Vente de SFR : gouvernement et Arcep restent muets

En fait. Le 3 mars, la CFDT a tenu une « réunion confédérale », suivie d’une conférence de presse, pour alerter sur l’avenir de « milliers de salariés directement concernés » par la vente de SFR, entrée dans une phase décisive. L’Arcep et le gouvernement restent muets sur ce passage à trois opérateurs en France.

En clair. « Ce n’est pas qu’une histoire de gros sous ou de transaction financière. Ce sont des milliers de travailleurs et de travailleuses qui sont directement concernés. Au-delà, c’est l’ensemble des opérateurs (télécoms) qui vont être concernés et l’avenir de l’emploi qui est source d’inquiétudes », a prévenu Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, à l’issue d’une réunion confédérale le 4 mars 2026. Mais elle a surtout insisté sur le rôle de l’Etat français : « Cela concerne aussi l’Etat, qui attribue les fréquences, qui fixe les obligations de couverture. L’Etat encadre la concurrence et autorise ou pas les opérations de concentration. Il y a donc un rôle prépondérant de l’Etat qui a une part de responsabilité, une responsabilité particulière, notamment sur la question de l’emploi. Si l’Etat autorise cette consolidation sans cadre social, cela reviendrait à ce qu’il valide un choc social » (1).
Olivier Lelong, délégué syndical CFDT chez SFR, a évoqué le risque de 8.000 suppressions de postes sur les 12.000 que compte l’opérateur télécoms au carré rouge. Candidat au rachat de SFR (filiale d’Altice), le consortium composé des trois opérateurs Bouygues Telecom, Free et Orange examine de façon approfondie depuis (suite) début janvier 2026 (2) les conditions juridiques et financières de la transaction. Celle-ci sera supéri-eure aux 17 milliards d’euros proposés en octobre 2025 et aussitôt rejetés par Altice/Patrick Drahi (3), en espérant parvenir à un accord d’ici fin mars – autour de 20 milliards d’euros. Sans que l’on sache vraiment qui, de l’Autorité de la concurrence ou de la Commission européenne, devra instruire le dossier de vente de SFR.
Alors que la France s’apprête à passer de quatre à trois opérateurs télécoms (fixe-mobile) – un événement historique depuis le lancement de Free Mobile en 2012 –, le gouvernement (Lecornu) et le régulateur (l’Arcep) restent muets sur cette concentration à venir et les inquiétudes qu’elle suscite. « Nous suivons cela avec beaucoup d’attention », a juste assuré fin janvier 2026 Laure de La Raudière, présidente de l’Arcep (4). Sur le fond, les pouvoirs publics ne disent mot. Pourtant, l’impact social risque d’être conséquent et la réduction de la concurrence dans les télécoms devrait entraîner à la hausse les tarifs des forfaits fixes et mobiles – au moment où le pouvoir d’achat des Français est déjà mis à mal. @

La direction du groupe Orange croit encore en l’avenir, mais pour ses salariés : c’est ici et maintenant

Du plan stratégique « Façonner l’avenir » (Lead the Future) à son successeur « Croire en l’avenir » (Trust the Future), l’opérateur télécoms Orange affectionne le terme « avenir » – au risque d’en oublier le présent voire d’être dans une fuite en avant. Pour l’heure, les salariés n’y trouvent pas tous leur compte.

Depuis fin janvier et jusque début mars, l’opérateur télécoms historique est en pleine négociations annuelles obligatoires (NAO) pour l’année 2026, selon un calendrier présenté dès l’automne dernier par Vincent Lecerf (photo), directeur des ressources humaines du groupe Orange. Du moins pour les quelques 57.433 salariés de l’« unité économique et sociale » (UES) Orange SA, ou Orange France. Comme ces NAO périodiques sont imposées par le code du travail (1), lesquelles doivent se tenir avec les syndicats représentatifs (CFE-CGC, CFDT F3C, CGT-FAPT, FO COM et SUD PTT) du premier opérateurs télécoms français, cela veut dire que plus de la moitié (soit 66.567 personnes précisément) des près de 124.000 salariés du groupe Orange dans le monde (2) ne sont pas concernés par ces négociations obligatoires. « Si accord il y a, il concernera le périmètre de l’UES Orange SA, en sachant que les autres entités ont leur propre cycle de négociation. Le groupe favorise le dialogue social local, mais nous avons mis en place un engagement de “salaire décent” certifié qui concerne 100 % des salariés du groupe », indique Vincent Lecerf à Edition Multimédi@. La certification « salaire décent » (living wage) a été délivrée par Fair Wage Network (FWN), une organisation non gouvernementale reconnue par les Nations-Unies, pour faire progresser les pratiques salariales partout dans le monde en adoptant l’approche « salaire équitable ».

Des « salaires décents » aux augmentations
« Chaque entité doit respecter le niveau minimum de salaire décent sur sa géographie, explique le groupe Orange dans son dernier Plan de vigilance, publié en 2025. Dans le cas d’employés payés en dessous du salaire décent, l’entité doit régulariser le salaire de ses employés lors de la révision salariale annuelle. Lors d’embauche, l’entité doit veiller à prendre en compte ce minimum ». Des audits menés par l’ONG suisse FWN ont confirmé un taux de conformité de 100 % des effectifs de l’opérateur télécoms au carré orange, qui a ainsi pu recevoir la certification « Global Living Wage Employer », en 2024. Avoir un salaire décent est une bonne chose, mais obtenir des augmentations et revalorisations annuelles des rémunérations salariales en est une autre. Les salariés relevant d’Orange SA attendent, eux, (suite) beaucoup – surtout « une juste rémunération » – de l’issue des négociations obligatoires en cours, dont l’accord final – s’il devait y avoir signature début mars avec Vincent Lecerf – s’appliquera alors rétroactivement au 1er janvier 2026.

NAO 2026 : enveloppe salariale insuffisante
Même au-delà, les salariés en France d’autres filiales telles que Orange Business (ex-OBS), Orange Cyberdéfense, Nordnet, Sofrecom ou encore GlobeCast – bien qu’ayant leur propre calendrier de négociations salariales – ne veulent pas eux non plus être des laissés-pour-compte. Sont attendues pour cette année 2026 des augmentations des rémunérations (collectives et individuelles), des primes, des rattrapages du pouvoir d’achat, des promotions, des reconnaissances, mais aussi l’intéressement et la participation, y compris le plan d’épargne groupe (Peg) et le plan d’épargne pour la retraite collectif (Perco), sans parler de mesures sur le temps de travail et l’égalité salariale. Les réunions « NAO 2026 » se succèdent depuis près de six semaines, notamment celles qui se sont tenues les 24 et 26 février derniers, dans un climat social tendu. Et ce, au moment où la directrice générale du groupe Orange, Christel Heydemann (photo ci-dessus) a présenté le 19 février – lors du Capital Markets Day, à Paris – son nouveau plan stratégique « Croire en l’avenir » (Trust the Future, 2026-2030), qui succède au précédent « Façonner l’avenir » (Lead the Future, 2023-2025). De triennal, cette nouvelle ambition devient quinquennale, même si les objectifs financiers et opérationnels restent sur trois ans (2026-2028). Et ce, aussi, au moment où le groupe Orange a présenté le 18 février des résultats 2025 « très solides » : 40,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires (3), en hausse de 0,3 % sur un an (4), pour un bénéfice net de 1,1 milliard d’euros (5), en recul de 60,7 % par rapport à l’année précédente (6). « Je veux remercier l’ensemble des équipes d’Orange pour leurs réalisations et leur engagement. […] En France, la performance commerciale est solide », a notamment déclaré Christel Heydemann.
Mais pour le partage de la valeur, des salariés d’Orange se demandent « où est passé l’argent ? », alors que la marge d’exploitation s’améliore. « Les mauvais résultats de la France en particulier font effondrer la participation et l’intéressement. La direction a décidé en urgence de verser une prime du partage de la valeur [PPV, ndlr] de 1.000 euros, mais cela ne compense pas la perte subie pour les cadres. La direction prévoit 1,75 % d’augmentation [de la masse salariale, ndlr], alors que le nombre d’actions gratuites distribuées aux cadres dirigeants augmentent de 25 % et le salaire de la directrice générale [Christel Heydemann, ndlr] va significativement augmenter », confie à Edition Multimédi@ Sébastien Crozier, président du syndicat CFE-CGC chez Orange. La Confédération française de l’encadrement-Confédération générale des cadres est la première organisation syndicale au sein de l’opérateur télécoms historique. La CFDT, elle, s’interroge sur la politique salariale et les ressources humaines de la direction d’Orange : « Comment réellement valoriser l’engagement des équipes quand le budget salarial est aussi contraint et que la direction s’interdit toute augmentation collective ? Comment reconnaître les contributions individuelles quand les enveloppes d’augmentation dédiées sont insuffisantes ? ».
Et la Confédération française démocratique du travail juge insuffisante l’enveloppe salariale de 1,75 %, qui est la seconde proposée après la première à 1,5 %, alors qu’elle revendique avec d’autres syndicats un budget salarial de 2,4 % de la masse salariale d’Orange SA : « Ce n’est pas un compromis, c’est un signal de fermeture. […] Si la direction d’Orange veut légitimer son management intermédiaire, elle doit lui donner les moyens d’agir », dénonce ainsi la CFDT le 19 février (7). L’an dernier, un budget de 2,2 % de la masse salariale avait été obtenu lors des NAO 2025, « pas question de reculer, le résultat opérationnel (8) en France représent[ant] plus de la moitié du résultat opérationnel (9) du groupe ». Le syndicat Sud PTT a manifesté sa colère en appelant à la grève, faite le 19 février, après avoir écrit à Christel Heydemann. Cette fédération Solidaires, unitaires et démocratiques-Postes, télécommunications et télécoms lui demande, entre autres, « des augmentations de salaires dignes de ce nom (500 euros bruts par mois pour toutes et tous) ; une reconnaissance pour les 17.037 personnes sans promo depuis plus de 10 ans ; un moratoire sur Regain » (10).

Regain, plan de réorganisation à haut risque
Regain est le nouveau plan de réorganisation qu’Orange France, dirigé par Jérôme Hénique, a présenté le 16 septembre 2025 aux élus du comité social et économique central (Csec). Selon Le Monde qui l’avait révélé (11), le dossier d’information et de consultation – de 454 pages ! – transmis aux élus précise que sur les près de 47.000 employés de l’opérateur télécoms dans le pays, 20.356 sont concernés par ce plan mis en œuvre depuis 1er janvier 2026. Parmi eux, 3.000 salariés seront particulièrement impactés par des changements de directions et d’équipes, et 250 postes devraient être supprimés. Les risques psychosociaux sont réels, en espérant que cela ne se traduise pas par des suicides, comme durant la période tragique 2006-2011 (12). @

Charles de Laubier

 

Ebooks : la commission numérique du SNE change

En fait. Depuis le 7 mars, la commission numérique du Syndicat national de l’édition (SNE) a un nouveau président, en la personne de Florent Souillot – par ailleurs responsable du numérique du groupe Madrigall (Gallimard, Flammarion, Casterman, J’ai Lu, …). Ce qui n’était pas arrivé depuis 15 ans !

En clair. Présider pendant quinze ans une commission au sein d’une organisation professionnelle, c’est beaucoup trop long ! C’est pourtant ce qu’a fait Virginie Clayssen depuis juin 2009 en tant que présidente de la commission numérique du Syndicat national de l’édition (SNE). Non que ses compétences soient en cause, bien au contraire, mais un renouvellement de la présidence d’une telle commission – à l’issue par exemple d’un mandat de cinq ans – aurait été préférable au sein d’un syndicat tel que le SNE, ne serait-ce que pour faire évoluer la façon d’accompagner le développement du marché du livre numérique. La commission numérique, membre fondateur à Paris (avec Editis, Hachette, Madrigall ou encore Média Participations) du EDRLab pour contrôler l’édition numérique (1), est d’autant importante qu’elle sous-tend la « stratégie » du SNE vis-à-vis du marché toujours émergent du livre numérique en France, tout en organisant chaque année les Assises du livre numérique. (suite)

Or ce marché français des ebooks est largement en retard par rapport à d’autres pays : le livre numérique peine à dépasser les 10 % de part de marché, à savoir 283 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023 (les revenus de 2024 ne seront connus qu’à la prochaine assemblée générale du SNE en juin prochain), sur un total du marché de l’édition en France de 2.796,3 millions d’euros. C’est très loin des 35 % affichés par les éditeurs de la Publishers Association au Royaume-Uni. Aux Etats-Unis, d’après l‘Association of American Publishers (AAP), les ebooks pèsent près de 15 % de l’industrie du livre.
Virginie Clayssen, par ailleurs responsable du numérique au sein du groupe Editis depuis janvier 2008, a présidé cette commission numérique avec « son esprit de dialogue et de curiosité éclairée », comme l’a assuré son successeur depuis le 7 mars, Florent Souillot, lui-même responsable du numérique chez Flammarion et, depuis début 2024, de sa maison mère Madrigall. « Parmi les dossiers qui se présentent à nous, citons entre autres l’accessibilité prochaine des livres numériques à tous les publics ou encore la défense du droit d’auteur et de la visibilité de nos livres à l’heure de l’essor de l’intelligence artificielle », a indiqué Florent Souillot, qui est en outre président de la commission « économie numérique » au Centre national du livre (CNL). Peut-on espérer un nouveau regard du SNE sur le livre numérique en France ? @

Philippe Carli démissionne pour ses likes plutôt que sur ses mauvais résultats à Ebra ?

A peine quatre mois après avoir annoncé aux représentants du personnel du groupe de presse Ebra (Le Républicain Lorrain, L’Est Républicain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, …) de mauvais résultats et un « plan de transformation » pour 2025, son PDG Philippe Carli a démissionné… pour des likes.

Comment un grand patron de la presse française peut-il démissionner sur de simples « likes » envers des posts de personnalités d’extrême droite sur le réseau social professionnel LinkedIn ? C’est pourtant ce qu’a décidé le 28 janvier Philippe Carli (photo), jusqu’alors PDG du groupe de presse Ebra, lequel revendique être le « 1er groupe de presse quotidienne régionale » avec ses neuf titres dont L’Est Républicain, Le Républicain Lorrain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), Vosges Matin, Le Dauphiné Libéré ou encore Le Progrès.

Un écran de fumée sur la crise d’Ebra
Propriété du Crédit Mutuel, Ebra – Est Bourgogne RhôneAlpes – possède aussi depuis mars 2022 le groupe de presse numérique Humanoid, qui édite Numerama, Frandroid et Madmoizelle (1). Les raisons de cette démission sont d’autant plus surprenantes que Philippe Carli avait fait – suite au scandale provoqué par ses likes – son « mea culpa » le 26 janvier dans une tribune publiée dans les journaux du groupe, où il s’« excus[ait] » et se disait « désolé » : « Oui, ma pratique rapide des réseaux sociaux a été maladroite. […] Ces réactions ne représentent en rien un soutien à quelconque parti, courants politiques ou tout autre mouvement extrémiste », évoquant son « humanisme », son « respect des autres », son attachement à « l’intégration »et son « opposition au racisme, aux discriminations, au sexisme » (2). Dont acte.
Mais alors, pourquoi démissionner deux jours après cette sincère (suite)

mise au point ? « Dans l’intérêt du groupe Ebra, j’ai décidé de quitter mes fonctions de président », avait finalement annoncé le 28 janvier Philippe Carli, sans faire état de ses likes révélés par Mediapart dans un article du 23 janvier intitulé « Sur LinkedIn, le patron du groupe de presse Ebra aime beaucoup l’extrême droite » (3). Son propos porte sur le fait que « le groupe a aujourd’hui besoin d’une nouvelle impulsion pour accompagner les évolutions à venir et répondre aux mutations du secteur ». Là se situe la vraie raison de sa démission, et ses futiles likesne seraient qu’un écran de fumée sur la crise profonde qui secoue le groupe Ebra (près de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023) que préside et dirige depuis septembre 2017 Philippe Carli (64 ans), après avoir été dirigeant du groupe Amaury durant cinq ans (2010-2015). Contacté par Edition Multimédi@, il ne nous a pas répondu. Dans un communiqué séparé, le Crédit mutuel-Alliance fédérale – maison mère d’Ebra depuis septembre 2009 – n’a pas non plus évoqué les likes malencontreux mais plutôt, là aussi, la situation financière de sa filiale média : la banque considère que la démission de Philippe Carli est une « décision responsable qui doit permettre aux rédactions du groupe Ebra de retrouver leur sérénité dans un contexte économique qui reste difficile pour le secteur » (4). Car on connaît en interne les contestés plans successifs de « restructuration » ou « de redressement » que Philippe Carli a menés tambours battants (5). Et ce, dans un climat social dégradé et tendu, comme l’a relevé en 2024 une enquête interne nommée « Vous avez la parole », et alors qu’un suicide d’une salariée aux DNA début 2023 a alourdi le climat.
D’après le Syndicat national des journalistes (SNJ), le PDG d’Ebra avait annoncé le 7 novembre 2024 aux représentants du personnel, soit à peine quatre mois avant sa démission, «un second “plan de transformation”» sur trois ans, qui devait « être négocié dès 2025 (et jusqu’à 2027) avec les syndicats, avec l’objectif d’atteindre l’équilibre financier fin 2027 ». Et Philippe Carli avait prévenu que « la trajectoire actuelle [de chute de 8 % par an des ventes des journaux papier du groupe Ebra, ndlr], nécessite une action forte et une mise en œuvre rapide […] pour construire le modèle de demain » (6).
Ce second plan sur trois ans, avec perspective de réduction des effectifs, devrait être présenté au comité social et économique (CSE) du groupe au cours de ce « premier trimestre 2025 » : « Compte tenu des résultats, il est fort probable que moins de postes vont être créés que de postes qui vont disparaître [au cours des trois ans à venir]. Il y aura un impact sur nos effectifs […] L’ensemble des métiers vont évoluer », avait avancé Philippe Carli (7).

Argent des Gafam : impasse des droits voisins
Les relations et les négociations de Philippe Carli étaient difficiles avec les représentants du personnel, avec des échecs comme ce fut le cas pour tenter de trouver un accord sur la redistribution aux journalistes d’une partie des redevances « droits voisins » versées par les Gafam, dont Google ou Facebook. Après dix-huit mois de discussions aboutissant à une impasse, le SNJ a déposé en 2023 un recours devant le tribunal administratif (8) pour contester la décision d’Ebra de reverser aux journalistes un forfait annuel de seulement 250 euros brut, soit l’équivalent de 18 % des sommes perçues. @

Charles de Laubier

Bouygues Telecom, présidé par Edward Bouygues, fête ses 30 ans avec un nouveau plan stratégique : Cap 2030

Edward Bouygues (40 ans), fils aîné de Martin Bouygues (72 ans) et président de Bouygues Telecom depuis avril 2022, supervise son premier « plan stratégique » – baptisé « Cap 2030 » – pour que l’opérateur télécoms déjà rentable le soit plus encore d’ici à 2030. Selon nos informations, il sera détaillé en novembre (initialement le 7).

(Actualisation : des réunions avec les syndicats ont été fixées les 5,14 et 20 novembre, mais elles concernent les emplois et la mobilité, pas encore le plan « Cap 2030 »)

Selon les informations de Edition Multimédi@, la direction générale de Bouygues Telecom fera le 7 novembre prochain une présentation en interne, et en visio, de son nouveau « plan stratégique » baptisé « Cap 2030 ». Depuis que le directeur général de Bouygues Telecom, Benoît Torloting, et son adjointe en charge de la stratégie (1), Chrystel Abadie Truchet, ont présenté le 1er octobre – lors d’un comité social et économique central (CSEC) extraordinaire – les grandes lignes de Cap 2030, les syndicats, les représentants du personnel et les quelques 10.500 salariés de l’opérateur télécoms sont inquiets voire dans l’incompréhension.
Ce CSEC, réuni à Meudon-la-Forêt (où se trouve le centre névralgique de Bouygues Telecom dans les Hauts-de-Seine) a fait l’effet d’une douche froide : gel des embauches, départs non remplacés, délocalisation dans les centres techniques de Porto au Portugal et de Rabat au Maroc, moindre recours aux prestataires externes, automatisation à tous les étages, et incitation à la mobilité. Pourtant, l’entreprise est en pleine forme. Créé il y a trente ans (2) par Martin Bouygues au sein du groupe familial de BTP, d’immobilier et de télévision (TF1), le troisième opérateur télécoms de France en termes de chiffre d’affaires – 7,73 milliards d’euros en 2023, en hausse de 3% – est une affaire de plus en plus profitable, avec l’an dernier une rentabilité opérationnelle de 1,97 milliard d’euros (3), en hausse de 11 %.

Encore meilleure rentabilité confirmée pour 2024
Ce bilan devrait pleinement satisfaire Edward Bouygues (photo), fils aîné du milliardaire Martin Bouygues (4) et président depuis deux ans et demi de la filiale Bouygues Telecom, où il est entré il y a dix ans. C’est même une poule aux oeufs d’or qui, au cours du dernier exercice, a fait remonter pas moins de 414 millions d’euros dans le bénéfice net du conglomérat familial coté en Bourse, soit presque la moitié du milliard de résultat net de la maison mère en 2023. Dans cette contribution à ce « résultat net part du groupe », Bouygues Telecom devance même largement toutes les autres filiales-soeurs que sont TF1 (87 millions seulement), Bouygues Construction (195 millions), Equans (305 millions) ou encore Colas (310 millions). Et l’année 2024 s’annonce encore meilleure, comme l’a annoncé l’été dernier le groupe Bouygues pour sa filiale télécoms, avec « un chiffre d’affaires facturé aux clients en hausse » et une rentabilité opérationnelle « supérieur à 2 milliards d’euros » (5). Bouygues Telecom maintient en outre son objectif – fixé en 2021 via son précédent plan stratégique « Ambition 2026 » (6) et réaffirmé début octobre 2024 – de générer un cash-flow libre de 600 millions d’euros en 2026.

Cette capacité d’autofinancement nette représentera un doublement par rapport à 2019. Il s’agit de « générer un cash-flow significatif de manière durable ».

« Cap 2030 » : augmenter la cash machine
Alors, le mieux est-il l’ennemi du bien ? A moins que Martin Bouygues (72 ans), qui prépare sa succession et qui n’a pas exclu de vendre un jour sa filiale télécoms (7), ait confié à son fils Edward – également membre du conseil d’administration du groupe Bouygues que préside son père et co-directeur général délégué en charge de la RSE (8) et de l’innovation – le soin de mieux la valoriser dans cette éventualité. Etant celui des quatre principaux opérateurs télécoms de l’Hexagone à être le moins endetté, avec à peine plus de 3 milliards d’euros à fin mars 2024, « BouyguesTel » affiche ainsi une belle santé financière. Ce qui lui permet d’ailleurs de finaliser l’acquisition de La Poste Mobile auprès du groupe postal public (51 % du capital) et de SFR (49 %) pour près de 1 milliard d’euros (9).
Et il y a quatre ans, il rachetait l’opérateur mobile virtuel (MVNO) Euro- Information Telecom (EIT), alors filiale du Crédit Mutuel, pour 530 millions d’euros auxquels vont s’ajouter entre 140 et 325 millions en fonction de critères de performance. Rebaptisé Bouygues Telecom Business-Distribution (BTBD), l’ex-EIT totalise plus de 2 millions d’abonnés mobiles sous différentes marques – NRJ Mobile, CIC Mobile, Crédit Mutuel Mobile, Auchan Télécom et Cdiscount Mobile –, appelés à migrer vers les forfaits de Bouygues Telecom (10).
Dans ces conditions, autant sabrer le Champagne dès maintenant avec tous les collaborateurs de la marque aux trois galets de couleurs bleu clair, bleu foncé et orange, logo censé créer des émotions positives… Or, paradoxalement, c’est tout le contraire qui semble se passer. Pour ses 30 ans, Bouygues Telecom n’a pas l’air d’être à la fête. Depuis le printemps dernier, la direction prépare les esprits à un « plan de transformation » (dixit les syndicats) en affirmant que tous les objectifs du plan « Ambition 2026 » ne seront pas atteints. Edward Bouygues (40 ans) reste, lui, très discret vis-à-vis de ses salariés et des partenaires sociaux, laissant soit son directeur général Benoît Torloting (photo ci-dessus), soit son directeur financier Christian Lecoq (le 19 septembre) s’exprimer aux CSEC. En attendant d’y voir plus clair le 7 novembre sur le Cap 2030, l’esquisse de la feuille de route pour maîtriser les dépenses a été présentée : « Réduction des besoins d’investissement à partir de 2025 par rapport à la trajectoire [d’”Ambition 2026”] » et « industrialisation des process, apports de l’intelligence artificielle, simplification des organisations, arrêt des anciennes technologies » (11). Contacté par Edition Multimédi@, Benoît Torloting nous explique la situation : « Le ralentissement de la croissance du parc forfait mobile s’est confirmé début 2024, comme le souligne l’Arcep, dans un marché de plus en plus concurrentiel. Notre nouvelle stratégie de conquête et de fidélisation passe par notre nouvelle offre commerciale “multiligne”, B.iG, qui met le fixe au coeur de la croissance. Elle répond à la sensibilité accrue des clients en termes de pouvoir d’achat au travers de prix pérennes et compétitifs. Dans ce contexte de marché agité, nous sommes attentifs à l’optimisation de nos coûts et dépenses ».
Alors que la guerre des prix avec Free, SFR et Orange s’intensifie, BouyguesTel voit son chiffre d’affaires « services » et sa rentabilité opérationnelle « en croissance modeste par rapport à 2023 » et endeçà des objectifs du plan « Ambition 2026 ». L’opérateur télécoms évoque notamment « une baisse attendue de l’ABPU (12) mobile et de l’impact en 2025 de la fin des couvertures sur les prix de l’énergie prises en 2020 et 2021 ». Bien que la direction n’ait eu de cesse de démentir ces dernières semaines un éventuel plan social que des estimations syndicales évaluent à potentiellement 1.000 à 1.500 postes suppressions de postes, le doute s’est installé. La CFDT, l’un des trois syndicats de l’entreprise avec FO et la CFTC, se dit préoccupée comme l’indique à Edition Multimédi@ son délégué syndical, Azzam Ahdab : « Ce plan de transformation n’est pas justifié et cela relève de l’utopie que de faire des prévisions à 2030. Alors que nous estimons que Bouygues Telecom traverse une zone de turbulence passagère, la direction veut faire des économies sur sa masse salariale, en réduisant ses effectifs en France et en délocalisant certaines activités au Portugal et au Maroc ». La CFDT a, d’une part, demandé la nomination d’un expert indépendant – ce que la direction nous dit refuser – pour savoir si cette « compression des effectifs » est justifiée et, d’autre part, commandité une étude juridique pour savoir s’il ne s’agit pas d’un « plan de sauvegarde pour l’emploi déguisé ».

Le siège social quittera rue Boissière en 2025
FO indique de son côté que la direction – laquelle nous le confirme – a décidé de quitter en 2025 les locaux de Vélizy (équipe technique « Connect ») et la rue Boissière à Paris 16e (d’où le siège social sera transféré au Technopole de Meudon). BouyguesTel va être plus que jamais une cash machine, qui s’explique aussi par les augmentations des forfaits mobiles B&You ou fixes Bbox à plusieurs reprises depuis le début de l’inflation en France, notamment en décembre 2023 et en ce mois d’octobre 2024 (2 à 4 euros de plus par mois). La nouvelle offre familiale B.IG « à prix dégressifs » (pack box fibre-forfaits mobiles), disponible depuis le 7 octobre, vise les « foyers multilignes », mais leur pouvoir d’achat n’est plus ce qu’il était. @

Charles de Laubier