain), tout en essayant de continuer à se désendetter. Les aides de l’Etat ne suffisent plus.

« Rayonnement international de la France » et « rempart contre la désinformation », l’Agence France-Presse (AFP) poursuit sa trajectoire de désendettement et de réduction de ses dépenses, telle que prévue dans son contrat d’objectifs et de moyens (COM) 2024-2028, signé avec l’Etat français il y a plus d’un an.
Alors que le projet de loi de finances 2026 a été présenté in extremis le 14 octobre par le gouvernement « Lecornu 2 », l’agence de presse française a la confirmation des aides d’Etat qui lui seront versées : 147,2 millions d’euros l’an prochain, soit 3 % d’augmentation. En plein déficits publics chroniques de la France, en quête désespérée de réductions budgétaires et surtout de recettes fiscales, l’AFP – que dirige Fabrice Fries (photo) – n’a pas à se plaindre. Cette manne de l’Etat – 124 millions d’euros pour assurer ses missions d’intérêt général et 23,2 millions d’euros d’abonnements payés par l’administration – a augmenté chaque année depuis le début de l’actuel COM en 2024. Et il va continuer comme prévu sa hausse jusqu’à la fin de ce contrat quinquennal, à 149 millions d’euros en 2028. Parmi les engagements pris auprès de l’Etat, l’AFP doit générer 9 millions d’euros d’économies sur ces cinq ans, tout en ramenant sa dette à zéro d’ici la fin 2028 – dans près de trois ans – contre 20,4 millions d’euros à fin 2024 (son endettement était supérieur à 50 millions d’euros en 2017).

Recettes en berne et suite de l’arrêt « Facebook »
Alors que l’Agence France-Presse peut se targuer d’avoir enchaîné depuis six années consécutives un résultat net positif (même de seulement 200.000 euros en 2024), les dépenses, elles, augmentent sérieusement car il lui faut assurer la couverture des guerres Russie-Ukraine et Israël-Gaza. Rien qu’en 2024, les « charge d’exploitation » se sont élevées à 303,5 millions d’euros, en augmentation de 2,5 % sur un an. Mais 2025 s’avère plus difficile que prévue. Les conflits armés n’expliquent pas tout : d’une part, les médias clients de l’AFP sont de plus en plus à la peine dans le monde entier en raison notamment du tsunami IA, et, d’autre part, un gros contrat que l’AFP avait signé avec Facebook s’est arrêté en début d’année. Sans parler du démantèlement de la radio publique Voice of America (VOA), engagé par l’administration Trump, provoquant en mars 2025 l’arrêt brutal du contrat avec l’AFP. Les recettes commerciales l’agence de presse de la place de la Bourse (son siège social à Paris) représentent (suite) moins des deux-tiers (63,5 %, y compris les abonnements de l’Etat) de son « chiffre d’affaires » total, lequel était de 326,4 millions d’euros en 2024 – dont 119 millions d’euros d’aide d’Etat au titre de ses missions d’intérêt général.

CES du 7 octobre : non au plan « retraite »
Ces recettes commerciales – en progression depuis sept années consécutives (1) (*) (**) mais d’à peine 0,5 % en 2024, et en tenant compte des droits voisins versés par Google depuis un accord sur cinq ans (2) qui se termine en novembre 2026 – sont attendues en baisse pour cette année 2025. Juste avant l’été, le 13 juin (un vendredi…), un message vidéo de Fabrice Fries, diffusé en interne, avait fait l’effet d’une douche froide : face à la « dégradation durable » des comptes et des perspectives, avec « les revenus commerciaux qui vont régresser cette année », le PDG de l’AFP a annoncé aux 2.600 collaborateurs (3) – parmi lesquels 1.700 journalistes – la décision de réaliser sans tarder : 2 millions d’euros d’« économies de court terme » d’ici la fin de cette année, alors que la négociation annuelle sur les salaires (NAO) s’ouvre, et surtout jusqu’à 12 millions d’euros d’économies en 2026.
Depuis, le comité social et économique (CSE) de l’AFP enchaîne les réunions, comme celles des 11 juillet, 5 septembre et 22 septembre derniers, où Fabrice Fries a notamment présenté son plan d’incitation de départs à la retraite (jusqu’à sept mois de salaire en plus des indemnités conventionnelles, soit un an). Objectif du conseil d’administration de l’Agence France-Presse pour ces départs non remplacés : supprimer jusqu’à 70 postes – journalistes ou non – entre cet automne et le printemps 2026, dont une quarantaine en France et une trentaine à l’étranger parmi le personnel au statut local. Et ce, tout en gelant les candidatures à l’expatriation et, d’ici la fin de l’année, en transformant des postes en contrat « siège » ou « régional » en contrat « local » moins coûteux.
Les syndicats de l’agence de presse sont vent debout contre ce plan de suppression d’emplois et ils l’ont fait savoir en refusant de rendre un avis sur ce plan d’incitation au départ à la retraite lors d’un CSE qui s’est tenu le 7 octobre 2025 – en l’absence remarquée de Fabrice Fries. Les syndicats, qui y voient un « plan social déguisé » et un « passage en force », craignent une surcharge de travail pour ceux qui restent, comme ils l’ont exprimé le 22 septembre lors de la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT, ex-CHSCT), et dans le même temps une dégradation des missions d’intérêt général de l’AFP. Ces « MIG » – à savoir la collecte continue d’une information complète (4), la production indépendante de contenus vérifiés, et leur large diffusion (5) – sont reconnues par la Commission européenne depuis mars 2014 pour autoriser une « compensation » versée à l’AFP par l’Etat – sans que cette subvention (124 millions d’euros prévus en 2026) soit perçue comme une aide d’Etat illégale sur le marché concurrentiel des agences de presse en Europe. Selon une source syndicale, le PDG de l’AFP a d’ailleurs essuyé un refus de l’Etat de lui accorder en 2025 une avance sur la subvention 2026. En conséquence, entre le plan de départs à la retraite et « l’explosion du coût d’expatriation » (dixit Fabrice Fries), il se voit contraint soit de réaménager le calendrier de remboursement de la dette, soit d’emprunter de l’argent auprès de banques privées. « Selon les représentants du personnel au conseil d’administration, le besoin de financement se monte à 7 millions d’euros », indique une dépêche… AFP datée du 14 juillet 2025.
D’autant que la perte du gros contrat de fact-checking avec Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) en début d’année (6) représente un manque à gagner annuel de plusieurs millions d’euros (certains évoquent 8 millions d’euros), alors que 150 vérificateurs de faits sont sur la touche. Bien que d’autres contrats de fact-checking demeurent comme celui avec TikTok, lequel envoie des vidéos à l’agence de presse pour vérifications, boucler le budget 2025 devient impossible. Depuis le premier contrat d’objectifs et de moyens (COM) 2019-2023 signé par Fabrice Fries, comme le second 2024-2028 en cours d’exécution, la vérification des faits relève désormais de ses missions aux yeux de l’Etat pourvoyeur de fonds. Mais à trop dépendre hier de Meta ou de TikTok aujourd’hui dans cette activité, cela fragilise l’AFP, pourtant censée – selon le COM – diversifier ses sources de revenus provenant du fact-checking.

Compatibilité entre fact-checking et MIG ?
Au sein de l’Agence France-Presse, certains se demandent à ce sujet si les contrats de fact-checking comme avec TikTok – un service sur mesure pour un seul client et non pour plusieurs – relèvent des MIG, ses missions d’intérêt général ? Ou bien ne faudrait-il pas plutôt – comme l’a réclamé le syndicat Sud (7) en saisissant le Conseil supérieur de l’AFP (qui a botté en touche) – filialiser cette activité de vérification des faits pour être en conformité avec les articles 1 (agence de presse) et 2 (MIG) de ses statuts révisés en 2015, et dans le respect de l’engagement pris il y a plus de dix ans avec la Commission européenne. @

Charles de Laubier

Arrêt de NRJ 12 décidé par l’Arcom, vente de Chérie 25 à CMA Média : le groupe NRJ éteint sa télévision

La rentrée de septembre du groupe NRJ se fera sans télévision, pour la première fois depuis 20 ans. Après l’arrêt de sa chaîne NRJ 12 en février, sur décision de l’Arcom, et la cession en cours de l’autre chaîne Chérie 25 à CMA Média, son PDG fondateur Jean-Paul Baudecroux se recentre sur la radio – son métier historique.

La vente par le groupe NRJ de sa chaîne Chérie 25 à CMA Média, filiale de l’armateur maritime CMA CGM (déjà propriétaire de BFMTV), s’est accélérée jeudi 24 juillet avec la signature d’un « protocole de cession, sous condition suspensive de l’obtention de l’agrément de l’Arcom ». Et ce, trois jours après l’obtention par la direction de NRJ d’un « avis favorable unanime » des instances représentatives du personnel. Pour la première fois depuis 20 ans – NRJ 12 ayant été la première chaîne du groupe à être lancée (en mars 2005) –, le groupe de Jean-Paul Baudecroux (photo), son PDG fondateur, ne devrait pas allumer la télévision pour la saison 2025-2026, du moins sur la TNT (1).
La chaîne NRJ 12, elle, s’est arrêtée en février. Ce n’est pas la première fois que le groupe créé en 1981, au début de la libéralisation des ondes, cesse la diffusion d’une chaîne sur la TNT : la francilienne NRJ Paris lancée en 2008 avait dû s’arrêter six ans après faute de viabilité financière. Jean-Paul Baudecroux avait bien tenté de proposer de faire évoluer NRJ Paris vers une chaîne musicale, en reprenant les programmes de NRJ Hits, mais le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) à l’époque avait refusé en 2014. Quant à cette chaîne NRJ Hits (2), qui, en dix-huit ans d’existence, n’a jamais été diffusée sur la TNT mais uniquement via les « box » par Orange, Bouygues Telecom, Free, SFR et Canal+ (ADSL, fibre, câble, satellite) ou sur le site web nrj.fr (3) et l’application mobile NRJ, elle est aujourd’hui ce qui reste de l’épopée télévisuelle du groupe NRJ.

Il ne restera plus que la chaîne NRJ Hits
NRJ Hits, qui se revendique comme « la chaîne référente sur la musique et sur les hits », atteint tout de même plus de 5 millions de téléspectateurs chaque mois – 5,1 millions en moyenne par mois au cours des six premiers mois de 2025, d’après le dernier « Médiamat Semestriel » (ex-Médiamat’Thématik) publié par Médiamétrie le 8 juillet dernier (4). Ce qui en fait la « 1ère chaîne musicale » sur les box TV. Mais au-delà de cette chaîne survivante, le pôle télévision du groupe NRJ est en berne depuis un an maintenant, depuis que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a informé – le 24 juillet 2024 – Jean-Paul Baudecroux de sa décision de ne pas présélectionner la chaîne NRJ 12 qui était candidate au renouvellement de sa fréquence sur la TNT. Malgré trois recours du groupe de la rue Boileau (où se situe son siège social à Paris) devant le Conseil d’Etat l’an dernier, la « décision infondée et incompréhensible de l’Arcom (dixit la direction de NRJ) a été confirmée. Le groupe a même indiqué (suite) mi-mai qu’il étudiait des « options juridiques possibles » pour « solliciter une indemnisation du préjudice subi », voire contester les décisions de l’Arcom et du Conseil d’Etat au niveau européen.

Plan social « Boileau » ou vente de Chérie 25
Cette exclusion radicale de NRJ 12 de la TNT a contraint le groupe NRJ – coté en Bourse – à déprécier en totalité la valeur sa filiale NRJ 12 ainsi que l’avance qu’elle lui avait octroyée, pour respectivement 55,2 millions d’euros et 4,1 millions d’euros. Par effet de dominos, l’arrêt de NRJ 12 le 1er mars 2025 allait aussi avoir des conséquences économiques sur Chérie 25 : « Cette décision remet en cause la viabilité économique et donc l’existence de la chaîne NRJ 12, tout en mettant en péril le modèle de Chérie 25, l’autre chaîne TNT du pôle [privée de l’effet d’entraînement de NRJ 12 et de la mutualisation des charges] », avait prévenu le groupe audiovisuel en février dernier.
Et comme un malheur n’arrive jamais seul : la fin de la diffusion des chaînes TNT payantes de Canal+ depuis le 6 juin 2025 génèrera pour Towercast, la filiale diffusion du groupe NRJ et numéro 2 derrière TDF, un manque à gagner en termes de chiffre d’affaires de 3 millions d’euros en 2025 et les années suivantes. Dès décembre 2024, les syndicats et représentants des salariés de NRJ Group-UES Boileau (5) savaient à quoi s’en tenir, ayant été informés de l’ouverture à partir de janvier 2025 de négociations en vue d’un plan de suppressions d’emplois (6), lequel avait été initié au mois de mars. « Le recours à l’intermittence pour Chérie 25 a d’ores et déjà été très fortement diminué au regard de l’arrêt de NRJ 12 et des suppressions de postes qui étaient envisagées », a en outre indiqué le groupe NRJ le 15 mai dernier, à l’occasion de l’assemblée générale des actionnaires. Six jours auparavant, la direction avait annoncé la signature avec CMA Média, filiale de l’armateur CMA CGM (aux mains du milliardaire Rodolphe Saadé), d’une « promesse unilatérale d’achat en vue d’une éventuelle cession de sa chaîne de télévision Chérie 25 (société Chérie HD et société STL) ». Dans la foulée de la signature de cette promesse d’achat, il a donc été mis fin au projet de plan social. Et alors que les estimations annoncées en février dernier tablaient – pour l’ensemble de l’exercice 2025 – sur une baisse du chiffre d’affaires de 50 à 55 millions d’euros et une diminution des charges de 30 millions d’euros du pôle « télévision » en 2025 par rapport à 2024, la direction a précisé le 15 mai qu’elle comptabilisera « la majeure partie de la dégradation du résultat opérationnel du pôle télévision au titre du résultat des activités destinées à être cédées, et non en résultat opérationnel courant dans les comptes consolidés 2025 ». De plus, toujours si la promesse d’achat se réalisait, le prix de vente de Chérie 25 se retrouvera dans les comptes consolidés du groupe NRJ, « ce qui compenserait les pertes opérationnelles du pôle “télévision” de l’exercice 2025 et permettrait à ce dernier de contribuer positivement au résultat net consolidé du groupe » (7). L’an dernier, NRJ Group a réalisé 396,1 millions d’euros de chiffres d’affaires (+ 4,2 % sur un an), pour un bénéfice net de 42 millions d’euros (- 3,2 %).
Une nouvelle page se tourne pour le groupe détenu à 83,23 % du capital par Jean-Paul Baudecroux (79 ans) et sa famille, ensemble 305e fortune de France en 2025 selon Challenges. L’entreprise de la rue Boileau, valorisée en Bourse 560 millions d’euros (au 25-07-25 (8)), n’a pas de dette et sa trésorerie disponible s’élève à plus de 357 millions d’euros. L’argent disponible pourrait servir à l’entreprise pour racheter ses propres actions, soit pour les annuler dans la limite de 10 % du capital, ou de les utiliser, et sans dépasser 5 % du capital, « dans le cadre d’opérations éventuelles de fusion, de scission, d’apport ou de croissance externe », selon la dixième résolution adoptée à l’AG du 15 mai. Et « le groupe [NRJ] cherchera à renforcer ses pôles “radios” et “diffusion”, sa diversification et son innovation pour soutenir sa croissance future », assure la direction.

Recentrage sur la radio, métier historique
Né en 1981, la radio libre NRJ – NRJ pour « nouvelle radio des jeunes » – a été le premier succès de Jean-Paul Baudecroux en radiophonie. Près de 45 ans après, le groupe NRJ se recentre sur la radio où ses quatre marques – NRJ, Chérie FM, Nostalgie et Rire & Chansons – en font le premier groupe privé de l’audio : hertzien, streaming, webradios/radios digitales (au nombre de 250), podcasts natifs et replay (y compris en étant agrégateur), jusque sur les enceintes connectées Alexa d’Amazon et Google Home. A l’international, où les marques NRJ et Energy ou Nostalgie et Nostalgia se font entendre en FM et DAB+ en Allemagne, Autriche, Belgique, Suède, Finlande et Suisse, NRJ Group compte bien poursuivre son expansion radiophonique. @

Charles de Laubier

Le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, catholique identitaire, construit son groupe de médias numériques

Il rêve de rentrer dans le club des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers de la presse française, mais – à défaut d’avoir pu s’emparer de médias traditionnels (écarté il y a un an par Marianne puis par La Croix) – l’évangélisateur Pierre-Edouard Stérin lance sa croisade médiatique dans le monde digital.

Il y a un an, en juillet 2024, la filiale française CMI France du magnat tchèque Daniel Kretinsky – l’un des dix milliardaires détenant des pans entiers des médias français (1) – cessait toute discussion avec un parvenu milliardaire en quête lui aussi d’influence médiatique, Pierre-Edouard Stérin (photo), qui voulait s’emparer de Marianne. Pour un catholique identitaire bien à droite voire à l’extrême droite, conservateur limite traditionnaliste, tenter de s’approprier l’hebdomadaire laïc et anti-néolibéral cofondé par feu Jean-François Khan (intellectuel de gauche devenu centriste), c’était osé mais voué à l’échec. La rédaction de Marianne, devenue « souverainiste », avait dans un premier temps (le 21 juin 2024) voté pour « la poursuite des négociations sur les garanties d’indépendance » (2) avec Pierre-Edouard Stérin via son family office Otium Capital. Mais la Société des rédacteurs de Marianne (SRM) avait in extremis changé d’avis, à la suite de révélations dans la presse sur les liens étroits de ce prétendant avec l’extrême droite, et vote (le 27 juin 2024) « à l’unanimité contre le rachat du magazine par Pierre-Edouard Stérin » (3). C’est notamment une enquête parue la veille dans Le Monde, et intitulée « “Versailles connection” : comment le milliardaire Pierre-Edouard Stérin place ses pions au RN » (4), qui jettent un froid sur les négociations menées avec ce libertarien conservateur par Daniel Kretinsky et son représentant en France Denis Olivennes (pourtant réputé de gauche, devenu lui aussi centriste).

Echecs de Stérin sur Marianne et La Croix
Pourtant, ce n’est pas faute pour Pierre-Edouard Stérin (51 ans) de ne pas connaître Daniel Kretinsky (50 ans), puisque les deux milliardaires avaient – avec Stéphane Courbit (« élevé dans une culture athée de “bouffeurs de curés” » puis « devenu catholique pratiquant », d’après Paris Match) – fait une offre début 2023 pour tenter de racheter le numéro deux français de l’édition Editis à Vincent Bolloré. Mais l’inquiétude suscitée par Pierre-Edouard Stérin dissuade celui-ci de poursuivre dans ce trio, tandis que Stéphane Courbit le quitte aussi pour d’autres raisons, laissant le Tchèque s’emparer seul d’Editis (5) en juin 2023. Gros-Jean comme devant après la déconvenue que lui a infligée Marianne un an après, voici que ce chrétien militant a continué à croire en sa bonne étoile médiatique en tentant de mettre un pied dans la porte entrouverte de Bayard Presse, l’éditeur du quotidien catholique (de gauche) La Croix, propriété de la congrégation des Augustins de l’Assomption (appelée aussi congrégation des Assomptionnistes). Ce groupe confessionnel publie aussi (suite) l’hebdomadaire Le Pèlerin, le mensuel Notre Temps, Pomme d’Api ou encore des livres et BD (Milan, Bayard Jeunesse, Crer, …).

Croisade lancée via des médias en ligne
Mais Pierre-Edouard Stérin y est allé masqué et de façon indirecte : c’est Alban du Rostu (photo ci-contre), son ex-bras droit et ex-directeur général du Fonds du bien commun (FBC) créé par le milliardaire catholique, qui sera nommé en novembre 2024 au poste de directeur de la stratégie et du développement du groupe Bayard. Et ce, aux côtés et avec la bénédiction de François Morinière, le nouveau président du directoire du groupe Bayard, nommé en mai 2024 et en poste depuis le 1er novembre 2024. Or Alban du Rostu a joué un rôle central dans le projet Périclès – acronyme de « Patriotes enracinés résistants identitaires chrétiens libéraux européens souverainistes » ! C’est comme un coffret-cadeau Smartbox pour chrétien en quête de racines, si l’on fait l’analogie avec l’entreprise Smartbox – enregistrée à Dublin (Irlande) – spécialiste des coffrets cadeaux, cofondée en 2003 par Pierre-Edouard Stérin et à l’origine de sa fortune de milliardaire, 81e place en 2025 selon Challenges (6), et exilé fiscal en Belgique depuis 2012. Objectif politico-religieux de Périclès (7) financé par FBC : amener au pouvoir, dès 2027, une union de la droite – incluant donc l’extrême droite – et diffuser les valeurs religieuses, conservatrices et libérales sur le long terme. « Otium n’a pas d’activité dans les médias. Ces activités dépendent du FBC », indique à Edition Multimédi@ François Durvye, directeur général d’Otium Capital. Otium, qui finance FBC, dispose de 150 millions d’euros d’investissements sur cinq ans (fonds Resonance lancé en 2022 par Otium Capital), auxquels viennent d’être ajoutés 180 millions d’euros d’ici 2030 (Otium Studio (8)).
Cette croisade passe par l’acquisition de médias – papier et numériques – ou la prise de participations pour user de leur influence à travers toute la France, « la fille aînée de l’Eglise ». Aussitôt le lièvre « Stérin/Rostu » levé au sein de Bayard, sa direction – après l’échec d’une tentative d’apaisement (9) – a dû faire marche arrière face à la levée de boucliers de la part du personnel et de l’intersyndicale – avec débrayage, pétition en ligne « Non à l’entrée de l’extrême droite » (10), tribune d’auteurs dans Actuallité (11) et interpellations de lecteurs. Le 2 décembre 2024, la direction de Bayard est contrainte d’annoncer qu’« Alban du Rostu […] renonce […] à son entrée dans le groupe » (12) et que par ailleurs il n’y aura pas de participation au capital de l’école ESJ Paris, rachetée par des milliardaires et investisseurs conservateurs : Pierre-Edouard Stérin et Alban du Rostu, aux côtés de Vincent Bolloré, Rodophe Saadé, Bernard Arnault ou encore la famille Dassault (13). Chez Bayard, c’est une victoire sur l’extrême droite (14).
Malgré ces échecs, le catho-conservateur Pierre-Edouard Stérin (« PES ») garde intacte son ambition d’évangélisateur médiatique. Mais il n’a pour l’instant d’autres choix que de continuer à investir dans des médias numériques pour accroître son rayonnement. Il a investi en janvier 2023 (via son fonds Otium Capital) dans Neo, le média vidéo cofondé par l’ex-journaliste de M6 Bernard de La Villardière, lequel a quitté l’entreprise peu avant pour « désaccord stratégique », notamment lié à cette levée de fonds. La même année « PES » investit aussi (toujours via Otium) dans le média digital Le Crayon destiné aux jeunes et actif sur les réseaux sociaux. En 2024 cette fois, le média conservateur en ligne Factuel reçoit « plus de 1 million d’euros », dit-on, de « PES » (encore Otium) mais il périclite au printemps de la même année. Toujours l’an dernier, le catho conservateur du projet Périclès a élargi sa galaxie médiatique en injectant de l’argent dans l’agence d’influenceurs web Marmeladz, éditrice de médias numériques à jeune audience de la Génération Z (Gossip Room, Officielles, Gentsu, Art Room, Rapghetto, …) et diffusés sur YouTube, TikTok, Snapchat ou encore Facebook Watch. A défaut de média mainstream ou de mass media traditionnels, « PES » s’est rabattu sur Internet en y élargissant son champ de « prosélytisme ». « Le mécène des droites » – ou « le parrain de l’extrême droite », c’est selon – se met en ordre de bataille, en prévision des municipales de 2026 et de la présidentielle de 2027, afin de faire triompher ses idées catho-conservatrices.

Après le média social Cerfia, Explore Media
Encore récemment, en juin 2025, le milliardaire d’extrême droite a fait parler de lui lorsque des révélations – notamment sur X par un « lanceur d’alertes » au pseudonyme Ambroise Leroy (15) – ont fait état du rachat du média social Cerfia, éditeur notamment du très suivi compte X (1,2 million d’abonnés), par son family office Otium. Cerfia, à « l’actualité à portée de main ! » (16), est contrôlé par la société DM News, sise rue Saint-Joseph à Paris et détenue par Médiane, sous la présidence de la holding Adventure de Adrien Aversa, le fondateur de Marmeladz (déjà dans le giron d’Otium). Dans la foulée était révélée l’acquisition en avril 2025 – via Médiane – de Explore Media (17) aux 2,4 millions de followers sur TikTok. A qui le tour ? @

Charles de Laubier