Intelligence artificielle générale (AGI) : la superintelligence pourrait arriver dès 2025

C’est la course à l’échalotte du XXIe siècle : après l’IA générative popularisée par ChatGPT lancé par OpenAI il y a deux ans (un siècle !), qui sera l’initiateur de la future superintelligence artificielle censée se mesurer à l’humain ? Cette IAG – ou AGI en anglais – arriverait dès 2025.

Elle est pour demain, ou dans dix ans. Chacun y va de ses prédictions sur l’arrivée prochaine de la « superintelligence artificielle » qui sera comparable à l’intelligence humaine. Deux ans après le lancement de l’IA générative ChatGPT par la société californienne OpenAI, mis en ligne le 30 novembre 2022 précisément (1), voici que son PDG Sam Altman (photo de gauche), prédit l’avènement de l’intelligence artificielle générale (IAG) – Artificial General Intelligence (AGI), en anglais – dès 2025. C’est du moins ce qu’il a laissé entendre le 8 novembre dans un entretien vidéo à Y Combinator (2).

Sam Altman parle d’une AGI dès 2025
A la fin de l’interview et à la question de Gary Tan, PDG de l’incubateur de start-up Y Combinator, de savoir « ce qui va arriver » l’an prochain, Sam Altman répond à brûle-pourpoint (spontanément, comme sans réfléchir) : « AGI ! … euh… excité pour ça… euh… Qu’est-ce que je suis excité… Hum…[Comme un enfant] je suis plus excité pour cela que jamais ». A force d’être enthousiaste, Sam Altman est-il devenu présomptueux ? Une IA capable de rivaliser avec ou de dépasser l’intelligence humaine verrait le jour en 2025, d’après le PDG cofondateur d’OpenAI.
C’est la première fois qu’il évoque une superintelligence à une échéance si rapprochée, alors que le 23 septembre dernier, il était moins dans l’excitation et la précipitation : « Dans les prochaines décennies, nous serons en mesure de faire des choses qui auraient semblé magiques à nos grands-parents. […] Il est possible que nous ayons une superintelligence dans quelques milliers de jours (!) ; cela peut prendre plus de temps, mais je suis sûr que nous y arriverons. […] Il y a encore beaucoup de détails à résoudre […] », affirmait Sam Altman dans un post intitulé « The Intelligence Age » (3). A raison de 365 jours par an, cela renvoie le lancement d’une superintelligence de type AGI à la fin de la décennie actuelle, pas avant. Et d’ajouter plus loin : « Plus tard, les systèmes d’IA deviendront si performants qu’ils nous aideront à améliorer la prochaine génération de systèmes et à faire des progrès scientifiques dans tous les domaines ». Dans la continuité de l’apprentissage profond (deep learning, en anglais), qui ne cessera pas de s’améliorer grâce à des ressources et des données croissantes, la prochaine étape serait donc le niveau de l’intelligence humaine, voire le dépassement. « Avec une précision étonnante, plus il y a de données et de calculs disponibles, mieux il est possible d’aider les gens à résoudre des problèmes difficiles », résume Sam Altman. Cinq jours après cet entretien, soit le 13 novembre d’après l’agence Bloomberg (4), la direction d’OpenAI réunissait ses équipes en interne pour leur annoncer que la nouvelle intelligence artificielle connue sous le nom de code « Operator » sera lancée en janvier 2025. A usage général, cet « AI agent » (agent IA en français) aura vocation à prendre la main sur l’ordinateur de l’utilisateur pour « exécuter des tâches » à sa place, « comme écrire du code ou réserver un voyage ». Ce nouvel outil sera utilisable à partir d’un navigateur web. Au-delà des IA génératives (ChatGPT, Claude, Gemini, …), la nouvelle course vers les AGI passera par ces agents IA pour ordinateur. (suite)

Anthropic a lancé le sien le 22 octobre, en version bêta en utilisant l’IA générative avancée Claude 3.5 Sonnet. « Au cours des dernières années, de nombreuses étapes importantes ont été franchies dans le développement d’une puissante IA – par exemple, la capacité d’effectuer un raisonnement logique complexe et la capacité de voir et de comprendre des images. La prochaine frontière est l’utilisation de l’ordinateur, indique Anthropic. Le fonctionnement des ordinateurs implique la capacité de voir et d’interpréter les images, en l’occurrence les images d’un écran d’ordinateur. Il faut aussi réfléchir à la façon et au moment d’effectuer des opérations précises en fonction de ce qui est affiché à l’écran » (5). Microsoft, investisseur historique dans OpenAI, a lancé le 16 septembre ses agents IA « Copilot 2e vague » (6) pour automatiser des processus dans la suite des logiciels « 365 » tels que Word, Excel, PowerPoint ou encore Teams. Google prépare aussi son agent IA, d’après The Information. Et après ?

Demis Hassabis : pas d’AGI avant 2033
Après les agents IA, les IAG (AGI) à partir de 2025 ou pas avant 2030 voire au-delà ? Experts et gourous ne sont pas tous d’accord sur l’avènement de ces superintelligences susceptibles de rivaliser avec les humains. Demis Hassabis (photo de droite), PDG cofondateur de la société britannique DeepMind rachetée en janvier 2014 par Google, ne voit pas venir d’intelligence artificielle générale avant une décennie – autrement dit pas avant 2033. C’est en tout cas ce qu’avait dit ce chercheur et entrepreneur britannique en IA l’an dernier lors de la conférence « The Future of Everything Festival » organisée par le Wall Street Journal : « L’intelligence artificielle, un système dans lequel les ordinateurs possèdent des capacités cognitives de niveau humain, pourrait être réalisable en quelques années. […] Les progrès n’ont aucune raison de ralentir ; ils vont s’accélérer et l’on parviendra à une AGI dans seulement dix ans », a expliqué Demis Hassabis (7). Pour que les intelligences artificielles générales puissent être au niveau de l’intelligence humaine, cela suppose de grandes capacités informatiques et quantité de données pour leur apprentissage (machine learning), tant en raisonnement et en tâches cognitives qu’en prises de décision.

Superintelligence, superordinateur ?
Les Big Tech, les Gafam et les hyperscalers américains du cloud tels qu’Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure ou Google Cloud vont-ils préempter le futur marché mondial des superintelligences ? Les besoins en puissances de calculs sont si gigantesques que les solutions alternatives pourraient passer par des superordinateurs en réseaux. C’est par exemple ce que propose la société suisse SingularityNet, fondée par Ben Goertzel (photo ci-contre) avec comme « mission de créer une AGI décentralisée, démocratique, inclusive et bénéfique [qui] n’est pas dépendante d’une entité centrale ». Cette future AGI sera « ouverte à tous » dans le monde, en s’appuyant sur la blockchain. Ce chercheur-entrepreneur américain en IA (8), d’origine brésilienne (il est né en 1966 à Rio de Janeiro), est aussi le fondateur d’OpenCog, un projet open source d’architecture cognitive intégrative qui vise à créer une superintelligence capable de penser et d’apprendre de manière autonome, comme un être humain (9).
Dans le but de démocratiser l’IA, Ben Goertzel a lancé le 13 novembre un fonds de plus de 1 million de dollars pour subventionner – via Deep-Funding (10) – des développeurs capables de « faire progresser l’AGI bienveillante au bénéfice de l’humanité ». Projets de R&D, étudiants, chercheurs ou encore ingénieurs peuvent participer à ce challenge en utilisant le framework logiciel open source OpenCog Hyperon disponible pour « réaliser le rêve de l’AGI » (11).
Les candidats ont jusqu’au 1er décembre pour soumettre leurs propositions (cette date limite pourra être prolongée). « Une fois la subvention accordée, les bénéficiaires auront entre trois et neuf mois pour mener à bien leurs activités de recherche et développement, selon l’ampleur et la complexité du projet », précise dans son appel (12) Ben Goertzel, qui dirige en outre l’Artificial Superintelligence Alliance (ASI Alliance). Cette association a été créée par Fetch.ai, SingularityNet et Ocean Protocol pour développer une AGI open source. Ben Goertzel est un optimiste de l’IA et ne craint pas les avantages des futures superintelligences. Alors que Sam Altman, le patron d’OpenAI, est passé par des crises d’angoisses avant de tenir depuis peu un discours plus positif : « Ce ne sera pas une histoire entièrement positive, mais les avantages sont si énormes que nous devons à nous-mêmes et à l’avenir de trouver comment naviguer dans les risques qui se présentent à nous, a-til écrit le 23 septembre dans son billet “The Intelligence Age” déjà mentionné. Par exemple, nous prévoyons que cette technologie peut entraîner un changement important sur les marchés du travail (bon et mauvais) dans les années à venir, mais la plupart des emplois changeront plus lentement que ne le pensent la plupart des gens, et je n’ai pas peur que nous manquions de choses à faire. […] Et si nous pouvions faire un saut de cent ans dans le futur, la prospérité autour de nous serait tout aussi inimaginable ».
Le PDG d’OpenAI ne fait donc plus dans le catastrophisme, comme lorsque le 17 mai 2023 devant le Sénat américain il avait fait part de sa peur de voir une superintelligence provoquer de « graves dommages au monde ». Il avait alors été cosignataire, avec Bill Gates, Dario Amodei (Anthropic) et d’autres, d’une courte déclaration mise en ligne le 30 mai 2023 : « La réduction du risque d’extinction [de l’humanité, ndlr] dû à l’IA devrait être une priorité mondiale, aux côtés d’autres risques sociétaux tels que les pandémies et la guerre nucléaire » (13). Les craintes se le disputant à la psychose, Elon Musk – pourtant réputé libertarien téméraire – fut parmi les milliers de cosignataires de la « Pause Giant AI Experiments » (14) publiée le 22 mars 2023. Ils appelaient « tous les laboratoires d’IA à suspendre immédiatement pendant au moins six mois la formation des systèmes d’IA plus puissants que GPT-4 ». En vain : OpenAI a lancé GPT-4o en mai dernier (15), où « o » veut dire « omni » car capable de traiter des entrées multimodales (texte, image, audio, l’image et vidéo) et GPT-5 alias Orion verra le jour en décembre 2024 ou début 2025.

L’AGI dira-t-elle « Je pense, donc je suis » ?
Actuellement testé sous le nom de projet « Orion », GPT5 devrait avoir une multimodalité plus puissante en s’appuyant sur une taille de modèle d’IA (grand modèle de langage ou LLM) encore plus grande. Successivement désigné sous les noms de code « Q* » puis « Strawberry », ce nouveau modèle d’OpenAI s’appelle depuis septembre « OpenAI o1 » et est capable de raisonner en temps réel et de résoudre des problèmes complexes comme un humain (16). Il est la pierre angulaire d’Orion/GPT-5 et probablement de la prochain AGI susceptible de « penser » comme un humain. @

Charles de Laubier

Avec son copilote CarPlay, la marque à la pomme veut faire oublier son projet mort-né d’Apple Car

Huit mois après l’abandon de son projet Apple Car, la firme de Cupertino promet « en 2024 » une nouvelle génération de son « copilote » CarPlay, lequel a déjà séduit en dix ans plus de 800 modèles de voitures. Lancement de « CarPlay 2 » au Mondial de l’Auto avec Aston Martin et Porsche ?

Si elle n’était pas présentée à la 90e édition du Mondial de l’Auto, qui se tient du 14 au 20 octobre 2024 à Paris Porte de Versailles, ce serait une belle occasion manquée pour Apple. Il s’agit de la « nouvelle génération » tant attendue de CarPlay, le « copilote » qui fête ses 10 ans cette année. C’est la version embarquée du système d’exploitation iOS et fonctionnant à ce jour sur plus de 800 modèles de voitures dans le monde (1). Héritier d’« iOS in the Car », CarPlay avait été lancé en mars 2014 lors du Salon international de l’automobile de Genève. Apple en promet une « nouvelle génération » avec – « dès cette année » – les premiers modèles de voitures compatibles.

« CarPlay 2 » sur Aston Martin et Porsche
« Avec la nouvelle version de CarPlay, retrouvez le meilleur de l’expérience iPhone, directement dans votre voiture », promet la firme de Cupertino dirigée depuis treize ans par Tim Cook (photo). Apple promet même pour cette « nouvelle génération » de CarPlay les « premiers modèles dès cette année » (2). Dix ans après Genève, le Mondial de l’Auto à Paris pourrait montrer les premières voitures dotées de cette nouvelle version du copilote boosté cette fois à l’intelligence artificielle. La marque à la pomme, qui n’a jamais été présente sur un salon de l’automobile dans le monde, ne le sera pas plus cette fois-ci. En revanche, deux marques automobiles emblématiques – ayant prévu dès l’an dernier d’intégrer dans de prochains modèles le futur CarPlay « nouvelle génération » (surnommé aussi « CarPlay 2 ») – seront bien à Paris pour le Mondial de l’Auto : le britannique Aston Martin et l’allemand Porsche. Ce que confirme à Edition Multimédi@ Serge Gachot, directeur du Mondial de l’Auto : « Oui. Et il y aura notamment trois modèles d’Aston Martin exposés par le groupe BPM [distributeur automobile, ndlr] ».

Les deux constructeurs de voitures de luxe avaient présenté, en décembre 2023 (3), leurs premiers tableaux de bord de véhicules prenant en charge la nouvelle génération de CarPlay annoncée pour 2024. Dix mois ont passé et le Mondial de l’Auto pourrait enfin faire la lumière sur le tant annoncé CarPlay 2, et pourquoi pas à commencer par les modèles Vanquish d’Aston Martin et Macan de Porsche. Le moment est venu pour la « NextGen » de CarPlay, qui avait fait l’objet d’une session spéciale à la conférence des développeurs (WWDC24) d’Apple en juin (4). Le succès relativement discret de CarPlay fera-t-il oublier l’échec de dix ans de recherche autour du projet « Titan » alias Apple Car que pilotait Kevin Lynch jusqu’à son abandon pur et simple en février et malgré « plusieurs milliards de dollars » investis (5) par la Pomme ? L’américain Tesla a tué dans l’oeuf l’« iCar » et le chinois Xiaomi (6), qui n’est pas présent cette année au Mondial de l’Auto avec sa voiture électrique SU7 (pas encore en Europe), est en train de réaliser le rêve de la firme de Cupertino, laquelle a préféré réorienter son budget R&D vers l’IA, notamment vers Apple Intelligence qui va profiter à iOS 18 et à… CarPlay 2.
Qu’apportera au juste cette nouvelle génération du copilote à la Pomme pour le conducteur, à part obtenir des indications routières, passer des appels, envoyer et recevoir des messages ou encore écouter sa musique préférée ? « Lorsque vous êtes au volant, votre véhicule et votre iPhone ne font plus qu’un, assure Apple, et vous profitez d’une interface cohérente sur tous les écrans, y compris sur le tableau de bord, avec des designs adaptés à chaque constructeur […]. Vous pouvez contrôler différentes fonctions comme la radio et la température, directement depuis CarPlay. Et avec les multiples options de personnalisation, comme les widgets ou toute une sélection de compteurs et de jauges, l’expérience au volant est vraiment unique ». CarPlay propose aussi de nombreuses applications, dont des applis de navigation tierces telles que Google Maps, Sygic Navigation, TomTom Go ou encore Waze, et des fonds d’écran personnalisés pour le tableau de bord, ainsi qu’une cartographie plus détaillée, des itinéraires guidés à voix haute et des expériences en 3D immersives. Une fois à destination, CarPlay peut trouver ce qu’il y a à voir et à faire sur place : points d’intérêt, bons restaurants ou stations essence à proximité.

Le nouveau CarPlay, plus intelligent (IA)
Il suffit de le demander à l’assistant vocal Siri, qui intègre l’IA « Apple Intelligence » et qui prend désormais en compte les différents « scénarios de conduite », d’après Auto Illustrierte (7). « Envoyez des messages audio avec Siri sur iOS et CarPlay, et ne regardez plus jamais votre iPhone pendant que vous conduisez. Si vous utilisez Apple Maps, vous pouvez aussi demander à Siri d’envoyer votre heure d’arrivée estimée aux personnes que vous souhaitez tenir informées », indique Apple. Si « CarPlay 1 » a réussi à conquérir plus de 800 modèles de véhicules, le CarPlay 2 devrait continuer sur cette lancée. @

Charles de Laubier

La Commission européenne veut contrôler l’AI Office

En fait. Alors que le 30 septembre, la Commission européenne a tenu sa première séance plénière – sur fond de désaccords – sur le « code de bonnes pratiques pour les IA à usage général » (comme ChatGPT ou Mistral), elle cherche son « conseiller scientifique principal » qui sera indépendant de l’AI Office.

En clair. La Commission européenne – via sa DG Connect (alias Cnect) – cherche à recruter son « conseiller scientifique principal » (1) qui sera chargé des dossiers de l’IA, tout en étant indépendant du bureau européen de l’intelligence artificielle (AI Office), lequel comptera 140 salariés. Mais en recherchant en interne, c’est-à-dire au sein des institutions et agences européennes, comme l’ENISA (2), la Commission européenne s’est attirée des critiques. Car cette démarche exclurait la candidature de scientifiques de haut niveau venus de l’extérieur, reconnus internationalement en IA.
De plus, cela montre que la Commission européenne veut garder la main sur l’AI Office. Le Centre international pour les générations futures (ICFG) met en garde : « Le rôle ne peut être correctement rempli que par un scientifique de premier plan. Le conseiller [scientifique principal] aura une forte influence sur les décisions d’embauche et opérationnelles au bureau [de l’IA]. Sans un dirigeant qualifié, l’[AI] Office aura du mal à attirer les talents scientifiques et techniques nécessaires pour remplir sa mission de façonner la gouvernance de l’IA en Europe », écrit-il dans une tribune publiée sur Euractiv (3). Si la Commission européenne souhaite embaucher un candidat hautement qualifié pour ce poste-clé, encore faudrait-il que la DG Connect lance un appel à candidatures pour des scientifiques de classe mondiale puissent postuler. Car, selon l’ICFG, un fonctionnaire interne à l’UE risque de ne pas être à la hauteur. Surtout que l’AI Office a la lourde tâche de dire si tel ou tel modèle d’intelligence artificielle à usage général – ou GPAI (4) – présente des risques systémiques.

Autre poste crucial, cette fois au sein de l’AI Office : celui de chef de l’unité de sécurité IA (5). Il est toujours non pourvu, alors que cela fait près de quatre mois que le conseil d’administration du bureau de l’IA a tenu sa première réunion, le 19 juin (6), suivie d’une seconde le 10 septembre.
L’AI Office a encore trois semaines pour désigner les bonnes personnes hautement qualifiées qui auront à élaborer le « code de bonnes pratiques pour les IA à usage général », alors que des désaccords sont apparus le 30 septembre lors de la première séance plénière du « AI Board » de la Commission européenne sur cette question cruciale dans le cadre de l’application de l’AI Act entré en vigueur le 1er août. @

Le secrétariat d’Etat au Numérique s’en va de Bercy

En fait. Le 21 septembre, Clara Chappaz a été nommée « secrétaire d’Etat chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique », dont la fonction passe pour la première fois du ministère de l’Economie au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche. C’est le signe que l’innovation passe devant le business.

En clair. Depuis plus de quinze ans qu’il y a des « secrétaires d’Etat au Numérique » dans les gouvernements français successifs, les deux premiers – Eric Besson (mars 2008-janvier 2009) et Nathalie Kosciusko-Morizet (janvier 2009-novembre 2010) – l’ont été auprès du Premier ministre de l’époque. Mais il n’en a pas été de même pour les quatre « secrétaires d’Etat au Numérique » suivants – Eric Besson encore (novembre 2010- mai 2012), Fleur Pellerin (mai 2012-mars 2014), Axelle Lemaire (avril 2014-février 2017) et Christophe Sirugue (février 2017-mai 2017) – qui se sont retrouvés placés sous la houlette du ministère de l’Economie (Bercy).
Le « secrétaire d’Etat au Numérique » suivant, Mounir Mahjoubi (1), a rompu cette série « Bercy » en étant nommé à cette fonction mais replacée dans les services du Premier ministre (Matignon). Mais cela ne durera pas plus de dix-sept mois (mai 2017-octobre 2018) puisqu’à l’issue d’un remaniement, sa fonction rendra à nouveau compte à Bercy (octobre 2018-mars 2019). Les trois successeurs resteront rattachés à Bercy : Cédric O (mars 2019-juillet 2020 (2), excepté juillet 2020-mai 2022 sous la coupe du ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales), Jean-Noël Barrot (juillet 2022-janvier 2024), Marina Ferrari (février 2024-septembre 2024 (3)). A noter que durant près de deux mois (mai 2022-juillet 2022), soit entre l’élection présidentielle et les élections législatives, le poste est resté vacant.

Avec la nouvelle recrue, 10e du nom à ce poste, Clara Chappaz nommée le 21 septembre 2024 « secrétaire d’Etat chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique » (4), il n’est plus question ni de Matignon ni de Bercy. Pour la première fois, le maroquin est rattaché au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. La dernière fois que celui-ci a eu des technologies dans son périmètre, ce fut il y a plus de 20 ans avec Claudie Haigneré (juin 2002-mars 2004) mais en tant que ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies. En outre, avec Clara Chappaz (ex-La French Tech, mission relevant de Bercy), le Numérique passe derrière l’Intelligence artificielle dans le libellé de sa fonction. Le gouvernement montre ainsi sa priorité sur l’IA dans l’innovation et la recherche, à défaut d’être encore pleinement un business, contrairement au numérique qui l’est depuis longtemps. @

Rentrée scolaire 2024-2025 : l’Education nationale conjugue numérique et intelligence artificielle

Démissionnaire depuis le 16 juillet 2024 de sa fonction de ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse, tout comme le gouvernement Attal, Nicole Belloubet a tout de même présenté la « rentrée scolaire 2024-2025 ». Le numérique et l’intelligence artificielle sont dans les rangs.

Dans les « affaires courantes » qu’a gérées la ministre démissionnaire de l’Education nationale et de la Jeunesse, Nicole Belloubet (photo), il y avait la présentation le 27 août des grandes orientations de la « rentrée scolaire 2024-2025 ». Parmi les mesures prises afin que tout puisse se passer au mieux pour les près de 12 millions d’élèves qui, en France, ont repris le chemin de l’école, certaines portent sur les usages du numérique, avec l’instauration cette année de la « pause numérique », ainsi que l’apport de l’intelligence artificielle (IA) pour que les enfants et les enseignants puissent l’utiliser à des fins pédagogiques.

De la loi de 2018 à la circulaire de 2024
La mesure-phare est sans doute l’expérimentation de la « pause numérique » dans les collèges. Il s’agit de ni plus ni moins d’interdire les smartphones dans les 6.980 collèges que compte la France. Du moins, cette mesure radicale se fera en deux temps : une première expérimentation a commencé pour cette année scolaire 2024-2025 dans quelque 200 établissements qui se sont portés « volontaires » pour priver plus de 50.000 collégiens de leur téléphone portable. La ministre démissionnaire a précisé que la généralisation de cette mesure devrait intervenir au 1er janvier 2025 et l’avait justifiée dans une circulaire datée du 26 juin 2024 : « Au collège, une “pause numérique” sera expérimentée au sein de collèges volontaires dans chaque département, de telle sorte que l’interdiction de l’usage du portable prévue par la loi [du 3 août 2018, ndlr] soit effective et totale sur l’intégralité du temps scolaire, y compris les espaces interstitiels à risques que sont les changements de classe, les récréations et la pause méridienne ».
Cette circulaire a été publiée au Bulletin officiel de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports (1), lequel est adressé aux recteurs et rectrices d’académie, aux inspecteurs et inspectrices de l’éducation nationale, aux cheffes et chefs d’établissement, aux directeurs et directrices des écoles ; aux professeures et professeurs, ainsi qu’aux personnels administratifs, sociaux et de santé, et aux accompagnantes et accompagnants d’élèves en situation de handicap. Elle fait référence à la loi du 3 août 2018 intitulée « encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les établissements d’enseignement scolaire », laquelle prévoit déjà que « l’utilisation d’un téléphone mobile ou de tout autre équipement terminal de communications électroniques par un élève est interdite dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges et pendant toute activité liée à l’enseignement qui se déroule à l’extérieur de leur enceinte, à l’exception des circonstances, notamment les usages pédagogiques, et des lieux dans lesquels le règlement intérieur l’autorise expressément » (2).

Mais depuis six ans, cette loi n’est pas appliquée ou très peu. Lors de la présentation de l’année scolaire, le 27 août, le ministère de l’Education nationale a encore insisté sur la portée de la mesure « anti-smartphone » : « La pause numérique consiste en une mise à l’écart du téléphone portable des élèves au collège. Elle vise à prévenir les violences en ligne, à limiter l’exposition aux écrans et à faire respecter les règles encadrant l’usage des outils numériques. Cette expérimentation poursuit deux objectifs : l’amélioration du climat scolaire, auquel l’usage des téléphones portables peut nuire en rendant possible le développement de violences (harcèlement en ligne, diffusion d’images violentes) ; l’amélioration des résultats des élèves, l’utilisation du téléphone ayant un effet déterminant sur la capacité de concentration en classe et l’acquisition des connaissances ». L’interdiction des smartphones dans les collèges est la concrétisation d’une des recommandations de la mission installée en janvier 2024 par Emmanuel Macron, président de la République, pour « évaluer l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans ».
Dans leur rapport remis à l’Elysée le 30 avril dernier (3), les « experts » – encadrés par les coprésidentes Servane Mouton, neurologue, et Amine Benyamina, psychiatre addictologue – préconisent de « renforcer l’application de l’interdiction des téléphones au collège, et systématiser dans chaque lycée un cadre partagé sur la place et l’usage des téléphones dans la vie de l’établissement ».

« L’Ecole du futur » passe désormais par l’IA
La rue de Grenelle, où est installé le ministère de l’Education nationale dans le 7e arrondissement de Paris, a donné un slogan à cette rentrée scolaire 2024-2025 : « L’Ecole change la vie ! ». Et l’intelligence artificielle (IA) est appelée à y contribuer à partir de cette année scolaire. Dans la circulaire du 26 juin, Nicole Belloubet veut « construire dès à présent l’Ecole du futur ». Ainsi, dit-elle, « l’année 2024-2025 conduira donc à élaborer une stratégie de l’éducation nationale sur l’intelligence artificielle, afin d’en tirer le meilleur parti en matière pédagogique, pour les élèves et pour les enseignants, et d’y former les élèves ». C’est la première fois que l’Education nationale veut utiliser les opportunités de l’IA à des fins pédagogiques. Là encore, c’est un rapport remis au président de la République (photo ci-dessous) en mars 2024 qui l’y encourage. Il émane de la commission de l’IA voulue par Emmanuel Macron et installée à Matignon en septembre 2023.

Initiation à l’IA à partir de la 5e
Parmi ses recommandations : « Encourager l’utilisation individuelle, l’expérimentation à grande échelle et l’évaluation des outils d’IA pour renforcer le service public de l’éducation et améliorer le quotidien des équipes pédagogiques ». Ses auteurs – treize membres et treize rapporteurs (4) – estiment d’ailleurs que « l’éducation est l’un des domaines où l’impact de l’IA générative pourrait être le plus grand » et que « l’IA générative pourrait fournir à chaque élève un tuteur adapté à son niveau, à ses cours, capable d’aider l’élève à raisonner, disponible 24h/24, donnant au professeur des informations sur les éléments mal compris de son cours ». Dans sa présentation de rentrée, le ministère de la rue de Grenelle fait le constat suivant : « L’Ecole est confrontée à un triple enjeu : utiliser les opportunités de l’intelligence artificielle à des fins pédagogiques ; donner aux élèves les clés de compréhension, d’usages éthiques et sûrs ainsi que, pour ceux qui veulent développer une expertise, les compétences leur permettant d’élaborer des outils d’intelligence artificielle ; permettre à chacun d’exercer ses droits et de respecter ses devoirs ».
Pour relever les défis de l’intelligence artificielle, l’Education nationale s’est fixée des objectifs, à savoir : « 1. Créer les conditions d’une appropriation collective de l’IA et de ses enjeux afin de définir ensemble les conditions dans lesquelles elle s’insère dans le quotidien des classes. 2. Encourager une utilisation raisonnée de l’IA à partir de la 5e, sous contrôle de l’enseignant, en lien avec l’évolution des programmes. 3. Permettre à l’Ecole d’assurer son rôle dans l’éducation aux médias et la compréhension des avantages et inconvénients des technologies ». Concrètement, le ministère explique que : chaque enseignant peut explorer les usages de l’IA ; en classe, l’enseignant doit poser un cadre de confiance pour ne pas exposer les données personnelles des élèves à un système d’IA ; toutes les décisions importantes sont validées par l’enseignant. Dans un souci de vigilance et de réflexivité, il s’agit d’organiser une forme de questionnement régulier, méthodique et délibératif pour développer l’esprit critique des élèves sur le fonctionnement des IA et leur utilisation. Avec cette rentrée scolaire 2024-2025, un nouveau programme de technologie du cycle 4 (5e, 4e et 3e) est instauré et axé notamment sur une compréhension du fonctionnement des outils et dispositifs numériques tels que les algorithmes et l’IA. « Le nouveau programme de technologie porte une nouvelle ambition pour le numérique afin de construire la pensée informatique des élèves à partir de la 5e autour de quatre piliers : les données, les algorithmes, les langages et les machines », précise le programme. Encore faut-il que les enseignants aient à leur disposition des formations pour comprendre les enjeux et les usages des IA en éducation, à l’instar du programme européen « AI for Teachers » (AI4T) conçu par la France, la Slovénie, l’Italie, l’Irlande et le Luxembourg dans le cadre d’Erasmus (5).
En outre, en France, un appel au marché est en préparation pour fournir aux enseignants des outils innovants et l’IA générative, afin de les aider dans leurs gestes quotidiens : préparation de cours, confection d’un scénario pédagogique interactif ou encore évaluation. A noter aussi : l’attestation de sensibilisation au numérique devient « obligatoire » à la rentrée pour les élèves de 6e. Cela passera par les certifications « Pix », « Pix Junior » et « Pix 6e », une fois que les élèves auront eu « une sensibilisation au bon usage des outils numériques et des réseaux sociaux ainsi qu’aux dérives et aux risques possibles [dont] la question du harcèlement dans le cadre du programme Phare (6) », au cours de 10 heures d’apprentissage. Plus de 4 millions d’élèves utilisent Pix (7). Pour les enseignants, « la formation au et par le numérique constitue une dimension obligatoire de la formation initiale des professeurs », notamment avec le dispositif « Pix+ Edu ». Quant au cadre de référence des compétences numériques pour l’éducation, « CRCN Edu », il complète le cadre de référence des compétences numériques « CRCN ». Tandis que la loi SREN – visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (8) – instaure une nouvelle attestation des compétences numériques professionnelles pour les personnels volontaires.

Compétences et communs numériques
Lors de sa conférence de rentrée, Nicole Belloubet a aussi insisté sur le fait que « le développement des compétences numériques des professeurs est encouragé par la création d’une attestation accessible aux personnels volontaires et par la mise à disposition de communs numériques (Eléa, Capytale, la Forge) pour créer et partager leurs propres ressources » (9). L’Education nationale compte aussi sensibiliser aux usages et aux risques du numérique, notamment à l’occasion du Safer Internet Day prévu le 11 février 2025, tandis que les familles auront accès à une plateforme de sensibilisation au (cyber)harcèlement. @

Charles de Laubier