Cloud TV everywhere

Les nuages, c’est bien connu, ne se préoccupent que rarement des frontières. Les nuages informatiques,
comme les nuages radioactifs en leur temps, ont une fâcheuse tendance à se jouer des contrôles et des barrières dérisoires que tentent de dresser des administrations dépassées par ces phénomènes atmosphériques. Pas plus que l’invasion des magnétoscopes japonais n’avait pu être arrêtée – lorsqu’en 1982 Laurent Fabius, alors Premier ministre, promulgua
un arrêté pour contraindre les importateurs à ne plus dédouaner leurs magnétoscopes dans les ports mais au centre de la France, à Poitiers –, l’évolution des nouvelles formes de diffusion de la télévision ne put être stoppée. Edifier des lignes Maginot mobilise inutilement une énergie précieuse, lorsqu’on en a tant besoin pour la nécessaire modernisation des activités audiovisuelles françaises et européennes.
On connaissait pourtant le point de départ, notre télé traditionnelle, et le point d’arrivée, une consommation de vidéo aujourd’hui banalisée sur tous nos terminaux en tout lieu
et à tout moment. Entre les deux, plus de dix ans de mutation que certains ont vécue comme un véritable chaos. Avant que le Cloud TV ne s’impose, de multiples solutions ont été proposées. Les boîtiers de type media gateways ont d’abord permis aux opérateurs, comme Free ou Sky TV, de proposer des terminaux qui, bien qu’onéreux, permettaient de répondre aux nouveaux usages : interface enrichie, VOD, PVR, hybridation IP, distribution multi-terminaux, … D’autres, comme le pionnier américain des magnétoscopes numériques Tivo ou l’opérateur satellite SES, proposaient des boîtiers avec des fonctionnalités de déport de lieu de consommation TV ou de multiécrans. Ils furent ensuite intégrés aux media gateways.

« Les usages ‘TV everywhere’ bénéficient maintenant
de la puissance du Big Data pour personnaliser
la télé et la publicité. »

D’autres pistes furent explorées, à l’articulation entre les « box » et l’Internet. Les solutions hybrides de services audiovisuels ont été envisagées telles qu’un outil permettant de distribuer de la télévision linéaires et à la demande, avec le recours
au réseau Internet (IP) et à un boîtier ou un téléviseur connecté. Ces offres se sont particulièrement développées sous l’impulsion des opérateurs broadcast, soutenues notamment par la norme HbbTV en Europe, trouvant là un moyen de pallier leur défaut d’interactivité. Ce fut également le cas de l’alliance RVU, dont la solution TV multiposte, sans décodeur additionnel, permit à DirecTV de présenter début 2014 une interface utilisateur basée sur le cloud. Autant d’initiatives qui démontraient que les frontières entre TV et Internet ne cessaient de s’estomper.

Le Cloud TV s’est donc imposé, par paliers, grâce à la relative simplicité d’une solution proposant ces services à partir d’une plateforme centrale connectée à Internet et touchant l’ensemble des terminaux des utilisateurs. Les usages « TV everywhere » bénéficient maintenant de la puissance du Big Data pour personnaliser la télé et la publicité, avec un gain appréciable en termes de coûts et de gestion des applications. Et finies les contraintes de câblages, de réseaux et de terminaux : les acteurs de la télévision ont désormais moins besoin d’investir (en Capex) dans des infrastructures
et équipements, dont les décodeurs coûteux ; ils se basent sur un modèle (en Opex)
de facturation à la demande. Nous sommes donc bien entrés dans le monde de la
« TV as a service », voire d’« Operator as a service » pour les distributeurs en quête
de souplesse opérationnelle. Si la généralisation du Cloud TV a pris du temps, c’est essentiellement en raison de la nécessité de faire face à l’encombrement des réseaux confrontés à l’inéluctable montée en qualité des flux vidéo : 4K, 3D, HD et maintenant ultra-HD. L’abaissement des barrières à l’entrée pour la distribution vidéo a permis en outre à tous les acteurs en amont de la chaîne TV « broadcast » de se distribuer à grande échelle via des plateformes, les libérant ainsi des contraintes historiques de couvertures réseau, de terminaux ou de géographie. Mais le Cloud TV a surtout ouvert la porte aux géants de l’Internet et aux nouveaux modes d’auto-distribution, désormais en concurrence directe avec les assembleurs et les distributeurs de programmes de télévision. @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : Monnaie du futur
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 » (http://lc.cx/b2025).
Sur le même thème, l’institut a publié sur le rapport
« Cloud TV : Game changer de la distribution TV »,
par Jacques Bajon.

Génération Smart Toys

L’attaque du château fort vient de commencer ! Les défenseurs se pressent sur les tours crénelées pour décocher leurs premières flèches qui volent vraiment vers les attaquants porteurs d’un bélier frappant réellement le lourd pontlevis. Autour de ce champ de bataille miniature, deux enfants entament une partie avec l’un de ces jouets anciens qui a su s’adapter aux technologies modernes. Les figurines sont autant de petits robots se déplaçant au grès des stratégies que les jeunes joueurs déploient à partir de leurs tablettes. Bienvenus dans le monde des jouets connectés, véritable fusion entre l’univers des jeux vidéo et de l’Internet des objets. Ce marché, parfois appelé « jouets vidéo », « smart toys » ou « app toys », est un nouveau territoire ouvert aux créateurs de jeux à la recherche de nouvelles formes de divertissements innovantes. Pour cela,
il leur faut combiner le développement d’un jeu vidéo, la mise au point d’un ou plusieurs objets connectés, et l’utilisation d’une plateforme de diffusion dotée d’un écran.

Le coup d’envoi a été donné en 2011 par Activision qui créa Skylanders, le premier concept de « jouet vidéo » à succès pour les 4 à 12 ans : des personnages imaginaires dotés de tags NFC (Near Field Communication) conçus pour évoluer sur une plateforme reliée à une console de jeu, leur permettant de se matérialiser à l’écran
pour devenir contrôlables à l’aide de la manette de jeu. Ces figurines augmentées, capables de mémoriser les avancées des joueurs, se révélèrent particulièrement adaptées aux parties multijoueurs hors de chez soi. Cette idée novatrice permit à la franchise Skylanders de générer, dès 2014, plus de 2 milliards de dollars pour plus
de 175 millions de figurines vendues !

« Bienvenus dans le monde des jouets connectés,
véritable fusion entre l’univers des jeux vidéo et
de l’Internet des objets. »

Les jeux combinant « application », « objet » et « terminal » se sont ensuite succédés. Les fabricants de jouets comme Hasbro, Mattel, Lego ou Bandai ont privilégié les innovations permettant de doter leurs jeux des nouvelles fonctionnalités interactives. Les jeux de société traditionnels n’y échappent pas : une simple tablette permet d’étendre le potentiel du classique plateau du Monopoly. De pure players ont aussi créé de nouvelles formes de jeux, comme le studio Sophisti qui développa GameChanger conçu pour intégrer nativement tablettes et smartphones dans le plateau de jeu pour connaître en temps réel la position des pions sur le tapis, et ce afin de diffuser des vidéos ou des animations, de gérer les scores ou de lancer des mini-jeux en fonction de la progression des joueurs. Tous les jouets ont été tour à tour concernés : des peluches et poupées connectées, qui disposent de leurs propres apps, aux cartes à collectionner, lesquelles – une fois apposée sur un smartphone – libère le personnage qu’elles représentent, dans un jeu vidéo dédié conçu en 3D. Mêmes les bonnes vielles cartes de poker, désormais connectées, permettent de calculer des statistiques sur les combinaisons réalisées. Jusqu’aux traditionnels jouets en bois qui se voient doter de nouvelles fonctions numériques. De nouveaux entrants se sont rapidement posés en challengeurs des acteurs historiques. Osmo de Tangible Play fut ainsi l’un des premiers à opérer une synthèse aboutie entre jouet et jeu vidéo. S’en est suivie une phase de concentration industrielle organisée par les leaders traditionnels, soucieux de garder
le contrôle de ce nouveau marché mondial passé de 2 milliards d’euros en 2014 à déjà plus de 7 milliards en 2018. Aujourd’hui, avec 15 milliards, la progression se poursuit
et constitue un véritable relais de croissance pour la traditionnelle industrie du jouet qui, en comparaison, génère un chiffre d’affaires mondial – en faible croissance – de plus
70 milliards d’euros. Montant que l’industrie des jeux vidéo, plus dynamique, dépassa en 2018. L’innovation des smart toys n’a pas de limites : les écrans couleurs flexibles permettent désormais de jouer à presque n’importe quel jeu… une fois terminer la lecture de son journal tactile. Des petites figurines connectées deviennent de véritables fétiches des temps modernes, comme un renouveau de cet attachement millénaire que les hommes portent à des représentations pour y projeter leurs souvenirs, leurs croyances ou leurs émotions. @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : Cloud TV
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 » (http://lc.cx/b2025).
Sur le même thème, l’institut vient de publier
son étude « Jeux vidéo et jouets connectés, 2014-2018 ».

L’empire des drones

Si, pendant des millénaires, nos ancêtres se sont satisfaits du fascinant spectacle des astres à contempler au-dessus de leur tête, nos grands parents n’ont eu qu’un siècle seulement pour s’habituer à voir le ciel s’animer des longues traînées blanches d’avions intercontinentaux. Nous, nous devons partager notre espace aérien avec un nouveau peuple d’objets volants, la plupart parfaitement identifiés. La révolution annoncée des drones a bien eu lieu, plus vite qu’attendu. La miniaturisation et la baisse des coûts des composants, accompagnées par l’augmentation régulière des performances des batteries, ont permis un développement accéléré de très nombreuses applications. Les applications militaires ont mis du temps à être véritablement au point. Les premiers prototypes d’avions sans pilote ne sont-ils pas apparus dès 1916 pour être finalement de tous les conflits à partir des années 2000 ? Depuis, les forces armées sont restées
à la pointe avec ces nouvelles générations de drones stratosphériques ou ces essaims de nano-drones, redoutables espions indétectables. Les UAV (Unmanned Aerial Vehicle) ont su se rendre irremplaçables.

« Le drone personnel miniature, qui nous indique
notre chemin, est également doté de fonctions de
base (photo, musique, traduction simultanée, …). »

Parmi les nombreux types de robots qui envahissent notre vie quotidienne, les flying robots occupent une place particulière. Ces drones de loisirs ont très vite conquis un marché prometteur que le français Parrot a su exploiter avec succès en sortant dès 2014 une gamme de mini-drones pilotés par smartphone. Mais ce sont les drones à usages civils et professionnels qui sont devenus des auxiliaires indispensables, car souples et peu onéreux : pour les prises de vues dans la télévision ou le cinéma, pour la surveillance d’infrastructures (rails, oléoducs, lignes à haute tension, etc.), pour la protection civile, pour la cartographie 2D et 3D, ou encore pour la gestion des exploitations agricoles.
Google les utilisa même pour compléter son réseau planétaire d’accès à Internet qu’il s’est constitué grâce à une flotte de mini-satellites. En rachetant le pionnier Titan Aerospace, il lança ses premiers drones atmosphériques en 2015. Propulsés grâce
à l’énergie photovoltaïque produite par de larges panneaux solaires placés sur leurs ailes, ces UAV étaient capables de voler pendant cinq ans sans avoir besoin d’atterrir ou d’être ravitaillés. Mais cette technologie n’a pas pu être déployée à grande échelle.

Le pilotage de drones, à vue ou en automatique, a très tôt été soumis à la réglementation stricte de l’aviation civile, comme tous les autres aéronefs. Une législation contraignante que la France, pionnière en la matière, adopta dès 2012,
ce qui favorisa la mise en place d’une véritable activité de services autour de 20 constructeurs et quelques 300 opérateurs de drones. Une activité sur mesure pour d’anciens pilotes professionnels, souvent à l’origine des nombreuses start-up aujourd’hui réunies autour de puissants groupes d’opérateurs de flottes entières de drones. Les contraintes limitent encore actuellement le développement de nombreuses autres activités commerciales, certaines étant testées depuis des années. Amazon défraya la chronique en livrant des pizzas par drones dès 2013 ! L’année suivante, DroneCast, première start-up de drones équipés de bannières publicitaires lança,
sa petite flotte à l’assaut des rues de Philadelphie. Aujourd’hui, quelques couloirs aériens de basse altitude sont réservés à des services de livraison, notamment pour
les hôpitaux. Mais on s’attend à une généralisation pour les grandes villes dans les
cinq prochaines années : plus de 80 % des commandes traitées par Amazon et 75 % de celles d’UPS pèsent moins de 2,5 kilos. Un poids à la portée des drones actuels.

Mais le produit qui fait fureur en ce moment, c’est ce drôle de drone personnel miniature qui vole autour de nous et nous accompagne partout. Ce guide qui nous devance pour nous indiquer le chemin, est également doté de nombreuses fonctions
de base comme la photo, la musique ou la traduction simultanée. Véritable totem des temps modernes, ces petits assistants personnalisables, sont comme autant de dæmons, doubles identitaires des personnages imaginés par Philip Pullman dans
sa fameuse série des Royaumes du Nord. @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : Smart Toys.
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 » (http://lc.cx/b2025).

Nos vies aux enchères

Je suis en train d’arriver à destination au volant de
ma voiture sans volant, alors qu’une place de parking réservée dès mon départ m’attend en centre-ville. Rien d’extraordinaire, puisque un tel système de réservation automatisée est disponible depuis quelques années déjà.
La nouveauté, c’est le système d’enchères que la municipalité vient de lancer pour attribuer les places tout au long de la journée et de la nuit en fonction de la fréquentation. Ce véritable système d’enchères en temps réel est censé optimiser l’occupation des places et le budget de la mairie dans un contexte toujours plus tendu d’une ville sans voiture. Le développement des enchères, touchant à des moments de plus en plus nombreux de notre vie quotidienne, est un marqueur de notre époque. Cela nous surprend encore, tant ce système est toujours empreint d’un parfum d’archaïsme. Outre leur origine antique remontant au marché du mariage de Babylone,
où la main de jeunes femmes était accordée au plus offrant, les enchères ont longtemps été cantonnées, dans l’imaginaire collectif, aux ventes d’objets rares ou d’œuvres d’art organisées par la figure tutélaire du commissaire-priseur.

« C’est au croisement des phénomènes du Big Data
et du Web temps réel que ce sont développées de
nouvelles pratiques d’enchères. »

Bien sûr, les enchères ont régulièrement défrayé la chronique en étant utilisées par des acteurs publics et privés pour mettre en vente des ressources rares comme des licences de téléphonie mobile, des fréquences ou des concessions pétrolières. C’est Internet qui a véritablement été le déclencheur d’un phénomène touchant le grand public. A tel point que les enchères, massivement démocratisées par la création d’eBay en 1995, sont rapidement devenues un business model alternatif à ceux de la publicité ou de la vente
de services en ligne : une combinaison habile de gestion de catalogue, d’e-commerce et de recommandations permettant de transposer sur le Net le bon vieux système, jusqu’à reproduire, pour chaque utilisateur connecté, les conditions addictives des enchères.
Ce succès massif permit de mettre sur la place de marché numérique des objets qui retrouvaient une valeur et des clients, ce qui contribua à l’émergence du concept de long tail. Mais c’est au croisement des phénomènes du Big Data et du Web temps réel que ce sont développées de nouvelles pratiques d’enchères. De ce point de vue, la publicité a été un terrain de jeu extraordinaire, avec des acteurs toujours prêts à financer les innovations dès lors qu’elles améliorent le ciblage et l’optimisation du ROI (Return on Investment) des annonceurs. Le Real Time Billing (RTB) a été la killer application : placer la bonne publicité, au bon moment, avec le bon message, dans le bon contexte et au bon prix. Il a été possible, dès 2010, de proposer à l’internaute une bannière profilée et vendue par un processus d’enchères, le tout exécuté en quelques millisecondes. Un nouvel espace de jeu pour de nombreuses start-up comme Blukai, Exelate ou Datalogics, qui se sont développées sous l’oeil de géants, tous en compétition pour ne pas perdre le contrôle de ce nouveau marché stratégique. Des entreprises françaises comme Ezakus ou La Place Media ont su se lancer très tôt, mettant ainsi en lumière l’existence d’une « école des mathématiques publicitaires » reconnue au niveau international. Certaines de ces start-up à succès, crées entre 2010 et 2020, ont su profiter d’un marché national pour une fois
en avance, pour partir très tôt à la conquête du monde. Le RTB s’est rapidement imposé comme le standard de la publicité en ligne, avec un marché pesant déjà plus de 17 milliards d’euros en 2017 et représentant aujourd’hui plus de 60 % du marché du display. Mais son champ d’application couvre désormais tous les services disponibles en ligne comme les radios, la télé, mais également les services embarqués dans nos voitures connectées. Quant aux traditionnels panneaux d’affichage de nos villes, ils sont devenus des écrans branchés aux espaces publicitaires vendus aux enchères. Nous voici donc entrés de plain-pied dans ce que certains comparent cyniquement à un immense « marché aux esclaves », ouvert sans interruption sous le vaste ciel numérique, pour vendre aux enchères notre bien le plus précieux : notre temps ! @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : Smart Toys.
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 » (http://lc.cx/b2025).
Sur le même thème l’institut vient de publier son rapport
« Real-Time Bidding: Further evolution
in the automated display-advertising market »,
de Soichi Nakajima, consultant senior.

L’algorithme de l’e-Démocratie

En ce jour d’élection, je suis appelé, comme plus de 400 millions d’électeurs, à voter pour nos représentants à l’Assemblée européenne et à élire un président désigné pour la première fois au suffrage universel. Une grande première et sans doute un sursaut vital pour une Europe perçue comme moribonde, qui joue son va-tout après une longue période de doute et de désamour. La campagne est placée sous le signe de la technologie car les débats entre les candidats ont été diffusés pour la première fois simultanément dans tous les Etats membres en utilisant les dernières avancées de la traduction temps réel. Les débatteurs, comme les journalistes, pouvaient parler dans
leurs langues maternelles et être enfin compris par des citoyens qui découvraient pour la première fois des femmes et des hommes en mesure de présenter leurs propositions en détail, loin des petites phrases et des caricatures. Nous expérimentons également le vote électronique à grande échelle, même si beaucoup d’entre nous restent très méfiants à ce sujet. Les nouveaux dispositifs sont censés nous rassurer grâce à un arsenal de mesures visant à garantir la transparence et la sécurité du processus électoral tout au long de la chaîne : des comités indépendants de surveillance multi-partis, auditant et validant les machines à voter et les logiciels utilisés, aux systèmes de sécurité de pointe préservant l’intégrité du dispositif des intrusions et des manipulations extérieures.

« Pour une meilleure information, des débats
plus ouverts et une plus grande interaction
entre gouvernants et gouvernés. »

Les réticences remontent aux premiers âges du vote électronique. Cela fait pourtant plus de 50 ans que l’utilisation de machines à voter pour les scrutins politiques est légale en France pour les communes de plus de 3.500 habitants. Et cela fait plus de 20 ans que le vote électronique est possible en utilisant des machines à voter dans les bureaux de vote ou via Internet pour certaines élections. Quelques pays ont très tôt généralisé les systèmes de votes électroniques pour toutes les élections, comme le Venezuela qui l’adopta dès 2004 pour en faire un argument de « transparence électorale » (sic) d’un système pourtant contrôlé de bout en bout par l’Etat.
En France, le nombre de communes utilisatrices est ainsi resté longtemps très limité, voire en diminution, passant de 83 en 2007 à moins de 70 en 2013. Cependant, malgré
les critiques et les suspicions pour les élections européennes de mai 2014, c’est 1,1 million d’électeurs qui ont pu recourir à des machines à voter. Mais les nombreux incidents et recours ont longtemps entaché ces élections automatisées. Si le vote numérique des assemblées d’élus s’est imposé depuis fort longtemps en France, le vote public a longtemps été accusé d’un manque de fiabilité. Un rapport sénatorial a ainsi pointé en avril 2014 les faiblesses des dispositifs existants : il était très simple d’introduire dans la machine un logiciel espion qui s’autodétruit dès le scrutin clos après avoir altéré le résultat du vote ! Et il est vrai, qu’en tant qu’électeur, nous n’étions pas pressés de sauter le pas, attachés que nous étions aux fiévreuses soirées électorales passées à dépouiller, tous ensemble, les bulletins porteurs de l’expression de la volonté populaire.
Mais nos démocraties étaient bien embarquées dans le train de la révolution numérique, avec la perspective, une fois les dangers maîtrisés, de revivifier la participation des citoyens en utilisant la puissance du réseau – plus que jamais « social » – pour une meilleure information, des débats plus ouverts et une plus grande interaction entre gouvernants et les gouvernés. De nouvelles plates-formes publiques, associant open data, forums interactifs géolocalisés et consultations citoyennes régulières, organisent les échanges jusqu’à être désormais intégrées au processus législatif par un dialogue avec le Parlement et l’envoi de propositions d’amendements. C’est la naissance d’une démocratie participative, longtemps annoncée mais enfin à portée de main avec l’espoir de combler les lacunes de nos démocraties représentatives. Quand Montesquieu opposait, dans « De l’esprit des lois », le suffrage par le sort (de la nature de la démocratie) au suffrage par le choix (celle de l’aristocratie), nous expérimentons chaque jour un peu plus le suffrage par l’algorithme et le Big Data : de la nature de la démocratie participative ! @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : Smart Toys
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 »
(http://lc.cx/b2025).

Ciné en Version OTT

Pour comprendre ce qu’est devenu le cinéma aujourd’hui,
on peut se rappeler deux anecdotes d’ il y a un peu plus de dix ans déjà. Mi-2013, Steven Spielberg et George Lucas prédirent « l’implosion » du cinéma devant un parterre d’étudiants inquiets de l’Université de Californie du Sud,
en partageant avec eux leur pessimisme face à l’augmentation des coûts de production, du prix des places et la multiplication des écrans. Cette tendance pousse, selon eux, les studios à se concentrer sur la production de films à 250 millions de dollars pour des salles à grand spectacle au détriment de très nombreux films différents en manque de grands écrans. Mi-2014, Potomac Video, le dernier magasin de location de vidéo physique encore en fonctionnement dans la capitale américaine Washington, fermait ses portes, victime des nouvelles habitudes de regarder les films en streaming et en VOD. Ce fut une fermeture symbolique, après 33 ans d’existence, qui fit suite à la faillite de la chaîne de magasins Blockbuster. On ne regarde pourtant pas moins de films aujourd’hui qu’hier, bien au contraire, mais force est de constater que le cinéma à la demande a tout changé. C’était la fin d’une époque, et le début d’une nouvelle ère : d’un côté, les films en salles de cinéma se focalisent sur les productions à grand spectacle ;
de l’autre, les chaînes de télévision se battent pour acquérir les droits des films récents ou exclusifs. Heureusement pour l’industrie du cinéma, au cœur de cette évolution touchant tous les contenus, les films occupent une place particulière. Plus que jamais, sur le segment de la fiction, seuls les nouveaux films de cinéma et les épisodes de séries inédits à la télévision sont considérés comme des contenus premium. Mais les films perdent rapidement de leur attractivité et de leur valeur unitaire commerciale, lorsqu’ils intègrent les riches catalogues des offres de VOD ou les grilles des chaînes thématiques.

« La montée en puissance de la distribution de nouveaux films directement sur Internet s’est faite progressivement »

Cependant, si les usages ont été très en avance sur l’offre, la montée en puissance de
la distribution de nouveaux films directement sur Internet s’est faite progressivement en raison de contraintes particulières. La chronologie des médias, qu’elle soit réglementaire comme en France ou contractuelle comme au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, a longtemps limité les possibilités pour les ayants droits de fiction de se lancer dans des stratégies OTT agressives, susceptibles de concurrencer directement les distributeurs traditionnels qui leur assurent l’essentiel de leurs revenus (salles de cinéma, exploitation DVD, chaînes de TV). Les plus gros studios de cinéma ont choisi également d’adopter des démarches prudentes, selon les pays. En effet, pour les ayants droits, la distribution traditionnelle est longtemps demeurée la plus profitable par l’importance du montant des revenus du marché final de la TV. Ce n’est que très récemment qu’un grand studio s’est lancé dans la distribution exclusive en streaming de la part la plus premium de son catalogue. Ce sont surtout les indépendants qui, au début, ont privilégié une distribution OTT via des plates-formes existantes, faute de moyens financiers pour organiser eux-mêmes la distribution de leurs contenus en ligne. Mais au moment où la distribution des films en VOD s’impose, l’Europe risque de perdre encore un peu plus de son autonomie. Une structure de gestion des droits hétérogène et l’atomisation extrême de ses structures de production l’affaiblissent face aux Etats- Unis, lesquels disposent à la fois de plus puissants studios de cinéma, contrôlés par moins de dix grands groupes média (The Walt Disney Company, CBS Corporation, Time Warner, Comcast Universal, 21st Century Fox, Viacom, …) et de puissantes plates-formes de distribution de vidéo OTT encore concentrées autour d’Apple, Amazon et Netflix. Comme Ulysse et ses compagnons, les ayants droits de films se retrouvent désormais bien seuls face à une poignée de cyclopes, ces magasins en ligne assurant une grande partie de leur diffusion. Une course de vitesse fut bien lancée pour qu’émergent des services européens, comme CanalPlay de Canal+, NowTV de BSkyB ou Videofutur de Netgem, pour tenter de faire poids face aux géants américains. @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : eDemocracy.
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 » (http://lc.cx/b2025). Sur le même
thème, l’institut a publié son rapport « Les stratégies OTT des ayants droits
de contenu premium : sport, cinéma et fiction TV », par Florence Le Borgne.

Sport : match TV versus OTT

Une succession d’événements médias montrent bien que
le paysage audiovisuel mondial a bien changé. Une série,
un film et une comédie musicale occupent le devant de la scène en battant des records d’audience. Points communs : chacune de ces œuvres a pour thème une épopée sportive et toutes ont comme producteur principal… une grande association sportive. Des ligues et quelques grands clubs de football, de basket ou de baseball sont en effet devenus de véritables groupes de médias disposant depuis longtemps de lieux de spectacles, puis de leurs propres moyens de diffusion et, désormais, de productions. Ce sont des empires sans équivalents, construits sur des contenus « premium ». Sachant que seuls la fiction (films et séries récents) et certains événements sportifs réunissent les conditions nécessaires pour bénéficier de ce qualificatif (forte attractivité, rareté et acceptation des consommateurs à payer). Qu’on
le déplore ou non, le sport est devenu le divertissement majeur du XXIe siècle. Cette ascension tient autant à l’attrait toujours croissant des compétitions qu’aux nouvelles mannes captées au fil du temps par les propriétaires des droits sportifs. Et ce, grâce à
la diversification des modes de diffusion des matchs et aux débouchés offert par Internet.

« Des ligues et quelques grands clubs sportifs
sont devenus de véritables groupes de médias »

Tout a commencé bien avant la révolution numérique. Le sport a tout d’abord bénéficié de l’envolée des droits de diffusion audiovisuelle, comme le montre le doublement des reversements des éditeurs de télévision à péage aux propriétaires des droits sportifs :
de près de 500 millions d’euros aux Etats-Unis entre 1995 à plus de 1 milliard en 2015 !
La principale raison de cette envolée est à trouver dans les records d’audience qu’atteignent régulièrement les matchs : plus de 110 millions de téléspectateurs pour le Super Bowl avant 2015. En France, les meilleures audiences TV reposaient aussi sur les compétitions internationales de football et de rugby. Le sport a également bénéficié de la multiplication progressive des chaînes de télé, offrant de plus en plus d’espace aux sports les plus demandés – comme à ceux longtemps écartés des lumières cathodiques. Puis, c’est en se lançant sur Internet que les ayants droits ont jeté les bases de leur relais de croissance actuel. A l’exception notable des ligues de football européennes, longtemps focalisées sur la vente de droits TV, les ligues sportives majeures ont très tôt développé des stratégies OTT (Over-The-Top) en complément d’une stratégie TV traditionnelle. Sur leur marché domestique, il s’agissait de favoriser la vente de droits aux chaînes en clair et payantes pour les rencontres de « têtes d’affiche » et d’éditer en même temps un service de vidéo OTT d’accès direct aux matchs non diffusés à la télévision. Pour les pays où les ligues ne bénéficiaient d’aucune couverture TV, leurs services OTT offraient un accès à l’ensemble des matchs. Ces revenus additionnels ont permis aux ayants droits d’augmenter leur pouvoir de négociation vis-à-vis des grands « Networks ».

Pour les sports moins populaires, la diffusion via une plate-forme web, comme Livesport.tv, Laola1.tv ou bien sur YouTube, est encore souvent la seule manière d’assurer leur retransmission : il était déjà possible en 2014 de visionner un match
du confidentiel Horseball sur Vimeo. La migration vers une distribution « tout OTT »
a depuis, bien progressé, même si elle n’a pas remplacé complètement le modèle classique de la télévision. La National Football League des États-Unis a transformé les quelque 5 milliards de dollars provenant de la vente de droits TV en près de 20 milliards aujourd’hui grâce à la vente de droits internationaux et des revenus tirés des médias mobiles. En Europe, malgré l’importance des droits TV, la Premier League de Football au Royaume-Uni ou la Ligue Nationale de Rugby en France ont progressivement joué la carte de la diffusion sur Internet pour répondre aux 20 % à 30 % de leurs millions de supporters prêts à s’abonner à leur service premium. Ces nouvelles « machines à cash » du divertissement ont trouvé un nouvel équilibre entre un accès du plus grand nombre aux sports populaires et l’offre de productions dérivées comme le cinéma, les jeux vidéo, les spectacles et… les programmes télé. @

Jean-Dominique Séval*
Prochaine chronique « 2025 » : Ciné et OTT.
* Directeur général adjoint de l’IDATE,
auteur du livre « Vous êtes déjà en 2025 » (http://lc.cx/b2025).
Sur le même thème, l’institut a publié son rapport
« Les stratégies OTT des ayants droits de contenus
premium : sport, cinéma et fiction TV » (lire p. 7).