Le quotidien français 20 Minutes, à l’audience record, passe sous le contrôle du groupe belge Rossel

Avec ses 100 millions de visites par mois, seuil atteint en 2025, 20 Minutes – média « 100 % numérique » depuis l’abandon du papier en juillet 2024 – bascule sous « conditions » dans les mains du groupe belge Rossel (Le Soir, La Meuse, …), bien implanté aussi dans le Nord de la France (La Voix du Nord, Courrier Picard, …).

C’est une question de « semaines » pour finaliser l’opération, a priori en mars. Le groupe familial belge Rossel, détenu par la famille Hurbain depuis sa création en 1887, passe un cap historique en France en prenant le contrôle du quotidien national français 20 Minutes. Il ne détenait jusqu’alors dans l’Hexagone que des quotidiens régionaux comme La Voix du Nord, Courrier Picard ou Paris Normandie, ainsi que des hebdomadaires locaux, des magazines, des radios (Radio Contact et Champagne FM) et la télévision locale Wéo (1).
En rachetant les 49,3 % que le groupe français Sipa Ouest-France codétenait à part égale à la sienne (hormis 1,4 % d’actions autodétenues) dans la société 20 Minutes France basée à Levallois-Perret dans les Hauts-de-Seine, le groupe de médias bruxellois a désormais les coudées franches pour continuer à concurrencer les quotidiens nationaux français Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, ou encore Libération. Quotidien gratuit lancé en France par le groupe norvégien Schibsted il y aura 24 ans le 15 mars 2026, 20 Minutes – présenté alors comme « un nouveau média complémentaire de la presse classique » s’adressant à « une nouvelle génération de lecteurs qui ne lit pas la presse payante » – s’est imposé rapidement dans le paysage de la presse française. Edité au format papier jusqu’en juillet 2024 (distribué gratuitement dans les grandes villes françaises), 20 Minutes est devenu le premier média numérique le plus consulté.

20 Minutes, en tête des médias en ligne
D’après un sondage mené par YouGov pour le Reuters Institute for the Study of Journalism, publié dans le Digital News Report 2025 en juin dernier (2), 20 Minutes – que dirige Sabina Gros (photo de gauche) – arrive en tête des médias numériques les plus fréquentés chaque semaine par les Français (14 %), devant Le Monde à égalité avec TF1 Info (12%) ou encore Franceinfo (11%), laissant même loin derrière Le Parisien à égalité avec Le Figaro (9 %) et même Ouest-France (7 %). Cependant, si l’on se fie cette fois aux audiences en ligne (sites web et applications mobiles) déclarées par les éditeurs eux-mêmes auprès de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM) qui les certifie, 20 Minutes se maintient en 9e position en nombre de visites par mois, et même 7e si l’on met à part Leboncoin et Tele-Loisirs (3), devançant tout de même Le Parisien et Libération. L’audience a même bondi en 2025 de 22,9 %, au point de (suite) franchir pour la première fois la barre des 100 millions de visites par mois en septembre et octobre derniers (4) (voir tableau ci-dessous).

« Conflit social » versus « chantage à l’emploi »
« 20 Minutes deviendra ainsi le média national de référence du groupe Rossel », s’est félicité l’acquéreur belge, du moins en France puisqu’il est aussi éditeur du quotidien national francophone Le Soir dans son pays d’origine, aux côtés des quotidiens régionaux belges La Meuse, Nord Eclair, La Province ou encore La Capitale. Le groupe Rossel, dirigé par Bernard Marchant (photo de droite) qui en est l’administrateur délégué, publie aussi de nombreux titres de presse en France tels que L’Union (diffusé dans l’Aisne, la Marne et les Ardennes), Libération Champagne (dans l’Aube), L’Est Eclair (l’Aube également), L’Ardennais (dans les Ardennes), Nord éclair (dans la région de Lille et dans l’Artois) ou encore Paris Normandie (en Normandie). Le groupe Rossel avait tenté en 2014 de racheter Nice-Matin, cette fois sur la Côte d’Azur, mais le tribunal de commerce de Nice avait préféré la candidature de reprise de la coopérative des salariés – du temps de Bernard Tapie et six ans avant que Xaviel Niel s’en empare grâce à un autre groupe belge, Nethys, qui lui céda ses parts (5).
Mais la perspective de la prise de contrôle de 20 Minutes, annoncée aux salariés par Bernard Marchant, présent le 27 novembre 2025 dans les locaux du journal, ne se fait pas dans un climat apaisé. Le patron de Rossel a posé ses « conditions » : que les syndicats signent un accord de la direction sur les droits d’auteur et les droits voisins (660 euros par an pour chaque journaliste), ce que refusent trois d’entre eux exigeant plus – entre 2.000 et 3.000 euros par an (6), validés par Commission droits d’auteur et droits voisins (CDADV), laquelle dépend de la DGMIC au ministère de la Culture (7). « Nous ne souhaitons pas investir dans une entreprise où il y a un conflit social », avait prévenu Bernard Marchant devant les salariés lors d’une autre réunion début décembre avec, cette fois, le coactionnaire Sipa Ouest-France vendeur, lequel était représenté par son directeur général Fabrice Bakhouche. L’administrateur délégué du groupe Rossel l’a confirmé à l’AFP début décembre (8). Les syndicats de journalistes, qui réfutent le terme de « conflit social » (9), reprochent à ce dernier de faire « un chantage inacceptable » auprès des salariés de 20 Minutes en leur disant que s’il devait payer les droits voisins aux conditions de la CDADV (près de 1 million d’euros seraient dus aux journalistes sur la période 2019-2024), « il mettrait 20 Minutes en cessation de paiement et le titre serait racheté, avec des coupes dans les effectifs à la clé », selon ses propos rapportés par les élus SNJ-CGT, SNJ, SNME-CFDT, CFE-CGC et Filpac-CGT du comité de groupe Rossel France (10).
La plupart des salariés de 20 Minutes avaient alors pris peur et avaient adressé à leurs syndicats une lettre pour leur demander « d’accepter la proposition de Bernard Marchand » et, selon ces derniers, « de toucher une somme cinq fois inférieure à celle à laquelle ils peuvent prétendre grâce à la décision de la CDADV ». Ce que les syndicats SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes et SGJ-FO de 20 Minutes (11), sauf CFE-CGC, épaulés par ceux de Rossel France, refusent « parce qu’accepter le chantage à l’emploi dans un groupe qui perd de l’argent, certes, mais affiche toujours des revenus au-dessus de ceux des autres titres en France, est inacceptable ! » (12). Organisé le 16 janvier 2026 par la direction, un référendum – actuellement contesté en référé, selon nos informations – leur a donné tort. « Le sauvetage du titre [est conditionné] à la diminution drastique de la part des droits voisins des journalistes, en imposant par référendum, un pourcentage de 5 %, alors que la CDADV avait tranché pour 18 % », ont dénoncé les syndicats de journalistes, dont FO le 3 février (13). La justice pourrait être saisie. 20 Minutes compte aujourd’hui moins d’une soixantaine de journalistes, après des dizaines de suppressions de postes.

Sabina Gros remplace Ronan Dubois
Une fois la prise de contrôle finalisée, Sabina Gros sera confirmée comme directrice générale de 20 Minutes France, tout en conservant ses fonctions de directrice générale délégué (COO) de la régie publicitaire Rossel Advertising. Cette ancienne de Reworld Media et d’Unify (TF1) assure l’intérim à la tête de 20 Minutes depuis le départ en novembre 2025 de Ronan Dubois, lequel a essuyé une motion de défiance en 2021 et a été accusé en 2025 de propos transphobes. Il a rebondi en janvier 2026 chez Webedia comme directeur général délégué. @

Charles de Laubier

Cafeyn devient plus qu’un simple kiosque numérique

En fait. Le 2 septembre, le kiosque numérique Cafeyn a lancé une nouvelle fonctionnalité baptisée « A la Une », un rendez-vous quotidien proposant – « par un algorithme » – une synthèse de l’actualité du jour, qui donne accès aux articles à l’origine de cette sélection. D’autres innovations sont testées.

En clair. Avec ses algorithmes de recommandation, le kiosque numérique Cafeyn devient de plus en plus un agrégateur d’information, qui plus est d’envergure européenne. Dernière innovation en date : « un algorithme développé en interne par les équipes data ». Il permet depuis le 2 septembre de générer une synthèse des différents sujets d’actualité sélectionnés parmi un catalogue de plus de 2.500 titres issus de plus de 500 éditeurs qui ont fait confiance à Cafeyn.
Ce qui donne une nouvelle fonctionnalité baptisée « A la Une », présentée comme un « rendez-vous quotidien pour comprendre l’actualité du jour en un instant et explorer la pluralité des points de vue ». Cette synthèse d’actualité, « en cinq sujets clés », provient d’articles de la presse française et internationale. « Cette fonctionnalité incarne notre mission : offrir un accès structuré à une information de qualité, tout en respectant la richesse et le pluralisme du paysage médiatique », déclare Kevin Eon, directeur produit chez Cafeyn, (suite) cité dans un communiqué. « A la Une » s’ajoute à d’autres innovations qui viennent enrichir l’expérience des plus de 2,5 millions d’utilisateurs en France, mais aussi en Belgique, aux Pays-Bas, au RoyaumeUni, au Luxembourg, en Italie, au Canada, en Irlande et aux Etats-Unis. « L’audio est toujours en test autour d’une vingtaine de titres », précise à Edition Multimédi@ Julia Aymé, directrice des affaires publiques (1) du groupe Cafeyn. Mais la nouveauté vient de la vidéo, dont les tests débutent comme auprès des abonnés de SFR : Euronews, LCP et La Tribune du Dimanche y participent. L’agrégateur d’information teste aussi des jeux de réflexion, comme dans des journaux : mots fléchés, mots croisés, sudoku, …
Créée il y a près de 20 ans (2), l’entreprise LeKiosque.fr édite depuis 15 ans LeKiosk devenu Cafeyn en novembre 2019. Sa croissance se fait aussi par acquisitions, telles que SFR Presse et miLibris en 2020, le néerlandais Blendle la même année, la plateforme américaine Kidjo en 2021, puis Readly France/ Toutabo/ePresse (3) en 2024. Il y a un an, Cafeyn a nommé Pascal Rialland (ex-SAP, Virgin Mobile et Altice) comme président du conseil d’administration pour « accélérer la stratégie de consolidation du marché européen de Cafeyn ». Marion Assuied, épouse du cofondateur Ari Assuied (4) décédé en octobre 2023, est l’actionnaire majoritaire de l’entreprise. @

Le New York Times, ce n’est plus seulement l’actu

En fait. Le 5 février, le groupe coté New York Times a présenté ses résultats annuels : 2,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires (+ 6,6 % sur un an), pour un bénéfice net de 293,8 millions de dollars (+ 26,2 %). Mais fait significatif : près d’un tiers de ses 10,8 millions d’abonnés numériques ne le sont pas à l’actualité !

En clair. La presse, c’est de moins en moins de l’actualité. Le New York Times le confirme de plus en plus : près d’un tiers (32 %) de ses 10,8 millions d’abonnés numériques n’ont pas accès à l’actualité qui est pourtant le cœur d’un quotidien. Ces abonnés « sans news », actuellement un peu plus de 3,4 millions, le sont uniquement sur d’autres offres que le journal d’actualités lui-même, telles que : « Wirecutter » (critiques de produits, conseils d’achat et offres exclusives), des jeux (mots croisés, jeux de mots, sudoku), « Cooking » (recettes de cuisines, de conseils de chefs ou cheffes), des contenus audio (podcasts, récits, The Daily), et « The Athletic » (sports, scores, retransmissions). Sans parler du shopping (1).
Le cap symbolique du tiers des abonnés numériques du « NYT » sans news devrait être franchi au cours de ce premier trimestre 2025, en raison d’une croissance trimestrielle oscillant de 4,4 % à 8,4 % depuis un an. Ces « sans news » progressent même fortement puisque cela représente un bond de 26 % entre 2023 et 2024. Loin d’être un épiphénomène, c’est une tendance lourde de signification pour les journaux, d’autant que (suite)

dans le même temps le New York Time observe une chute de ses abonnés à l’actualité seule : ces « news only » numériques sont passés sous la barre des 2 millions d’abonnés, à 1,9 million, ce qui représente une chute proche de 30 % (29,6 %) sur un an, dont un recul de 8,5 % au quatrième trimestre 2024. Les abonnés au papier (print), eux, ne sont plus que 610.000 lecteurs.
Le New York Time mise sur sa stratégie de « bundle » et d’offre « multi-produits » à prix avantageux pour attirer des abonnés intéressés à la fois par les news du journal mais aussi pas ses produits et offres annexes. C’est là que le « Times » compte le plus d’abonnés et sa meilleure croissance annuelle : plus de 5,4 millions d’abonnés « bundle ou multi-produits » (2), en hausse de 29 % sur un an. C’est une stratégie gagnante car le New York Times, qui, à l’instar des opérateurs télécoms, surveille son ARPU (3) comme le lait sur le feu : ce revenu moyen par « utilisateur » (plus seulement lecteur) est le plus élevé pour les abonnés numériques « bundlelisés » : 12,53 dollars sur le dernier trimestre de 2024, soit une hausse de 3,3 % sur un an. Par ailleurs, concernant l’IA, le New York Times est en procès (4) contre OpenAI et Microsoft. @

L’enjeu de la base légale et de l’information dans la conformité au RGPD des fournisseurs d’IA

Depuis peu, les fournisseurs de systèmes d’intelligence artificielle (IA) font l’objet d’une attention accrue de la part des autorités de contrôle européennes, lesquelles analysent leur conformité au règlement sur la protection des données (RGPD), de l’information des personnes à la base légale.

Par Sandra Tubert, avocate associée et Alicia Forgues, docteure en droit, Algo Avocats

Après avoir sanctionné OpenAI en décembre 2024 pour ses manquements au RGPD en lien avec son IA générative ChatGPT (1), l’autorité italienne de protection des données – la GPDP (2) – vient cette fois d’ordonner, le 30 janvier dernier (3), le blocage immédiat de l’application et du site web DeepSeek en Italie en raison de manquements présumés au RGPD. Avant d’ordonner la limitation du traitement, la GPDP avait adressé le 28 janvier une demande d’informations à DeepSeek, afin qu’elle précise les données traitées, les finalités poursuivies, leurs bases légales, le lieu de stockage, ainsi que la typologie de données utilisées pour entraîner les modèles d’IA, leurs sources et les modalités d’information des personnes (4).

Modèles d’IA, systèmes d’IA et données
D’autres « Cnil » européennes ont ouvert des enquêtes. Si le recours à l’IA n’impacte pas véritablement les réponses à apporter à certaines de ces questions, les bases légales de traitement et modalités d’information des personnes posent plus de difficultés lorsqu’il s’agit des traitements mis en œuvre dans le cadre de l’entraînement des modèles d’IA. En effet, ces derniers sont entraînés à l’aide d’un grand nombre de données, parmi lesquelles figurent parfois des données personnelles. Celles-ci se divisent en deux catégories : les données fournies directement par des personnes concernées ou les utilisateurs du système d’IA intégrant le modèle d’IA, auxquelles se rajoutent les données collectées durant l’utilisation du service (données first-party) et les données de non-utilisateurs collectées par web scraping ou grâce à la signature de contrats de licences d’utilisation de contenus (données third-party).
Lorsque le fournisseur se contente d’utiliser des données first-party pour entraîner ses modèles d’IA, le contact direct dont il dispose avec les personnes concernées par le traitement lui permet de les informer de manière classique, notamment via une politique de confidentialité – à laquelle il sera renvoyé depuis un formulaire de collecte ou un courriel – qui devra être précise et claire sur les finalités d’entraînement des modèles (notamment en distinguant l’information portant sur l’entraînement des modèles des autres traitements). A l’inverse, s’il utilise également (suite)

des données third-party, le fournisseur fait face à une difficulté, celle d’identifier un moyen approprié pour informer les personnes concernées de l’utilisation de leurs données à des fins d’entraînement des modèles d’IA. Sur ce point, la décision de sanction de 15 millions d’euros rendue en Italie par la GPDP à l’encontre d’OpenAI contient quelques enseignements. Elle y rappelle qu’elle avait, en avril 2023, ordonné à OpenAI un certain nombre de mesures pour se conformer à l’obligation d’information du RGPD. Selon la GPDP, OpenAI devait non seulement publier une mention d’information sur son site Internet explicitant clairement les finalités d’entraînement des modèles, mais aussi mettre à disposition des personnes un outil permettant d’exercer leurs droits (notamment d’opposition). Le fournisseur de ChatGPT devait également et surtout mener une campagne non promotionnelle à la radio, dans les journaux et à la télévision, dont le contenu aurait dû être validé par l’autorité. Objectif : que les utilisateurs et non-utilisateurs soient clairement sensibilisés à l’utilisation de leurs données à des fins d’entraînement des modèles d’IA et aux droits dont ils disposent, afin qu’ils puissent pleinement les exercer. Cette dernière modalité d’information demandée questionne sur les motivations entourant cette mesure (volume de personnes et de données concernées ? méconnaissance de ces traitements par le grand public en 2023 ?). En effet, cette mesure semble difficilement transposable à l’ensemble des acteurs entraînant des modèles d’IA.
En France, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) propose dans ses fiches IA (5) d’autres pistes pour informer les personnes. Première suggestion : s’appuyer sur le diffuseur des données (celui qui les a collectées initialement auprès des personnes) pour fournir une information complète, étant précisé que la seule mention d’une ré-exploitation par des tiers est insuffisante et qu’il convient, au contraire, d’indiquer que les données seront utilisées afin de développer un système d’IA et d’en désigner nommément le fournisseur.

Exception à l’information individuelle
Deuxième suggestion de la Cnil : rendre les informations disponibles publiquement sur un site web ou panneau d’affichage, sans procéder à une information individuelle, en s’appuyant sur l’exception prévue par le RGPD (à savoir l’information individuelle se révèlerait impossible ou exigerait des efforts disproportionnés (6)). Sur ce point, il conviendra alors de documenter le caractère disproportionné, suite à une mise en balance entre les efforts exigés – comme l’absence de coordonnées des personnes, le nombre de personnes concernées, les coûts de communication – et l’atteinte portée à la vie privée des personnes, notamment le caractère intrusif du traitement. La Cnil précise que l’information générale devra alors indiquer les sources précises utilisées pour constituer la base de données d’entraînement (ou a minima les catégories de sources lorsqu’elles sont trop nombreuses) ainsi que les moyens pour contacter le diffuseur auprès duquel les données ont été récupérées (7).

Intérêt légitime et ses limites : incertitude
Au-delà de l’information, l’entraînement des modèles d’IA questionne sur l’identification de la base légale parmi les six options inscrites dans le RGPD (8). Dans sa décision à l’encontre d’OpenAI, la GPDP a relevé un manquement sur ce point, lui reprochant une réflexion insuffisante sur le sujet, matérialisée par le fait qu’au cours de la procédure, la société a évoqué à la fois l’intérêt légitime et l’exécution du contrat comme base légale de son traitement d’entraînement des modèles d’IA. La GPDP rappelle ainsi aux fournisseurs de systèmes d’IA leur obligation d’identifier la base légale du traitement en amont de la mise en œuvre de ces traitements et de documenter leur analyse si l’intérêt légitime est retenu. Malheureusement, elle n’explore pas plus en profondeur la légitimité de fonder de tels traitements sur l’intérêt légitime ou ses limites, laissant les fournisseurs dans l’incertitude. Or, l’intérêt légitime est la base légale vers laquelle se tournent majoritairement les fournisseurs de système d’IA.
Ceci s’explique principalement par les cas restreints dans lesquels il est possible de fonder les traitements d’entraînement des modèles sur le consentement ou l’exécution du contrat. Cette dernière est souvent rapidement exclue, puisqu’une interprétation stricte en est retenue par les autorités et la CJUE et qu’elle ne peut être utilisée qu’en présence d’un contrat entre le fournisseur du système d’IA et les personnes concernées, pour des traitements objectivement indispensables à l’exécution des obligations prévues par ce contrat. Le consentement peut, quant à lui, être mobilisé par les fournisseurs utilisant des données firstparty, mais n’est pas véritablement disponible pour ceux qui entraînent leurs modèles d’IA avec des données third-party. Dès lors, le recours à l’intérêt légitime pour entraîner des modèles se généralise, même si cette démarche est critiquée, notamment par l’association Noyb (9).
Face à cette incertitude, l’autorité irlandaise (DPC) a émis une demande d’avis auprès du Comité européen de la protection des données (EDPB) en septembre 2024. La DPC souhaitait obtenir des renseignements sur la façon dont un responsable du traitement peut démontrer le bien-fondé de l’intérêt légitime en tant que base légale de traitement pour le développement de modèles d’IA (10). En réponse, l’EDPB a adopté en décembre dernier un avis (11), assez théorique (sans éclaircissements inédits), dans lequel il rappelle et présente les grandes notions et critères à prendre en compte en lien avec les trois conditions cumulatives pour documenter le fait qu’un traitement puisse être fondé sur l’intérêt légitime. L’EDPB y propose néanmoins quelques exemples de mesures souhaitables pour atténuer les risques identifiés lors de la balance des intérêts (pseudonymisation des données d’entraînement, masquage des données personnelles ou leur substitution par des données synthétiques, mise en place d’un délai entre la constitution de la base et l’entrainement des modèles pour permettre l’exercice des droits, …). Pour les données collectées par web scraping, l’EDPB propose des mesures spécifiques (exclure certaines catégories de données ou certaines sources, créer des listes d’opposition gérées par le fournisseur de systèmes d’IA, …). La DPC a salué l’avis rendu, de même que la Cnil, dont les travaux préexistants sur le sujet (qui apportent un éclairage complémentaire et plus concret) ne sont pas contredits (12). En dépit des recommandations figurant dans ces avis, les difficultés liées au recours à l’intérêt légitime dans un contexte d’entraînement des modèles d’IA sont mises en lumière par l’avertissement rendu par la GPDP, le 27 novembre 2024, à l’encontre de l’éditeur de presse Gedi (13). Celui-ci avait conclu un contrat avec OpenAI relatif à la communication d’archives de journaux pour permettre à ce dernier d’entraîner ses modèles d’IA et de mettre à disposition les contenus de presse de Gedi accompagnés d’un résumé, en temps réel, sur ChatGPT (14). En effet, bien que Gedi ait réalisé une analyse d’impact sur la protection des données, dans laquelle il indiquait fonder à la fois ses traitements et ceux d’OpenAI sur l’intérêt légitime, la GPDP a mis en lumière plusieurs difficultés liées à cette position (15).

Affaire « Gedi » : le cas des archives de presse
La première est la présence dans ces archives d’un volume important de données personnelles, notamment sensibles ou relatives à des infractions. L’autorité italienne rappelle alors que la base légale de l’intérêt légitime ne peut pas, à elle seule, légitimer le traitement de telles données sensibles et qu’il est nécessaire d’identifier, en plus, une des exceptions prévues par le RGPD (16). La seconde est relative à l’information des personnes et à leurs attentes raisonnables. La GPDP estime en effet que les personnes dont les données figurent dans ces archives de journaux ne peuvent pas s’attendre à une telle communication à OpenAI et que l’ajout prévu dans la politique de confidentialité de Gedi (non encore publié) s’adresse aux utilisateurs enregistrés de ses journaux et non aux personnes mentionnées dans les articles transmis. @

Presse : le kiosque digital PressReader a 25 ans

En clair. Basée à Richmond, dans la province de Colombie-Britannique au Canada, la société PressReader – ex-NewspaperDirect, rebaptisée ainsi en novembre 2013 – a son siège européen à Dublin en Ireland depuis 2017. Elle a été cofondée en 1999 par Alexander Kroogman, lequel a passé le flambeau de PDG à Ruairí Doyle en 2022 pour s’en tenir à un rôle de directeur exécutif au conseil d’administration.
A ses débuts, NewspaperDirect était un service d’impression à la demande de journaux, qui s’adressait déjà aux bibliothèques publiques, universités et institutions gouvernementales, ainsi qu’aux « hommes d’affaires » pour leurs lectures en chambre d’hôtels lors de leurs déplacements professionnels. L’offre Printon-Demand des débuts sera étendue aux aéroports, mais les éditeurs resteront frileux envers ce nouveau service digital. La version web PressDisplay est lancée en 2003, puis elle est renommée par la suite PressReader pour devenir un kiosque « all-you-can-read » donnant un « accès illimité », pour un prix unique, à des milliers de contenus presse. Aujourd’hui, le réseau de partenaires « B2B » – hôtels (1), avions (2), bibliothèques publiques (3), bateaux de croisière (4), … – rend accessible la plateforme dans 10.514 endroits dits hotspots dans plus de 140 pays.

Moyennant 29.99 euros par mois, ce kiosque numérique (Web, Android, iOS) dispose à ce jour de 7.376 titres sous la forme de journaux, de magazines ou même d’ebooks, grâce à des accords passés avec plus 1.500 éditeurs. Dernier en date : Le Monde, qui a rejoint les quotidiens espagnol El País, britannique The Guardian, américain New York Times, et bien d’autres. Le premier quotidien français a noué avec Press-Reader un partenariat annoncé le 23 mai pour y mettre « l’édition quotidienne du Monde, ainsi qu’une édition compilée du contenu en langue anglaise » (5).
Pour Le Monde, c’est une première après avoir toujours refusé d’aller sur les kiosques numériques tels que Cafeyn ou ePress (Readly). Contacté par Edition Multimédi@, Louis Dreyfus, président du directoire du groupe Le Monde, s’est défendu d’avoir changé d’avis : «Le Mondeet ses publications ne seront jamais sur des kiosques BtoC [s’adressant aux consommateurs, ndlr] qui sont destructeurs de valeur. Le Monde est commercialisé en BtoB [via des professionnels, ndlr] sur un kiosque numérique[PressReader] à l’intention de quelques secteurs. Et seulement ça ». @