AT&T-Time Warner, l’indépendance et la neutralité

En fait. Le 22 octobre, l’opérateur télécoms AT&T a annoncé le rachat du
groupe de médias et de cinéma Time Warner pour plus de 85 milliards de dollars (108 milliards avec la dette). Cette méga-fusion « tuyau-contenu », si elle était autorisée d’ici fin 2017, pourrait être défavorable aux consommateurs.

En clair. La méga-fusion AT&T-Time Warner n’est pas un bon signal pour l’indépendance des médias, le marché concurrentiel et la neutralité du Net. Aux Etats-Unis, cette concentration verticale commence à inquiéter. Si le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis, Donald Trump, a lancé un « c’est trop de pouvoir concentré dans les mains de trop peu de gens » (méfiant de certains médias qui lui sont hostiles), la crainte est bien plus sérieuse.
Pour l’indépendance des médias, Time Warner fait par exemple partie des généreux donateurs de la campagne de la candidate démocrate Hillary Clinton. Concernant la concurrence, cette annonce intervient au moment où la FCC souhaite « ouvrir » le marché des set-top-boxes aux nouveaux entrants du Net afin de baisser la facture des abonnés dépassant souvent les 150 dollars par mois (lire p. 5). Quant à la neutralité de l’Internet, elle pourrait être mise à mal par le favoritisme de certains contenus maison au détriment des fournisseurs tiers. C’est en fait la bataille du contrôle de l’abonné qui se joue, avec en toile de fond les revenus de la publicité en ligne de plus en plus ciblées. En faisant une OPA amicale sur Time Warner moyennant 85,4 milliards de dollars (1), AT&T s’empare de contenus audiovisuels et cinématographiques qu’il pourra diffuser sur ses réseaux. AT&T compte 142 millions d’abonnés mobile et, via DirecTV et U-verse, 38 millions d’abonnés vidéo. Time Warner détient les studios Warner Bros., les chaînes HBO, HBO Now, CNN ou encore TBS. Rien que HBO comme 130 millions d’abonnés. Cette convergence « tuyau-contenu » est brandie comme un bouclier face aux assauts des Netflix, Amazon, Google et autres Hulu (2). AT&T a déjà racheté en juillet 2015 l’opérateur télévision payante DirecTV pour 48,5 milliards de dollars. L’année précédente, AT&T créait Otter Media, une co-entreprise avec The Chemin Group, qui a notamment racheté Fullscreen, réseau de chaîne sur YouTube.
Depuis mai 2015, AOL est tombé dans l’escarcelle de Verizon, lequel est en train de jeter son dévolu sur Yahoo pour 4,8 milliards de dollars. Le câblo-opérateur américain Comcast s’est emparé de NBCUniversal entre 2011 et 2013 pour un total de 48 milliards de dollars, puis a racheté DreamWorks en avril dernier pour 3,8 milliards.
Que de positions dominantes ! @

Le smartphone suscite l’intérêt des producteurs TV

En fait. Du 4 au 7 avril s’est tenu à Cannes le 52e Marché international des programmes de télévision (MipTV), organisé par Reed Elsevier qui parle de
« contenus TV & digitaux ». Le téléphone mobile – le plus répandu des écrans audiovisuels, surtout chez les jeunes – suscite de nouvelles stratégies.

En clair. Vivendi a annoncé durant le MipTV le lancement en septembre prochain de séries créées spécialement pour les smartphones. Cette offre, baptisée Studio+, sera constituée de séries de formats courts et d’une application pour mobiles pour les diffuser. C’est Dominique Delport, qui a remplacé Rodolphe Belmer (ex-DG de Canal+) à la présidence de la filiale Vivendi Contents, qui pilote cette initiative tournée vers la jeune génération. Il a précisé que chaque série sera dotée d’un budget de 1 million d’euros, pour dix épisodes de 10 minutes chacun – d’une qualité d’image qui n’a rien
à envier à celle de la télévision. Ces productions, au nombre de près d’une centaine, seront vendues dans le monde entier, en partenariat avec des opérateurs télécoms. Studio+ a déjà à son catalogue des dizaines de séries courtes telles que « Madame Hollywood », « Urban Jungle », « Kill Skills », « Amnesia » ou encore « Blanca ». Vivendi n’est pas le seul groupe de médias à s’intéresser aux smartphones comme écran de films très courtsmétrages. Le groupe américain Vice Media, qui était présent au MIPDigital Fronts dédié aux productions en ligne et aux MCN (1), veut aussi développer des productions originales notamment pour téléphones mobiles et tablettes très prisés des jeunes. Son fondateur Shane Smith va lancer une douzaine de chaînes « Viceland » en Europe. En France, c’est Matthieu Pigasse, vice-président de la banque Lazard en Europe et propriétaire (2) du magazine Les Inrockuptibles, de Radio Nova et d’un tiers du groupe Le Monde, qui assure son lancement à l’automne prochain sur CanalSat.
Autre groupe américain : Viacom, qui détient les studios hollywoodiens Paramount, est lui aussi en quête de nouveaux programmes numériques où le mobile sera bien pris en compte. C’est l’un des nouveaux objectifs de Philippe Dauman, son PDG franco-américain, pour transformer Viacom.
Selon une étude d’Eurodata TV Worldwide, organisme international créé par Médiamétrie, la télévision se regarde de plus en plus sur les autres écrans et en différé. Le smartphone rivalise avec le téléviseur. En France, le téléphone mobile et la tablette progressent depuis 2014, tandis que le téléviseur et l’ordinateur sont stables. Les Français sont désormais plus nombreux à utiliser quotidiennement le téléphone mobile (61,2 %) que l’ordinateur (59,3 %). @

Comment Endemol France veut fédérer les talents jusque sur YouTube et Dailymotion

Pendant que sa maison mère devient Endemol Shine Group après son alliance avec la société 21st Century Fox (Rupert Murdoch), Endemol France ne change pas de nom et poursuit sa diversification dans le numérique qui génère aujourd’hui 6 % de ses revenus. Son président, Nicolas Coppermann, se constitue un réseau multi-chaînes.

Par Charles de Laubier

Nicolas Coppermann« Nous faisons actuellement 6 % de notre chiffre d’affaires dans le numérique », nous a indiqué Nicolas Coppermann (photo), président d’Endemol France (1), en marge d’un dîner du Club audiovisuel de Paris (CAVP) le 20 avril dernier, tout en confirmant vouloir atteindre 10 % à 15 % dans les cinq ans à venir. La filiale du groupe Endemol, lequel fut cofondé en 1994 par le Néerlandais John de Mol, ne divulgue pas de résultats par pays mais son chiffre d’affaires en France serait inférieur à 150 millions d’euros.
L’inventeur de la téléréalité – avec des émissions comme « Big Brother » (alias « Loft Story » en France), « Star Academy » et « Secret Story » – s’est diversifié dans les programmes de télévision dits de « flux » que sont les magazines audiovisuels, les émissions de divertissement, ou encore les jeux tels que « Money Drop » (2).

6 chaînes en ligne et d’autres à venir
Quant à la production de fictions, elle représente environ 25 % du chiffre d’affaires du groupe Endemol, mais constitue une nouvelle activité pour la filiale française qui a démarré avec succès dans ce domaine avec « L’Emprise » (vue par près de 10 millions de téléspectateurs sur TF1). D’autres séries, téléfilms ou mini-séries sont en cours de développement.
Cette diversification s’accentue aussi dans le numérique. Cela passe non seulement par des programmes de télévision en mode « 360 », c’est-à-dire multi-écrans comme a pu l’être la pionnière « Love Story », mais aussi dans la production de contenus numériques originaux. « Après avoir lancé en France six chaînes sur YouTube [FrenchBall, Kick On, Le Woop, It’s Big, La Débande, et Inernet, ndlr], nous allons en lancer d’autres dans les domaines du gaming, du lifestyle, de la comédie, de la mode ou encore du divertissement », a-t-il poursuivi, en se félicitant que ces six premières chaînes en ligne totalisent environ 20 millions de vues par mois. « Ce qui nous place dans les dix premiers. Nous sommes une sorte d’alternative, non liée à une chaîne de télévision,
à des initiatives comme Studio Bagel de Canal+ et Golden Moustache de M6. Nous fédérons les talents, dont nous voulons être un agrégateur et un catalyseur, que ce soit pour des talents reconnus ou ceux émergents du Web. Nous leur apportons tous les outils et les leviers, face à des diffuseurs ou des plateformes, pour créer de nouvelles choses », a expliqué devant le CAVP celui qui fut jusqu’en 2006 directeur adjoint des programmes chez M6. Avec la progression des six premières chaînes numériques et
la création de nouvelles, Endemol France s’est donné comme objectif d’atteindre 300 millions de vues (cumulées depuis les dates de création des chaînes) d’ici la fin de l’année. Nicolas Coppermann a mis haute la barre d’audience, voire inatteignable pour les sept mois restants… Tandis qu’il vise la rentabilité dans les deux ou trois ans. Selon les constatations de Edition Multimédi@ au 5 mai dernier la chaîne la plus fréquentée était « Le Woop » qui totalise alors près de 1,5 million d’abonnés (gratuit) pour plus de 131 millions de vue depuis sa création en février 2014 (voir encadré ci-dessous). Et si l’on cumule les six chaînes : plus de 2,1 millions d’abonnés pour 68 millions de vues. C’est le 16 mars dernier, lors d’une soirée à Paris réunissant annonceurs et diffuseurs, qu’Endemol France a officialisé le lancement de ces six premières chaînes YouTube originale. Elles s’inscrivent dans le label de réseau multi-chaînes – ou MCN (Multi-Channel Networks) – baptisé « Endemol Beyond », que le producteur néerlandais a lancé au niveau mondial dès novembre 2013. On y compte déjà plus d’une centaine
de chaînes originales accessibles sur différentes plateformes (YouTube, Yahoo, Dailymotion, MSN, AOL, …). La société de John de Mol y investit plus de 30 millions d’euros et la France constitue un des « hubs de vidéos digitales » avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et des marchés émergents.

Les six premières chaînes YouTube d’Endemol France
• Le Woop •
https://www.youtube.com/user/woopgang
• 1 457 209 abonnés • 131 690 942 vues (Membre depuis le 4 févr. 2014)
• FrenchBall • https://www.youtube.com/user/FrenchBallchannel
• 303 814 abonnés • 21 912 075 vues (Membre depuis le 2 sept. 2014)
• It’s Bighttps://www.youtube.com/user/channelitsbig
• 214 261 abonnés • 26 621 926 vues (Membre depuis le 14 sept. 2012)
• Kick On • https://www.youtube.com/user/Kickonchannel
• 153 959 abonnés • 4 910 856 vues (Membre depuis le 6 mai 2014)
• Inernet • https://www.youtube.com/user/INERNETvideo
• 29 220 abonnés • 1 249 974 vues (Membre depuis le 26 sept. 2013)
• La Débande • https://www.youtube.com/channel/UCzSW7WYj_F2G6htPaA2hXJA
• 4 302 abonnés • 211 594 vues (Membre depuis le 29 janv. 2015)
Source : Edition Multimédi@ (au 5 mai 2015)

En France, Endemol a recruté il y a un an et demi Julien Brault au poste de directeur digital et diversification. « L’ensemble de notre secteur fait face à une concurrence d’acteurs de type GAFA ou Netflix. (…) Je suis très conscient sur le fait qu’il y a très peu d’auteurs dont le réflexe de base sera venir voir Endemol à Aubervilliers pour savoir si nous sommes le meilleur cadre pour faire s’épanouir leur talent », a expliqué Nicolas Coppermann, qui est par ailleurs président de la commission numérique de la Confédération des producteurs audiovisuels (CPA). @

Charles de Laubier

Deux ans après son recentrage sur les médias et les contenus, la stratégie de Vivendi reste floue

Devenir « un groupe mondial, champion français des médias et des contenus ».
Tel est le leitmotiv de Vincent Bolloré, président du conseil de surveillance de Vivendi. Après avoir cédé en 2014 ses actifs télécoms, le groupe désendetté dispose d’une trésorerie de 15 milliards d’euros. Après Dailymotion, quelles autres acquisitions ?

(Depuis la parution de cet article dans EM@ le lundi 20 avril, des rumeurs circulent sur l’intérêt supposé de Vivendi pour EuropaCorp en France et Mediaset en Italie)

Vincent Bolloré

Au moment où nous bouclons ces pages, Vivendi tient son assemblée générale qui devait être moins houleuse que prévue. Des actionnaires minoritaires, emmenés par le fonds américain Psam (1), exigeaient « une meilleure rémunération ». Un accord
a finalement été conclu le 8 avril avec ce dernier pour que les versements aux actionnaires de dividendes supplémentaires
liés aux cessions d’actifs soient « accélér[és] en dépit des complications susceptibles d’en résulter pour le redéploiement
de Vivendi dans les médias et les contenus ». Vivendi espère ainsi mettre un terme
au conflit avec ce fonds spéculatif détenant à peine 1% de son capital et avant cette assemblée générale annuelle du 17 avril. Psam estime que le « trésor de guerre » accumulé par le groupe français, après avoir cédé en 2014 ses actifs télécoms (Maroc Telecom, SFR et GVT) et en 2013 l’essentiel de ses parts dans Activision Blizzard (jeux vidéo), doit revenir plus largement aux actionnaires. Il serait question d’une trésorerie de quelque 15 milliards d’euros ! Après plusieurs mois de querelles, Psam a finalement eu gain de cause. Vivendi s’est engagé à distribuer de façon exceptionnelle 2 euros
par action, « dont 1 euro au quatrième trimestre 2015 et 1 euro au premier trimestre 2016 », soit une fois que les ventes de respectivement l’opérateur télécoms brésilien
et des 20 % restant dans le capital de SFR-Numericable seront terminées. Et ce, en plus du dividende ordinaire de 1 euro par action prévu au cours des exercices de 2016 et de 2017.

La cagnotte de Vivendi, entre actionnaires et acquisitions
Au total, Vivendi s’engage formellement à distribuer ainsi à ses actionnaires 6,75 milliards d’euros (5 euros par action). C’est moins que les 9 milliards d’euros de dividendes que réclamait le fonds américain pour les actionnaires. Mais Vincent
Bolloré (photo), président du conseil de surveillance, et Arnaud de Puyfontaine, président du directoire du groupe, ont promis qu’« à l’issue d’un délai de deux ans, Vivendi étudiera la possibilité de proposer des distributions complémentaires si sa stratégie d’acquisition devait nécessiter moins de trésorerie qu’anticipé ». Ils sont convenus avec Psam de dresser le bilan de ces engagements à l’horizon de 2017.du groupe, ont promis qu’« à l’issue d’un délai de deux ans, Vivendi étudiera la possibilité de proposer des distributions complémentaires si sa stratégie d’acquisition devait nécessiter moins de trésorerie qu’anticipé ». Ils sont convenus avec Psam de dresser
le bilan de ces engagements à l’horizon de 2017.

Dailymotion ne fait pas une stratégie
Pourquoi relater cet épisode financier ? Parce qu’il est révélateur de l’incertitude et la fébrilité qui entoure la nouvelle stratégie de Vivendi. Les actionnaires s’impatientent de voir les retombées sonnantes et trébuchantes du repositionnement de leur groupe dans les médias et les contenus entamé il y a plus de deux ans maintenant sous l’impulsion de Vincent Bolloré (2) (*) (**). Ce dernier a même jugé nécessaire de monter au capital de Vivendi, dont il est déjà l’actionnaire de référence, en passant en quelques mois de 5 % (qu’il détenait depuis 2012 suite à la vente ses chaînes D8 et D17 à Canal+) à 14,5 % (depuis le 9 avril dernier), afin de faire barrage à une éventuelle offensive de fonds d’actionnaires mécontents de la politique menée par le groupe. Il exige même des droits de vote doubles. Le bras de fer avec le fonds Psam, représentatif des petits actionnaires de Vivendi, a eu le mérite de donner à ces derniers une once de visibilité sur cette stratégie dont le succès dépend maintenant des acquisitions à venir.
« Vivendi doit avoir une situation de trésorerie nette de 11 à 12 milliards d’euros, qui devrait offrir l’espoir de nouveaux retours de liquidés significatifs », a estimé la banque d’investissement paneuropéenne Liberum, en relevant sa recommandation sur les actions de Vivendi à « acheter ». Pour de nombreux actionnaires, beaucoup d’incertitudes ont été levées. Mais ce n’est pas suffisant. Bien qu’Arnaud de Puyfontaine craigne une réduction de la flexibilité à faire de grosses et coûteuses acquisitions, Vivendi doit coûte que coûte parvenir à devenir rapidement une major
des médias et des contenus en Europe et dans le monde. Dans une interview au Financial Times, publiée le 9 avril, le président du directoire de Vivendi a démenti vouloir acquérir la télévision à péage Sky ou le groupe audiovisuel ITV, mettant un terme à ces deux rumeurs. Trop cher pour Vivendi, malgré l’intérêt européen évident que ces deux actifs auraient pu représenter pour sa filiale Canal+ (déjà présente en Pologne, en Afrique et au Viêtnam). Vivendi a aussi dû démentir le 11 avril dernier une information de L’Express affirmant qu’il aurait fait une offre de 3,3 milliards d’euros sur le groupe Lagardère (3).

Comme Vivendi l’a expliqué le 8 avril au fonds Psam, il s’agit cependant de « créer,
à partir d’Universal Music et de Canal+, un grand groupe de médias et de contenus ». Convaincu d’y trouver de la croissance et ainsi de « créer de la valeur » pour les actionnaires, le groupe aux 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2014 procède cette année à une accélération de son développement par les acquisitions. Pour l’instant, il est constitué de seulement trois grandes entités : le groupe Canal+ dans
la télévision payante et la production-distribution de films et séries (Studio Canal), Universal Music dans la musique, et Vivendi Village rassemblant différentes sociétés (Vivendi Ticketing, Wengo, Watchever, L’Olympia).
L’acquisition de 80 % du capital de Dailymotion pour 217 millions d’euros, si les négociations exclusives engagées avec Orange aboutissent, donnerait un avant-goût de l’esprit de conquête numérique qui semble animer désormais le nouveau Vivendi. Mais le dilemme – pour le groupe issu historiquement de la Compagnie Générale des Eaux et devenu l’une des plus anciennes valeurs cotées du CAC 40 (entrée dans l’indice en 1987) – est de savoir s’il faut s’emparer d’anciens médias d’envergures déjà bien implantés (comme Sky ou ITV) ou bien miser sur de pure players du numérique
en plein développement tel que Dailymotion). D’après l’agence Reuters, la question ferait encore débat entre dirigeants au sein de Vivendi. Cela participe du brouillard
qui entoure sa stratégie que l’assemblée générale était censée dissiper.

Pour l’heure, Dailymotion et ses 64 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2014 – dont plus de 80 % réalisés à l’international – constitue une « petite » cible au regard du cash disponible de Vivendi. Mais la plateforme française concurrente de YouTube, filiale Google, est un bon parti pour celui qui veut être « un groupe industriel mondial, champion français des médias et des contenus ». Bien que Canal+ ait échoué en juin 2014 dans ses négociations avec Orange pour acquérir Dailymotion, voici que sa maison mère est décidée cette fois à l’emporter. L’histoire ne dit pas si le gouvernement français, intervenu dans la vente de Dailymotion pour exprimer sa préférence pour une solution européenne plutôt qu’à un rachat par le chinois PCCW (4), a fait un appel du pied à Vincent Bolloré pour aller dans ce sens…

Autour d’Universal Music et de Canal+
« L’acquisition de 80 % du capital de Dailymotion est une formidable opportunité pour
le groupe [Vivendi] de faire rayonner ses contenus musicaux et audiovisuels d’exception dans le monde entier. (…) C’est une première étape dans notre ambition
de créer un grand groupe mondial de médias et contenus », s’est en tout cas félicité l’industriel breton, dans le communiqué du 7 avril annonçant l’entrée en négociations exclusives avec Orange (5). Mais avec environ 120 millions de visiteurs uniques par mois, Dailymotion se situe loin derrière YouTube et son 1milliard de visiteurs uniques mensuel. des synergies seront mises en oeuvre avec Universal Music (6) et Canal+ (7). @

Charles de Laubier

Takis Candilis, président de Lagardère Entertainment : il faut taxer Google et travailler avec YouTube

A la tête depuis sept ans de Lagardère Entertainment, première société de production audiovisuelle française, Takis Candilis est aussi cofondateur de l’Association de l’industrie audiovisuelle indépendante (A2I). Pour lui, il est urgent que les producteurs et les chaînes s’emparent du numérique, et que Google soit taxé.

Par Charles de Laubier

Takis Candilis

Takis Candilis

Plus de trois ans après la remise à deux ministres de l’époque du rapport « La télévision connectée », dont il était un coauteurs (1), Takis Candilis (photo), président de Lagardère Entertainment depuis août 2010 (après en avoir été le directeur général), estime que taxer les acteurs étrangers de l’Internet est plus que jamais urgent. Interrogé le 11 février dernier devant l’Association des journalistes médias (AJM) pour savoir s’il maintenait la proposition de ce rapport d’instaurer une « contribution perçue sur les échanges générés par les services en ligne », il a répondu sans hésité : « Exactement ! Malheureusement, quatre ans après on en est toujours par là. Mais je suis ravi que quelqu’un comme Fleur Pellerin [ancienne ministre déléguée à l’Economie numérique] soit la ministre de la Culture et de la Communication. Car elle prend à bras le corps ce problème car elle les connaît (les acteurs du numérique). Il faut accélérer parce que cette machine [prenant son smartphone, ndlr], elle bouge tout le temps… ».

La taxe Internet est préconisée depuis le rapport « TV Connectée » de 2011
Il intervenait le jour même où Le Canard Enchaîné indiquait que Bercy menait une étude sur l’instauration d’une telle taxe, indexée sur l’utilisation de la bande passante.
Cette idée de contribution sur les débits de l’Internet ne date donc pas d’hier, mais elle revient au devant de l’actualité car ce prélèvement permettrait – selon leurs promoteurs – de fiscaliser les acteurs du numérique étrangers qui, comme Google installé en Irlande, Apple au Luxembourg ou encore Netflix aux Pays-Bas, échappent en France à l’impôt et aux obligations de financement de la création – à savoir les films et les séries. « Les opérateurs télécoms pourraient collecter et reverser au Cosip (2) le produit d’une contribution perçue sur les échanges générés par les services en ligne », préconisait
en effet le rapport « Télévision connecté » en novembre 2011. Lors des Rencontres cinématographiques de Dijon, en octobre dernier, l’idée est revenue au devant de la scène : Frédérique Bredin, présidente du CNC, parlant de « territorialisation des réseaux » (4), Olivier Schrameck, président du CSA, de « régulation de la bande passante », et Rodolphe Belmer, DG du groupe Canal+, de « taxer la tête de réseau ». La France pousse cette idée de péage sur l’Internet au niveau de la Commission européenne.

« Google pille la recette publicitaire »
Pour Takis Candilis, c’est d’autant plus urgent que la publicité numérique atteint en 2014 une part de 25 % des investissements médias en France, passant ainsi pour
la première fois devant la publicité dans la presse imprimée (24 %) et talonnant la publicité à la télévision (27 %). Et le président de Lagardère Entertainment, devant l’AJM, d’en appeler au gouvernement « C’est un marché encore balbutiant, alors que 50 % de la publicité est digitale et égale celle de la télévision. Or elle passe en très grande majorité sur les liens Google qui pille – pille ! – la recette publicitaire. Et cela ne profite ni à vous [la presse] – il n’y a pas de taxe – ni à nous – il n’y en a pas non plus. Pourtant, ils vivent de vos articles et de nos vidéos. Donc il va falloir quand même que l’on regarde cela de près. C’est ce que l’on demande aux pouvoirs publics ».
C’est justement un des chevaux de bataille de l’Association de l’industrie audiovisuelle indépendante (A2I), dont Takis Candilis, vice-président, est cofondateur en novembre 2014 avec trois autres sociétés de production audiovisuelle françaises : TelFrance, Elephant et Cie et Fédération Entertainment. Cela n’empêche pas Lagardère Entertainment, qui regroupe vingt-trois sociétés de production ou de distribution audiovisuelles au sein de Lagardère Active (filiale médias du groupe d’Arnaud Lagardère), de commencer à lancer des chaînes sur YouTube – filiale de Google. Mais cela se fait sur le mode du « Je t’aime, moi non plus » : « Un certains nombre de nos programmes sont sur YouTube. Vous savez que YouTube est une caverne d’alibaba, à l’intérieur de laquelle il y a beaucoup de programmes piratés. Donc, il faut déjà se faire connaître auprès de YouTube en disant que ce programme est à nous : c’est-à-dire qu’il faut le géotagguer et lui mettre de la publicité, même si c’est sur des chaînes pirates sur YouTube ou des mini-chaînes de fans aux contenus piratés et aux programmes captés à l’écran », a expliqué Takis Candilis, qui s’est défendu d’encourager ainsi le piratage audiovisuel sur Internet. C’est que la plateforme vidéo mondiale de Google est devenue incontournable malgré tout. « Il y a des milliards de programmes. Il y a quelques diffuseurs qui ont dit : “Nous, YouTube, jamais !”. Allez-vous faire un procès au plus gros distributeur ? Et si l’on s’entendait avec lui… Vous créez un partenariat avec YouTube qui est demandeur aussi et a besoin d’éditorialiser ses chaînes. Ils ont
besoin du savoir-faire, de programmes organisés, présentés en séries, etc. », a-t-il
dit en se démarquant implicitement de la démarche de TF1 qui avait préféré dès 2008 s’attaquer à YouTube en justice – avant finalement de nouer l’an dernier un accord de partenariat (5).
Entre les groupes Lagardère et Google, il y a un partage des recettes publicitaires.
Sur deux de ses séries – «Un gars et une fille » et une série jeunesse –, Lagardère Entertainment enregistre une audience cumulée en ligne de 9,5 millions de vues par mois environ, en forte croissance. « C’est beaucoup. Cela ne rapport pas beaucoup
car le CPM (coup pour mille vues) sur YouTube est petit mais cela fait plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois tout de même », s’est-il félicité. A la question
de savoir si Lagardère Entertainment ne contribue pas ainsi à la richesse de Google,
il a rétorqué : « Non, Google préfère contribuer à la nôtre [de richesse] quand on les taxera » ! Même si YouTube ne rapporte rien, le groupe Lagardère estime y gagner
en synergie, médiatisation et marketing. Sur un marché où l’offre d’images et de contenus est très atomisée, les marques importantes sont les plus puissantes. C’est
ce qui a motivé Takis Candilis lorsqu’il a lancé – pour la première pour Lagardère –
un programme dit « 360 », une « opération triangulaire » entre France Télévisions, Femina, le magazine féminin du groupe, et sa production « Toute une histoire ». Lagardère produit ainsi quotidiennement ce programme avec Sophie Davant sur
France 2, assorti d’une chaîne YouTube sur laquelle sont mis certains sujets du jour, visionnables également sur le site web de France 2.
A la question de savoir si Lagardère pourrait lancer son propre service de SVOD,
il a répondu : « Franchement, non. En tout cas pas aujourd’hui. Il faudrait que l’on soit d’une taille beaucoup plus importante. Mais ne disons jamais “jamais” ». Lagardère Entertainment préfère s’en tenir à ses deux métiers : producteur et distributeur. Il fournit les chaînes traditionnelles et commence à le faire auprès de plateformes numériques. Par exemple, la deuxième saison de « Transporteur » a été vendue à Netflix aux Etats-Unis (en plus de Turner Network Television, TNT).

Produire pour Netflix et les autres
Netflix lui a aussi acheté les trois saisons de « Borgia » « Il faut que Netflix donne à manger à ses 59 millions d’abonnés, lesquels passeront à 70 millions dans quelques mois et à 100 millions dans deux ou trois ans ! Les contenus ont une très longue vie devant eux », s’est-il enthousiasmé. Mais pour l’heure, Lagardère Entertainment ne réalise que 5 % de son chiffre d’affaires dans le numérique. Takis Candilis se donne jusqu’à 2017 pour atteindre les 20 %, quitte à procéder par acquisitions – en Europe, pas aux Etats-Unis. @