Le quotidien français 20 Minutes, à l’audience record, passe sous le contrôle du groupe belge Rossel

Avec ses 100 millions de visites par mois, seuil atteint en 2025, 20 Minutes – média « 100 % numérique » depuis l’abandon du papier en juillet 2024 – bascule sous « conditions » dans les mains du groupe belge Rossel (Le Soir, La Meuse, …), bien implanté aussi dans le Nord de la France (La Voix du Nord, Courrier Picard, …).

C’est une question de « semaines » pour finaliser l’opération, a priori en mars. Le groupe familial belge Rossel, détenu par la famille Hurbain depuis sa création en 1887, passe un cap historique en France en prenant le contrôle du quotidien national français 20 Minutes. Il ne détenait jusqu’alors dans l’Hexagone que des quotidiens régionaux comme La Voix du Nord, Courrier Picard ou Paris Normandie, ainsi que des hebdomadaires locaux, des magazines, des radios (Radio Contact et Champagne FM) et la télévision locale Wéo (1).
En rachetant les 49,3 % que le groupe français Sipa Ouest-France codétenait à part égale à la sienne (hormis 1,4 % d’actions autodétenues) dans la société 20 Minutes France basée à Levallois-Perret dans les Hauts-de-Seine, le groupe de médias bruxellois a désormais les coudées franches pour continuer à concurrencer les quotidiens nationaux français Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, ou encore Libération. Quotidien gratuit lancé en France par le groupe norvégien Schibsted il y aura 24 ans le 15 mars 2026, 20 Minutes – présenté alors comme « un nouveau média complémentaire de la presse classique » s’adressant à « une nouvelle génération de lecteurs qui ne lit pas la presse payante » – s’est imposé rapidement dans le paysage de la presse française. Edité au format papier jusqu’en juillet 2024 (distribué gratuitement dans les grandes villes françaises), 20 Minutes est devenu le premier média numérique le plus consulté.

20 Minutes, en tête des médias en ligne
D’après un sondage mené par YouGov pour le Reuters Institute for the Study of Journalism, publié dans le Digital News Report 2025 en juin dernier (2), 20 Minutes – que dirige Sabina Gros (photo de gauche) – arrive en tête des médias numériques les plus fréquentés chaque semaine par les Français (14 %), devant Le Monde à égalité avec TF1 Info (12%) ou encore Franceinfo (11%), laissant même loin derrière Le Parisien à égalité avec Le Figaro (9 %) et même Ouest-France (7 %). Cependant, si l’on se fie cette fois aux audiences en ligne (sites web et applications mobiles) déclarées par les éditeurs eux-mêmes auprès de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM) qui les certifie, 20 Minutes se maintient en 9e position en nombre de visites par mois, et même 7e si l’on met à part Leboncoin et Tele-Loisirs (3), devançant tout de même Le Parisien et Libération. L’audience a même bondi en 2025 de 22,9 %, au point de (suite) franchir pour la première fois la barre des 100 millions de visites par mois en septembre et octobre derniers (4) (voir tableau ci-dessous).

« Conflit social » versus « chantage à l’emploi »
« 20 Minutes deviendra ainsi le média national de référence du groupe Rossel », s’est félicité l’acquéreur belge, du moins en France puisqu’il est aussi éditeur du quotidien national francophone Le Soir dans son pays d’origine, aux côtés des quotidiens régionaux belges La Meuse, Nord Eclair, La Province ou encore La Capitale. Le groupe Rossel, dirigé par Bernard Marchant (photo de droite) qui en est l’administrateur délégué, publie aussi de nombreux titres de presse en France tels que L’Union (diffusé dans l’Aisne, la Marne et les Ardennes), Libération Champagne (dans l’Aube), L’Est Eclair (l’Aube également), L’Ardennais (dans les Ardennes), Nord éclair (dans la région de Lille et dans l’Artois) ou encore Paris Normandie (en Normandie). Le groupe Rossel avait tenté en 2014 de racheter Nice-Matin, cette fois sur la Côte d’Azur, mais le tribunal de commerce de Nice avait préféré la candidature de reprise de la coopérative des salariés – du temps de Bernard Tapie et six ans avant que Xaviel Niel s’en empare grâce à un autre groupe belge, Nethys, qui lui céda ses parts (5).
Mais la perspective de la prise de contrôle de 20 Minutes, annoncée aux salariés par Bernard Marchant, présent le 27 novembre 2025 dans les locaux du journal, ne se fait pas dans un climat apaisé. Le patron de Rossel a posé ses « conditions » : que les syndicats signent un accord de la direction sur les droits d’auteur et les droits voisins (660 euros par an pour chaque journaliste), ce que refusent trois d’entre eux exigeant plus – entre 2.000 et 3.000 euros par an (6), validés par Commission droits d’auteur et droits voisins (CDADV), laquelle dépend de la DGMIC au ministère de la Culture (7). « Nous ne souhaitons pas investir dans une entreprise où il y a un conflit social », avait prévenu Bernard Marchant devant les salariés lors d’une autre réunion début décembre avec, cette fois, le coactionnaire Sipa Ouest-France vendeur, lequel était représenté par son directeur général Fabrice Bakhouche. L’administrateur délégué du groupe Rossel l’a confirmé à l’AFP début décembre (8). Les syndicats de journalistes, qui réfutent le terme de « conflit social » (9), reprochent à ce dernier de faire « un chantage inacceptable » auprès des salariés de 20 Minutes en leur disant que s’il devait payer les droits voisins aux conditions de la CDADV (près de 1 million d’euros seraient dus aux journalistes sur la période 2019-2024), « il mettrait 20 Minutes en cessation de paiement et le titre serait racheté, avec des coupes dans les effectifs à la clé », selon ses propos rapportés par les élus SNJ-CGT, SNJ, SNME-CFDT, CFE-CGC et Filpac-CGT du comité de groupe Rossel France (10).
La plupart des salariés de 20 Minutes avaient alors pris peur et avaient adressé à leurs syndicats une lettre pour leur demander « d’accepter la proposition de Bernard Marchand » et, selon ces derniers, « de toucher une somme cinq fois inférieure à celle à laquelle ils peuvent prétendre grâce à la décision de la CDADV ». Ce que les syndicats SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes et SGJ-FO de 20 Minutes (11), sauf CFE-CGC, épaulés par ceux de Rossel France, refusent « parce qu’accepter le chantage à l’emploi dans un groupe qui perd de l’argent, certes, mais affiche toujours des revenus au-dessus de ceux des autres titres en France, est inacceptable ! » (12). Organisé le 16 janvier 2026 par la direction, un référendum – actuellement contesté en référé, selon nos informations – leur a donné tort. « Le sauvetage du titre [est conditionné] à la diminution drastique de la part des droits voisins des journalistes, en imposant par référendum, un pourcentage de 5 %, alors que la CDADV avait tranché pour 18 % », ont dénoncé les syndicats de journalistes, dont FO le 3 février (13). La justice pourrait être saisie. 20 Minutes compte aujourd’hui moins d’une soixantaine de journalistes, après des dizaines de suppressions de postes.

Sabina Gros remplace Ronan Dubois
Une fois la prise de contrôle finalisée, Sabina Gros sera confirmée comme directrice générale de 20 Minutes France, tout en conservant ses fonctions de directrice générale délégué (COO) de la régie publicitaire Rossel Advertising. Cette ancienne de Reworld Media et d’Unify (TF1) assure l’intérim à la tête de 20 Minutes depuis le départ en novembre 2025 de Ronan Dubois, lequel a essuyé une motion de défiance en 2021 et a été accusé en 2025 de propos transphobes. Il a rebondi en janvier 2026 chez Webedia comme directeur général délégué. @

Charles de Laubier

L’OPA contestée de Bernard Arnault sur un pan de la presse française, de moins en moins indépendante

Pendant que le milliardaire Bernard Arnault s’installe avec son épée d’« immortel » dans le Fauteuil n°1 de la section « Economie politique, Statistique et Finances » de l’Académie des sciences morales et politiques, la presse française, elle, subit les assauts de ce tycoon du luxe qui prend des airs de magnat des médias.

Dommage qu’il n’y ait pas eu, parmi les six « sections » de l’Académie des sciences morales et politiques, une intitulée « Information et Médias » pour accueillir – au « Fauteuil n°1 » – Bernard Arnault (photo), à l’occasion de son installation solennelle, le 12 janvier 2026, comme nouvel académicien de cette institution élitiste. Car le multimilliardaire du luxe – PDG de LVMH, habitué à être la première fortune de France (1) et passé par deux fois en tête des personnalités les plus riches du monde (2) – se paie aussi le luxe d’être devenu le premier magnat de la presse française en nombre de titres possédés : Les Echos et Investir (depuis 2007, avec Radio Classique et Connaissance des Arts), Le Parisien/ Aujourd’hui en France (depuis 2015), Challenges, Sciences & Avenir et La Recherche (depuis 2021 à 40 % et en totalité depuis fin 2025), Paris Match (depuis 2024), L’Opinion et L’Agefi (depuis 2025). Des dix milliardaires qui se partagent la plupart des médias français – une situation unique au monde qui jette le doute sur l’indépendance des rédactions en France (3) –, Bernard Arnault est désormais le plus puissant, surtout dans la presse économique avec Les Echos [dont la rédaction a été en grève le 15 janvier], Challenges, Investir et L’Agefi. C’est par l’économie qu’il a commencé à s’intéresser à la presse, en prenant le contrôle en 1993 de La Tribune, avant de revendre en 2013 ce quotidien économique (détenu depuis 2023 par un autre milliardaire, Rodolphe Saadé).

Tycoon du luxe, magnat de la presse et « Immortel »
A défaut de section « Information et Médias », Bernard Arnault a été intronisé officiellement au « Fauteuil n°1 » de la section « Economie politique, Statistique et Finances » de l’Académie des sciences morales et politiques, laquelle constitue – à l’instar de l’Académie française – l’une des cinq académies de l’Institut de France. Cet établissement public placé « sous la protection du président de la République » aime s’appeler le « Parlement du monde savant », installé depuis 220 ans au Palais du Quai de Conti, à Paris (6e arrondissement). En plus d’être tycoon du luxe et magnat des médias, voilà donc Bernard Arnault « immortel » à 76 ans, après avoir été élu sans unanimité le 2 décembre 2024 membre de l’Académie des sciences morales et politiques (4), ce que le président de la République Emmanuel Macron – soutenu par le patron de LVMH lors de ses campagnes présidentielles de 2017 et 2022 (5) – a (suite) approuvé comme il se doit, par décret du 7 février 2025 (6).

Concentration : justice et régulateur saisis
L’empire médiatique de Bernard Arnault s’est renforcé avec l’annonce, le 30 décembre 2025, de la mainmise totale de LVMH – via sa holding Ufipar – sur Les Editions Croque Futur, fondées par Claude Perdriel (99 ans), en faisant passer sa participation de 40 % (acquis en mai 2021) à 100 % du capital de cet éditeur de l’hebdomadaire économique Challenges, du mensuel scientifique Sciences & Avenir et du trimestriel La Recherche. « Cette acquisition permettra aux Editions Croque Futur de dynamiser le développement et la diffusion de ses trois titres, notamment sur le numérique, et de contribuer ainsi à leur pérennité. Elle traduit également la volonté de LVMH de promouvoir une information de qualité et la culture scientifique ainsi que sa vulgarisation », assure le géant du luxe (7). Cette « OPA amicale » (8) sur ce groupe de presse intervient après l’acquisition, moins de six mois auparavant (en juillet 2025), de la totalité d’une autre société de presse, Bey Média, dont Ufipar était déjà actionnaire minoritaire aux côtés de Téthys, le family office des Bettencourt (principaux actionnaires de L’Oréal). Fondé en 2013 par Nicolas Beytout (ex-directeur de la rédaction des Echos et du Figaro, ex-PDG du pôle média de LVMH), Bey Média édite le quotidien libéral L’Opinion et le site d’information financière L’Agefi racheté en 2019. Tous ces titres rejoignent la galaxie « LVMH Médias », où l’on retrouve le groupe Les Echos dont Bernard Arnault s’est emparé en 2007 malgré l’opposition de la rédaction du quotidien, ainsi que Le Parisien/Aujourd’hui en France tombé aussi dans son escarcelle en 2015.
Or trop c’est trop, du moins pour des syndicats de journalistes (SNJ, SNME-CFDT, SNJ-CGT) et Reporters sans frontières (RSF) : ces deux organisations ont saisi le 15 décembre 2025 à la fois le Tribunal administratif de Paris et l’Autorité de la concurrence. « L’objectif ? Demander à l’Etat de mettre en œuvre le contrôle de cette concentration sur le plan du pluralisme et de l’indépendance éditoriale et dénoncer un abus de position dominante de LVMH sur le marché de la presse économique et financière », ont-elles annoncé le 18 décembre (9). RSF et le SNJ ont déposé une requête d’urgence (un référé « mesures utiles ») devant le Tribunal administratif de Paris afin que la France mette en œuvre le contrôle ex ante des concentrations sur le plan du pluralisme et de l’indépendance éditoriale prévu à l’article 22 du règlement européen sur la liberté des médias (EMFA). « Le juge des référés a estimé le 19 décembre 2025 que la demande relevait du Conseil d’Etat, compétent en la matière. La procédure est donc toujours en cours », indique à Edition Multimédi@ Thibaut Bruttin, directeur général de RSF. Le European Media Freedom Act (EMFA), adopté par les Vingt-sept (10), est directement contraignant pour chacun des Etats membres depuis son entrée en application le 8 août 2025. En outre, la ministre de la Culture Rachida Dati – présente le 12 janvier sous la Coupole de l’Institut, aux côtés du milliardaire Vincent Bolloré – avait promis en novembre 2024 de présenter un projet de loi pour, avait-elle assuré (11), « reprendre l’exhaustivité des recommandations des Etats généraux de l’information » : transparence de la part des médias sur leurs actionnaires, généralisation des comités d’éthique, publication des chartes de déontologie, …
Alors que 77 % des Français veulent « l’indépendance des journalistes vis-à-vis des propriétaires des médias », relève le 39e baromètre La Croix publié le 15 janvier, toujours pas de projet de loi en vue (12). Pas de réponse non plus du ministère de la Culture… « La vente de Challenges au groupe de luxe LVMH, qui possède […] une bonne partie de la presse économique et financière française, est un cas d’école en matière de manquements de l’Etat français à mettre en œuvre des dispositions claires sur la concentration des médias en France. Nous le répétons : l’indépendance et le pluralisme ne sont pas à vendre », a déclaré RSF, qui place la France au 25e rang seulement du Classement mondial de la liberté de la presse (13). Bernard Arnault n’est pas le seul milliardaire à posséder un pan entier des médias français. Son gendre, Xavier Niel (photo ci-dessus) qui est le compagnon de sa fille Delphine Arnault, fait aussi partie des dix milliardaires – comprenant Bolloré, Dassault, Bouygues, Saadé, Kretinsky, Pinault, Latouche, Stérin (14) ; Drahi ayant, lui, cédé BFMTV et RMC à Rodolphe Saadé et auparavant L’Express à Alain Weill – qui détiennent un (bien trop) grand nombre de médias français.

Médias français : 10 milliardaires, gendre compris
Xavier Niel (58 ans), fondateur de Free, était jusqu’en avril 2024 coactionnaire majoritaire du groupe Le Monde (Le Monde/ Télérama/Le Nouvel Obs/Télérama/La Vie/Le Monde diplomatique/Courrier international/LeHuffPost.fr) ; il n’en détient plus qu’une action après avoir cédé 99,9 % de ses parts dans NJJ Presse – sa holding qui contrôlait Le Monde – au Fonds pour l’indépendance de la presse (15). Il est en outre propriétaire depuis 2020, via NJJ (une de ses autres holdings personnelles), des groupes Nice-Matin (Nice-Matin/Var-Matin/Monaco Matin) (16) et, via cette fois NJJ FA, de France-Antilles (France Antilles/France /Guyane). Il a par ailleurs investi dans L’Informé, Les Jours, Brut, ou encore Konbini. En 2022, il avait échoué à jeter son dévolu sur La Provence. @

Charles de Laubier

Anne Le Hénanff, ministre de l’IA et du numérique

En fait. Le 12 octobre, Anne Le Hénanff, députée (Horizon) de la première circonscription du Morbihan (Bretagne), a été nommée ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique. La Bretonne remplace la Parisienne Clara Chappaz (Renaissance) qui était démissionnaire depuis le 5 octobre.

En clair. C’est l’une des trois Bretonnes du gouvernement « Lecornu 2 » constitué le dimanche 12 octobre. Anne Le Hénanff a remplacé Naïma Moutchou, laquelle avait succédé le 5 octobre à Clara Chappaz avant d’être démissionnaire dès le lendemain avec l’implosion de « Lecornu 1 » (le plus éphémère gouvernement de la Ve République, le Premier ministre démissionnant 27 jours après sa nomination par Emmanuel Macron). Alors que Naïma Moutchou avait le nouveau maroquin intitulé « ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, de l’Intelligence artificielle et du Numérique », Anne Le Hénanff reprend, elle, celui de Clara Chappaz : « ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique » (1). Point commun entre les deux députées Anne Le Hénanff et Naïma Moutchou : elles sont toutes les deux affiliées à l’Assemblée nationale au parti Horizon de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe.
La nouvelle ministre était même jusqu’à présent co-porte-parole d’Horizon depuis un an et demi. Il n’y aura sans doute pas de passation de pouvoirs publique, mais Anne Le Hénanff – députée de la 1ère circonscription du Morbihan (Vannes) depuis juin 2022 – ne s’est pas privée de (suite) raconter par le menu, auprès de plusieurs médias (Ouest-France, France 3 Bretagne, …), les circonstances de sa nomination surprise : dimanche soir 12 octobre, au sortir d’un concert, le cabinet du Premier ministre l’appelle sur son mobile pour lui proposer le poste ; après réflexion et concertation avec son entourage, elle accepte en disant « oui » à Sébastien Lecornu qui l’appela à 21h (2).
Si la nouvelle ministre déléguée (3) de l’IA et du numérique (Anne Le Hénanff) dure plus longtemps que sa prédécesseure d’un jour (Naïma Moutchou), maintenant que le gouvernement « Lecornu 2 » a évité de justesse la censure le 16 octobre, elle peut rêver tenir un peu plus d’un an comme celle d’avant (Clara Chappaz). Ses faits d’armes comme députée : coauteur d’un rapport en 2023 sur le projet de loi « Régulation numérique » (SREN) et de deux autres en 2024 sur la cyberdéfense. Elle est depuis près d’un an, vice-présidente de la CSNP (4). Ses missions comme ministre : maintenir la position de la France sur l’IA, transformer l’administration publique, protéger les données des Français, garantir la souveraineté numérique du pays, protéger les mineurs et lutter contre le harcèlement en ligne. @

Les Etats généraux de l’information (EGI) attendent toujours et encore leur projet de loi

Dix mois après la fin des Etats généraux de l’information (EGI), le texte de loi promis par la ministre de la Culture Rachida Dati – censé en reprendre les recommandations – verra-t-il le jour avant l’entrée en application, le 8 août 2025, du règlement européen sur la liberté des médias (EMFA) ?

« Bonjour Madame Rachida Dati, j’imagine que vous êtes au courant, mais votre projet de holding pour l’audiovisuel public vient d’être rejeté [le 30 juin 2025] à l’Assemblée nationale [où cette proposition de loi reviendra en deuxième lecture en septembre, après un vote bloqué au Sénat le 11 juillet dernier, ndlr]. […] Mais vous pouvez en tirer du positif : votre défaite n’est-elle pas l’occasion de vous mettre au travail à la suite des Etats généraux de l’information et de réfléchir enfin aux conditions d’indépendance des rédactions dans les médias privés ? ». C’est ainsi que l’économiste Julia Cagé et professeure à Sciences Po a interpellé la ministre de la Culture (photo), dans un post publié sur LinkedIn le 1er juillet (1).

Projet de loi « EGI » avant le 8 août ?
Il s’est écoulé dix mois depuis la fin des Etats généraux de l’information (EGI), avec la restitution publique le 12 septembre 2024 au Conseil économique, social et environnemental (Cese) de la quinzaine de recommandations faites pour renforcer le pluralisme, la transparence et l’indépendance des médias en France : transparence sur les actionnaires des médias et leur gouvernance, comités d’éthique, chartes déontologiques, administrateurs indépendants, journalistes associés à la prise de décisions, secret des sources, droits voisins, éducation aux médias, … Le gouvernement tarde à donner suite aux EGI (voulus par Emmanuel Macron), dont le rapport de 352 pages (2) reste pour l’instant lettre morte.
Fin novembre 2024, lors d’un colloque sur l’audiovisuel organisé par le cabinet NPA, Rachida Dati avait assuré qu’il y aura « évidemment » un projet de loi dans la suite des EGI : « Mon intention est de reprendre l’exhaustivité des recommandations des Etats généraux de l’information », avait promis la ministre de la Culture, après avoir évoqué les grandes lignes du (suite) futur texte législatif : « Une meilleure transparence de la part des médias, sur leurs actionnaires, la généralisation des comités d’éthique, la publication des chartes de déontologie et, pour notre jeunesse, (faire de) l’éducation aux médias et à l’information une composante essentielle de la préparation des élèves à la citoyenneté » (3). Il y avait bien eu par ailleurs une proposition de loi portée par la sénatrice (PS) Sylvie Robert (4) et déposée en juillet 2024 pour « Renforcer l’indépendance des médias et mieux protéger les journalistes ». Ce texte, qui avait au moins le mérite d’exister, a été adopté par le Sénat trois mois après, malgré l’intervention de la ministre en séance du 17 octobre : « Votre proposition de loi, madame la rapporteure [Sylvie Robert, ndlr], me semble arriver quelque peu à contretemps. Elle a été déposée avant la restitution des Etats généraux de l’information et n’en tire donc pas toutes les conséquences ; elle n’anticipe pas non plus l’entrée en vigueur prochaine du règlement européen sur la liberté des médias [EMFA, ndlr] », avait reproché Rachida Dati devant les sénateurs (5). La proposition de loi adoptée fut transmise dans la foulée à l’Assemblée nationale, où elle attend son heure au sein de la commission des affaires culturelles et de l’éducation. Concernant ce règlement européen évoqué par la ministre, appelé European Media Freedom Act (EMFA), il entrera en application à partir du 8 août 2025 (6).
« Ce règlement européen nous impose de réexaminer notre droit concernant la protection du secret des sources, comme sur d’autres sujets liés aux médias. Dès lors, nous devons nous garder de multiplier les textes sur les médias », avait encore justifié la ministre de la Culture à l’automne dernier. Mais au lieu de tenir sa promesse « EGI » dans les mois qui suivirent, Rachida Dati s’était lancée à corps perdu dans la contestée proposition de loi « Réforme de l’audiovisuel public et souveraineté audiovisuelle » – portée initialement par le sénateur centriste Laurent Lafon – pour tenter de réformer l’audiovisuel public.
Mais ce texte attendu de longue date à l’Assemblée nationale (7), avec son projet de holding « France Médias », adopté par le Sénat depuis plus de deux ans maintenant (8), a été d’emblée rejeté le 30 juin 2025 par les députés (9). Maintenant que le texte « France Médias » est renvoyé au Sénat et aux calendes grecques, Rachida Dati devrait pouvoir honorer sa promesse d’un projet de loi « EGI ».

Entre candidate (Paris) et justice (Renault)
A moins que la candidate à la mairie de Paris, dont elle est maire du 7e arrondissement depuis 2008, n’ait d’autres chats à fouetter – entre la rue de Valois et la rue de Grenelle. A moins aussi que « la prise de guerre d’Emmanuel Macron » ne soit rattrapée par les affaires, dont le procès « Renault » où elle est poursuivie en correctionnelle pour « atteinte à la probité » et « enrichissement personnel ». Pour l’ancienne Garde des Sceaux-ministre de la Justice (mai 2007-juin 2009), une condamnation judiciaire serait le comble. A moins enfin que sa déclaration de patrimoine à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) ne soit déclarée sous-évaluée. @

Charles de Laubier

La réforme de l’audiovisuel public est devenue le « marronnier » de la macronie, … et l’arlésienne ?

Rachida Dati, la cinquième ministre de la Culture de l’hyperprésident Macron, s’est emparée du marronnier de la macronie : la réforme de l’audiovisuel public. « Un audiovisuel public fort, je vous le dis, c’est un audiovisuel public qui rassemble ses forces », a-t-elle lancé lors de ses vœux 2024.

Delphine Ernotte (présidente de France Télévisions), Sibyle Veil (présidente de Radio France), Marie-Christine Saragosse (présidente de France Médias Monde) et Laurent Vallet (président de l’Institut national de l’audiovisuel) sont sur le qui-vive, depuis que Rachida Dati est ministre de la Culture. Car le plus gros dossier de la locataire de la rue de Valois est la réforme de l’audiovisuel public qu’Emmanuel Macron (photo) promet depuis début 2017 : « Nous rapprocherons les sociétés audiovisuelles publiques pour une plus grande efficacité », avait assuré le candidat d’alors, devenu le 8e président de la République française (1).

Holding « France Médias », le retour ?
Rachida Dati, cinquième (2) ministre de la Culture de l’hyperprésident, a repris le flambeau de cette réforme de l’audiovisuel devenue le « marronnier » de la macronie. « Je partage avec le président de la République la conviction que nous avons besoin d’un audiovisuel public puissant […]. Un audiovisuel public fort, je vous le dis, c’est un audiovisuel public qui rassemble ses forces. C’est pourquoi je souhaite encourager et même accélérer les coopérations entre sociétés […]. C’est aussi à cette condition que nous pourrons obtenir un financement pérenne dédié », a-t-elle prévenu le 29 janvier lors de ses vœux aux acteurs culturels. Car c’est une affaire de gros sous : la redevance audiovisuelle a été payée pour la dernière fois en 2021 par les Français (3,2 milliards d’euros collectés) ; elle a été remplacée par une fraction de la TVA fléchée vers l’audiovisuel public (4 milliards d’euros en 2024).

Mais ce dispositif fiscal ne peut aller au-delà de 2025, ce qui nécessite de voter une loi organique dès cette année, alors que les contrats d’objectifs et de moyens (COM) se terminent cette année et que les nouveaux en phase de négociation prévoient plus de synergies entre les groupes audiovisuels publics. Avant la fin de son second et dernier quinquennat, qui se terminera le 13 mai 2027, Emmanuel Macron va-t-il remettre sur les rails la création de la holding « France Médias » ? Attaché à son « en même temps », le chef de l’Etat – lequel Etat français est actionnaire unique de France Télévisions, de Radio France, de France Médias Monde et de l’INA – a changé d’avis entre son premier quinquennat et son second. Le locataire de l’Elysée avait fait sienne ((3) l’idée d’une holding France Médias proposée pour la première fois, en septembre 2015, par les sénateurs Jean-Pierre Leleux et André Gattolin dans leur rapport parlementaire « sur le financement de l’audiovisuel public » (4). Mais la crise sanitaire a fait changer d’avis le président de la République, « la grande réforme » de l’audiovisuel étant sacrifiée en juin 2020 sur l’autel du plan de relance face à « l’urgence économique » (5). Depuis, le Sénat, lui, n’a pas abandonné son idée de holding : en avril 2023, le sénateur centriste Laurent Lafon remettait au goût du jour France Médias. « Cette structure légère et stratégique constituera une étape avant une fusion des différentes entités », précisait le sénateur (LR) JeanRaymond Hugonet, le rapporteur (6) de sa proposition de loi de « réforme de l’audiovisuel public et souveraineté audiovisuelle » (7). Celle-ci fut adoptée par le Sénat en juin (première lecture), est toujours en stand-by à l’Assemblée nationale (en commission des affaires culturelles), et n’attend plus qu’un débat avec… Rachida Dati. Autant sa prédécesseure Rima Abdul-Malak s’était alignée sur Emmanuel Macron pour dire non à France Médias, « une usine à gaz » (8), autant la transfuge de la droite pourrait convaincre le chef de l’Etat de franchir le Rubicon.
Sur France Inter le 31 janvier, la nouvelle ministre de la Culture a dit vouloir « faire cette réforme et vite », en la justifiant : « Si vous voulez le préserver [l’audiovisuel public], dans un monde qui est en bouleversement technologique immense, il faut rassembler les forces. [Une BBC à la française], lorsque je n’étais pas ministre de la Culture, c’était mon idée, c’était ma conviction. Il faut rassembler les forces. Il faut un pôle [audiovisuel public] puissant. Il peut y avoir des fusions, des coopérations, des synergies positives, c’est ça auquel il faut penser » (9).

Du PJL de 2019 à la PPL de 2023
De son côté, Roch-Olivier Maistre, invité de l’Association des journalistes médias (AJM) le 1er février, a rappelé que le CSA qu’il présidait (avant de présider l’Arcom) avait rendu en novembre 2019 au gouvernement « un avis plutôt favorable » sur le projet de loi (PJL) « Communication audiovisuelle et souveraineté culturelle » (abandonné ensuite). A la page 20 de cet avis (10), le CSA « considère que cette société [France Médias] doit assurer un rôle de pilotage stratégique sans interférer avec la gestion opérationnelle quotidienne des filiales ». C’est dans cet esprit qu’est faite la proposition de loi (PPL) « Lafon » de « réforme de l’audiovisuel public et souveraineté audiovisuelle ». @

Charles de Laubier