Les nouveaux nababs

Dans les coulisses de la 73e édition du Festival de Cannes, s’agitent dans l’ombre de nouveaux venus dans le monde, pourtant réputé très fermé, de la production culturelle : Orange, Telefonica, Verizon ou Vodafone. Bien sûr, les films en compétition et le ballet des stars sur le tapis rouge des marches mythiques attirent toujours autant les flashs et les projecteurs. Mais pour tenir leurs rangs et continuer à nous présenter leurs créations, les réalisateurs ont dû composer avec un monde de la production en pleine mutation. Aujourd’hui comme hier, faire un film, réaliser un programme de télévision, créer un jeu vidéo ou enregistrer une création musicale reste un parcours du combattant. La révolution numérique, en bouleversant les circuits de distribution des contenus, a également bousculé les sources habituelles de financement de la production : un effet domino qui
a touché, tour à tour, la musique, la presse, la vidéo, les jeux, l’édition et le cinéma. Les créateurs impuissants, au cœur d’un cyclone qui les malmène, ont dû retrouver les bons partenaires capables de financer leur travail. Dans cette vaste réorganisation, les opérateurs télécoms ont joué un rôle particulier, plus ou moins directement, plus ou moins contre leur gré. Si les plus puissants se sont directement impliqués dans le contrôle des plates-formes de distribution de contenus, en mettant en place leur propre système de diffusion de VOD, d’autres sont allés plus loin : Orange en prenant tour à tour le contrôle de Deezer pour la musique ou de Dailymotion pour la vidéo, ou AT&T en prenant le contrôle de Netflix aux Etats-Unis…

« Audiovisuel : les opérateurs télécoms ont joué un rôle particulier, plus ou moins directement, plus ou moins contre leur gré. »

L’industrie du livre veut elle aussi taxer les FAI

Le 31 janvier, la Fédération française des télécoms (FFT) a formulé ses vœux
pour l’année 2012, à commencer par le souhait de ne pas voir de nouvelles taxes « culturelles » sur les FAI. Mais après le CNC (cinéma) et le CNM (musique), le Centre national du livre (CNL) songe aussi à une taxe.

Après la taxe prélevée par le Centre nationale du cinéma et de l’image animée (CNC) sur les fournisseurs d’accès à Internet (FAI), ces derniers devront remettre la main à la poche pour financer le nouveau Centre national de la musique (CNM). Et comme jamais deux sans trois, il ne manquerait plus que le Centre national du livre (CNL) pour demande à
son tour une taxe sur les FAI. Justement, le CNL ne n’exclut pas. En effet, selon nos informations, son président Jean-François Colosimo étudie cette perspective parmi les nouvelles pistes de financement envisagées pour son établissement, lequel est sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication. Sa mission est notamment d’aider au financement de projets de production de livres (1), au moment où les maisons d’éditions doivent s’adapter au numérique. Le CNL se réunit d’ailleurs trois fois par an
pour octroyer des subventions pour projets d’ »édition numérique », d’ »édition multimédia »
ou de « plates-formes innovantes de diffusion et de valorisation de catalogues de livres numériques » (prochaines délibérations en mars). Or le besoin de financement est croissant mais les recettes du CNL – de moins de 45 millions d’euros par an – n’augmentent pas et ne suffisent plus. Au-delà des taxes spécifiques qui lui sont affectées (près de 80 % des recettes mais stagnantes), telles que les redevances sur les matériels de reproduction et d’impression, ainsi que sur le chiffre d’affaires de l’édition, l’une des pistes est de taxer les FAI. La question devrait être à l’ordre du jour la prochaine réunion de la commission « Economie numérique » du CNL, qui se réunit le 2 mars prochain. « [Une des pistes] consisterait à intégrer le domaine du livre dans tous les mécanismes à venir impliquant les fournisseurs d’accès à Internet, lesquels emploient massivement des contenus écrits et de livres », a déjà eu l’occasion d’expliquer Jean-François Colosimo lors de son audition devant la Mission d’évaluation et de contrôle (MEC) de la commission des Finances de l’Assemblée nationale, audition du 19 mai 2011 portant sur le financement de la culture (« Budget de l’Etat ou taxes affectées ? »). Reste à savoir si le CNL tentera de placer sa réforme – à l’instar du CNM – lors du prochain projet de loi de finances rectificatif 2012 au printemps ou du projet de loi de finances 2013 de fin d’année… @

Musique en ligne : Spotify et Deezer donne le « la »

En fait. Le 30 janvier, le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep)
a publié – lors du Marché international du disque et de l’édition musical (Midem) – le bilan 2011 pour la France : le marché de la musique enregistrée chute de 3,9 % sur un an, mais les ventes numériques font un bond de 25,7 %.

En clair. Pour la première fois, le marché français de la musique en ligne a franchi allègrement la barre des 100 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier (pour atteindre 110,6 millions précisément). Soit le double par rapport à 2007. Ces chiffres
de ventes en gros que publie le Snep – lequel fête cette année ses 90 ans avec ses
48 membres, dont les majors (Universal Music/EMI, Sony et Warner) – sont plus ou moins cohérents avec les chiffres de détail que publiait jusqu’à maintenant l’Observatoire de la musique avec GfK. Le Centre national de la musique (CNM),
qui a été lancé au Midem par Frédéric Mitterrand et les représentants de la filière, devrait être en effet le seul à publier par la suite les chiffres de la musique en France (1). Mais globalement, la filière musicale n’accuse pas un recul des ventes de 3,9 % mais de bien plus. Selon nos calculs, qui mettent à part les « droits voisins » (2) ayant généré 94 millions d’euros l’an dernier (+ 6,8 %), plus dure a été la chute : – 5,6 % sur un an. Toujours hors droits voisins, la part de marché du numérique a dépassé l’an dernier le seuil des 20 % (à 21,1 % précisément) du total des ventes physiques et numériques (hors droits voisins, soit 523,2 millions d’euros). Si l’industrie musicale a passé ce cap numérique, c’est grâce en premier lieu aux formules d’abonnements qui affichent la plus fortes des hausses établies sur l’an dernier : 89,4 % de croissance sur un an, à 25,9 millions d’euros. Il s’agit pour l’essentiel des abonnements Internet (hors téléphonie mobile), qui explosent de… 198 % en un an à 22,4 millions d’euros. Les abonnements mobiles, eux, restent encore modestes à 3,4 millions d’euros. Autrement dit, Deezer (partenaire d’Orange) et Spotify (partenaire de SFR) mènent la danse dans la progression des ventes numériques. Il faut dire que les majors du disque (Universal Music en tête) ont réussi à imposer à ces plateformes – dont elles sont pour certaines actionnaires minoritaires – d’instaurer des abonnements payants et de limiter le nombre d’écoutes gratuites. Et ce, sous peine de perdre tout le catalogue en question. Selon le Snep, « le modèle économique basé sur la gratuité/publicité doit se renforcer et se pérenniser grâce aux formules d’abonnement payantes ». Cela n’empêche pas le streaming gratuit financé par la publicité en ligne de progresser de plus de 50 % à
13,9 millions d’euros. @

Ephéméride

16 décembre
• Nicolas Sarkozy déjeune avec huit acteurs du Net. Au menu : « Conseil numérique », « Hadopi 3 », un « G8 du Net » en novembre 2011, problème fiscale, Loppsi 2, etc.
• L’APC (cinéma) « salue (…) le maintien de la contribution des FAI au Cosip » et demande « une baisse de la TVA [pour] les biens et services culturels en ligne ».
• Le Snep et l’UPFI, pour une TVA réduite (musique en ligne).
• Starzik annonce un accord avec Gallimard pour vendre aussi des livres numériques.
• NRJ Group signe avec le portail Toshiba Places.

15 décembre
• La « taxe Google » pourrait être repoussée au 1er juillet 2011, indique le ministre du Budget, François Baroin.
• La neutralité du Net fait l’objet d’une proposition de loi du député Christian Paul, pour la garantir (examen début 2011).
• Le CNC accueillera le 1er janvier 2011 son nouveau directeur général, Eric Garandeau, actuel conseiller Culture de Nicolas Sarkozy.
• France Télévisions adopte son projet de budget 2011 : le numérique bénéficiera de 50 millions d’euros (+ 40 %).
YouTube est condamné à 150.000 euros d’amende pour piratage au profit de l’INA.
• L’Arcep annonce deux décisions pour le très haut débit dans les zones moins denses : mutualisation, collectivités locales et Fonds d’aménagement numérique du territoire.
• La « Loppsi 2 » est adoptée à l’Assemblée nationale, notamment sur le filtrage des sites web pédopornographiques.
• Patrice Martin-Lalande, député, veut une TVA réduite pour la presse en ligne dès 2012.
• YouTube pourrait acquérir une société de production vidéo, Next New Networks, selon le « New York Times ».
• La Geste soutient le texte de 13 engagements proposé par la mission « Hoog » sur la musique en ligne.

Newsroom

16 décembre
• Dailymotion lance, avec la TV et la VOD d’Orange, une chaîne 3D pour ordinateurs et, à partir de février 2012, pour mobiles.
• Nintendo s’associe à Eurosport pour de la 3D sur 3DS.
• MyMajorCompany lance « MMC BD » un site de financement de BD par les internautes (à partir de 10.000 euros de mise).

15 décembre
• Zynga fixe sa valorisation au plus haut : 10 dollars par action, soit 7milliards de dollars.
• Le TGI de Paris examine l’assignation de l’APC, du SEVN et de la FNDF demandant aux FAI et moteurs de recherche de bloquer quatre sites de streaming.
• Hachette Livre fait appel à la société américaine Attributor pour lutter contre le piratage de ebooks, indique l’AFP.
• UFC-Que Choisir et les industriels « exhortent les sénateurs à revoir la copie [des députés] » sur le projet de loi « Copie privée » qui va être examiné le 19 décembre (EM@47, p. 5).
• L’Arcep : France Télécom, SFR, Bouygues Telecom et Free Mobile son candidats aux « fréquences en or » (800 Mhz) de la 4G.
• Eutelsat (Fransat) diffuse la TNT gratuite auprès de 1,6 million de décodeurs (individuels) et à 400.000 logements (collectifs).