Meta Platforms accélère dans l’intelligence artificielle et ambitionne d’être l’Apple-killer, quoi qu’il en coûte

La firme Meta est entrée dans sa 5e année depuis son changement de nom pour coller aux métavers. L’échec cuisant a valu à la division Reality Labs de cumuler 77 milliards de dollars de pertes depuis 2021. Mais l’ex-groupe Facebook avec Instagram et WhatsApp reste une cash machine. Et mise sur l’IA contre Apple.

Meta Platforms (ex-groupe Facebook), maison mère de Instagram, WhatsApp, Oculus et aussi éditrice des services Messenger et Threads, a franchi pour son exercice 2025 – dont les résultats ont été présentés le 28 janvier – la barre des 200 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Lors de ses précisions pour l’année 2025, établie fin octobre (lors de la présentation des résultats du troisième trimestre), la directrice financière du groupe, Susan Li (photo de gauche) n’avait pas exclu de parvenir à dépasser cette barre symbolique.
Avec un peu plus de 200,9 milliards de dollars encaissés l’an dernier, cela représente un bond de 22,1 % sur an. Le groupe cofondé en 2004 et dirigé par Mark Zuckerberg continue d’être une cash machine très rentable, avec plus de 60,4 milliards de dollars de bénéfice net, bien qu’en léger recul de – 3 % par rapport à l’exercice précédent. Mais le revers de la médaille est que Meta est aussi un cash burner – une machine à brûler de la trésorerie. Et c’est Reality Labs qui est le gouffre financier de la firme de Menlo Park (Californie), cette activité accusant à elle seule une perte opérationnelle de près de 20 milliards de dollars (19,2) en 2025, aggravée de – 8,2 % en un an.

RL, jusqu’à 88 milliards de $ perdus depuis 2019
« Zuck » a payé très cher sa précipitation dans le métavers, non seulement en rebaptisant son entreprise Facebook en « Meta », mais surtout – selon les calculs de Edition Multimédi@ – en y injectant depuis 2021 près de 77 milliards de dollars. Puits sans fond, l’entité Reality Labs (RL, ex-Facebook Reality Labs), que dirige depuis 2017 Andrew Bosworth (photo de droite) en tant que directeur de la technologie (CTO) de Meta Platforms depuis 2022, cumule même – toujours selon notre pointage – une perte opérationnelle de plus de 88 milliards de dollars depuis l’année 2019 pré-covid. RL regroupe les activités de réalité virtuelle (VR), de réalité augmentée (AR) et de métavers. Ainsi, Mark Zuckerberg a misé très gros sur tout ce qui n’était pas publicitaire numérique ni réseau social, à savoir les casques VR Quest et Quest Pro (ex-Oculus), le métavers Horizon (XR) et tous ses déclinaisons (Worlds, OS, Workrooms, …), les lunettes connectées Ray Ban Meta en partenariat avec le fabricant franco-italien EssilorLuxottica.

Arrêt des solutions métavers aux entreprises
Alors que Meta Platforms est en train de licencier environ 10 % des effectifs de Reality Labs, soit un millier et demi d’emplois sur un total de 15.000 employés « RL », Susan Li a indiqué le 28 janvier que (suite) sur l’ensemble de l’année 2026 en cours « les pertes opérationnelles de Reality Labs rest[eraient] similaires aux niveaux de 2025 » – soit à nouveau un déficit opérationnel d’environ 20 milliards de dollars. Et toutes activités confondues, Meta s’attend cette année à dépenser au total « entre 162 et 169 milliards de dollars » dans des infrastructures (centres de données, cloud, techniciens, …) et les activités de Meta Superintelligence Labs (laboratoire IA créé en juin 2025). Meta prend ses distances avec les métavers et essaie d’y voir plus clair avec ses lunettes IA, lesquelles sont devenues « la priorité » depuis l’an dernier (1) et plus encore en 2026, en raison d’une plus forte demande pour ces prothèses oculaires connectées que pour les mondes virtuels en manque d’avatars et de débouchés commerciaux. Depuis son lancement en 2023, la gamme des lunettes intelligentes Ray-Ban Meta – venue après le Ray-Ban Stories lancées en 2021 – s’est vendue à plus de 2 millions d’exemplaires.
Mais Meta veut voir aussi plus loin que le bout de son nez : sur les traces des pionniers des assistants portatifs dopés à l’IA que sont Humane avec AI Pin et Rabbit avec R1, Mark Zuckerberg (photo ci-contre) s’apprête aussi à se lancer dès cette année sur le marché naissant du « post-smartphone » (2) avec des appareils légers intelligents (épingles IA, écouteurs IA, microphones IA et autres AI wearables). Le designer d’Apple depuis près de 20 ans (conception d’« interfaces humaine »), Alan Dye, vient d’être débauché par Meta. Une réponse à OpenAI qui, à partir de 2023, s’est attaché les services d’une autre pointure d’Apple, Jony Ive (designer de l’iPhone) pour concevoir lui aussi un « smartphone-killer » (3).
Résultat : l’horizon de Meta a changé de ligne. D’autant que « Zuck » verrait bien Meta comme le nouvel « Apple ». Conséquence de cette offensive dans les « AI devices » : Horizon Workrooms va être désactivé et les services Meta Horizon aux entreprises ne seront plus commercialisés. C’est « à partir du 16 février 2026 » que sera supprimé le métavers Horizon Workrooms, conçu comme un espace virtuel pour la collaboration dans le monde du travail. « A partir de cette date, vous ne pourrez plus accéder à Workrooms, et toutes les données associées à Workrooms seront supprimées », prévient Meta (4). Puis c’est « à compter du 20 février 2026 » que ne seront plus vendus aux entreprises les services gérés Meta Horizon et les identifiants des casques VR Meta Quest. « La clientèle pourra toujours accéder aux services gérés Meta Horizon pour Meta Quest 3 et 3S jusqu’au 4 janvier 2030 », précise cependant Meta (5). Les utilisateurs de casques VR, eux, sont invités à « essayer plusieurs applications du Meta Horizon Store telles que Arthur, Microsoft Teams immersif et Zoom Workplace » pour se réunir et collaborer. Et pour continuer à interagir avec ses amis, sa famille et sa communauté, il y a les univers de Meta Horizon Worlds (6). Le métavers n’est donc pas abandonné, mais ses développements moins dispendieux seront orientés plus vers les smartphones que sur les casques VR. Andrew Bosworth, qui a accordé plusieurs interviews à Davos lors du Forum économique mondial (WEF) de janvier, a déclaré que Meta allait « redoubler d’efforts pour apporter les meilleures expériences Horizon et les meilleurs outils de création d’IA sur le mobile ». Les mondes totalement immersifs, vers lesquels « Zuck » s’était précipité beaucoup trop vite, ne sont plus le Graal recherché.
Place donc aux dispositifs portables intelligents. « Meta prototype toutes sortes d’idées folles que vous pouvez imaginer. Il y a plein de gens qui jouent avec tous les formats. Vous avez des pendentifs, des stylos, des épingles et des poignets. Vous pouvez supposer sans risque que nous jouons avec tout cela. En interne, nous avons une très bonne équipe », a notamment confié Andrew Bosworth le 21 janvier au média indien Moneycontrol (7). Le CTO (8) de Meta à la tête de Reality Labs et de Meta Superintelligence Labs (MSL) prévoit que les dispositifs d’IA finiront par donner aux consommateurs « une ouïe, une vision, une cognition et une mémoire surhumaines », à tel point que s’ils les enlèvent, ils se sentiront désavantagés, tout comme quelqu’un qui a besoin de lunettes de correction est pénalisé par rapport à d’autres personnes qui n’en ont pas besoin. A Davos, Andrew Bosworth n’a pas démenti que la nouvelle équipe de MSL travaillait sur un modèle d’IA texte appelé Avocado, dont le lancement serait prévu pour ce premier trimestre 2026, ni sur un modèle axé sur l’image et la vidéo appelé Mango. Quoi qu’il en soit, il s’attend à ce que 2026 et 2027 soient deux années « plus affirmées » pour l’IA grand public.

Trop accro à la publicité, bientôt des abonnements
Reste que le chiffre d’affaires de la division Reality Labs atteint « seulement » 2,2 milliards de dollars sur l’année 2025, soit une petite hausse de 2,8 % sur un an. Alors qu’elle est le principal foyer de pertes de la firme de Menlo Park, cette entité ne génère que 1 % du chiffre d’affaires global du groupe. La publicité en ligne sur Facebook, Instagram, Messenger, WhatsApp et autres services – logée dans l’agrégat Family of Apps (FoA) – constitue encore l’essentiel des revenus du groupe : FoA a généré près de 198,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, soit 98,9 % des recettes globales. Le conglomérat Meta a indiqué au média américain TechCrunch le 26 janvier qu’il allait bientôt proposer des abonnements payants sur Instagram, Facebook et WhatsApp, donnant accès à des fonctionnalités IA et vidéo exclusives via aussi son nouveau réseau social Vibes lancé l’an dernier. @

Charles de Laubier

Bouygues Telecom, présidé par Edward Bouygues, fête ses 30 ans avec un nouveau plan stratégique : Cap 2030

Edward Bouygues (40 ans), fils aîné de Martin Bouygues (72 ans) et président de Bouygues Telecom depuis avril 2022, supervise son premier « plan stratégique » – baptisé « Cap 2030 » – pour que l’opérateur télécoms déjà rentable le soit plus encore d’ici à 2030. Selon nos informations, il sera détaillé en novembre (initialement le 7).

(Actualisation : des réunions avec les syndicats ont été fixées les 5,14 et 20 novembre, mais elles concernent les emplois et la mobilité, pas encore le plan « Cap 2030 »)

Selon les informations de Edition Multimédi@, la direction générale de Bouygues Telecom fera le 7 novembre prochain une présentation en interne, et en visio, de son nouveau « plan stratégique » baptisé « Cap 2030 ». Depuis que le directeur général de Bouygues Telecom, Benoît Torloting, et son adjointe en charge de la stratégie (1), Chrystel Abadie Truchet, ont présenté le 1er octobre – lors d’un comité social et économique central (CSEC) extraordinaire – les grandes lignes de Cap 2030, les syndicats, les représentants du personnel et les quelques 10.500 salariés de l’opérateur télécoms sont inquiets voire dans l’incompréhension.
Ce CSEC, réuni à Meudon-la-Forêt (où se trouve le centre névralgique de Bouygues Telecom dans les Hauts-de-Seine) a fait l’effet d’une douche froide : gel des embauches, départs non remplacés, délocalisation dans les centres techniques de Porto au Portugal et de Rabat au Maroc, moindre recours aux prestataires externes, automatisation à tous les étages, et incitation à la mobilité. Pourtant, l’entreprise est en pleine forme. Créé il y a trente ans (2) par Martin Bouygues au sein du groupe familial de BTP, d’immobilier et de télévision (TF1), le troisième opérateur télécoms de France en termes de chiffre d’affaires – 7,73 milliards d’euros en 2023, en hausse de 3% – est une affaire de plus en plus profitable, avec l’an dernier une rentabilité opérationnelle de 1,97 milliard d’euros (3), en hausse de 11 %.

Encore meilleure rentabilité confirmée pour 2024
Ce bilan devrait pleinement satisfaire Edward Bouygues (photo), fils aîné du milliardaire Martin Bouygues (4) et président depuis deux ans et demi de la filiale Bouygues Telecom, où il est entré il y a dix ans. C’est même une poule aux oeufs d’or qui, au cours du dernier exercice, a fait remonter pas moins de 414 millions d’euros dans le bénéfice net du conglomérat familial coté en Bourse, soit presque la moitié du milliard de résultat net de la maison mère en 2023. Dans cette contribution à ce « résultat net part du groupe », Bouygues Telecom devance même largement toutes les autres filiales-soeurs que sont TF1 (87 millions seulement), Bouygues Construction (195 millions), Equans (305 millions) ou encore Colas (310 millions). Et l’année 2024 s’annonce encore meilleure, comme l’a annoncé l’été dernier le groupe Bouygues pour sa filiale télécoms, avec « un chiffre d’affaires facturé aux clients en hausse » et une rentabilité opérationnelle « supérieur à 2 milliards d’euros » (5). Bouygues Telecom maintient en outre son objectif – fixé en 2021 via son précédent plan stratégique « Ambition 2026 » (6) et réaffirmé début octobre 2024 – de générer un cash-flow libre de 600 millions d’euros en 2026.

Cette capacité d’autofinancement nette représentera un doublement par rapport à 2019. Il s’agit de « générer un cash-flow significatif de manière durable ».

« Cap 2030 » : augmenter la cash machine
Alors, le mieux est-il l’ennemi du bien ? A moins que Martin Bouygues (72 ans), qui prépare sa succession et qui n’a pas exclu de vendre un jour sa filiale télécoms (7), ait confié à son fils Edward – également membre du conseil d’administration du groupe Bouygues que préside son père et co-directeur général délégué en charge de la RSE (8) et de l’innovation – le soin de mieux la valoriser dans cette éventualité. Etant celui des quatre principaux opérateurs télécoms de l’Hexagone à être le moins endetté, avec à peine plus de 3 milliards d’euros à fin mars 2024, « BouyguesTel » affiche ainsi une belle santé financière. Ce qui lui permet d’ailleurs de finaliser l’acquisition de La Poste Mobile auprès du groupe postal public (51 % du capital) et de SFR (49 %) pour près de 1 milliard d’euros (9).
Et il y a quatre ans, il rachetait l’opérateur mobile virtuel (MVNO) Euro- Information Telecom (EIT), alors filiale du Crédit Mutuel, pour 530 millions d’euros auxquels vont s’ajouter entre 140 et 325 millions en fonction de critères de performance. Rebaptisé Bouygues Telecom Business-Distribution (BTBD), l’ex-EIT totalise plus de 2 millions d’abonnés mobiles sous différentes marques – NRJ Mobile, CIC Mobile, Crédit Mutuel Mobile, Auchan Télécom et Cdiscount Mobile –, appelés à migrer vers les forfaits de Bouygues Telecom (10).
Dans ces conditions, autant sabrer le Champagne dès maintenant avec tous les collaborateurs de la marque aux trois galets de couleurs bleu clair, bleu foncé et orange, logo censé créer des émotions positives… Or, paradoxalement, c’est tout le contraire qui semble se passer. Pour ses 30 ans, Bouygues Telecom n’a pas l’air d’être à la fête. Depuis le printemps dernier, la direction prépare les esprits à un « plan de transformation » (dixit les syndicats) en affirmant que tous les objectifs du plan « Ambition 2026 » ne seront pas atteints. Edward Bouygues (40 ans) reste, lui, très discret vis-à-vis de ses salariés et des partenaires sociaux, laissant soit son directeur général Benoît Torloting (photo ci-dessus), soit son directeur financier Christian Lecoq (le 19 septembre) s’exprimer aux CSEC. En attendant d’y voir plus clair le 7 novembre sur le Cap 2030, l’esquisse de la feuille de route pour maîtriser les dépenses a été présentée : « Réduction des besoins d’investissement à partir de 2025 par rapport à la trajectoire [d’”Ambition 2026”] » et « industrialisation des process, apports de l’intelligence artificielle, simplification des organisations, arrêt des anciennes technologies » (11). Contacté par Edition Multimédi@, Benoît Torloting nous explique la situation : « Le ralentissement de la croissance du parc forfait mobile s’est confirmé début 2024, comme le souligne l’Arcep, dans un marché de plus en plus concurrentiel. Notre nouvelle stratégie de conquête et de fidélisation passe par notre nouvelle offre commerciale “multiligne”, B.iG, qui met le fixe au coeur de la croissance. Elle répond à la sensibilité accrue des clients en termes de pouvoir d’achat au travers de prix pérennes et compétitifs. Dans ce contexte de marché agité, nous sommes attentifs à l’optimisation de nos coûts et dépenses ».
Alors que la guerre des prix avec Free, SFR et Orange s’intensifie, BouyguesTel voit son chiffre d’affaires « services » et sa rentabilité opérationnelle « en croissance modeste par rapport à 2023 » et endeçà des objectifs du plan « Ambition 2026 ». L’opérateur télécoms évoque notamment « une baisse attendue de l’ABPU (12) mobile et de l’impact en 2025 de la fin des couvertures sur les prix de l’énergie prises en 2020 et 2021 ». Bien que la direction n’ait eu de cesse de démentir ces dernières semaines un éventuel plan social que des estimations syndicales évaluent à potentiellement 1.000 à 1.500 postes suppressions de postes, le doute s’est installé. La CFDT, l’un des trois syndicats de l’entreprise avec FO et la CFTC, se dit préoccupée comme l’indique à Edition Multimédi@ son délégué syndical, Azzam Ahdab : « Ce plan de transformation n’est pas justifié et cela relève de l’utopie que de faire des prévisions à 2030. Alors que nous estimons que Bouygues Telecom traverse une zone de turbulence passagère, la direction veut faire des économies sur sa masse salariale, en réduisant ses effectifs en France et en délocalisant certaines activités au Portugal et au Maroc ». La CFDT a, d’une part, demandé la nomination d’un expert indépendant – ce que la direction nous dit refuser – pour savoir si cette « compression des effectifs » est justifiée et, d’autre part, commandité une étude juridique pour savoir s’il ne s’agit pas d’un « plan de sauvegarde pour l’emploi déguisé ».

Le siège social quittera rue Boissière en 2025
FO indique de son côté que la direction – laquelle nous le confirme – a décidé de quitter en 2025 les locaux de Vélizy (équipe technique « Connect ») et la rue Boissière à Paris 16e (d’où le siège social sera transféré au Technopole de Meudon). BouyguesTel va être plus que jamais une cash machine, qui s’explique aussi par les augmentations des forfaits mobiles B&You ou fixes Bbox à plusieurs reprises depuis le début de l’inflation en France, notamment en décembre 2023 et en ce mois d’octobre 2024 (2 à 4 euros de plus par mois). La nouvelle offre familiale B.IG « à prix dégressifs » (pack box fibre-forfaits mobiles), disponible depuis le 7 octobre, vise les « foyers multilignes », mais leur pouvoir d’achat n’est plus ce qu’il était. @

Charles de Laubier